Paul Gorceix
"Maurice Maeterlinck. Le Réveil de l'âme"
(1999)


© P. Gorceix, 1999

M.Maeterlinck. Oevres I. Le Réveil de L'Âme. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 7-16.

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Paul Gorceix est professeur à l'université Michel de Montaigne (Bordeaux-III). Il s'occupe depuis plusieurs décennies de la littérature française de Belgique qu'il s'emploie à faire connaître en France et à l'étranger. Il a publié notamment aux Editions Complexe deux anthologies commentées sur la littérature de la fin du siècle en Belgique (œuvres en prose et œuvres poétiques). En 1999, la Communauté française de Belgique lui a attribué le Prix du rayonnement des Lettres belges à l'étranger.


 

 

«Pour les trois A... qui m'ont aidé. »

P. G.

 

 

«Maeterlinck n'est pas un dramaturge pour nos scènes. Mais le théâtre qui existera un jour, l'aura pour père fondateur, il le célébrera et transmettra sa parole. Et, ce qui paraît le plus surprenant, il ne parlera pas de ce solitaire à quelques élus, mais à tous. Car l'étendue de son rayonnement sera considérable et monumentale. »

Rainer Maria RILKE (1901)

 

 

Le 5 mai 1949, Maurice Maeterlinck mourait à Nice dans sa quatre-vingt-huitième année. Depuis, ce Flamand francophone, qui, au côté d'Emile Verhaeren, a donné son identité à la littérature belge, est entré dans la légende. Pourtant, son œuvre reste enveloppée d'une certaine nébulosité, sans doute victime de la notoriété universelle dont elle a joui de son vivant, à Paris ou à New York, à Tokyo ou à Moscou. Quant à la personnalité de Maeterlinck, elle demeure énigmatique. La reconnaissance du rôle essentiel qu'il a joué dans l'épistémè au tournant du siècle, habilitant à la scène l'Inconnaissable et mettant en œuvre une écriture de l'indéterminé et du secret, la prise de conscience grandissante de la dimension poétique d'une œuvre qui a marqué l'histoire littéraire, son rayonnement mondial, constituent autant de raisons qui nous ont incités, André Versaille et moi, à rendre un hommage éclatant à l'écrivain belge, sous la forme de cette édition'.

Notre souhait, c'est que le lecteur entre en contact direct avec une œuvre mal connue, pour avoir été trop connue, qu'il prenne la mesure de cet écrivain qui représente une des références majeures de l'histoire littéraire française, un très grand moment de la sensibilité contemporaine et qui, conjointement, concrétise de la manière la plus significative le réveil littéraire de la Belgique au tournant du siècle. [8]

II est temps que l'histoire littéraire enregistre la révolution que Maeterlinck a réalisée sur le plan du langage. En fait, au-delà du théâtre, la coupure épistémologique dont il est le principal initiateur est d'ordre poétique. Conjointement à Mallarmé, il est l'artisan de la rupture avec le concept réaliste d'écriture. Sa conception transcendante de la Poésie marque la cassure avec la démarche immanente du rationalisme.

Si l'influence des thèses de Mallarmé s'est limitée somme toute à quelques cercles littéraires eux-mêmes assez restreints, celle de Maeterlinck a été directe, mondiale de surcroît, du simple fait que la scène fut la courroie de transmission de sa poétique symboliste. C'est un fait que le Gantois, hors des frontières de l'Hexagone, compte parmi les écrivains de dimension universelle. Doit-on rappeler que des pièces comme Les Aveugles et L'Intruse, furent des références majeures pour Wassily Kandisky; que le drame maeterlinckien a servi de modèle à Vsevolod Meyerhold pour la mise en œuvre de son « théâtre de convention » ; que le Finlandais Sillanpàà, prix Nobel de littérature (1939), traduisit Le Trésor des humbles, dont il était un admirateur fervent ; que, sans Les Aveugles, Femando Pessoa n'aurait sans doute par écrit Le Marin... Il serait facile, il est vrai, d'additionner les témoignages d'admiration et de dette de la part d'écrivains français, tels Antonin Artaud, Jacques Rivière, Jean Cocteau, Julien Gracq ou André Breton, et beaucoup d'autres. Force est pourtant de constater qu'en France, l'histoire littéraire reste frileuse à l'égard de Maeterlinck. En fait, compte tenu de la réception de son œuvre en Europe et au-delà, on est en droit de réclamer avec Jean Cassou, après la prédominance de Mallarmé sur la culture de cette période, que l'on reconnaisse en Maeterlinck l'autre grande figure du Symbolisme européen de langue française.

Il est également temps de corriger l'image que l'histoire de la littérature a transmise du symboliste belge. Le poète des Serres chaudes et le dramaturge de Pelléas et Mélisande qui a porté son regard au tournant du siècle vers la mystique médiévale, captivé par les valeurs de l'art primitif et de l'archaïque qu'on redécouvrait alors - cet écrivain est un iconoclaste. Son ambition, dont on reconnaît encore mal les retombées, n'est autre que de renverser une certaine convention poétique que le classicisme français avait portée [9] à son apogée, soit une idée de l'oeuvre d'art achevée, logique, dépourvue d'ambiguïté, totalement transparente dans sa formulation. Révolution qu'il met en œuvre en introduisant dans le poème, puis à la scène, l'analogie incongrue, la naïveté, les balbutiements et la discontinuité du langage, l'irrationnel, le cosmique. Autant de notions exclues des poétiques traditionnelles d'esprit humaniste que lui, Maeterlinck, a eu l'audace de réactiver au théâtre parce qu'il estime qu'elles seules sont susceptibles d'approcher, par la force suggestive des images, l'espace intérieur du moi enseveli, diffus, éclaté, qui plonge dans la nuit du logos.

Aussi, il est fort tentant d'appliquer à Maeterlinck la question que se pose Antonio Tabucchi à propos de Fernande Pessoa: les surprises les plus grandes ne nous viennent-elles pas de «ceux qui revêtent le costume de la bourgeoisie en apparence la plus conservatrice »2? Réflexion qui nous semble confirmée par l'étonnement de Jules Huret en face de l'auteur de La Princesse Maleine qu'Octave Mirbeau avait découvert au public, de la manière la plus fracassante, dans son article du Figaro du 24 août 1890. Accouru à Gand, impatient de voir quelle allure avait le démolisseur du théâtre classique français, le journaliste se trouve devant un « homme mis correctement tout en noir avec une cravate de soie blanche [...] qui ne parle pas [...] très simplement [...] comme d'autres parlent»(3). Les apparences sont trompeuses. Sous l'habit du bourgeois, se cachait un révolté, une espèce de barbare, proche des irréguliers, tels Rimbaud, Lautréamont ou Artaud, un dissident, qui dénonce férocement dans ses notes du « Cahier bleu» (1888) la dégénérescence de la culture latine depuis la Renaissance et qui brûle d'arracher le théâtre au piétinement psychosociologique pour lui redonner enfin la densité mystique de l'oeuvre d'art.

Cette autre image de Maeterlinck devrait aider à modifier la représentation du Symbolisme que l'histoire de la littérature semble avoir fixée une fois pour toutes. Derrière l'atmosphère de légende et le décor insulaire des châteaux ceints de forêts et d'eaux menaçantes, derrière les princesses lointaines et leur ombre indécise, derrière cette imagerie, le symbolisme chez lui va à l'essentiel. Il vise à mettre au jour «l'inarticulé et l'inexprimable» qui sommeillent au fond de l'être. Cet essentiel qu'il a condensé dans la phrase admirable que lui a soufflée Novalis : « C'est là où l'homme semble sur le [10] point de finir que probablement il commence. » S'il s'agit d'un questionnement angoissé jusqu'à l'obsession sur l'énigme de la vie, il n'exclut pas pour autant l'ambition de conquérir du terrain sur l'Inconnaissable, et d'élever l'homme au-dessus de lui-même. Car, note encore l'auteur du Trésor des humbles, «ce que nous savons n'est pas intéressant». L'élément actif, volontaire, dynamique, est constamment présent dans cette pensée. On le voit, le symbolisme chez Maeterlinck est bien autre chose que la transposition maniérée des fantasmes, des préciosités et des mièvreries subsumées trop souvent sous l'étiquette de décadence.

Une chose est sûre : si une place particulière revient à Maeterlinck dans la nébuleuse symboliste, elle s'inscrit au sein de la constellation de ces poètes, ses contemporains, dont les œuvres au tournant du siècle ont donné aux lettres françaises de Belgique naissantes une reconnaissance nationale, plus, une identité. Au côté des Verhaeren, Rodenbach, Charles Van Lerberghe, Eiskamp et Mockel, le seul Wallon, parmi ces Flamands de langue française, Maeterlinck a vécu l'aventure du Symbolisme dans un contexte historique, sociologique et culturel qui devait l'amener à prendre ses distances par rapport au modèle esthétique français pour créer au sein de la littérature francophone une œuvre de la différence, à la tonalité originelle, singulière, à laquelle le lecteur sera, sans aucun doute, sensible.

L'ouvrage comporte deux tomes. Le premier est consacre à ce que nous avons appelé les Essais de Maurice Maeterlinck. Pensées fragmentaires, aphorismes, notes à bâtons rompus, préfaces, interviews ou comptes rendus, ces écrits représentent une sorte de paratexte qui donne au lecteur la possibilité d'entrer dans l'atelier où s'est élaborée sa création. Nous avons tenté l'expérience, hasardeuse certes, de réunir, sous de grandes rubriques qui regroupent les orientations majeures de la réflexion de l'écrivain, cette disparate de textes devenus souvent difficiles d'accès4. Car nulle part ailleurs, son esthétique ne se révèle mieux qu'ici, hors de tout système et de toute théorie constituée.

Les poèmes des Serres chaudes, suivis des Quinze Chansons figurent dans ce premier tome, afin qu'on puisse se faire une idée plus complète [11] et plus juste de l'évolution de la carrière littéraire de Maeterlinck. D'autant que ce qu'on appelle son premier théâtre s'inscrit dans le prolongement direct de l'esthétique des Serres chaudes.

L'aperçu biographique, sur lequel s'ouvre le premier volume, permettra de situer son parcours littéraire - compte tenu des nombreuses zones d'ombre d'une vie restée assez secrète. Viennent ensuite les récits de ses débuts. Ils montrent un écrivain cherchant sa voie, mais très marqué déjà par l'attrait de l'invisible et du mystère. Ces récits courts aideront sans doute à mieux comprendre l'évolution de la recherche du dramaturge et de l'essayiste.

On constatera qu'une place importante a été réservée aux textes qui relèvent de l'expérience mystique que Maeterlinck a vécue à travers ses lectures, en particulier ses traductions de Ruysbroeck et de Novalis, du fait que nous estimons cette rencontre décisive pour la nature de son symbolisme et pour la singularité de son écriture. Quant aux extraits du Grand Secret au sujet des hermétistes et des occultistes, ils attestent la continuité d'un intérêt pour l'ésotérisme sous son aspect historique. Ces textes se rattachent à une démarche de pensée proche de celle de la mystique ancienne. Ils ont aussi leur place ici .pour une autre raison : à partir de là, on s'explique mieux la conception singulière, unique de la dramaturgie maeterlinckienne, laquelle avant Artaud fait de l'homme non plus le centre de l'univers, mais le point d'intersection des forces cosmiques. Le très beau texte, L'Araignée de verre, sur lequel André Versaille a porté notre attention, figure précisément ici parce qu'il s'inscrit dans le contexte d'une conception ésotérique de l'Unité5.

C'est dans cette perspective que nous avons tenté de présenter un choix de réflexions et de pensées, éparpillées dans la forêt luxuriante d'essais publiés notamment entre 1896 et 1942 - du Trésor des humbles à L'Autre Monde ou le Cadran stellaire en passant par La Sagesse et la Destinée (1898). Une gageure, pensera-t-on! Mais si ce choix, restreint au regard de l'ampleur de la production de Maeterlinck dans ce domaine, donne au lecteur un aperçu de sa méditation pendant presque un demisiècle, nous estimons que notre entreprise n'aura pas été vaine ! Un chapitre particulier (chap. VII) a été réservé aux textes théoriques sur le théâtre, la dramaturgie, et plus généralement sur la conception de l'oeuvre. Ces textes forment un ensemble assez complet qui aidera le lecteur à prendre la [12] juste mesure du projet esthétique et en même temps moral de Maeterlinck dramaturge.

Le dernier chapitre est consacre aux confidences, critiques et réponses aux interviews de l'écrivain et de l'homme. Le livre se clôt sur Bulles bleues. Souvenirs heureux, dans lequel l'octogénaire a fixé ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, un an avant sa mort.

Quant au deuxième tome, il offre au lecteur un choix très large du théâtre de Maeterlinck. Jamais en un seul volume autant de pièces n'avaient été réunies. Parmi elles, celles qui ont donné aux Symbolistes le théâtre qu'ils attendaient, en même temps que ce théâtre consacrait la différence, la spécificité de la littérature française de Belgique.

Il me reste l'agréable devoir de remercier avec chaleur le directeur des Éditions Complexe, André Versaille, dont le mérite en assumant la charge de cette publication, est d'avoir tenu à combler une lacune « inadmissible » à l'endroit du grand Belge, le seul écrivain de Belgique à avoir obtenu, en 1911, le prix Nobel de littérature. En sa qualité d'homme de lettres éclairé et d'éditeur expérimenté, André Versaille a guidé notre choix, souvent difficile dans la grande diversité des textes que nous proposions. Qu'il trouve ici l'expression de la gratitude d'un auteur, qui aime travailler avec lui. Nos remerciements vont aussi à la Communauté française de Belgique, en la personne de Jean-Luc Outers, sans le soutien de laquelle cette publication n'eût sans doute pas été possible. [13]

Pujols-sur-Dordogne, 1997 - Aveiro (Portugal), 1998.

 

NOTES

1. Nous précisons que les Serres chaudes et les Quinze Chansons ont déjà été publiées par nous aux Éditions Complexe dans l'ouvrage Fin de siècle et Symbolisme en Belgique. Œuvres poétiques, édition établie et précédée d'une étude par Paul Gorceix, Bruxelles, 1998.

2. Antonio TABUCCHI, Une. malle pleine de gens. Essais sur Femando Pessoa, Paris, Chrisdan Bourgois, 1992, p. 17.

3. Jules HURET, Enquête sur l'évolution littéraire (1891), Vanves, Éditions Thot, 1982, p. 118.

4. Sous le titre Introduction à une psychologie des songes, Stefan GROB a regroupé des textes qui pour la plupart n'avaient jamais été publiés (Bruxelles, Editions Labor, «Archives du Futur», 1985). Ici nous avons élargi ce choix.

5. Pour ce qui concerne cet aspect naturaliste, nous renvoyons à: Maurice MAETERLINCK, La Vie de la Nature, Préface de Jacques Lacarrière, Postface de Paul Gorceix, Bruxelles, Éditions Complexe, 1997.

 


© Aerius, 2004


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