Paul Gorceix
Maurice Maeterlinck. Trois petite drames pour marionnettes

INTRODUCTION
(1999)


© Paul Gorceix, 1999.

M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 1. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 455-459.

OCR &Spellcheck: Aerius (ae-lib.org.ua) 2003


En 1894, Maeterlinck publie dans la Collection du Réveil chez Edmond Deman à Bruxelles, Alladine et Palomides, Intérieur et La Mort de Tintagiles, avec pour soustitre : Trois petits drames pour marionnettes. Ces trois pièces, qui n'étaient pas destinées à la scène, ont la caractéristique d'être brèves et dépouillées. Elles font partie de ce qu'on appelle le « premier théâtre » de Maeterlinck. Justification de ce triptyque : les personnages dénués de toute individualité dans Intérieur, ont en commun avec ceux des drames précédents d'être les victimes inconscientes de la fatalité - des « marionnettes agitées par le destin», selon l'expression pertinente d'Antonin Artaud.

Alladine et Palomides, la première de ces petites œuvres, est tenue par Alex Pasquier pour: «Un des chefs-d'œuvre de Maeterlinck et du théâtre symboliste. Bien que moins connu, il égale Pelléas, s'il ne le surfiasse pas par la poésie fraîche et la franchise de ses sentiments. » II est à remarquer pourtant que la pièce n'obtint jamais un franc succès. Son auteur, il est vrai, la désavouait et se plaisait à dire que ce n'était qu'une « décoction de Pelléas ». Il n'empêche que cette œuvre fut intégrée par lui à l'édition de 1901, tandis que Les Sept Princesses n'y figure pas. Pour ce qui concerne l'évolution de sa dramaturgie, on peut s'interroger si Alladine et Palomides ne marque pas, avant Agiavaine et Sélysette, l'amorce d'un tournant dans la vision que Maeterlinck se fait de l'existence, jusque-là exclusivement pessimiste. Pour la première fois, il «imaginait qu'une femme pût être autre chose qu'une figure de légende fascinée par le destin» (Pierre-Aimé Touchard).

Après avoir fait un long éloge du « théâtre de marionnettes », Jules Lemaître salue l'absence de toute «rhétorique discursive» dans Alladine et Palomides, tout en déplorant cependant que Maeterlinck «abuse encore de certains procédés trop faciles, comme de personnifier des abstractions dans des images toutes petites et précises à l'excès». Il lui [456] reproche notamment la mièvrerie et l'affectation de ses comparaisons: «Astolaine a une âme que l'on voit autour d'elle, qui nous prend dans ses bras comme un enfant qui souffre. » Néanmoins, il conclut sur une note très positive : «J'ai senti un charme en M. Maurice Maeterlinck, voilà tout. » (Impressions de théâtre, 1897.) Alladine et Pahmides fut repris en 1954 par le Théâtre du Parc à Bruxelles, lors d'une cérémonie d'hommage. A cette occasion, la version originale a été concentrée en deux actes, «sans rien perdre de sa puissance, au contraire» (A. Pasquier).

Intérieur, c'est la pièce la plus courte des trois. Elle fut jouée au Théâtre de l'Œuvre en mars 1905, mais on peut constater qu'elle fut assez rarement à l'affiche. Il est notable que Claude Régy, metteur en scène d'avantgarde de pièces contemporaines, monta Intérieur en 1985. A propos des «trois petits drames pour marionnettes», il constate que chacun de ces petits drames a «la vastitude d'un opéra sans musique» et que le terme de «marionnette» a l'intérêt de faire réfléchir à une nouvelle approche du théâtre (in La Mort de Tintagiles, Arles, Actes Sud, Babel, 1997).

L'accueil de Jules Lemaître fut très favorable. «77 n'y a point, à parler juste, de mystère dans Intérieur, point d'obscures divinations; point de phénomènes télépathiques : et, à cause de cela, l'oeuvre me paraît encw supérieure à L'Intruse et aux Aveugles. Les conditions du petit dramt sont toutes naturelles et vraies; et l'angoisse, une angoisse effroyabk et grandissante, en sort toute seule. » (Impressions de théâtre.) Non moins favorable, au demeurant, son compte rendu de La Mort de Tintagiks dont il avoue avoir subi le sortilège avec une intensité égale à celle diffusée par Alladine et Palomides ou Intérieur. Il touche à l'essentiel. « Ce qui dépasse infiniment en pathétique l'action racontée ou vue, c'est l'action devinée [en italique dans le texte]. » II interprète à juste titre l'aventure de Tintagiles, «représentative de tous les meurtres de jeunes princes royaux à travers l'histoire et la légende» (Impressions de théâtre).

La Mort de Tintagiles a constitué ce que Béatrice Picon-Vallin appelle «la pierre angulaire» du Théâtre-Studio, auquel a travaillé Meyerhold avec Sapounov et Soudeïkine. «En mettant en scène La Mort de Tintagiles, ce premier théâtre de recherche a presque incarné k théâtre de convention idéal», constate Meyerhold1. C'est dire le caractère [457] révolutionnaire de la pièce et les méthodes de travail radicalement neuves qu'impliquait la mise en scène. «La froide ciselure des mots, la nécessité [...] de se soumettre à la forme, c'est-à-dire au rythme, I l'importance du côté plastique, du geste qui correspond à la vérité intérieure et non pas aux mots prononcés. »2 La révolution dans le jeu des acteurs entraîne une révolution analogue dans la conception du décor:

-«Les répétitions de Tintagiles se déroulaient sur un simple fond de toile; ce qui, étant donné cette présentation scénique, était un fond adéquat pour ! Us silhouettes et les mouvements humains. Le dessin plastique était des plus importants. Les mouvements étaient l'accompagnement des paroles, parfois ils les complétaient ou renforçaient l'impression, comme pour annoncer ce qui allait se passer. » 3 [ On n'était cependant pas encore prêt à un semblable dépouillement, et Meyerhold n'alla pas jusqu'au bout de ses intuitions. Valéri Brioussov consacra à La Mort de Tintagiles un grand article qui sonnait le glas de ce théâtre mortné : «J'ai été parmi les rares élus qui ont eu le privilège de voir au Studio la répétition générale de La Mort de Tintagiles de Maeterlinck. Je puis dire que c'est là un des spectacles les plus l intéressants qu'il m'ait été donné de voir. [...] J'aurais voulu dire aux animateurs de ce théâtre: donnez-moi tout l'un ou l'autre, ou bien un plateau réaliste, ou bien une scène soumise au règne de la "convention". Le théâtre m peut être reconstruit sur ses anciennes fondations : ou l'on poursuit la construction de l'édifice d'Antoine et de Stanislavski, ou l'on reprend tout à la base. »4 Un tel jugement en dit long sur le rôle de levain que La Mort de Tintagiles a joué pour le théâtre russe et sur la modernité de la pièce, écrite voilà plus d'un siècle5. On notera, Maxime Benoît Jeannin le rappelle, que Georgette ! Leblanc joua La Mort de Tintagiles dans le rôle d'Ygraine, au Théâtre des Mathurins (Théâtre Maeterlinck) dont elle était la directrice, les 28 et 29 décembre 1905 et le 4 janvier 19066. Une musique de Jean Nouguès accompagnait l'action dans les décors médiévaux d'Emile Bertin. Mary Garden, celle qui avait enlevé à Georgette le rôle de Mélisande ainsi qu'Eleonora Duse, l'actrice que Georgette Leblanc admirait le plus avec Sarah Bernhardt, étaient présentes. Maeterlinck avait invité André Gide dans sa loge. Pour ce qui concerne l'idée du « théâtre de marionnettes », une remarque s'impose. Dans l'espace culturel allemand où la tradition de la marionnette était encore vivace (Hoffmann, Kleist, Bûchner [458] et Immerman notamment), la dramaturgie mise en œuvre par Maeterlinck fut saluée à sa juste valeur et interprétée comme une tentative pour renouveler la tragédie. Avec La Princesse Maleine et L'Intruse, ces trois pièces firent une très forte impression sur les «symbolistes allemands». Elles inspirèrent en particulier Hofmannsthal et Rilke. Il est significatif que La Mort de Tintagiles fut jouée sur la scène de l'ancien théâtre de marionnettes (Marionet-tentheater).

P. G. NOTES

1 Vsévolod MEYERHOLD, Écrits sur le théâtre, tome I, 1891-1917. Traduction, préface et notes de Béatrice Picon-Vallin, Lausanne, L'Âge d'homme, 1973.
2 Ibid., « Préface » de Béatrice Picon-Vallin. s Constat de V. Vériguina, titulaire du rôle de Bellangère. Cité d'après Gérard ABENSOUR, Vsévolod Meyerhold ou l'invention de la mise en scène, Fayard, Paris, 1998, p. 92.
4 Cité d'après G. ABENSOUR, p. 96.
5 La Mort de Tintagiles a été rééditée chez Babel en 1997 avec un commentaire dramaturgique de Claude Régy.
6 Maxime BENOÎT-JEANNIN, Georgette Leblanc (1869-1941), Bruxelles, Le Cri Édition/Biographie, 1998. Cf. p. 252-253.


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