PAUL GORCEIX
INTRODUCTION À PROPOS DES PETITS RÉCITS
(1999)


Paul Gorceix, 1999.

M.Maeterlinck. Oevres I. Le Réveil de l'âme: Poésie et essais. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 103-109.

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Nous avons tenu à donner au lecteur la possibilité de connaître le Maeterlinck d'avant La Princesse Maleine et les Serres chaudes: l'écrivain, à ses débuts, se cherche, dans des textes brefs, proches du conte ou de la nouvelle, composés hors de la contrainte d'un genre littéraire défini. Il s'agit d'un aspect ignoré de Maeterlinck' qui mérite l'attention, car ces petits écrits ont valeur de document. Ils révèlent la recherche d'une manière par laquelle celui-ci est passé, avant de choisir le théâtre comme moyen d'expression. Mais ils mettent aussi en évidence la priorité que le premier Maeterlinck, butant déjà sur l'énigme de la mort, a donnée dans son œuvre, dès 1886, à la dimension du mystère en nous et autour de nous.

Sa première prose, Le Massacre des Innocents, paraît, sous la signature flamande très appuyée de Mooris Maeterlinck, dans La Pléiade, en mai 1886, l'année où Albert Mockel fonde La Wallonie, l'organe du mouvement symboliste. Dans la livraison de juin figurent quelques-uns des poèmes en vers réguliers des Serres chaudes: Reflets, Fauves las, Serre d'ennui. Le décalage entre les deux genres et les deux manières d'écrire est frappant. Ici, des poèmes qui calquent les méandres de l'âme et évoquent dans une imagerie décadente l'ennui et la torpeur. Là, un récit réaliste, linéaire, une narration rigoureusement conduite, avec tous les détails minutieusement repris du tableau de Breughel l'Ancien. Car [104] il s'agit bien du transfert du motif pictural à l'écriture. Le sujet; une troupe de lansquenets espagnols fait irruption dans un paisible village du Brabant et extermine de manière systématique tous les enfants âgés de deux ans et au-dessous, selon qu 'il est écrit dans l'Evangile de saint Matthieu.

Tout ce réalisme ne vous convient pas... Votre voie est ailleurs, ne manque pas de lui faire remarquer Villiers de l'Isle-Adam en l'engageant à se tourner vers les études d'âme. Et pourtant à y regarder de plus près, ce récit réaliste renferme déjà les germes de l'idée de destin, ce fatum inexorable, qui va devenir la clef de voûte du premier théâtre. Quant aux enfants sacrifiés, ne préfigurent-ils pas la rencontre du destin et de l'innocence qu'incarnent non seule-ment Tintagiles, mais les princesses fragiles, les Maleine, Mélisande, Sélysette? La preuve, c'est que Le Massacre des Innocents sera intégré dans Les Débris de la guerre (1916), lorsqu'il s'est agi pour l'écrivain de mettre sa plume au service de la patrie martyrisée. Trente ans plus tard, ce conte devient le symbole de la cruauté intégrale, de l'injustice et du destin.

 

Entre 1886 et 1888, Maeterlinck écrit sur un cahier d'écolier une plaquette très peu connue, Les Visions typhoïdes. Outre leur intérêt littéraire, ces proses fragmentaires, au titre problématique, confirment l'influence de l'initiation spirituelle et surtout poétique, dont Ruysbroeck est la source. Le texte est un document précieux2 du point de vue de l'évolution littéraire de l'écrivain. En ce sens que l'expérience spirituelle vécue s'y mêle à l'initiation poétique dans son essence même. L'aventure intérieure de nature religieuse et l'esthétique se recoupent au sein de l'illumination. L'inversion du regard - du dehors vers le dedans - marque le point de départ d'une poétique qui préfigure les Serres chaudes où l'exploration du réel intérieur rejoint celle du langage et des mots.

Les Visions thyphoïdes sont l'exemple d'une créativité qui s'alimente à la source - de Ruysbroeck, de Bôhme et de Maître Eckhart - qui révèle à Maeterlinck, âgé alors de vingt-cinq ans, les virtualités poétiques liées à la recherche d'une transcendance dont il ressent avec intensité le besoin, mais que le langage discursif ne lui permet pas de saisir. La vision se structure autour de la présence de l'Indicible, entrevue dans l'expérience vécue d'une transe. Pour la première fois, apparaît dans tout son pathétique la lutte de l'écrivain avec le [105] verbe. Ses textes portent déjà en eux-mêmes les sèmes du changement de paradigme pleinement réalisé dans les poèmes en vers irré-guliers et dans le premier théâtre. La violence des images, les dissonances et les incongruités qu'ils contiennent rendent caduc l'idéal aristotélicien de vraisemblance. Il s'agit d'images nées de sollicitations intérieures, produites par le choc brutal de deux polarités inconciliables, l'aspiration à l'absolu et l'attraction de la chair. La découverte est d'ordre poétique : c'est d'avoir mis en mots et réactualisé la puissance du verbe qui est révélée à Maeterlinck par l'expérience mystique.

Les Visions thyphoïdes sont un texte à retenir. Il révèle un aspect trop méconnu de Maeterlinck en tant que poète appartenant à ce qu'il appelle lui-même la race erratique dans laquelle il compte Rimbaud, celui des Illuminations, le Lautréamont des Chants de Maldoror et Whitman (lettre du 12 mars 1890 à Emile Verhaeren). S'ajoute que Les Visions thyphoïdes permettent de constater qu'un texte de nature spirituelle a engendré un œuvre poétique en même temps que la découverte d'une écriture singulière.

 

En juin 1889, la même année que les Serres chaudes, paraît, dans la Revue générale, Onirologie sous le qualificatif de nouvelle 3. Une œuvre difficile à classer4, qui s'inscrirait plutôt dans la ligne du fantastique intérieur des Contes extraordinaires d'Edgar Poe5. En tout cas, une œuvre qui, au-delà de la valeur autobiographique de document qu'elle peut avoir, met en évidence la continuité de l'intérêt que Maeterlinck nourrit pour le mystère. Si, dans Le Massacre des Innocents, il s'interroge sur l'énigme du monde à travers la rencontre du destin et de l'innocence, dans Onirologie, son interrogation porte sur l'énigme de l'âme6. Seule la forme diffère. Même si la précision de l'écriture demeure, le narrateur rend compte ici de l'étrangeté de l'événement et de l'enquête avec une minutie non moins réaliste que celle avec laquelle il décrit les péripéties du Massacre des Innocents.

Aucune solution à l'énigme n'est apportée au lecteur7. Le héros ne réussira pas à percer le secret des analogies soigneusement relevées entre les images de son rêve et celles du réel, entre les réminiscences et les ressemblances qui se sont imposées à son esprit. L'identité des deux images, leur superposition restent un mystère que l'analyse n'est pas en mesure d'élucider. Cette position mérite [106] l'attention. D'une part, Maeterlinck offre ici une œuvre ouverte avant la lettre, dès lors qu'il réserve au lecteur la possibilité de trouver une solution ; de l'autre, tout en lui fournissant des éléments d'éclaircissement aussi minutieux que possible, il apparaît à l'évidence qu'il n'a nullement l'intention d'expliquer des phénomènes, pour la simple raison qu'il les tient pour inexplicables. Quel que soit son intérêt pour les sciences occultes, il ne croit pas à la capacité d'explication. On peut se demander si Maeterlinck n'a pas voulu montrer ici l'impuissance de l'analyse et plus généralement de l'intellect face à l'inconnaissable. Demeure l'essentiel: ce qu'il veut transmettre, c'est l'inquiétude du mystère que recèle la vie profonde, traversée, à des moments d'exception, par les appels de la subconscience8. Il ne fait pas de doute que le conte Onirologie marque plus qu'un moment de l'évolution des préoccupations psychiques de Maeterlinck. Il nous mène au cœur de son questionnement sur la mare tenebrarum qui est en nous.

 

Cette interrogation sur le mystère de la vie nourrit le récit intitulé L'Anneau de Polycrate, paru en novembre 1893, l'année d'avant la publication des petits drames qui tournent autour du tragique secret de la vie ordinaire et immobile. Il ne s'agit plus à proprement parler de l'essai d'un écrivain débutant, comme c'est le cas pour Le Massacre des Innocents. Le rapprochement chronologique - 1894, l'année d'Intérieur et de La Mort de Tintagiles - met en évidence la continuité de sa réflexion sur le problème de l'existence. Cette fois, sous l'aspect d'une parabole. La référence à la mythologie, explicite dans le titre, laisse penser que la question posée est celle du bonheur, plus précisément, si l'on s'en tient à la légende, celle de l'inquiétude provoquée par la durée exceptionnelle de la félicité. Raison pour laquelle Polycrate, on s'en souvient, crut se concilier le sort en renonçant à ce précieux anneau jeté dans la mer. Peu après que l'anneau retrouvé dans le corps d'un poisson fut rapporté au tyran, celui-ci dut payer cette joie de sa vie.

Ici la problématique du bonheur est associée à celle de l'existence d'une justice. Dès lors que le bonheur serein du couple zélandais repose sur un crime : le meurtre implicite des deux petits garçons issus du premier lit, sacrifiés au profit de leur fille. Laquelle réapparaît inopinément dans la maison familiale après une longue disparition.

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Loin de fournir au lecteur la clef de l'énigme dans le titre du récit, Maeterlinck se plaît à brouiller les pistes. Il va même jusqu'à inverser la leçon contenue dans L'Anneau de Polycrate. Le couple ne paie pas son crime, puisque leur fille disparue un temps - disparition qu'on pensait être la rançon du bonheur - revient à la maison. Reste donc la question du prix à payer qu'un des interlocuteurs anonymes énonce sans aucune ambiguïté: S'ILS NE PAIENT PAS LEUR CHÂTIMENT EN EUX-MÊMES, ILS NE SERONT JAMAIS CHÂTIÉS.

Contrairement à ce que le titre laisse supposer, la question que pose Maeterlinck est celle de la justice jointe à celle du bonheur. Non pas la justice des hommes, mais la justice immanente ancrée au plus profond de la conscience. Le problème qui occupera quelques années plus tard une place clef dans Le Temple enseveli (1901). Preuve supplémentaire de la continuité de sa réflexion. La justice, la vraie, est en nous. Elle n'a rien à voir avec l'apparence, soit avec le spectacle du bonheur parfait que donne ici le couple meurtrier vivant dans la paix de la petite maison de briques aux fenêtres blanches et aux volets verts, avec le petit jardin plein de marguerites et de plantes tranquilles... La justice est intérieure. C'EST EN NOUS QUE SE TROUVE TOUTE LA RÉGION ACTIVE ET HABITÉE DU GRAND MYSTÈRE DE LA JUSTICE9, souligne l'auteur du Temple enseveli qui précise: Elle [la justice] est l'étoile qui se forme dans la nébuleuse de nos instincts et de notre vie incompréhensible. Elle n 'est pas le mot de l'énigme, et quand nous saurons mieux ce qu 'elle est, et qu 'elle régnera véntabkment sur la terre, nous ne saurons pas davantage ce que nous sommes, ni pourquoi nous sommes, ni d'où nous venons, ni où nous allons; mais elle est le premier ardre de l'énigme, et quand il sera obéi nous pourrons aller, d'un esprit plus libre et d'un cœur plus tranquille, à la recherche du secret de celle-ci. 10

Hormis les grands thèmes maeterlinckiens esquissés dans le récit, carences du langage, primauté du silence et secret de la vie intérieure, il faut retenir la démarche de l'écrivain. En ce sens que l'allégorie qui lui sert de point de départ, se transforme en symbole, compte tenu du fait que Maeterlinck a besoin d'un canevas pour créer. À travers la légende de Polycrate, il ne nous donne qu'un aspect partiel du message. Au lecteur de compléter et de découvrir, au-delà de l'allégorie, la portée réelle, la dimension symbolique du récit. À lui de décrypter l'énigme devant laquelle l'auteur le place, mais qu'il n'élucide pas.

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II nous semble que Maeterlinck s'est essayé à la forme brève du récit dans une double intention. Pour explorer le monde du dedans en recréant par l'écriture des états intérieurs fugaces, des sensations mal déterminées (Onirologie) ou, en poussant le verbe et les images à la limite de l'indicible, pour tenter de fixer au cours de ses exercices spirituels sa vision de l'Enigme (Visions typhoïdes). Ailleurs, il utilise la parabole (Massacre des Innocents - L'Anneau de Polycrate) lorsqu'il lui importe d'interpeller le lecteur sur des questions fondamentales de la vie auxquelles il ne cessera de réfléchir dans son théâtre et dans ses essais, tout en sachant qu'il n'est pas de solution aux interrogations qu'il pose : la Fatalité et la Mort, le Bonheur et la Justice, le mystère de l'existence. On le voit, loin d'être des œuvres marginales, ces petits écrits s'inscrivent dans la quête personnelle de l'homme et de l'écrivain. L'expérience intérieure qu'il poursuit est inséparable d'une recherche sur les possibilités du langage face à l'Inconnaissable. Ce n'est pas là un de leurs moindres intérêts.

 

NOTES

1 Stefan GROB a donné un choix de ces textes dans Maurice MAETERLINCK, Introduction à une psychologie des songes et autres écrits 1886-1896, Bruxelles, Éditions Labor, Archives du Futur, 1985.

2 Stefan GroB a le mérite d'avoir retenu ce texte. Se reporter à l'étude très fouillée de Raymond POUILLIART auquel on doit la transcription, l'exégèse et la publication de ce manuscrit inédit déposé au musée de la Littérature. Il a édité Les Visions typhoïdes dans la revue La Fenêtre ardente, n 2, Bruxelles, 1974.

3 Revue générale, Bruxelles, juin 1889.

4 Selon Ana GONZALES SALVADOR, ce conte peut être considéré comme une remarquable illustration de l'imbrication... de ces trois modes fin de siècle : le récit fantastique, la narration de l'énigme et la nouvelle décadente ou symboliste. Lecture d'Onirologie de M. Maeterlinck, in Fantastiqueurs, Textyles, n 10, 1993, p. 59-71.

5 En août 1890, Maeterlinck écrivait à 0. Mirbeau: Dans ma pauvre princesse, je ne vois que du Shakespeare, de l'Edgar Poe...

6 Marcel POSTIC l'a bien vu in Maeterlinck et le Symbolisme, Paris, Nizet, 1970, p. 19-20.

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7 C'est ce que constate fort pertinemment Jeannine PAQUE dans Onirologie ou Délire contrôlé: une thématique symboliste, in La Littérature belge de hingue française, volume 20, université de Paris-Nord, 1995.

8 Pour ce qui concerne les influences présumées qui se sont exercées sur l'auteur d'Onirologie, nous renvoyons à l'essai de Raymond POUILLIART, L'orientation religieuse de Maeterlinck entre 1887 et 1888, Bulletin de l'Académie royale, t. XL, n 3, année 1962.

9 Maurice MAETERLINCK, Le Temple enseveli (1901), Paris, Fasquelle, 1912, p. 60. Souligné par nous.

10 Ibid., p. 98.


Aerius, 2003

 


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