© F.Beigbeder, 2001
Source: Beigbeder F. Derniere inventaire avant liquidation. Paris: Éditions Crassel & Fascuelle, 2001.
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N° 50 - ADJA d'André Breton (1928, réécrit en 1963)
N° 49 - LE MEURTRE DE ROGER ACKROYD d Agatha Christie (1926)
N° 48 - LE MÉPRIS d'Alberto Moravia (1954)
N° 47 - LA PLAISANTERIE de Milan Kundera (1967)
N° 46 - GATSBY LE MAGNIFIQUE de Francis Scott Fitzgerald (1925)
N° 45 - SOUS LE SOLEIL DE SATAN de Georges Bernanos (1926)
N° 44 - LE CHIEN DES BASKERVILLE d'Arthur Conan Doyie (1902)
N° 43 - LA VIE MODE D'EMPLOI de Georges Perec (1978)
N° 42 - LE SILENCE DE LA MER de Vercors (1942)
N° 41 - BONJOUR TRISTESSE de Françoise Sagan (1954)
N° 40 - LA MONTAGNE MAGIQUE de Thomas Mann (1924)
N° 39 - L'AMANT DE LADY CHATTERLEY de D.H. Lawrence (1928)
N° 38 - AUTANT EN EMPORTE LE VENT de Margaret Mitchell (1936)
N- 37 - LA CONFUSION DES SENTIMENTS de Stetan Zweig (1926)
N° 36 - ZAZIE DANS LE MÉTRO de Raymond Queneau (1959)
N° 35 - THÉRÈSE DESQUEYROUX de François Mauriac (1927)
N° 34 - LE BRUIT ET LA FUREUR de William Faulkner (1929)
N° 33 - CENT ANS DE SOLITUDE de Gabriel Garcia Marquez (1967)
N° 32 - BELLE DU SEIGNEUR d'Albert Cohen (1968)
N° 31 - LE HUSSARD SUR LE TOIT de Jean Giono (1951)
N° 30 - LES FAUX-MONNAYEURS d'André Gicle (1925).
N° 29 - LE DESERT DES TARTARES de Dino Buzzati (1940)
N° 28 - ULYSSE, de James Joyce (1922)
N° 27 - LOLITA de Vladimir Nabokov (1955)
N° 26 - L'OEVRE AU NOIR de Marguerite Yourccnar (1968)
N° 25 - TROIS ESSAIS SUR LE THEORIE SEXUELLE de Sigmund Froid (1905)
N° 24 - LA CANTATRICE CHAUVE d'Eugène Ionesco (1950)
N° 23 - ASTERIX LE GAULOIS de Goscinny et Uderzo (1959)
N° 22 - 1984 de George Orwell (1948)
N° 21 - LE MEILLEUR DES MONDES d'Aldous Huxley (1932)
N° 20 - TRISTES THOPIQUES de Claude Lévi-Strauss (1955)
N° 19 - JOURNAL d'Anne Frank (1947)
N° 18 - LE LOTUS BLEU d'Hergé (1936)
N° 17 - ALCOOLS de Guillaume Apollinaire (1913)
N° 16 - PAROLES de Jacques Prévert (1946)
N° 15 - L'ARCHIPEL DU GOULAG d'Alexandre Soljénitsyne (1973)
N° 14 - LE NOM DE LA HOSK d'Umberto Eco (1981)
N° 13 - L'ETRE ET LE NEANT de Jean-Paul Sartre (1943)
N° 12 - EN ATTENDANT GODOT de Samuel Beckett (1953)
N° 11 - LE DEUXIÈME SEXE de Simone de Beauvoir (1949)
N° 10 - L'ÉCUME DES JOURS de Boris Vian (1947)
N° 9 - LE GRAND MEAULNES d'Alain-Fournier (1913)
N° 8 - POUR QUI SONNE LE GLAS d'Ernest Hemingway (1940)
N° 7 - LES RAISINS DE LA COLÈRE de Jolin Steinbeck (1939)
N° 6 - VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT de Louis-Ferdinand Céline (1932)
N° 5 - LA CONDITION HUMAINE d'André Malraux (1933)
N° 4 - LE PETIT PRINCE d'Antoine de Saint-Exupéry (1943)
N° 3 - LE PROCÈS de Franz Kafka (1925)
N° 2 - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU de Marcel Proust (1913-1927)
N° 1 - L'ÉTRANGER d'Albert Camus (1942)
« Aux grands critiques la bibliographie reconnaissante »
To thé happy many.
« Et Marie, son amour, était désormais comme les pochettes de disques et les photos jaunies, et ces styles vintage, et ces sourires d'hier, et toute la beauté du monde; du monde de Vincent qui était mort, et qui doucement s'abîmait, et c'était le propre de l'homme, de retenir la beauté fuyante et les paradis perdus. Et l'Art, aujourd'hui, c'était comme le reste, c'était bel et bien comme les ongles d'un mort. Qui poussent encore - et au-delà de la mort. »
Patrick Eudeline, dernier paragraphe de Ce siècle aura ta peau (Florent Massot, 1997).
A quoi servent les calendriers, les anniversaires, les changements de millénaire ? A vieillir, c'est-à-dire faire des bilans, classer, trier, se souvenir. Les siècles sont bien pratiques pour raconter l'Histoire Littéraire : il y a le XVIIIe, dit « des Lumières », qui ne ressemble pas au XIXe dit « Romantique », puis « Naturaliste ». Et le XXe siècle, comment faudra-t-il le qualifier ? « Moderne » ou « Postmoderne » ? « Monstrueux » ou « Théorique »? « Dadaïste », « Surréaliste », « Oulipien » ou « Trash »? « Mortel » ou « Telmor » ?
Depuis 5 ans que je suis critique littéraire (à Elle, Voici, Lire, au Figaro littéraire, au « Masque et la Plume » ou sur « Paris Première »), je tente, avec mes maigres moyens - subjectivité d'autodidacte et enthousiasme naïf -, de désacraliser la littérature. Pour moi, rien n'est plus criminel que de la présenter sous un jour solennel (c'est-à-dire poussiéreux), car le livre est, aujourd'hui plus que jamais, en danger de mort. Il me semble que l'on peut utiliser l'an 2001 comme un prétexte" [11] l'occasion de se repencher (sans s'épancher) sur « les 50 livres du siècle ». Ce nombre, tout aussi arbitraire que le calendrier, nous permettra tout de même de passer en revue les romans importants (français ou étrangers), quelques essais, un conte pour enfants, ainsi que deux bandes dessinées ayant marqué le siècle.
Ces 50 œuvres écrites ont été choisies par les 6 000 Français qui ont renvoyé un bulletin distribué par la FNAC et Le Monde pendant l'été 1999 : il s'agit donc d'un choix démocratique et néanmoins subjectif, puisque ces personnes se sont prononcées à partir d'une liste de 200 titres présélectionnés par une équipe de libraires et de critiques. J'ai délibérément choisi de commenter ce tri avec la même injustice qui a procédé à son établissement.
Si j'avais dû faire le tri moi-même, ma liste eût été très différente; il est évident que je n'aurais pas « oublié » Aragon, Artaud, Aury/Réage, Barjavel, Bataille, Besson, Bory, Brautigan, Capote, Carver, Cendrars, Cioran, Cocteau, Colette, Cossery, Dantec, Debord, Desnos, Dick, Drieu La Rochelle, Echenoz, Ellis, Fante, Frank, Gary/Ajar, Genêt, Gombrowicz, Grass, Guibert, Guitry, Hamsun, Houellebecq, Huguenin, Jaccard, Jauffret, Kerouac, Kessel, Larbaud, Laurent, Léautaud, Lowry, Malaparte, Matzneff, McCullers, Miller, Modiano, Montherlant, Morand, [12] Musil, Nabe, Nimier, Noguez, Nourissier, Parker, Pavese, Pessoa, Pilhes, Pirandello, Prokosch, Radiguet, Roche, Roth, Rushdie, Salinger, San-Antonio, Selby, Sempé, Simenon, Sollers, Toole, Toulet, Tzara, Vailland, Vialatte, Weyergans... ce sera le sujet d'un prochain tome... et les autres, tant pis, je suis désormais fâché avec eux!
Parler de littérature à la télévision n'est pas chose aisée. On se retrouve souvent avec quelques vieux messieurs pérorant autour d'une table (et qui n'ont même pas le droit de fumer ou de boire de l'alcool à cause de la loi Evin). Ou alors on devient un jeune chroniqueur arrogant comme moi : l'insolent de service, le contestataire de salon. Comment changer cela ? A la fin de l'année 1999, « Les 50 livres du siècle » proposèrent une approche ramassée, dynamique, visuelle, pour évoquer chaque soir, sur Paris Première, un des chefs-d'œuvre des 100 dernières années sur un mode personnel, libre, non scolaire. En utilisant des armes (montage « eut », jeux de typo et de photo, effets spéciaux en postproduction, gimmicks d'ouverture et de sortie, jingle « easy-listening ») habituellement mises au service de la chanson de variété ou du cinéma, on a voulu montrer que les écrivains pouvaient, eux aussi, avoir droit à leur Top 50. [13]Assez de purisme! Quatre lettres seulement le séparent du puritanisme. Même si l'on sait que la compétition n'existe pas en Art (« Le beau ne chasse pas le beau. Ni les loups, ni les chefs-d'œuvre ne se mangent entre eux », dixit Victor Hugo), rien n'interdit de s'amuser un peu en classant, comparant, montant les uns contre les autres quelques génies qui se firent bien souvent la guerre de leur vivant. Un critique est un lecteur comme les autres : lorsqu'il donne son avis, favorable ou défavorable, il n'engage que lui-même, et encore, une de ses nombreuses facettes contradictoires.
Tous ces livres que nous avons étudiés à l'école (c'est-à-dire « de force », sans non-chalance ni désir spontané), n'est-il pas temps de les approcher comme ce qu'ils sont : de simples regards vivants sur les changements et catastrophes qui ont façonné notre époque? N'oublions jamais que derrière chaque page de ces monuments d'un siècle révolu se cache un être humain qui prend tous les risques. Celui qui écrit un chef-d'œuvre ne sait pas qu'il écrit un chef-d'œuvre. Il est aussi seul et inquiet que n'importe quel autre auteur; il ignore qu'il figurera dans les manuels et qu'un jour on décortiquera chacune de ses phrases - c'est souvent quelqu'un de jeune et solitaire, qui travaille, qui souffre, qui [14] nous émeut, nous fait rire, bref, nous parle. Il est temps de réentendre la voix de ces hommes et femmes comme au premier jour de leur publication, en la débarrassant, l'espace d'un instant, des appareils critiques et autres notes en bas de page qui ont tant contribué à dégoûter leurs lecteurs adolescents et à les envoyer dans les salles obscures ou aux concerts de rock. Il est temps de lire ces livres célèbres comme si c'était la première fois (ce fut parfois le cas ici), comme s'ils venaient de paraître, avec légèreté et inconséquence. L'humour, s'il y en a dans ce petit recueil, ne serait alors pas « la politesse du désespoir » mais l'excuse de l'inculture, une tentative pour surmonter la timidité qu'imposent les grandes œuvres d'art. Les chefs-d'œuvre détestent qu'on les respecte ; ils préfèrent vivre, c'est-à-dire être lus, triturés, contestés, abîmés -au fond, je suis persuadé que les chefs-d'œuvre souffrent d'un complexe de supériorité (il serait temps de faire mentir la boutade d'Hemingway : « un chef-d'œuvre est un livre dont tout le monde parle et que personne ne lit »).
A titre personnel, je vois ce petit opuscule comme une reconnaissance de dette. Quand tout d'un coup, sur un malentendu, on se retrouve auteur d'un « bestseller », la première chose à faire est de renvoyer l'ascenseur. J'espère que ce livre donnera [15] envie d'en acheter d'autres, et de meilleurs. La littérature m'apparaît de plus en plus comme une maladie, un virus étrange qui vous sépare des autres et vous pousse à accomplir des choses insensées (comme de s'enfermer pendant des heures avec du papier au lieu de faire l'amour avec des êtres à la peau douce). Il y a là un mystère que je ne percerai peut-être jamais. Que cherchons-nous dans les livres ? Notre vie ne nous suffît donc pas ? On ne nous aime pas assez ? Nos parents, nos enfants, nos amis et ce Dieu dont on nous parle ne sont pas assez présents dans notre existence? Que propose la littérature que le reste ne propose pas? Je n'en sais rien. C'est pourtant cette fièvre que j'espère inoculer à ceux qui auront ouvert cette préface par mégarde, et commis l'erreur de la lire jusqu'au bout. Car je souhaite de tout mon cœur qu'il y ait encore des écrivains au XXIe siècle.
F.B.
1.L'étranger d'Albert Camus.
2.A la recherche du temps perdu de Marcel Proust.
3.Le procès de Franz Kafka.
4.Le petit prince d'Antoine de Saint-Exupéry.
5.La condition humaine d'André Malraux.
6.Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.
7.Les raisins de la colère de Jolin Steinbeck.
8.Pour qui sonne le glas d'Ernest Hemingway.
9.Le grand Meaulnes d'Alain-Fournier.
10.L'écume des jours de Boris Vian.
11.Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir.
12.En attendant Codot de Samuel Beckelt.
13.L'être et le néant de Jean-Paul Sartre.
14.Le nom de la rosé d'Umberto Eco
15.L'archipel du Goulag d'Alexandre Soljénitsyne.
16.Paroles de Jacques Prévert.
17.Alcools de Guillaume Apollinaire.
18.Le lotus bleu d'Hergé.
19.Journal d'Anne Frank.
20.Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss.
21.Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley.
22.1984 de George Orwell.
23.Astérix le Gaulois de Goscinny et Uderzo.
24.La cantatrice chauve d'Eugène Ionesco.
25.Trois essais sur la théorie sexuelle de Sigmund Freud.
26.L'œuvre au noir de Marguerite Yourcenar.
27.Lolita de Vladimir Nabokov.
28.Ulysse de James Joyce.
29.Le désert des Tortures de Dino Buzzati.
30.Les faux-monnayeurs d'André Gide.
31.Le hussard sur le toit de Jean Giono.
32.Belle du Seigneur d'Albert Colien.
33.Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.
34.Le bruit et la fureur de William Faulkner.
35.Thérèse Desqueyroux de François Mauriac.
36.Zazie dans le métro de Raymond Queneau.
37.La confusion des sentiments de Stefan Zweig.
38.Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell.
39.L'amant de lady Chatlerley de D.H. Lawrence.
40.La montagne magique de Thomas Mann.
41.Bonjour tristesse de Françoise Sagan.
42.Le silence de la mer de Vercors.
43.La vie mode d'emploi de Georges Perce.
44.Le chien des Baskerville d'Arthur Conan Doyie.
45.Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos.
46.Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald.
47.La plaisanterie de Milan Kundera.
48.Le mépris d'Alberto Moravia.
49.Le meurtre de Roger Ackroyd d'Agatlia Cliristie.
50.Nadja d'André Breton. [17]
Esthétique début : en cinquantième position dans notre hit-parade figure la jolie Nadja d'André Breton (1896-1966).
Le livre de ce fils d'un secrétaire de gendarmerie est très curieux : il contient des photos de Paris pour éviter les descriptions (ces «superpositions d'images de catalogue» qui, il faut bien le dire, barbent un peu tout le monde depuis Balzac); il commence sur la Place des Grands Hommes, au Panthéon (Patrick Bruel sera content), puis il y a une rencontre qui bouleverse tout : le 4 octobre 1926, rue Lafayette, André Breton alpague une passante prénommée Nadja, « créature inspirée et inspirante », laquelle se révélera par la suite une putain cocaïnomane possédant des dons extralucides, qui finira à l'asile (rock'n roll, non?).
Si ce n'est pas réaliste, mais alors c'est que c'est... SURRÉALISTE? Bingo! Breton, le fondateur - et en même temps le dictateur - du surréalisme, veut supprimer le « style », tout ce qui enrobe le réel, car la [19] réalité le dégoûte (après la boucherie de 14-18, ce « cloaque de sang, de sottise et de boue »). Il veut laisser libre cours à tout ce qui passe par sa tête d'homme amoureux : il appelle cela « l'écriture automatique », mais attention ! Qui dit « écriture automatique » ne veut pas dire diarrhée verbale, dégoulinade en roue libre comme la logorrhée intime en vogue dans les années 1990, mais au contraire se laisser entraîner dans des digressions savamment orchestrées par le docteur Freud. Eh oui, l'homme méprisait la psychiatrie mais était fasciné par la psychanalyse. N'oublions pas que « Qui suis-je ?» est la première phrase du livre. La preuve que l'écriture automatique n'est pas si automatisée que ça, c'est qu'André Breton révisera son texte en 1963, soit 35 ans après l'avoir rêvé pour la première fois. Ce n'est pas parce qu'on laisse s'envoler sa prose qu'il ne faut pas la peaufiner.
On peut lire Nadja comme une ballade autobiographique et un roman d'amour plus poétique que du Madeleine Chapsal. Mais en même temps Breton, tel Spiderman, tisse une toile d'araignée de coïncidences, comme, à l'âge de huit ans, quand vous récitiez «j'en ai marre-marabout-bout de ficelle ». Petit à petit, on ressent le côté vraiment surréaliste des immeubles de Paris; Breton arrive à nous faire découvrir une réalité extraordinaire. Les grands livres, comme l'amour, nous font regarder le [20] monde autrement. Lire Nadja, c'est comme fumer un gros joint, sauf que c'est légal!
Nadja nous rappelle surtout que le débat actuel entre les partisans de l'autofiction et ceux de l'imagination est un débat qui avait déjà cours dans les années 1920... Alors de deux choses l'une : soit les écrivains d'aujourd'hui sont en retard, soit Breton avait 80 ans d'avance. Il avait compris que la réalité est un endroit qui ne suffit pas aux écrivains. Mais comment partir du réel pour aboutir à quelque chose d'irrationnel? Décrire le monde tel qu'il est évite de désorienter le lecteur, raconter une histoire est nécessaire mais non suffisant : « Je n'ai dessein de relater, en marge du récit que je vais entreprendre, que les épisodes les plus marquants de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique... » Comment marier la subjectivité avec l'objectivité ? La littérature n'est toujours pas sortie de cette question. On pourrait dire de Nadja qu'il est le seul exemple d'un surréalisme proustien. Les chefs-d'œuvre sont souvent des quadratures du cercle : leur beauté semble impossible et pourtant ils tiennent debout. Tel est sans doute le sens de la dernière phrase du livre : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas. »
D'ailleurs, vous le verrez bien : en refermant Nadja, il n'est pas impossible que vous soyez pris de convulsions inquiétantes.
Qu'Agatha Christie (1890-1976) coiffe André Breton au poteau ne saurait étonner les fans de la romancière anglaise : comme le maître du surréalisme, Agatha Christie décèle la folie cachée, la violence voilée derrière l'apparence policée de la société (jolies assonances en « é », n'est-ce pas ? merci de votre attention). Mrs Christie est donc, elle aussi, un auteur surréaliste. Par exemple, pourquoi a-t-elle choisi de confier ses enquêtes à un détective nain, belge, prétentieux et doté d'un crâne ovoïde ? Drôle d'idée (qui lui est venue en rencontrant un curieux réfugié de la guerre de 14).
Le grand problème avec cet inventaire, c'est qu'il a fallu choisir un seul titre de chaque auteur. Parmi les 66 romans de l'écrivain le plus lu au monde après Shakespeare (deux milliards et demi d'exemplaires vendus), nos 6 000 votants auraient pu désigner Dix Petits Nègres, Mort sur le Nil ou Le Crime de l'Orient-Express mais non, c'eût été trop facile : c'est pourquoi ils ont retenu Le Meurtre de Roger Ackroyd, qui est un bijou de malice et une véritable [23] prouesse narrative. (A côté, Mary Higgins Clark, c'est le Club des Cinq.)
Le gentleman-farmer Roger Ackroyd est assassiné mais, juste avant sa mort, il s'est confié à son ami le Docteur Sheppard, qui nous raconte l'enquête d'Hercule Poirot. Comme d'habitude, celui-ci soupçonne tous les personnages à tour de rôle : il s'avère que beaucoup de gens avaient intérêt à ce que ce cher Ackroyd casse sa pipe. C'est dingue le nombre de proches qui ont de bonnes raisons de vouloir notre mort, si l'on y réfléchit. (Moi, par exemple, si je suis assassiné, je suis sûr que les enquêteurs iront interroger quelques écrivains de ma connaissance.)
Un truc cependant me chiffonne : pour expliquer l'originalité du Meurtre de Roger Ackroyd, je suis obligé de vous raconter la fin du roman. Alors voici ce que je propose ; je vais compter jusqu'à trois. A trois, ceux qui ne veulent pas connaître le coup de théâtre du Meurtre de Roger Ackroyd n'auront qu'à sauter le paragraphe suivant. Prêts ? Un, deux, trois.
L'extraordinaire exploit d'Agatha Christie, c'est que le coupable du crime est son narrateur. Toute l'enquête est racontée par le meurtrier, qui n'est autre que le Docteur Sheppard. Cette ingéniosité romanesque [24] époustou Hante fait évidemment de ce polar un livre unique dans l'histoire littéraire (même si Léo Perutz avait eu auparavant la même idée dans Le Maître du jugement dernier). C'est un peu le système repris dans un film récent : Usual Suspects. Le moment où celui qui est en train de nous raconter l'histoire se retrouve confondu par Poirot provoque des frissons de terreur délicieuse. Cette trouvaille abracadabrante a même rendu fous quelques spécialistes qui accusent Agatha Christie de tricherie : ainsi Pierre Bayard, dans Qui a tué Roger Ackroyd? (Minuit), a récemment refait l'enquête et, selon lui, Sheppard ne peut pas être le coupable. Mais alors : qui a fait le coup? Personnellement, j'ai une vague idée. Je pense que le véritable criminel est Lady Mallowan, alias « la Duchesse de la Mort » : Dame Agatha Christie.
Cette étrange femme devait bien sentir qu'elle avait exagéré dans ce roman, puisqu'elle disparut peu après sa parution, pendant dix jours, entre le 4 et le 14 décembre 1926 : on la crut morte, et la police finit par la retrouver dans une station thermale, inscrite à l'hôtel sous un faux nom. (Jean-Edern Hallier reprit, quelques décennies plus tard, l'idée publicitaire à son compte en se faisant kidnapper devant la Closerie des Lilas.) Les romanciers ne se sentent pas nets quand ils [25] bernent leurs lecteurs. A force d'écrire des énigmes, Agatha Christie a voulu en devenir une, démontrant une fois de plus combien la littérature est un jeu dangereux.
II ne s'agit pas d'une méprise : en numéro 48 on trouve bel et bien Le Mépris d'Alberto Moravia (1907-1990). Quand on évoque Le Mépris, on pense tout de suite à la musique de Georges Delerue et à Brigitte Bardot Brune (B.B.B.) qui demande : « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? » Or cette tirade ne figure pas du tout dans le livre, même si Jean-Luc Godard a été relativement fidèle à la trame du roman : un homme emmène sa femme à Capri dans le but de sauver leur couple, et l'excursion produit l'effet inverse. (Hervé Vilard en a d'ailleurs fait une chanson célèbre : « Capriii, c'est finiii/Et dire que c'était la ville de mon premier amouuur ».)
La première phrase est restée dans les mémoires, plus encore que l'inquiétude de Brigitte Bardot sur son postérieur rebondi : « Durant les deux premières années de mon mariage, mes rapports avec ma femme furent, je puis aujourd'hui l'affirmer, parfaits. » Cette façon de démarrer par un constat optimiste dans lequel on sent le désastre à venir fait écho à l'incipit d'Aurélien d'Aragon : « La première fois [27] qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Moralité : dans les bons romans, il faut que les couples parfaits se quittent, et que les gens qui se trouvent moches tombent amoureux. Sinon, il n'y aurait rien à raconter.
Riccardo, le narrateur du Mépris, est un faible, un antimacho, ce qui est étonnant pour un Italien : sa femme Emilia veut un appartement, alors au lieu d'écrire des pièces de théâtre, il devient scénariste de cinéma pour rembourser les crédits immobiliers. C'est précisément parce qu'il a cédé à ses exigences que sa femme le méprise : elle lui en veut de faire ce qu'elle lui a demandé! Ou bien parce qu'il semble la pousser dans les bras d'un producteur vulgaire nommé Battista... Le message de Moravia est clair : Messieurs, n'obéissez pas à votre femme si vous voulez qu'elle vous admire! (Parlait-il de la sienne, Eisa Morante, autre écrivain célèbre dont il divorça huit ans plus tard?) Qu'attendent les Chiennes de Garde pour intervenir? Le Mépris est le premier roman qui analyse les dégâts du féminisme sur la virilité. En réalité, Alberto Moravia n'était pas misogyne mais préoccupé. Il pressentait les limites de la lutte pour l'égalité des sexes : il s'agissait d'obtenir la parité mais non d'inverser les rôles.[28]
Moravia est ainsi l'un des premiers écrivains au monde à décrire l'homme moderne, ce lâche mercantile, dépassé par la puissance nouvelle de la femme, paumé dans un monde artificiel, sans autres idéaux que la belle maison, la belle bagnole, la belle fiche de paie. Nous vivons dans une civilisation matérialiste qui tue l'amour : on s'offre des cadeaux au lieu de s'aimer. Ce piège du confort moderne fut par la suite décliné sur le mode glacé par Georges Perec dans son remarquable premier roman : Les Choses (1965). Mais avant lui, les grands romans moraviens (Les Indifférents en 1929, L'Amour conjugal en 1949, Le Mépris en 1954, L'Ennui en 1960) expriment délicatement ce malaise : l'impossibilité du couple dans une société hypocrite qui fait semblant de le célébrer alors qu'elle met tout en œuvre pour le briser (en glorifiant l'individu et le désir, en créant la nouvelle religion du sexe et de l'argent). Moravia : ancêtre de Houellebecq? Dans Le Mépris, il enferme Riccardo et Emilia sur une île enchanteresse et les regarde s'engluer dans le malentendu avec une délectation morose : « L'objet de ce récit est de raconter comment, alors que je continuais à l'aimer et à ne pas la juger, Emilia au contraire découvrit ou crut découvrir certains de mes défauts, me jugea et, en conséquence, cessa de m'aimer. » Contrairement à sa femme, moi je l'aime [29] bien ce Riccardo qui nous ressemble, à nous les hommes occidentaux, victimes et complices de la société de surconsommation égoïste. Je conclurai sur un calembour dont je ne suis pas peu fier : dans le monde actuel, l'homme de Moravia est mort à vie.
Milan Kundera est très content de figurer dans ce classement : la dernière fois que je l'ai vu au bar du Lutétia, nous avons sablé la Pilsner pour fêter l'événement.
Il y avait de quoi. Sur les 50 écrivains du XXe siècle retenus par notre collège de 6 000 Français, il n'y en a que sept qui soient encore vivants : Umberto Eco, Gabriel Garcia Marquez, Claude Lévi-Strauss, Françoise Sagan, Alexandre Soljénitsyne, Albert Uderzo et Milan Kundera, donc, ce produit d'importation tchèque né en 1929, qui vit à Paris depuis 1975 et s'est fait naturaliser français en 1981.
La Plaisanterie est son premier roman. A l'époque où il le publie, en 1967, sous le régime Novotny, la censure en Tchécoslovaquie se relâche quelque peu. Mais les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, un an après, quand il est traduit en France, les chars russes entrent dans Prague et La Plaisanterie se voit interdite dans son pays d'origine. Du coup, le roman est passé dans le monde entier pour un livre [31] de combat, un pamphlet politique, ce qu'il était, mais pas uniquement.
Il faut relire aujourd'hui La Plaisanterie pour s'apercevoir qu'elle contient déjà en germe toute l'œuvre de Kundera : cet art de mélanger avec virtuosité le roman et la philosophie, la fiction et les idées, la gravité et la frivolité. Kundera fait de la politique avec ses histoires de cul. Certes, le contexte a vieilli, le rideau de fer est tombé, et aujourd'hui l'atmosphère de suspicion permanente des pays communistes constitue la principale plaisanterie du livre. On a du mal à croire que Ludvik, le héros du roman, puisse être condamné à travailler dans les mines pendant six ans à cause d'une simple carte postale sur laquelle il a écrit : « L'optimisme est l'opium du peuple, l'esprit sain pue la connerie ». On a du mal à comprendre que les mots « intellectuel » ou « individualiste » aient pu être considérés dans ces pays-là comme des injures, et l'adultère comme un crime contre le Parti. Au fond, Kundera est un Kafka malgré lui : il raconte les mêmes histoires absurdes et cruelles que son illustre compatriote, sauf que les siennes sont vraiment arrivées. On ricane à l'idée que, quelques années plus tard, le même pays se soit choisi un écrivain, Vaclav Havel, pour Président. Il est vrai qu'aujourd'hui, la révolution ressemble à une mauvaise plaisanterie ; pensez [32] de combat, un pamphlet politique, ce qu'il était, mais pas uniquement.
Il faut relire aujourd'hui La Plaisanterie pour s'apercevoir qu'elle contient déjà en germe toute l'œuvre de Kundera : cet art de mélanger avec virtuosité le roman et la philosophie, la fiction et les idées, la gravité et la frivolité. Kundera fait de la politique avec ses histoires de cul. Certes, le contexte a vieilli, le rideau de fer est tombé, et aujourd'hui l'atmosphère de suspicion permanente des pays communistes constitue la principale plaisanterie du livre. On a du mal à croire que Ludvik, le héros du roman, puisse être condamné à travailler dans les mines pendant six ans à cause d'une simple carte postale sur laquelle il a écrit : « L'optimisme est l'opium du peuple, l'esprit sain pue la connerie ». On a du mal à comprendre que les mots « intellectuel » ou « individualiste » aient pu être considérés dans ces pays-là comme des injures, et l'adultère comme un crime contre le Parti. Au fond, Kundera est un Kafka malgré lui : il raconte les mêmes histoires absurdes et cruelles que son illustre compatriote, sauf que les siennes sont vraiment arrivées. On ricane à l'idée que, quelques années plus tard, le même pays se soit choisi un écrivain, Vaclav Havel, pour Président. Il est vrai qu'aujourd'hui, la révolution ressemble à une mauvaise plaisanterie ; pensez [32] donc : une utopie humaniste qui envoya des millions d'êtres humains au bagne. Peut-être qu'au goulag, les prisonniers s'attendaient à voir débarquer Marcel Béliveau leur annonçant qu'ils étaient filmés à leur insu pour « Surprises sur Prises » !
Les grands romans ne vieillissent pas, contrairement aux idées ; Ludvik aime toujours Helena qui est mariée avec Pavel, tandis que les sous-marins russes se contentent de rouiller au fond de l'eau avec, parfois, des matelots dedans, que personne n'entend crier. La Plaisanterie raconte la victoire de l'amour et de l'humour sur l'ennui et le sérieux. A l'époque, dans les pays de l'Est, plaisanter était interdit. Désormais, c'est partout l'inverse sur terre : l'humour est obligatoire; le monde n'est que Plaisanterie permanente. Le livre de Kundera reste d'actualité puisque la vie est devenue une vaste fête sans morale ni pardon. Il est à présent évident que, sans le faire exprès, dès les années 1960,Kundera était le premier romancier de la Fin de l'Histoire : « Vous pensez que les destructions peuvent être belles ? », dit Kotska dès la page 20. L'horreur qu'il décrivait s'est aujourd'hui inversée. Dans ses romans récents (La Lenteur notamment), Kundera se lance dans la dérision de la dérision. Ironie suprême ; à [33] l'époque de La Plaisanterie, le rire était une arme contre le totalitarisme. A présent, c'est le rire qui est totalitaire. Ce qui n'empêchera évidemment pas Kundera de continuer à plaisanter là-dessus.
Quand Scott Fitzgerald (1896-1940) publie Thé Gréât Catsby, il n'a que 29 ans et pourtant il est déjà au sommet de son art. Il a tout compris à l'Amérique, et la preuve c'est que celle-ci est à ses pieds. Il a épousé la plus jolie fille de New York, donc du monde. Il décide de raconter la vie d'un pauvre du Middie West qui s'est enrichi en vendant de l'alcool durant la Prohibition et donne des fêtes sur Long Island : Jay Gatsby. Gatsby veut séduire son amour d'enfance, Daisy, laquelle a épousé un milliardaire de naissance (Tom Buchanan). Il va sans dire que le fric pourri de Gatsby ne suffira pas à la ramener, c'est d'ailleurs la seule chose qui a vraiment vieilli dans le livre : aujourd'hui, la belle Daisy n'hésiterait pas trois secondes avant de partir avec le beau parvenu. Quoi de plus sexy qu'un bootlegger (l'ancêtre du dealer d'American Beauty) ?
Créât Gatsby est une satire de la haute société américaine (certains reprochent même au livre un antisémitisme larvé) mais surtout un roman d'amour mélancolique, rédigé dans ce ton douxamer, inimitable, [35] que Fitzgerald a mis au point en écrivant 160 nouvelles pour payer des robes à Zelda : « Dans ses bleus jardins des hommes et des jeunes femmes passèrent et repassèrent comme des phalènes parmi les chuchotements, le Champagne et les étoiles. » II relève aussi partiellement de l'autobiographie : Gatsby, c'est un peu Fitzgerald lui-même. Né à Saint Paul (Minnesota), il n'a jamais réussi à faire vraiment partie des clubs de milliardaires, il a été snobé par l'équipe de football de Princeton et ne s'en est jamais remis; certes on ne l'a pas assassiné comme son héros mais il est mort à 44 ans, alcoolique et inconnu, 8 ans avant que sa femme ne disparaisse à son tour, brûlée vive dans l'incendie de son asile de fous, en 1948.
Les grands romans sont tous prémonitoires : Colette disait que « tout ce qu'on écrit finit par devenir vrai ». L'Amérique cupide et égoïste décrite par Fitzgerald n'a fait qu'empirer depuis puisqu'elle est devenue maîtresse de la planète Terre. Ses rêves de grandeur finissent en gueules de bois sordides. Le monde est une « party » de plaisir qui commence bien et finit mal, comme la vie (« un processus de démolition»). Il ne faudrait jamais se réveiller. Fitzgerald est très protestant, voire puritain : chez lui le bonheur se paie comptant, et le péché est toujours puni. Il a décrit des [36] riches malheureux à New York après avoir été pauvre et heureux à Paris. Le seul moyen de critiquer les riches c'est de vivre comme eux, donc de boire au-dessus de ses moyens, avant de finir dans la dèche et l'alcoolisme.
On comprend enfin pourquoi Scott aimait tant saccager le Ritz ivre mort ou précipiter sa voiture dans les étangs : tacher son smoking est un geste politique, une façon de désapprouver le monde auquel on a tant rêvé d'appartenir. Fitzgerald peut être considéré comme le premier bobo (bourgeois bohème), mais il avait l'élégance d'appeler son gauchisme « Génération Perdue » : «On devrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer» (La Fêlure); « Tous les dieux, morts ; toutes les guerres, faites; tous les espoirs en l'homme, trompés » (This Side of Paradise). Reste sa description des aristocrates new-yorkais, si lumineuse qu'ils en furent aveuglés, puis éteints, comme les dinosaures.
Je n'aime pas les gens qui n'aiment pas
Fitzgerald. Ils croient qu'il faut être mal habillé pour être un vrai rebelle. C'est faux : si j'arrose ma tête de Champagne, puis renverse mon fauteuil sur le sol à coups de pied pathétiques, c'est pour crier, avec Scott
Guevara : « Biba la Rébolucion ! »
Le numéro 45 est Georges Bernanos (1888-1948) pour Sous le soleil de Satan et non pas Sous le soleil exactement qui est une chanson de Gainsbourg - essayez de suivre s'il vous plaît.
Je dois avouer qu'avant de commencer cette chronique je n'avais jamais lu Bernanos. Certes, d'habitude, les journalistes littéraires font semblant de tout connaître; même sous la torture, ils vous répéteront toujours que la chair est triste et qu'ils ont lu tous les livres. Mais moi je me suis acheté Sous le soleil de Satan aux éditions Pion et contrairement à mes préjugés (Bernanos le grand pamphlétaire catholique blablabla au secours), j'ai été frappé par une œuvre envoûtante et hallucinée, d'une violence âpre et sacrée. L'Exorciste peut aller se rhabiller!
Il faut dire que Bernanos a écrit son premier roman bien avant la mort de Dieu : en 1926, on croyait encore en lui ainsi qu'au Diable, on avait encore peur de l'Enfer - aujourd'hui on y vit, donc on s'y est habitué. Or Bernanos est un des premiers à [39] comprendre que si le XXe siècle est celui où Dieu va mourir, c'est aussi celui où Satan pétera le feu. On a du mal à s'imaginer le succès triomphal qu'a connu ce livre fiévreux à sa parution. Bernanos, qui était assureur comme Kafka (mais à Bar-le-Duc, c'est moins chic qu'à Prague), devint une star nationale.
Jugez plutôt : il raconte l'histoire de Mouchette, une petite provinciale du Pas-de-Calais, qui tombe enceinte d'un marquis. Comme celui-ci ne veut pas reconnaître son enfant, elle tue le marquis, puis perd son enfant. Serait-elle possédée par le démon? Arrive un curé de campagne, l'abbé Donissan, qui rencontre Satan (déguisé en sympathique marchand de chevaux car, à l'époque, il n'avait pas encore adopté le look de Marylin Manson) et lui propose d'échanger sa damnation à lui contre le salut de l'âme de Mouchette (je simplifie, que saint Bernanos me pardonne). Et le tout est transcendé par un style dense et spirituel dans tous les sens du terme. Un style... surnaturel, comme le dit Paul Claudel (autre mystique délirant) dans une lettre à lui adressée : « Ce qui est beau, c'est ce sentiment fort du surnaturel, dans le sens non pas d'extranaturel mais du naturel à un degré éminent. » Je m'attendais à un pensum en soutane, et tombe sur un conte mystique, un délire faustien, un [40] suspense religieux; il ne fallait pas confier ce scénario à Pialat mais à Martin Scorsese!
Et puis comment ne pas admirer la première phrase de ce roman : « Voici l'heure du soir qu'aima Paul-Jean Toulet, voici l'horizon qui se défait, plein d'un silence liquide... » N'est-il pas très moderne et humble de commencer par citer un confrère? Vous imaginez Proust commençant la Recherche par « Longtemps je me suis couché de bonne heure en lisant Sainte-Beuve » ? (Il est vrai que c'eût été beaucoup lui demander.)
Lisez ce roman diabolique et ténébreux, même s'il est parfois grandiloquent il s'avère aussi captivant que du Stephen King mais écrit avec le style d'un Huysmans sous LSD, ou, comme l'a dit finement Renaud Matignon, d'un «enragé volontaire ». Bernanos abondait d'un enthousiasme méfiant, d'un doute énergique : il commença par être royaliste, puis antifranquiste, puis résistant sous l'Occupation et antigaulliste après la guerre. Il refusa trois fois la Légion d'honneur. Comment ne pas aduler cet auteur plus NRV que NRF ? Il voulait sauver son âme mais aussi celle des autres : quitte à souffrir, autant souffrir pour quelque chose. « Car ta douleur est stérile, Satan!...» Il me semble que cette [41] apostrophe résume assez bien l'état d'angoisse des habitants de la planète depuis qu'on leur a expliqué que Dieu était décédé, ainsi que Nietzsche : ils en ont marre de la douleur stérile.
J'ai honte de parler de Satan aussi brièvement : il va peut-être me foudroyer en plein milieu de ce livre, alors que j'allais justement crier « Ta mère suce des queues en enfer. Ah Ah Ah ! » en tournant ma tête à 360°...
II semblerait bien que le numéro 44 de ce Top 50 soit Le Chien des Baskerville de Sir Arthur Conan Doyie (1859-1930). Déduction élémentaire, en vérité...
Le Chien des Baskerville est le plus célèbre épisode de la série des enquêtes de Sherlock Holmes, narrées avec un sens aigu du complexe d'infériorité par le docteur Watson. Un docteur Watson dont on se demande s'il n'a pas une relation homosexuelle et masochiste avec le détective. Sinon pourquoi supporterait-il d'être rembarré sans arrêt par un cocaïnomane qui porte la même grotesque casquette en tweed depuis plus d'un siècle? En fait, le docteur Watson ne constitue qu'un double de l'auteur, puisque Arthur Conan Doyie était lui-même médecin. Le duo comique restera dans l'Histoire au même titre que Dom Juan et Sganarelle, Don Quichotte et Sancho Pança, Vladimir et Estragon, Jacques Chirac et Lionel Jospin.
Le plus glaçant dans Le Chien des Baskerville reste son atmosphère : l'Angleterre brumeuse du Devonshire, un manoir aussi [43] gothique que lugubre, la lande marécageuse, un chien-fantôme qui hurle : « ahou ahouuu ». Brr... Rien que d'y repenser,
J en ai des frissons dans le dos. On se situe à michemin entre le polar et le conte fantastique. « Une odeur de décomposition et de pourrissement flottait dans l'air des miasmes de gaz lourds nous balayaient le visage; plus d'une fois un faux pas nous précipita dans le bourbier jusqu'à la ictille.
Charles Baskerville vient de mourir et son neveu Henry reçoit des menaces de mort. Au bout du compte Sherlock Holmes va démasquer un cousin déshérité et jaloux qui terrorise la famille avec un gros clebs cache dans une grotte. Je veux dire un animal plus effrayant que la Bête du Gévaudan travestie en images de synthèse. Le chien des Baskerville, c'est tout de même autre chose que le « Pacs des loups » : une sorte de Jack l'Eventreur canin, carrément. 11 lait penser à ces bestioles de légende : le Monstre du Loch Ness, le Yéti de l'Himalaya, Jonah Lomu des « AU Blacks »...
Après Edgar Allan Poe, Conan Doyie peut être considéré comme l'inventeur du roman policier moderne : Sherlock Holmes est un digne descendant de l'Auguste Dupn du Double Assassinat dans la rue Morgue, auquel il ajoute le traitement [44] scientifique des indices (on peut dire qu Hercule Poirot et l'inspecteur Columbo lui doivent tout), mais aussi une dimension nouvelle : le Suspense. Contrairement à
Agatha Lhnstie, qui commence toujours ses énigmes après le meurtre, Conan Doyie ne se contente pas d'un jeu de déductions logiques à la « Cluedo » : il sait aussi faire monter la peur, nous terrifier autant qu Alfred Hitchcock. En ce sens, on pour. rait estimer que Thomas Harris ou Patricia Lornwell devraient reverser un pourcentage non négligeable de leurs royalties au Musée Sherlock Holmes (221B Baker Street, London).
Enfin, pour finir sur une anecdote amusante : l'année dernière, un inspecteur dauto-ecole du Devon a accusé Conan Uoyie d avoir assassiné son ami FIetcher Kobmson pour lui voler non seulement lidee du Chien des Baskerville, mais aussi sa femme. La réalité dépasserait-elle la fiction? Non : la fiction est plus intéressante que ces élucubrations auxquelles Scotland Yard n a pas donné suite.
La quarante-troisième place de ce hit-parade échoit à Georges Perec (1936-1982) pour La Vie mode d'emploi. Prix Médicis 1978. Je pense qu'il lui aurait plu de figurer sur cette liste, lui qui raffolait tant des inventaires.
Ici je voudrais ouvrir une parenthèse : c'est très encombrant, le titre d'un livre. On a beau croire que le titre importe moins que le contenu, il influence tout de même notre lecture paresseuse. Quand on pense qu'A l'ombre des jeunes filles en fleurs a failli s'intituler «Les colombes poignardées », on en frémit de dégoût. Tandis que La Vie mode d'emploi s'avère non seulement un titre magnifique, mais surtout un parfait résumé de ce que doit être un roman. L'éditeur Olivier Cohen a eu tout à fait raison de le rappeler (dans un article au journal Le Monde) : la littérature ne sert à rien d'autre qu'à nous donner un mode d'emploi de la vie. Que sont les 50 livres du siècle, sinon autant de guides pratiques qui nous apprennent comment vivre ou refuser le mode de vie imposé par la société ? Fin de la digression. [47]
Perec était un fou de mots croisés et de jeux d'échecs, comme Nabokov; il faisait partie de l'Oulipo (« OUvroir de Littérature POtentielle»), une sorte de secte de matheux pratiquant les jeux de langage avec plus d'humour que les zombies du Nouveau Roman, et c'est pourquoi toutes ses œuvres sont des exercices de style d'ailleurs nul hasard si La Vie mode d'emploi est dédiée à Raymond Queneau : l'idée n'est pas seulement de jouer avec la forme, de faire des exploits pour montrer comme on est balèze, mais de se servir des contraintes comme d'un tremplin pour exprimer sa « racontouze ».
La Vie mode d'emploi n'est pas un roman, c'est un immeuble. Celui du 11 rue Simon Crubellier, décrit minutieusement, étage par étage, chambre après chambre, habitant par habitant. Perec a mis dix ans à disséquer cet immeuble en 99 chapitres, 107 histoires différentes et 1467 personnages. On peut lire ces « romans » (Perec a sous-titré ainsi son livre) dans tous les sens, choisir un étage plutôt qu'un autre, suivre certains de ses locataires plutôt que leur voisin, Perceval Bartiebooth plutôt que Gaspard Winckler par exemple, grappiller telle description ou anecdote : le projet de Perec, démentiel et mégalo, est de montrer que tout est passionnant vu au microscope. Que chaque immeuble de chaque rue de [48] chaque ville contient un univers regorgeant de milliers d'aventures uniques et pittoresques que personne ne racontera jamais (sauf lui).
Il arrive parfois que l'idée d'un livre soit meilleure que le résultat. A partir de la même démarche, Perec a écrit un autre bouquin sur la place Saint-Sulpice qui s'appelait Tentative d'épuisement d'un lieu parisien. Ce que montre La Vie mode d'emploi, peut-être par défaut, c'est que la réalité est inépuisable, qu'aucun romancier n'en viendra jamais à bout, que vouloir épuiser la réalité c'est surtout risquer d'épuiser le lecteur. Alors choisissez vous-même : de Perec, je préfère Les Cioses (1965), le meilleur roman sur la civilisation du désir matériel, ou Je me souviens (sur une idée de Joe Brainard), car La Vie mode d'emploi, tout comme Ulysse de Joyce, reste une œuvre-limite, une expérience, un fourré-tout, un puzzle, un magma, un gloubiboulga, appelez cela comme vous voudrez : une montagne qui accouche d'une grenouille ou une souris qui veut se faire grosse comme un bœuf?
Récemment les éditions Zulma ont publié le Cahier des charges de « la Vie mode d'emploi » et l'on s'est aperçu avec terreur que tous les événements du livre étaient déterminés à l'avance : avec une rigueur qui confine au masochisme, Perec s'était [49] autofixé des règles d'écriture absolument | délirantes (par exemple on se déplace dans l'immeuble comme le cavalier dans une partie d'échecs, ou bien tel chapitre devait tenir en six pages, et comporter une liste de mots préétablie, etc.). Il n'y a aucun doute sur le fait que Perec soit un virtuose hallucinant et son livre un exploit sans précédent. Mais une prouesse technique ne donne pas forcément un chef-d'œuvre, et l'on a toujours du mal à suivre un personnage quand on sait que son auteur refuse de le laisser aller où il veut.
Tiens, ça alors, le numéro 42 est un livre publié en 42, dingue la vie qu'on mène, on se rend pas compte mais certains trucs nous dépassent totalement, parfois on se sent tout petit.
Le Silence de la mer de Vercors (1902-1991) fut le premier livre édité dans la clan-destinité à 350 exemplaires par les Éditions de Minuit, maison centrale de la Résistance créée par lui et Pierre de Lescure (rien à voir avec le DG du groupe Vivendi-Universal) en 1941. Jean Vercors, dont le vrai nom était Jean Bruller, lança ce brûlot au péril de sa vie. Évidemment, on pourrait penser que Le Silence de la mer a aujourd'hui davantage une valeur historique et sentimentale que littéraire : il n'en est rien alors il ne faut pas penser n'importe quoi.
L'intrigue est très simple : en 1940, un officier allemand loge chez l'habitant dans un village de la zone occupée ; chaque soir il parle en français à ses hôtes qui ne répondent pas. Par leur silence, les occupés, un vieil homme et sa nièce, manifestent [51] leur résistance envers le squatteur (un peu comme Gandhi devant l'occupant britannique). On voit que la métaphore n'était pas très fine : mais les nazis ne brillant pas non plus par leur subtilité, il fallait faire dans l'efficace. Un sympathique homonyme, Yves Beigbeder, a dit une chose juste sur Le Silence de la mer que je m'empresse donc de citer ici : « II s'agissait de faire, sinon une littérature de combat -cela viendrait un peu plus tard -, du moins une littérature de l'affirmation de la dignité. » Le mutisme de ces Français symbolise bien cette période terrible de solitude, cette armée des ombres, ces passemurailles, ces profil-bas qui ne pouvaient pas dire « non » parce que pour cela, il fallait émigrer en Angleterre ou risquer sa peau, mais qui ont murmuré non, qui ont grommelé non, qui ont vécu dans le non. Peu à peu, l'officier allemand, Werner von Ebrennac, les respecte, ces muets, finit presque par les admirer, et à la fin, le vieux et sa nièce l'admirent aussi, d'une certaine manière. Bien qu'engagé, nous ne sommes pas en présence d'un roman manichéen : le seul moment du livre où la fille parle c'est pour dire « adieu » au boche quand il s'en va. Aujourd'hui, si un jeune auteur publiait l'histoire d'un soldat de la Wehrmacht cultivé et sympa, qui parle avec des résistants des droits de l'homme et de Mozart, ce serait un scandale national : [52] pourtant telle est bien l'histoire que raconte Le Silence de la mer - comment des gens civilisés se sont fait la pire guerre de tous les temps. S'il paraissait aujourd'hui, le grand roman de la Résistance serait sans nul doute traité de « révisionniste » par les apôtres actuels du politiquement correct.
La force du Silence de la mer tient aussi à son écriture très sobre : « Le silence se prolongeait. Il devenait de plus en plus épais, comme le brouillard du matin. Epais et immobile. L'immobilité de ma nièce, la mienne aussi sans doute, alourdissaient ce silence, le rendaient de plomb. L'officier lui-même, désorienté, restait immobile, jusqu'à ce qu'enfin je visse naître un sourire sur ses lèvres. » C'est un roman très court (presque une nouvelle en vérité, Vercors étant un grand lecteur de Katherine Mansfield) qui fait froid dans le dos, pèse lourd, vous noue le ventre et vous fait physiquement ressentir ce qu'a dû être l'ambiance délétère et oppressante de l'occupation allemande. Il a même un côté « Nouveau Roman », si l'on y réfléchit - un livre entier sans ouvrir la bouche, dans un style glacé et sec : voilà qui annonçait déjà ce que deviendraient les Éditions de Minuit après la guerre, avec la bande à Lindon.
Le numéro 41 de notre hit-parade n'est toujours pas moi mais je suis tout de même de très bonne humeur car il s'agit d'un de mes livres préférés : Bonjour tristesse. Je suis d'accord avec le vote de notre corps électoral : parfois, la démocratie culturelle a du bon, surtout quand elle permet de rafraîchir la mémoire à des critiques endormis et des élites amnésiques.
Bonjour tristesse est le premier roman de Françoise Sagan mais c'est surtout un des rares miracles de ce siècle. En 1954, une jeune fille à papa de 18 ans, à Cajarc dans le Lot, prend son stylo et écrit dans son petit cahier : « Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C'est un sentiment si complet, si égoïste que j'en ai presque honte alors que la tristesse m'a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. » Toute la musique, le charme et la mélancolie de [55] Sagan sont déjà contenus dans le premier paragraphe de son premier livre. Durant le reste de sa vie, elle n'a fait que décliner la douceur de la tristesse, l'égoïsme de l'ennui, la crainte de la solitude. En fait elle s'appelle Françoise Quoirez mais a pris comme pseudonyme le nom d'un personnage trouvé dans Albertine disparue, parce qu'à 18 ans, elle est déjà effrayée par le temps perdu. Est-ce pour quoi elle est allée si vite? Ce n'est pas non plus par hasard qu'elle a chipé le titre de son roman dans un poème d'Eluard intitulé La Vie immédiate.
Et que raconte-t-elle? L'histoire de Cécile, une gosse de riches malheureuse qui passe des vacances avec son veuf de père et sa maîtresse sur la Côte d'Azur. Tout se déroule à merveille, dans une ambiance frivole et aérienne, jusqu'au jour où le père décide d'épouser sa maîtresse, Anne, une femme assez sérieuse et équilibrée qui risque de casser cette vie nonchalante. Cécile manigance alors tout un complot à la Laclos pour que ce projet échoue. Elle réussit son coup mais le vaudeville finit en tragédie, bien sûr allais-je dire : ainsi la fête ne cache plus le désespoir, la rigolade ne fera plus oublier que l'amour est impossible, le bonheur effrayant, le plaisir vain, et la légèreté grave... « Mon père était léger, d'une légèreté sans remède. » En 33 jours, la petite Quoirez a saisi son époque. Rarement dans [56] le siècle aura-t-on eu la certitude aussi instantanée d'un état de grâce absolu : « Je connaissais peu de choses de l'amour : des rendez-vous, des baisers et des lassitudes. »
Même si Sagan a bâclé certains de ses romans suivants, elle est restée éternellement fidèle à Cécile, la narratrice de Bonjour tristesse : elle fut une folle futile et profonde, une Zelda Fitzgerald française, qui gagna son manoir normand au casino de Deauville et failli crever comme Nimier d'un accident d'Aston Martin, une enfant gâtée toujours capable de nous battre, Edouard Baer et moi, au concours de vodka-tonic du Mathis Bar (2 rue de Ponthieu, Paris 8e), une dame tellement généreuse qu'elle est en train de finir complètement fauchée et malade, saisie par le fisc, accro à la coke, et abandonnée par sa cour... Bonjour tristesse fut un scandale, puis un phénomène de société mais aujourd'hui que le tintamarre est oublié, qu'en reste-t-il? Un petit roman parfait, débordant d'une émotion fragile, un livre comme on en lit très peu dans sa vie, un chef-d'œuvre mystérieux, impossible à analyser, qui vous fait vous sentir à la fois moins seul et plus seul. Mauriac a eu raison de traiter Sagan de « charmant monstre ». Il faut être un monstre pour avoir l'humilité de se faire toute sa vie passer pour une fêtarde, quand on est un génie, et, au passage, la seule femme vivante de notre liste.
Le numéro 40 n'est toujours pas moi, mais l'Allemand Thomas Mann (1875-1955), l'auteur de La Mort à Venise à laquelle nos sondés ont préféré La Montagne magique (un livre pourtant beaucoup plus épais), peut-être parce que ce livre a valu à son auteur le Prix Nobel de Littérature 5 ans après sa publication, en 1929.
L'intrigue de La Montagne magique ressemble un peu à celle de La Mort à Venise (parue 12 ans auparavant) ; dans les deux cas, ce sont des gens en voyage qui se retrouvent confrontés à eux-mêmes, face à face avec la vérité et qui disent adieu au XIXe siècle. Que c'est beau, j'ai envie de pleurer car aujourd'hui nous disons adieu au XXe siècle. Écrit entre 1912 et 1923, Der Zauberberg est le chef-d'œuvre de la littérature de Weimar, l'Allemagne d'avant-Hitler, démocratique et cultivée; a posteriori, on ne peut pas l'ouvrir sans songer au cataclysme qu'il ne cesse d'annoncer entre les lignes. Thomas Mann, pour le monde entier, incarne l'antiHitler. [59] Hans Castorp, un jeune Allemand, rend visite à son cousin dans un sanatorium de Davos (DÉJÀ? Oui, Davos, la fameuse station de sports d'hiver suisse était déjà le lieu de rendez-vous des maîtres du monde; cela fait longtemps que les grands capitalistes aiment à s'y rassembler). Hans devait y rester 3 semaines mais finalement il demeurera là-bas 7 ans, jusqu'à la guerre de 14. Pourquoi? Est-il tombé malade lui aussi? N'a-t-il strictement rien de mieux à faire ? Aurait-il perdu la boule par hasard ? Non, simplement ce bourgeois de Hambourg - donc ce hamburger - qui se retrouve dans la montagne est frappé par l'immensité de ses paysages, il fuit la vie moderne pour redécouvrir un rythme plus naturel, lit des livres, ouvre les yeux, refait le monde avec les clients de cette pension, tombe amoureux d'une des malades (Mme Chauchat), enfin bref, il vit, quoi, bon sang, vivre, ce geste qu'on a tendance à oublier si vite... « Tiens-toi tranquille et laisse pendre ta tête, puisqu'elle est si lourde. Le mur est bon, les poutres sont en bois, une certaine chaleur semble même s'en dégager, pour autant qu'il peut, ici, être question de chaleur; une discrète chaleur naturelle; peut-être n'est-ce que de l'imagination, peut-être est-ce subjectif... Ah! tous ces arbres! Oh! ce vivant climat des hommes vivants! Quel parfum !... » [60] Il est assez amusant de voir que des milliers de romans du XXe siècle ont cherché constamment à fuir la civilisation. Comme si la littérature était le dernier lieu de résistance contre le progrès technique et industriel. Il n'y a pas que Thomas Mann (qui a fui également le nazisme en 1933) : il y a aussi son contemporain Hermann Hesse, il y a Kerouac et tous les travel-writers - quand c'est réussi cela donne Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, quand c'est raté L'Alchimiste de Paulo Coelho. Thomas Mann a crié, en 1924, La Montagne magique dans la vallée du temps, et l'écho s'en est répété jusqu'à nos jours... Jusqu'à La Montagne de l'âme de notre Chinois national, le Prix Nobel de Littérature 2000 : Gao Xingjian! (Au fond, décrocher le Nobel n'est pas très sorcier : il suffit de mettre le mot « Montagne » dans le titre de votre bouquin.)
Roman d'apprentissage mais aussi symphonie wagnérienne, la Montagne de Thomas Mann n'est pas seulement magique, elle est hypnotique, voire somnifère : un envoûtement que Stanley Kubrick a très bien montré dans son film Shining (en gros, tout écrivain isolé sur une montagne finit complètement dingue). Milan Kundera dans ses Testaments trahis parle du « ton souriant et sublimement ennuyeux de Thomas Mann », et même si ce n'est [61]pas très gentil, il y a là un fond de vérité. Je rappelle que les deux sœurs de Thomas Mann, ainsi que deux de ses fils, Klaus et Michael, se suicidèrent. Et que moi-même je ne me sens pas très bien.
Attention : les choses se compliquent. Il ne faut pas confondre David Herbert Lawrence, dit «D.H.» (1885-1930), avec T.E. Lawrence, dit Lawrence d'Arabie, qui vécut à la même époque (1888-1935), mais ne figure pas à la 39e place de notre hit-parade car il n'a pas écrit L'Amant de Lady Chatterley.
Il s'agit d'un roman un peu leste qui choqua les gens par sa crudité en 1928 : publié en Italie, il fut censuré en Angleterre et en Amérique jusqu'à la fin des années 1950. Beaucoup de romans de notre liste ont été censurés à leur sortie, comme si pour faire partie du hit-parade du siècle il fallait absolument faire scandale : Loiita, Ulysse, et Lady Chatterley's Lover (aujourd'hui c'est surtout le nom de « Chatterley » qui provoque quelques gloussements dans les pays francophones) (il est vrai que choisir d'appeler « Chatterley » un personnage de bourgeoise nymphomane, il fallait oser).
Lady Chatterley n'a pas froid aux yeux, la coquine. Il faut dire que son mari Clifford [63] est paralysé du bas à la suite d'une blessure de guerre, ce qui n'est pas le cas du gardechasse, Oliver Mellors, un homme certes moins raffiné mais plus viril. A l'époque, on négligeait la jouissance féminine. Madame Chatterley revendique donc le droit à l'orgasme dans le pays le plus coincé du monde. Connie Chatterley est l'Emma Bovary d'outre-Manche, mais aussi l'ancêtre de toutes nos jeunes romancières obsédées par leur corps; elle avait juste 70 ans d'avance sur Claire Legendre, Alice Massât ou Lorette Nobécourt.
On aura compris que L'Amant de Lady Chatterley est avant tout un hymne à la sexualité amoureuse, à la vérité des sens plutôt qu'au puritanisme, mais aussi à la liberté contre la morale, à l'infidélité contre le mariage, à la nature contre la société, et au mélange des classes. Déjà, dans une lettre de 1913, DHL (qui, malgré ses initiales, ne faisait pas porter ses missives par coursier) déclarait : « Que m'importe la connaissance? Tout ce que je veux, c'est répondre à mon sang, directement, sans intervention futile de l'intellect ou de la morale ou de toute autre chose ». Quinze ans plus tard, D.H. Lawrence va plus loin que son sang : l'arrivée du sexe dans la vie de Lady Chatterley constitue selon lui une révolution analogue à la bombe à retardement marxiste. Le plaisir est politique! [64] Lawrence rêve d'une « démocratie du toucher », capable de transcender la lutte des classes. Ah... Si les riches couchaient plus souvent avec les pauvres... Le monde serait plus uni (en outre, les pauvres sont de meilleurs coups, d'où l'intérêt des vacances en camping). D.H. Lawrence est sans nul doute le premier initiateur de ce que l'on a appelé la révolution sexuelle, cette transformation des mœurs qui, comme chacun sait, a eu lieu entre 1965 (arrivée de la pilule) et 1982 (débarquement du sida), et se trouve enterrée depuis.
D. H. Lawrence a écrit de nombreux livres beaucoup plus intéressants que cette œuvre olé-olé, ce « bouquet génital » (l'expression est d'Henry Miller) qui fut la dernière œuvre de sa vie (on pense à Femmes amoureuses et au Serpent à plumes) et pourtant c'est celle-ci que l'histoire littéraire a retenue. Conclusion : la postérité est une poule de luxe encore plus infidèle que Lady Chatterley (dont le modèle, l'Allemande Frida von Richtofen, cocufiait allègrement Lawrence, avec sa bénédiction). Quant au scandale, la méthode fonctionne toujours : regardez American Psycho de Bret Easton Eiïis et Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, qui furent lancés par la polémique. Quand le tintamarre s'apaise, il reste deux romans essentiels de la fin de ce [65] siècle, qui méritaient de figurer sur cette liste (si le sondage avait lieu dans 20 ans, nul doute qu'ils y auraient été inscrits d'emblée).
Bien sûr j'aurais aussi pu vous raconter mes expériences sexuelles avec les animaux et certains fruits et légumes mais ce sera pour une prochaine fois.
Excusez-moi mais quand je pense qu'il n'y a même pas un Gérard de Villiers dans ce Top 50 des livres du siècle, ça me déçoit beaucoup. En plus le numéro 38 est Margaret Mitchell (1900-1949) pour Autant en emporte le vent, simplement parce que nos 6 000 votants ont vu un vieux film avec Clark Gable!
Vous me direz, Gone With thé Wind, le pavé original, est préférable au film, et encore plus au remake de Régine Deforges (La Bicyclette bleue), même avec Laetitia Casta dans le rôle (mmm... quoique). Sachez que cette moue dubitative m'a rendu célèbre dans tout le quartier de l'Odéon. Mouiïi. (Ici le lecteur devra m'imaginer levant le sourcil droit pendant 5 secondes.) Après mûre réflexion, comme j'ai fait Sciences-Pô, je vous dirai qu'en ce qui concerne Autant en emporte le vent, il y a du pour et du contre.
Le pour : oui, bon, d'accord, il est heureux que figurent quelques bestsellers dans cette liste. A force d'expériences narratives et d'innovations formelles, le XXe siècle a eu [67] tendance à oublier que le roman consiste aussi tout simplement à raconter une histoire, une aventure humaine, un amour perdu, à inventer des personnages flamboyants comme ceux d'Alexandre Dumas et à les faire courir dans les prés, galoper à cheval (ou courir à cheval et galoper dans les prés), et s'embrasser devant une ville en flammes comme Scarlett O'Hara et Rhett Butler. Pour le romanesque, faut que ça cavale, que ça couche, que ça se quitte, que ça se retrouve et que ça recouche ! La littérature doit être un film en CinémaScope projeté à l'intérieur de notre tête. Si Jacques Laurent était toujours en vie, il vous aurait expliqué cela mieux que moi, mais puisqu'il vient de nous quitter, reportez-vous à son Roman du roman (Éditions Gallimard, 1978). Le contre ; c'est tout de même un livre très mièvre, aux ficelles usées - la fresque historique, la guerre qui tue les gens, le beau mec cynique et la petite dinde amoureuse dont l'amour pur est menacé par la folie des hommes... Justement, depuis qu'on a inventé le cinématographe, on se dit que peut-être ces histoires-là ont fait leur temps dans le roman moderne. Quand on n'a que 50 bouquins à retenir pour résumer un siècle aussi agité et révolutionnaire que le nôtre, je ne suis pas sûr que Gone With thé Wind soit complètement indispensable. [68] C'est un livre du siècle précédent! Victor Hugo, d'accord, pas Max Gaiïo ! Par la faute de Margaret Mitchell, cette aimable Sudiste, les librairies du monde entier sont chaque année encombrées de tonnes de romans à l'eau de rosé sur fond de drames historiques et/ou de couleur locale. Des pavés où les après-midi sont « radieux », les garçons « vifs et ombrageux », et où les cils des filles se mettent à battre « aussi vite que des ailes de papillon ». Avons-nous vraiment patienté tous ces millénaires pour lire ceci : « Scarlett ne répondit rien mais son cœur se serra. Si seulement elle n'était pas veuve ! Si seulement elle était encore Scarlett O'Hara ! Elle porterait sa robe vert pomme garnie de rubans de velours vert foncé qui sautilleraient sur sa poitrine. » Autant en emporte ce roman!
Bien sûr j'aurais pu vous raconter aussi d'autres choses sur Scarlett, mon arrière-grand-père américain l'a bien connue dans les docks d'Atlanta ; dans sa jeunesse on la surnommait « la Goulue » et je peux vous garantir qu'elle n'était pas farouche...
En 37e position se trouve, très clairement, La Confusion des sentiments de l'écrivain autrichien Stefan Zweig (1881-1942). Cette longue nouvelle est parue en 1926 : une très bonne année, 1926. L'année où Breton rencontre Nadja, celle où Bernanos croise Satan et où Agatha Christie tue Roger Ackroyd. Visiblement une des années les plus créatives du siècle : dans l'entre-deux-guerres, les gens écrivaient en ignorant que le ciel allait leur retomber sur la tête. La monarchie des Habsbourg au début du siècle était un endroit assez bien fréquenté : Schnitzier, Hofmannstahl, Kraus, Musil mais aussi Rilke et Kafka... Plus tard, en 42, lorsqu'il s'apercevra que la catastrophe recommence, Stefan Zweig se suicidera au Brésil avec sa seconde femme.
C'est que ce Zweig est un garçon sensible, un poète viennois, un analyste fin et délicat du cœur humain influencé par les travaux de Sigmund Freud, son copain. Tous ses livres racontent des amours contrariées, des liaisons compliquées, des désirs inavoués ou inassouvis ; il est le [71] maître de la littérature psychologique. Et La Confusion des sentiments ne déroge pas à la règle : cet élève amoureux de son professeur, dans une époque où l'homosexualité est le pire des tabous, ne peut que courir au désastre. Roland est incapable de savoir ce qu'il éprouve vraiment : est-ce de l'admiration, de l'amour, de l'amitié, du désir? Est-ce son professeur qui le drague, ou bien est-il un allumeur fou, ou encore un gros fayot flatté de plaire à son maître ? Dès que celui-ci le tutoie, il part en courant, et finira par se taper sa femme pour se changer les idées. C'est cela, la « confusion des sentiments » : notre cerveau est assez bien fichu pour pas mal de choses, la mémoire, la raison, l'imagination; mais il est incapable de nous aider dès lors qu'il est question de passion. Nous sommes alors livrés à nous-mêmes : quand sait-on que l'on est amoureux pour de vrai? Est-ce que nous décidons d'aimer ou est-ce que ça nous tombe dessus? Peut-on choisir qui l'on aime ou se contente-t-on de suivre des élans incontrôlables? Comment s'y retrouver dans le brouillard de l'âme humaine ? (Au fond, le livre aurait très bien pu s'intituler « Tempête sous un crâne ».)
La Confusion des sentiments, subtile confession d'une fascination, montre comment la pédagogie peut tourner à la passion. J'aimerais susciter chez vous pareil [72] éveil! Tout élève sensible peut basculer devant son brillant professeur (comme dans le film Le Cercle des poètes disparus). L'original, chez Zweig, c'est que le professeur craque encore plus que l'élève. Très subjectivement, ce n'est toutefois pas ce livre-ci que j'aurais choisi si l'on m'avait sonné. On pouvait préférer Amok : dans les Indes néerlandaises, l'histoire de cette femme que son médecin refuse d'avorter et qui en meurt ; ou Vingt-Quatre Heures de la vie d'une femme : en une nuit à Monte-Carlo, une femme tombe amoureuse d'un joueur qui se sert d'elle pour retourner au casino; ou La Pitié dangereuse : dans un bal, un type invite à danser une nana paralysée et, pour se faire pardonner cette gaffe, va lui rendre visite, or celle-ci prend sa pitié pour de l'amour, et se suicide à la fin. Je propose pour résumer Stefan Zweig l'équation suivante : Zweig = (Goethe + Freud) x Proust. J'espère, au moins, ne pas être trop confus.
Ah tiens le numéro 36 n'est toujours pas moi, qu'est-ce que je m'imaginais? Cemoi-Idalérdinkon!
Le numéro 36 est Raymond Queneau (1903-1976), l'immense inventeur qui est allé du Surréalisme à l'Oulipo en passant par le collège de Pataphysique et les Exer. cices de style. Tous les endroits ou la syntaxe était malmenée, où les mots étaient triturés au XXe siècle, cet énergumene les a fréquentés. Il est l'autre violeur du verbe (après Céline et avant San-Antomo) II est surtout l'auteur de Zazie dans le métro ^ commence par un seul mot : «Doukipu. donktan ».
Zazie dans le métro peut être considéré comme une version « ado » du Voyage au bout de la nuit, puisque l'argot, le francs parlé, l'orthographe bousculée, les calembours et abréviations phonétiques ne sont pas ses seules armes. La narration réaliste aussi est remise en cause : comme chez son ami Boris Vian, les personnages de Queneau semblent sortis d un rêve accomplissent des besognes absurdes et ne [75] respectent rien, pas même la crédibilité du récit. Pour faire genre, on pourrait dire que Queneau est naturaliste dans la forme et antinaturaliste sur le fond, ce qui peut surprendre de la part d'un membre éminent de l'Académie Concourt.
Zazie a douze ans comme Loiita, mais elle couche moins, même si elle dit tout le temps « mon cul ! ». Elle débarque en train à Paris, gare d'Austerlitz, pour passer deux jours chez son oncle Gabriel, qui est stripteaseuse dans un cabaret « hormosessuel ». Ils vont faire le tour de la ville mais pas en métro car celui-ci est en grève. Ils croisent des personnages tous plus burlesques les uns que les autres : la serveuse Mado Ptits Pieds, la veuve Mouaque, le playboy raté Pédrosurplus et Fédor Balanovitch le guide du Paris by night... Plutôt qu'un roman de formation, c'est le roman d'une déformation : Zazie apprend la liberté en visitant une capitale de carton-pâte (la tour Eiffel, les Invalides, le Sacré-Cœur...). Il se cache quelque chose de très sérieux derrière l'apparente frivolité de cette promenade. Zazie regarde le monde adulte et semble se dire « Ah bon ? ce n'était que ça ? » Et Gabriel de s'écrier : « La vérité, comme si quelqu'un au monde savait cexé ! Tout ça c'est du bidon !» A la fin du livre, quand Zazie rentre chez sa mère, celle-ci l'interroge :
« - Alors tu t'es bien amusée ? [76]
- Comme ça.
- T'as vu le métro ?
- Non.
- Alors, qu'est-ce que t'as fait?
- J'ai vieilli. »
Ferdinand Bardamu n'est plus très loin, ni Holden Caulfield, le héros de L'Attrape-Cœur de J.D. Salinger (publié 8 ans plus tôt), qui parlait à peu près le même langage : les « à kimieumieu » de Zazie faisant écho à ses « et tout » et ses « ou quoi ». On aurait pu aussi remonter plus loin, jusqu'à Rabelais, par exemple, mais la petite chérie aurait pris un coup de vieux alors restons-en là.
Souvent, les grands livres roulent des mécaniques, on a l'impression qu'ils friment en klaxonnant : « Attention : chef-d'œuvre ! », alors qu'à la lecture de Zazie dans le métro, tout semble facile ; l'humour, la tendresse, l'irrespect, le je-m'en-foutisme montrent que parfois un génie doit savoir cacher son génie pour être un vrai génie. Il ne s'agit pas de fausse modestie mais de vraie élégance, car comme dit Queneau : « c'est en lisant qu'on devient liseron ». Le principal exploit de ce livre ne serait-il pas de prouver une fois pour toutes qu'on peut très bien concilier l'avantgardisme avec la rigolade ?
Si je vous dis Thérèse Desqueyroux de François Mauriac (1885-1970), vous allez vous endormir, ou fermer ce livre, ou encore en profiter pour vous rendre dans votre cuisine pour chercher à bouffer, et pourtant ce sera une réaction un peu facile : oui, Mauriac, bien que romancier glauque, médiocre même (selon Nimier et Sartre), mérite son Prix Nobel de Littérature (reçu en 1952) et laissez-moi vous expliquer pourquoi.
Thérèse Desqueyroux (prononcer Desqueillerousse, c'est du gascon) a tenté d'empoisonner son mari Bernard. Elle est arrêtée mais son mari la fait libérer pour sauver l'honneur de la famille. Vous imaginez l'ambiance quand elle revient au domicile conjugal. A la fois victime et bourreau, disons qu'elle est moyennement la bienvenue. Son mari va la séquestrer pour la pousser au suicide, mais au dernier moment la laissera partir.
Evidemment, résumé ainsi, ça fait un peu dramatique de France 3 scénarisée par Didier Decoin, mais il faut se replacer dans [79] le contexte : paru en 1927, le 10e roman de Mauriac est une charge ultraviolente contre l'étouffante bourgeoisie de province (qu'il connaît bien puisqu'il est né à Bordeaux longtemps avant l'ouverture des bars techno sur les quais de la Garonne). Un milieu empoisonné par son hypocrisie, avec ses apparences qu'il faut toujours sauver, ses ragots malveillants, ses jalousies mesquines, ses mariages arrangés, ses générations traumatisées. Mauriac, c'est le Gide hétéro (en tout cas officiellement) ! Thérèse Desqueillerousse goûte aux nourritures terrestres; telle une Lady Chatterley parfumée au pin des Landes, une Anna Karénine sans la toundra, ou une Princesse de Clèves roturière, elle s'écrie : « Je ne sais pas ce que j'ai voulu », dans un style très moderne, clair-obscur, rapide, simple, où tout est esquissé, suggéré, par petites touches, sans s'appesantir - bref, du grand Art.
Une femme a toujours raison de vouloir être charnelle. On n'a qu'une vie et il faudrait la gâcher avec un sinistre con sous prétexte qu'il a du fric, que tout le monde fait pareil et qu'on a été élevée pour fermer sa gueule ? Non, que diantre ! « Thérèse Desqueillerousse » est le premier roman féministe, voilà la vérité : Mauriac-Beauvoir, même combat! Thérèse est totalement destroy, « elle fume comme un sapeur », s'évade de sa prison, et toutes les [80] femmes du XXe siècle l'ont suivie. Or Thérèse Desqueyroux, c'est lui, Mauriac (il a lui-même déclaré qu'elle était son « double féminin», rééditant le coup de Flaubert avec sa Bovary) : il a toute sa vie critiqué le monde auquel il appartenait, sans jamais le fuir autrement que par la littérature. Mauriac est un dangereux espion, un riche qui hait les riches, un traître à sa classe qui erre dans les dîners en ville et à l'Académie française pour prendre des notes fielleuses sur ses notables congénères. Il est toujours sur le fil du rasoir, au risque de finir coupé en deux. Sa fascination pour le péché est sa façon à lui de se révolter. Comme tout bon catholique, il est attiré par l'interdit. Le vice n'a aucun intérêt sans la culpabilité (tel est le credo des papistes Sollers et Ardisson). Mauriac est démodé mais il s'en moque : il s'ennuierait aujourd'hui, puisque tout est permis! Prendrait-il de l'ecstasy dans des backrooms landais ? Thérèse Desqueyroux porterait-elle une robe de latex et organiserait-elle des séances sadomasochistes dans une église désaffectée ? Finalement, ce qu'on reproche à Mauriac, c'est qu'il ne s'est jamais trompé (contre l'épuration, contre la guerre d'Algérie, etc.); rien n'est plus ennuyeux que quelqu'un qui a toujours raison.
En 34e position explose Le Bruit et la Fureur, l'œuvre ample et étrange de l'Américain William Faulkner (1897-1962), Prix Nobel de Littérature en 1949. L'idée du roman est en soi déjà très originale : partir de la célèbre phrase de Shakespeare - « La vie est une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot, et ne signifiant rien » - et s'en servir comme contrainte.
Obéir à l'autre William ! Thé Sound and thé Fury est donc une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot castré de 33 ans qui s'appelle Benjy et qui est amoureux de sa sœur cadette (laquelle, du coup, se prénomme Caddy car, malgré les apparences, ce livre est cohérent). Au début on n'y comprend pas grand-chose; un long monologue mélange les personnages et les époques. Mais ce doit être volontaire puisque c'est un débile qui parle.
Visiblement, dans l'Etat du Mississippi, au sud des Etats-Unis, tout le monde est hystérique : les deux autres frères de Caddy, Quentin et Jason, expriment à leur tour, dans une langue très différente, leur jalousie et leur folie ; les domestiques noirs [83] parlent en petit-nègre comme dans Autant en emporte le vent (paru peu après) ; leur père alcoolique finit par crever; quand les personnages ne se suicident pas, ils couchent avec tout le monde. Faulkner a-t-il voulu appliquer la prescription de Shakespeare jusqu'au bout, à savoir écrire une histoire qui « ne signifie rien » ?
Que nenni. N'hésitons pas à l'affirmer sans ambages : même si Faulkner n'est pas d'une lecture aisée, il est capable de prouesses confinant à la sorcellerie. Il nous envoûte, nous hypnotise, comme ces tableaux tramés du Pop Art qu'il ne faut contempler qu'à une certaine distance sous peine de n'y voir qu'un ensemble de taches. L'opéra de Faulkner exige du recul, et pour en jouir il ne faut pas hésiter à sauter les passages hermétiques pour arriver à une image saisissante : celle de Quentin, par exemple, qui brise sa montre pour que le temps se remette à vivre (métaphore qui épata tellement Jean-Paul Sartre qu'il en pondit une étude intitulée « La Temporalité chez Faulkner »). Quand les œuvres d'art sont difficiles d'accès, on est généralement récompensé de ses efforts : le cerveau oublie la difficulté mais pas les images. Bien sûr, ce n'est pas toujours le cas : un livre peut très bien être à la fois compliqué et creux. [84] Car tout le monde n'est pas Faulkner. Comme toujours avec les génies qui ont inventé leur langue au XXe siècle, le problème vient des crétins suiveurs qu'ils ont inspirés. Par la faute de Proust, un paquet d'auteurs français se croient obligés de faire de longues phrases sur leur maman pour sembler intelligents; à cause de Joyce, n'importe quel imposteur se croit poète quand il est juste illisible ; et si une bonne partie de la littérature américaine est phagocytée de gros romans du « Sud profond » (« Deep South ») avec viols, incestes, meurtres et fermiers alcooliques à tous les étages, c'est la faute à Faulkner, dont Nabokov raillait les « chroniques de cultivateurs de maïs ». Pauvre Faulkner : les soirées élégantes en smoking étant déjà prises par Fitzgerald et les phrases courtes par Hemingway, il a choisi ce qui restait, entre deux whiskies et trois scénarios invendus à Hollywood. Il en vaut la peine : entraînez-vous tous les matins à prononcer « Yoknapatawpha » (le nom de son comté imaginaire) ; c'est plus chic que « Pétaouchnok ».
Sous prétexte que ce n'est pas moi qui suis numéro 33, et que c'est Cent Ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez (né en 1928), d'aucuns pensent que c'est moi qui suis fou de solitude et confit dans l'aigreur... ce qui est, bien sûr, rigoureusement exact.
Cien anos de soledad a déboulé de Colombie en 1967 tel un tremblement de terre. On peut dire qu'il y a un avant et un après ce livre dans l'histoire littéraire de ce siècle : depuis, on a pris goût aux romans latino-épiques (et pique et colégram), hauts en couleur, aux personnages délirants, aux rebondissements extravagants et tropicaux. Par ailleurs, il est curieux de constater que les grands romans de notre siècle reposent souvent sur une envie de condenser l'univers : une journée d'un alcoolique à Dublin, la vie d'un immeuble parisien, ou ici, cent ans dans un village colombien imaginaire, isolé du reste du monde, nommé Macondo.
Garcia Marquez choisit de nous relater l'histoire de la dynastie des Buendia, de [87] José Arcadio qui a fondé le village jusqu'à son petit-fils à queue de cochon - Marie Darrieussecq n'a rien inventé - en passant par le Colonel Aureliano, dictateur fantoche qui évoque le Général Alcazar dans Tintin chez les Picaros. Macondo connaîtra toute la grandeur et décadence du XXe siècle : au départ c'est un petit bourg sympathique avec ses légendes (par exemple, le curé flotte dans les airs dès qu'il boit du chocolat) ; mais avec l'arrivée de l'ère moderne, la magie devient plus industrielle, ce sont les aimants qui attirent le fer, les longues-vues qui réduisent les distances, les photos qui arrêtent le temps, et toutes ces inventions aussi bizarres que la pierre philosophale des alchimistes : les routes, le travail, l'éducation, l'administration, la télévision, choses, certes utiles, mais qui nous éloignent de nous-mêmes.
Il y aura la guerre, l'arrivée des exploiteurs américains, et tout sera lavé par un déluge de pluie qui durera 4 ans. Cent ans de solitude est une épopée tragicomique, immense et dérisoire, qui a souvent été comparée à Don Quichotte, mais qui ressemble plus à la Bible, avec sa Genèse, son Exode, son Déluge et son Apocalypse ; oui, voilà une Bible latino, une Bible salsa, une « Buena Vista Social Bible », rédigée dans un style lyrique et ébouriffant. D'ailleurs, je vais vous le prouver tout de suite : écoutez cela. [88] « II avait échappé à tout ce que l'humanité avait subi de catastrophes et de fléaux. Il survécut à la pellagre en Perse, au scorbut dans l'archipel de la Sonde, à la lèpre en Alexandrie, au béribéri au Japon, à la peste bubonique à Madagascar, au tremblement de terre de Sicile et au naufrage d'une fourmilière humaine dans le détroit de Magellan. »
Vous le voyez bien, que ça décoiffe. Angelo Rinaldi exagère quand il dit que ce livre aurait dû s'intituler « Cent Ans de Platitude », même s'il est toujours rigolo d'énerver Jean Daniel. Le Sergent Garcia Marquez est toujours vivant, il a eu le Prix Nobel de Littérature en 1982, et beaucoup d'écrivains baroques lui doivent tout : José Saramago, Giinter Grass ou Salman Rush" die, les deux premiers nobélisés, le dernier nobélisable. Moralité : écrivez des romans amples et touffus, vous aurez plus de chances d'avoir le Nobel qu'en paraphrasant Marguerite Duras.
« Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d'écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d'une victoire » : oui, il serait numéro 32 sur la liste des 50 livres du siècle, et moi, tel Adrien Deume, je serais juste pathétique.
Belle du Seigneur d'Albert Cohen (1895-1981) est un Objet Littéraire Non Identifié quand il paraît en 68, en pleine pseudo-révolution de jeunes bourgeois honteux de l'être. Albert Cohen est un diplomate retraité à Genève dans sa robe de chambre, il a 73 ans, c'est son troisième roman après Solal et Mangeclous. Comment cet ami d'enfance de Marcel Pagnol a-t-il pu pondre une histoire d'amour aussi incroyable, jeune, virevoltante, passionnée et en même temps noire, cruelle, pessimiste, impossible ?
Dans les années 30, Solal est un beau Juif de Céphalonie, haut fonctionnaire à la Société des Nations, qui tombe amoureux d'une femme mariée, Ariane, et la drague pendant 350 pages, jusqu'à ce qu'elle quitte Adrien Deume, son piètre mari, qui se flingue. Le couple enfin libre s'aimera non pas 3 ans (allusion à un chef-d'œuvre méconnu) mais trois chapitres, jusqu'à la mort : l'amour en huis-clos, le « sublime à jet continu » conduisent à l'ennui ou à l'autodestruction. Cette histoire, des milliers de romans l'ont déjà racontée : Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Daniel Ducruet et Fily Houteman, alors pourquoi Ariane et Solal nous touchent-ils autant ?
Je crois que c'est dû à la force d'une écriture complètement libre, à la fois très cynique et très romantique (Cohen l'appelait sa « prolifération glorieusement cancéreuse »). Il faut savoir qu'Albert Cohen n'a pas écrit ce livre mais l'a dicté pendant 14 ans à haute voix à sa secrétaire puis à sa femme, Bella, ce qui explique certaines longueurs (les monologues d'Ariane dans sa baignoire, par exemple) mais surtout ce lyrisme incantatoire. La phrase de Cohen, sa manière d'apostropher le lecteur, de critiquer ses propres personnages, de se mettre lui-même en scène, est très contemporaine : il rappelle Boris Vian et annonce Jean Echenoz. Et puis il y a son humour juif, à la fois humble et orgueilleux, ridiculisant ses frères et magnifiant leur souffrance. Comme tous les grands livres. Belle du Seigneur est un [92] réservoir inépuisable : chaque lecture vous ouvre de nouvelles dimensions. On peut le voir comme un pamphlet contre la persécution nazie, un traité de séduction pour vieux playboys à la Restif de la Bretonne, une critique du couple moderne et de la jalousie proustienne, la plus violente satire de la bureaucratie depuis Courteline, un éloge de l'amour vrai par opposition à la passion bidon, une caricature de la bourgeoise désœuvrée et narcissique (Ariane, personnage à la fois attendrissant et ridicule)...
A mon prétentieux avis. Belle du Seigneur ne devrait pas être à la 32e place mais dans les cinq premiers de cette liste. Certes, c'est un livre imparfait mais peu importe, tout ce qui est beau est imparfait, regardez-moi, par exemple.
Je vous aime, Albert Cohen, splendide vieillard qui n'avait pas besoin de Viagra pour être encore vigoureux. Belle du Seigneur n'est pas un livre, c'est une drogue, un testament, un cadeau du ciel, un chemin de croix, un passage de témoin, un livre qu'on caresse, qu'on chérit, qu'on offre à ses amis et qui vous rend meilleur, vous ouvre les yeux, vous transforme en vous faisant rire, pleurer, aimer, et attendre la mort, debout, fier et seul et valeureux et bon sang quand donc vais-je interrompre mes pitoyables babouineries ?
Avant d'être un film de l'oncle de Guillaume Rappeneau, Le Hussard sur le toit fut d'abord un roman de Jean Giono, le Faulkner français (enfin, un gars du Sud, quoi). Notre collège de 6 000 électeurs a semble-t-il été fortement influencé par les livres qui ont été adaptés à l'écran. Pourquoi croyez-vous que Le Mépris, Sous le Soleil de Satan, Autant en emporte le vent ou Le Nom de la rosé apparaissent dans ce Top 50 du siècle ? Parce que les gens les ont vus au cinéma, ce qui est moins fatigant que de les lire.
Or un vrai chef-d'œuvre de la littérature ne doit pas être adaptable à l'écran, il est fait pour rester écrit : personne n'a jamais réussi à tourner le Voyage au bout de la nuit, Ulysse ou Belle du Seigneur. Mais enfin je m'égare, ce ne sont pas mes oignons, revenons au Hussard sur le toit, son roman le plus stendhalien.
Et d'abord, que fiche ce hussard sur un toit ? Eh bien, il fuit une épidémie de choléra en 1838, à Manosque, ville natale de [95] Giono. Il s'appelle Angelo Pardi (à ne pas confondre avec Branduardi qui n'est pas hussard mais barde sarde). Angelo est un Italien qui traverse la Provence jonchée de cadavres bleus en frictionnant les malades pour leur sauver la vie, une sorte de Fabrice del Dongo qui se prendrait pour le docteur Ross dans Urgences. Il tombe amoureux de Juliette Binoche, pardon, de Pauline de Théus, et ensemble ils bravent tous les dangers, mais voici qu'elle tombe malade, et Angelo la soigne, c'est-à-dire la frictionne, la frotte, sur les pieds, les jambes, les cuisses, il remonte, le ventre, hum hum, très chaud, et elle le tutoie alors que lui la vouvoie, mais il la ramène chez son mari, car il est homme d'honneur (il ne serait pas un peu « hormosessuel », comme dirait Queneau ?).
Nous sommes donc entraînés dans un roadbook écolo (et parfois démago) aux rebondissements nombreux, avec de la générosité en veux-tu en voilà, des personnages vaillants et bons, le tout assaisonné de terreur, de violence, de courage, de paysages presque aussi majestueux que dans le magazine Côté Sud. Conclusion : même quand c'était un livre. Le Hussard sur le toit était déjà un film. Je préfère le pascalien Un Roi sans divertissement.
Évidemment, si l'on creuse un peu, Giono a surtout voulu créer un vrai héros [96] de roman, comme on n'en fait plus. Son pacifisme prônant le retour à la terre lui a valu d'être emprisonné à la Libération en tant qu'inspirateur du vichysme. Quelle idée aussi d'accepter d'être publié dans un journal qui s'appelle La Gerbe ! Après guerre, il invente donc un homme parfait, qui passe au travers de toutes les catastrophes avec un sang-froid exemplaire - l'homme qu'il n'a pas été ? Ce faisant, il est un peu l'ancêtre des « hussards » (Nimier, Déon, Haedens lui rendront d'ailleurs de vibrants hommages). Il prône une littérature non pas de droite mais de droiture, tout en réhabilitant le picaresque à la Dumas, et ses aventuriers à tête haute.
Et puis comment ne pas craquer devant cette belle histoire d'amour non consommé (comme, drôle de coïncidence microbienne, dans L'Amour au temps du choléra de Garcia Marquez). Les plus belles passions sont celles qui n'ont pas lieu : si Pauline avait finalement largué son mari pour s'installer dans un F3 de la banlieue de Turin en compagnie du bel Angelo, serions-nous en train d'en parler ? Bien sûr que non, et le film eût été intitulé « Affreux, sales et méchants ».
Je tiens personnellement à ce que le numéro trente soit André Gide, Prix Nobel de Littérature en 1950, même si « la nature a horreur du Gide » (dixit Henri Béraud).
André Gide est né à Paris 6e (19, rue de Médicis) en 1869 et mort à Paris 7e (1 bis, rue Vaneau) en 1951 - il a donc mis une vie entière pour bouger d'un arrondissement. Il souffre d'une réputation de trop « granté-crivain » (comme dit Dominique Noguez), c'est-à-dire de vieux scrogneugneu, tout ça parce qu'il a fondé La Nouvelle Revue française en 1908, qu'André Rouveyre l'a surnommé « le contemporain capital » et Arthur Cravan «le cabotin». Il y a toujours eu en France des auteurs comme ça, sortes de gourous intelligents et néanmoins bourgeois. C'est ce qui fait la grandeur de notre pays. Mais Gide n'était pas si coincé que ça, comme le montrent Les Faux-Monnayeurs, son seul et unique roman. Gide est un riche huguenot qui s'encanaille. Selon ses propres termes : « Je ne suis qu'un petit garçon qui s'amuse doublé d'un pasteur protestant qui s'ennuie » (Journal). Dans sa jeunesse, ce dandy était [99] même très sulfureux : en réalité, la vie de Gide a consisté à passer du soufre à la souffrance, et des sens au sens.
Les Faux-Monnayeurs est un livre polyphonique, kaléidoscopique, géométrique, à multiples facettes (cochez la métaphore de votre choix). Il y a 35 personnages (collégiens, étudiants, écrivains, filles, garçons, surtout garçons) qui s'entrecroisent dans Paris et cherchent tous la même chose : échapper à leur destin tout tracé qui ressemble à de la fausse monnaie. Ils ne disent pas « Familles je vous hais » parce que Gide l'a déjà dit dans Les Nourritures terrestres en 1897, mais enfin ils le pensent très fort. Pourtant le gros roman de Gide a aujourd'hui vieilli, ne choque plus personne et la jeunesse ne se réveille pas pour le dévorer la nuit en 2001.
Eh bien, comme souvent, la jeunesse a tort, car Les Faux-Monnayeurs sont un hymne à la liberté. Liberté dans la forme, liberté dans le fond. A sa mort, Sartre (dans Les Temps modernes) et Camus (dans Combat) tombèrent enfin d'accord (et Dieu sait que c'était difficile) pour reconnaître que Gide était l'écrivain le plus libre du siècle. Pourquoi? Parce qu'il savait reconnaître ses erreurs (en revenant d'URSS par exemple) et explorer ses contradictions (comme le tourisme sexuel). [100]
Et quelle fraîcheur encore aujourd'hui! Les Faux-Monnayeurs sont le cri de sincérité d'une bande d'adolescents dans une époque de mensonge confortable. 43 ans avant Mai 68, le vieux scrogneugneu était un vrai révolté, un immoraliste hédoniste, qui osa dire qu'il aimait les mecs à une époque où Proust restait dans son placard.
Ce qui est très actuel aussi, c'est qu'un des personnages des Faux-Monnayeurs, Edouard, écrit un roman intitulé les Faux-Monnayeurs (de même que dans Paludes Gide écrit : « J'écris Paludes »). En outre Gide a publié un an après le Journal des « Faux-Monnayeurs » qui en est, en quelque sorte, le « making of». Tout le monde fait aujourd'hui des « romans dans le roman » mais - rendons à André ce qui est à André - c'est Gide qui a inventé la mise en abyme en littérature (après Pirandello au théâtre, qui lui-même s'inspirait de la double action chez Shakespeare). Quand Annie Emaux publie les brouillons de Passion simple, elle n'innove pas tant que cela. Lucidement, elle l'intitule Se perdre.
Enfin, surtout. Les Faux-Monnayeurs vous rendent plus fin, donc plus compliqué. Qu'est-ce que la littérature, sinon une élégante manière de couper les cheveux en quatre ? Par moments, Gide qui a refusé quelques années plus tôt Du côté de chez [101]
Swann, semble pasticher Proust : « Entre aimer Laura et m'imaginer que je l'aime -entre m'imaginer que je l'aime moins, et l'aimer moins, quel dieu verrait la différence? Dans le domaine des sentiments, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire. Et, s'il suffit d'imaginer qu'on aime, pour aimer, ainsi suffit-il de se dire qu'on imagine aimer, quand on aime, pour aussitôt aimer un peu moins, et même pour se détacher un peu de ce qu'on aime... » Lire ce genre de prose, c'est comme faire un stage de développement accéléré du cerveau. La preuve? Regardez-moi. Ça se voit pas? Bon d'accord, peut-être pas à l'œil nu, mais à l'intérieur je suis le Yoda.
Lire Gide tu dois et ainsi plus profond tu deviendras.
Vous voulez savoir qui est le numéro 29 ? Attendez... Il ne faut pas être pressé... On a tout notre temps... Soyez un peu patient...
L'attente est tout le sujet du Désert des Tartares, fable fantastique de l'Italien Dino Buzzati (1906-1972). Beaucoup de livres du siècle torturent notre impatience : Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, écrit 10 ans plus tard, tout comme En attendant Codot de Beckett ou, plus récemment et dans un genre très différent, L'Amour au temps du choléra de Garcia Marquez. Au fond, tout bon livre doit provoquer l'attente, au moins celle du lecteur : pour qu'il ait envie de tourner les pages, il faut une tension, et quelle plus forte tension que de le faire poireauter ? Lire c'est espérer la page suivante : on n'aime jamais mieux un bouquin que quand il a su vous faire lambiner (on appelle cela le « suspense » ou le « moteur narratif » selon qu'on est Alfred Hitchcock ou élève de Normale Sup).
Dans le fort Bastiani qui domine le désert (on ne sait ni très bien où, ni très bien quand, mais pour avoir l'air cultivé [103] nous dirons que le contexte est borgésien), les soldats scrutent indéfiniment l'horizon à la recherche de n'importe quel événement qui pourrait justifier leur existence. N'importe quoi plutôt que l'ennui! La métaphore est claire ; dans notre siècle riche en catastrophes, les gens ont beaucoup espéré un monde meilleur, et ils ont obtenu l'inverse. Alors, comme le lieutenant Drogo, ils sont devenus avides de malheur : il n'y a pas une si grande différence entre craindre un drame et le souhaiter. Tout le mystère du Désert des Tartares réside dans cette ambivalence. Il ne se passe rien mais la vie s'écoule tout de même. Le lieutenant Drogo deviendra capitaine mais il aura gâché 35 ans de sa vie dans ce fort inutile et le jour où l'attaque aura réellement lieu, il ne la verra même pas. Ce n'est pas pour rien que Buzzati fut surnommé par certains critiques « le Kafka du soleil » (surnom qui, au passage, irait aussi comme un gant à Albert Camus).
Récemment une jeune femme de 29 ans, Anna Gavalda, a publié un espiègle recueil de nouvelles intitulé Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part. Le lieutenant Drogo cherche le contraire : il voudrait attendre quelqu'un quelque part. Nous sommes tous comme l'une et l'autre. Quand nous sommes amoureux, nous attendons que le téléphone sonne. Quand [104] nous sommes malades, nous attendons la guérison. Quand nous sommes très malades, nous attendons la mort. Vivre, c'est attendre qu'il nous arrive quelque chose : on croit tout contrôler mais en fait, comme dit Vialatte, « l'homme est un animal à chapeau mou qui attend l'autobus 27 au coin de la rue de la Glacière ». C'est tout. Et en plus il va peut-être se mettre à pleuvoir. L'homme est un animal angoissé qui, pourtant, ne peut s'empêcher d'espérer qu'il fera beau. Buzzati a transformé la métaphysique : s'il n'y a plus d'au-delà, alors à quoi sert la vie ? A n'attendre rien, mais à l'attendre quand même. L'art devient alors comme une longue patience. « II n'y a personne qui regarde, personne ne vous dira bravo » et, cependant, tout être humain est un héros qui se fait sans cesse poser des lapins par l'existence.
Ulysse de James Joyce (1882-1941) a amplement mérité sa place dans ce hit-parade, ne serait-ce qu'au poids. Romanphare de l'œuvre d'un Irlandais alcoolique presque aveugle, émigré au Fouquet's dans les années 1920 et publié à Paris le jour de ses 40 ans, Ulysse est surtout, comme dit Olivier Rolin, une « encyclopédie de tous les genres », qui a provoqué en littérature la même révolution que le Cubisme en peinture. D'ailleurs, on peut se demander, sur les 6 000 personnes qui ont renvoyé leur bulletin pour établir ce classement, combien ont vraiment lu les 858 pages d't/fysse jusqu'au bout...
Moi, j'ai de la chance, j'ai toute une équipe de nègres qui lisent pour moi ; Patrick Poivre d'Arvor, Claire Chazai et Philippe Labro, non je plaisante, en fait je suis seul comme un chien.
Résumer Ulysse prendrait trois heures et nous n'avons que trois pages. Disons que le roman raconte, sous forme de collage, les pérégrinations d'un Dublinois nommé Léopold Bloom à travers sa ville-théâtre en [107] puis m'empêcher de penser à quelque galopin d'école primaire, plein d'esprit et de dons, mais tellement sûr de lui, tellement égoïste qu'il perd toute mesure, devient extravagant, poseur, braillard et si mal élevé qu'il consterne les gens bien disposés à son égard et ennuie sans plus ceux qui ne le sont pas. » C'est précisément cette attaque qui m'a donné envie d'aimer Joyce, car j'estime qu'un des premiers devoirs de l'écrivain est d'être extravagant, poseur, braillard et mal élevé. Certes, il faut se battre pour lire Joyce, c'est un auteur qui se mérite, mais en même temps qui ne s'oublie jamais. Question : avez-vous lu beaucoup de romans que vous n'oublierez JAMAIS ? Non, hein ? Donc les livres comme Ulysse sont très rares et très précieux. On n'a pas l'impression de lire Ulysse mais de l'écrire dans sa propre tête autant que l'auteur dans la sienne; Joyce a créé une nouvelle race de lecteurs : les lecteurs actifs. (Gallimard devrait peut-être vendre ses romans à moitié prix!)
Ulysse est sans doute un des romans que j'ai le plus détestés et pourtant c'est aussi l'un de ceux auxquels je pense le plus souvent. Quand je l'ai refermé avec soulagement, je savais que je ne serais plus jamais le même. Mon conseil serait si possible de le lire ivre mort, là-bas, à Dublin, de même qu'Au-dessous du volcan de Malcompagnie [109] d'un copain, Stephen Dedalus, pendant une seule journée, celle du jeudi 16 juin 1904. Le titre doit nous mettre sur la voie : si Joyce l'a appelé Ulysse, c'est qu'il voit ce livre comme un pastiche de l'Odyssée d'Homère. En fait d'odyssée, on pourrait plutôt parler d'une tournée générale qui démarre au petit déjeuner et finit au bordel, comme toutes les virées réussies. Le roman s'achève sur le monologue intérieur de Molly Bloom sans ponctuation mais avec rédemption : « et comme il m'a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu'un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m'a demandé si je voulais dire oui ma fleur de la montagne et d'abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l'ai attiré sur moi pour qu'il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme un fou et oui j'ai dit oui je veux bien Oui ».
Lire Ulysse équivaut aux douze travaux d'Hercule réunis. Ce livre est compliqué, interminable, crevant, génial, baroque, fou, chiant et sublime. L'année de sa publication, Virginia Woolf, dans son Journal d'un écrivain, ne manque pas de sévérité envers Joyce : « J'ai fini Ulysse et je pense que c'est un ratage. Du génie, certes, mais de la moins belle eau. Le livre est diffus et bourbeux; prétentieux et vulgaire (...) Je ne [108] puis m'empêcher de penser à quelque galopin d'école primaire, plein d'esprit et de dons, mais tellement sûr de lui, tellement égoïste qu'il perd toute mesure, devient extravagant, poseur, braillard et si mal élevé qu'il consterne les gens bien disposés à son égard et ennuie sans plus ceux qui ne le sont pas. » C'est précisément cette attaque qui m'a donné envie d'aimer Joyce, car j'estime qu'un des premiers devoirs de l'écrivain est d'être extravagant, poseur, braillard et mal élevé. Certes, il faut se battre pour lire Joyce, c'est un auteur qui se mérite, mais en même temps qui ne s'oublie jamais. Question : avez-vous lu beaucoup de romans que vous n'oublierez JAMAIS ? Non, hein ? Donc les livres comme Ulysse sont très rares et très précieux. On n'a pas l'impression de lire Ulysse mais de l'écrire dans sa propre tête autant que l'auteur dans la sienne; Joyce a créé une nouvelle race de lecteurs : les lecteurs actifs. (Gallimard devrait peut-être vendre ses romans à moitié prix!)
Ulysse est sans doute un des romans que j'ai le plus détestés et pourtant c'est aussi l'un de ceux auxquels je pense le plus souvent. Quand je l'ai refermé avec soulagement, je savais que je ne serais plus jamais le même. Mon conseil serait si possible de le lire ivre mort, là-bas, à Dublin, de même (fa9 Au-dessous du volcan de Malcolm [109]
Lowry doit se lire bourré au Mexique. Emmenez Ulysse en Irlande pour vérifier que les mouettes chantent bien « groa gonna gankury gake » au-dessus de votre tête, je vous fiche mon billet que ce sera nettement mieux que le Guide du routard.
Si j'avais encore du temps, je vous parlerais aussi du pub irlandais en bas de chez moi mais à la place je préfère y aller tout de suite.
Loiita doit d'abord être lu comme un roman d'amour passionné. Un quadragénaire nommé Humbert Humbert rencontre une fille de 12 ans : Dolores Haze ; il épouse sa mère pour pouvoir se taper sa fille; découvrant le pot aux rosés, la mère meurt opportunément et Humbert emmène sa belle-fille en voiture visiter l'Amérique. Loiita finit par le quitter mais il la poursuit et, quand il la retrouve, elle a 17 ans, est enceinte jusqu'aux dents et son pouvoir de séduction s'est envolé avec sa jeunesse : Humbert Humbert est déçu déçu. Il y a eu un gros scandale à la publication du livre - édité à Paris par Olympia Press car les éditeurs américains l'avaient tous refusé. Vladimir Nabokov (1899-1977) avait alors 56 ans et il devint mondialement célèbre du jour au lendemain. Y a-t-il encore scandale à la relecture? OUI, et bien plus qu'à sa parution. Il est fort probable qu'un tel manuscrit ne trouverait pas d'éditeur en 2001. Nous allons tout de suite en avoir le cœur net (si vous êtes scandalisés, vous n'avez qu'à tourner la page) : « Après toute une vie de pédophilie, je n'étais pas tout à fait sans expérience : n'avais-je pas possédé [111] virtuellement mille et une nymphettes dans des jardins publics? Ne m'étais-je pas maintes fois faufilé dans des couloirs d'autobus étouffants et grouillants, pour m'incruster, avec une bestialité circonspecte, entre des grappes d'écolières suspendues aux poignées de cuir? »
La passion pour la femme-enfant continue de choquer mais c'est surtout Gabriel Matzneff, et récemment Daniel Cohn-Bendit, qui trinquent pour l'affaire Dutroux, tandis que « Moi, Loiita » d'Alizée caracole en tête des ventes de disques, que les galeries branchées exposent les photos de Larry Clark et que le monde entier pleure les petites filles de Balthus. Il semble que notre société souffre de schizophrénie puisque la publicité déshabille les mineures pour vendre des produits, tout en refusant de reconnaître l'existence d'une sexualité infantile (pourtant démontrée par Freud et Dolto). Je rappelle que c'est Loiita qui drague Humbert Humbert, elle est plus que consentante, c'est une fieffée allumeuse, une petite (MOT CENSURÉ). A quoi reconnaîton un personnage réussi ? Quand son nom propre devient un nom commun. C'est le cas de la « Loiita » de Nabokov. Dans le livre elle s'appelle Dolores mais désormais, quand on croise une sacrée bimbo adolescente, une petite baby doll avec des tétons dardés, une (AUTRE MOT [112] CENSURE), on l'appelle une lolita, avec un « L » minuscule.
Mais Loiita n'est pas seulement le portrait d'une nymphette dominatrice. C'est aussi une critique de l'Amérique des années 1950, avec ses autoroutes, ses drugstores, ses stations-service, ses motels impersonnels décrits, comme dit Sollers dans La Guerre du goût, avec un « lyrisme ironique ». Humbert Humbert est un Suisse, émigré comme Nabokov, qui ne regarde pas seulement Loiita jouer au tennis, mais aussi le décor qui entoure sa souffrance. Quant à Loiita, elle incarne la petite Américaine moyenne, complètement matérialiste et creuse. Leur amour symbolise la rencontre de l'Ancien et du Nouveau Monde : le choc de deux générations est surtout celui de deux continents, puisque Loiita est le roman d'un Russe qui écrit en anglais. Comme Joseph Conrad avant lui (et Kundera et Bianciotti après), Nabokov choisit d'abandonner son idiome natal pour renaître en littérature, ce qui explique peut-être la grande précision de son style, son souci constant du mot parfait et la poésie de ses images. On travaille plus quand on écrit dans une langue étrangère. Tout écrivain devrait, une fois dans sa vie, s'essayer dans une autre langue pour éliminer les facilités de langage et perdre ses habitudes. Puisqu'il faut inventer sa propre [113] langue, autant ne pas répéter celle que l'on a apprise à l'école.
Nabokov aimait les papillons, mais son plus célèbre roman raconte la vie d'une chrysalide jamais sortie de son cocon. Loiita n'était d'ailleurs pas sa première tentatrice. Dans un roman de jeunesse intitulé La Chambre obscure (1933), le narrateur Bruno Kretchmar abandonnait femme et enfant pour une nymphette prénommée Magda... Dans L'Invitation au supplice, une fillette de 12 ans, Emmie, éprouve un attrait érotique pour un homme qui a deux fois son âge... Comme tous les génies, Vladimir Nabokov écrivait-il toujours le même livre? Il fut en tout cas, toute sa vie, obsédé par l'enfance (la sienne surtout, et parfois celle des autres).
Si l'on m'avait accordé plus de pages, j'aurais pu écrire plein d'autres choses scandaleuses qui auraient justifié la saisie immédiate de ce livre par la brigade des mœurs. Comme, par exemple (PARAGRAPHE CENSURÉ).
Le numéro 26 n'est toujours pas moi mais Marguerite Yourcenar (1903-1987) pour L'Œuvre au noir, roman paru en 1968 comme Belle du Seigneur (et tout aussi peu concerné par les événements de cette année-là). On est content pour Marguerite de Crayencour, dite Yourcenar, qu'elle ait remporté le combat des deux Marguerites, puisque la Duras ne figure pas dans ce Top 50. Cela prouve qu'il vaut mieux entrer à l'Académie française qu'avoir le Prix Concourt. J'espère que vous suivez.
Tous les romans de Yourcenar sont complètement inactuels et L'Œuvre au noir, qu'elle considérait comme son livre le plus important, ne déroge pas à la règle. Elle y raconte la vie d'un médecin de la Renaissance : Zenon, une sorte d'alchimiste sans Paulo Coelho ou de hussard sans le toit. Cet aventurier d'une époque perdue voyage à travers l'Europe, soignant les riches et les pauvres. Le problème, c'est qu'il fait aussi de la philo, ce qui lui attirera de gros ennuis, puisqu'on le prend pour l'Antéchrist (en fait il est bien pire : un anarchiste pas mondain). Poursuivi [115] jusqu'à Bruges, sa ville natale, il se laissera mollement condamner à mort, comme « Meursault à la fin de L'Etranger, ou comme Giordano Bruno à la fin de sa vie. Zut, j'ai raconté la fin du bouquin.
Tant pis, lisez-le quand même ; l'histoire n'est pas le plus important. Au contraire, dégagés de l'intrigue, vous profiterez encore mieux de la grande érudition de Yourcenar, de son style classique, voire ascétique (on a parfois vraiment l'impression de lire un roman du XVIe siècle, même le vocabulaire est d'époque, exemple : « Grand merci ! J'entends conquérir à moins de frais de meilleures pitances! » qui vous a un côté Les Visiteurs, en moins marrant). L