Jean-Marie Klinkenberg
La variété linguistique
Des langues et des hommes
(1999)

Chapitre 2 de Première partie (La langue et sa variété) de livre Des langues romanes


J.-M. Klinkenberg, 1994, 1999

Source: J.-M. Klinkenberg. Des langues romanes. Paris, Bruxelles: Ducolot, 1999 (2-e edition). 316 p. P: 29-58.

OCR & Spellcheck: Aerius (ae-lib.org.ua), 2003


Table des matières

1 La diversification linguistique : introduction

    1.1 Un phénomène général

    1.2 Les axes de variation, et leur interdépendance

    1.3 Unification et diversification

2 Diversification dans l'espace

    2.1 Les dialectes

        2.1.1 Sens du mot "dialecte"

        2.1.2 La délimitation des dialectes (au sens 2)

    2.2 Les langues standard

        2.2.1 Fonctions des langues standard

        2.2.2 Apparition des langues standard

        2.2.3 Modalités linguistiques de constitution des standards

3 Diversification dans la société

    3.1 Langue et stratification sociale : les pratiques

        3.1.1 Premier facteur : la situation sociale des interlocuteurs

            (a1) Position du locuteur isolé

            (a2) Interaction entre interlocuteurs

        3.1.2 Deuxième facteur : le contexte de la communication

    3.2 Langue et stratification sociale : les attitudes

        3.2.1 Représentations, opinion, légitimité

    3.3 Le problème de la norme

        3.3.1 Norme objective vs norme évaluative

        3.3.2 L'insécurité linguistique

    3.4 Variétés spéciales

        3.4.1 Les terminologies

        3.4.2 Les argots

        3.4.3 Points communs entre l'argot et la terminologie

            a) Modes de création du lexique sectoriel

            b) Fonctions sociales


 

La langue est un moyen de communication servant aux humains. Il faut donc s'attendre à ce qu'elle soit affectée par les différents besoins humains : besoin de communication rationnelle, de communication affective, d'intellection, nécessité de pouvoir appréhender le monde de la manière la plus adéquate, besoin de survie, de reconnaissance, de pouvoir, etc. En retour, il faut aussi s'attendre à ce que la langue affecte les individus et les groupes, par exemple en leur donnant un statut social qui les sert (ou qui les handicape), en leur imposant certains réflexes, etc. Dans les paragraphes qui suivent, on étudiera quelques-unes de ces relations entre l'homme et son langage.

 

1 La diversification linguistique : introduction

 

1.1 Un phénomène général

Contrairement à ce que l'on imagine, c'est par facilité que l'on emploie le singulier lorsqu'il s'agit de langue : le français, le chinois n'ont guère d'existence ; ce qui existe, ce sont des français, des chinois.

Cette diversité à l'intérieur d'une langue réputée homogène peut être telle qu'elle gêne l'intercompréhension. On sait par exemple que les films et feuilletons québécois sont souvent sous-titrés, voire doublés, pour les besoins de la diffusion en Europe (la série Lance et compte est ainsi devenu Cogne et gagne à la télévision française). Combien de fois peut-on voir aussi à la télévision belge des documentaires sous-titrés, alors qu'on y fait parler des francophones de Wallonie ou de Bruxelles... Parfois, la variation peut carrément empêcher la compréhension. Ainsi, un Français ne pourra sans doute pas comprendre ni le parler du taximan d'Ottawa, ni le créolisant de l'ile Maurice, pourtant tous deux réputés francophones.

Ces variations affectent tous les composants de la langue : la phonétique, bien sûr, mais aussi la syntaxe et la morphologie. Bien plus, elles affectent aussi la pragmatique : nombre de campagnes publicitaires sont profondément revues en [29] passant d'un pays francophone à un autre, et même de France en Suisse ou en Belgique.

La diversité interne d'une langue ne cantonne cependant pas un individu particulier dans une variété donnée. Par exemple, telle personne qui pratique un français facilement localisable dans l'Est de la Belgique peut maîtriser certaines de ses caractéristiques locales quand il donne une conférence savante à Bruxelles, peut comprendre ce que lui veut un Parisien lorsque ce dernier lui donne rendez-vous pour le /déjeuner/C'repas de midi"), et peut-être même ce que veut dire une Québécoise lui déclarant que telle émission de télé (ou T.V.) est /quétaine/ ("débile"). Tel Wallon wallonnant du Hainaut peut comprendre une partie importante de ce qui se dit ou s'écrit en picard.

Pour rendre compte de ce jeu subtil de différences, on utilisera un concept capital : celui de variété. On entend par là deux choses. La première : qu'une langue idéale ("le français", "l'ourdou", "le maya") est faite d'énoncés qui peuvent se laisser regrouper en familles suffisamment différentes l'une de l'autre. La seconde : ce regroupement se fait selon certains critères, critères jouant le long de trois axes de variation qui vont être décrits. On verra plus loin que le mot variété peut même désigner des familles d'énoncés produits dans des langues différentes.

 

1.2 Les axes de variation, et leur interdépendance

Les langues varient selon trois grands axes qui sont (1) l'espace, (2) la société, et (3) le temps. Ces axes fournissent chacun des critères de description des variétés linguistiques.

Ces trois types de variation ne peuvent être dissociés que pour les besoins de la classification. Dans les faits, ils sont en étroite relation les uns avec les autres. Ainsi, on peut poser que (a) la variation dans l'espace (V.E.) peut dépendre de la variation temporelle (V.T.) ; (b) que V.T. peut dépendre de V.E. ; (c) que V.E. peut être corrélé avec /V.S./, et vice-versa ; (d) que V.T. peut dépendre de V.S. et (e) vice-versa.

(a) La variation dans l'espace (V.E.) peut dépendre de la variation temporelle (V.T.) : en évoluant dans le temps, à partir de t0, mais de manière distincte selon les endroits où l'on se trouve, une même langue ou variété de langue L0 peut se trouver, en tp à l'origine d'une série de variétés apparentées L1 L2 L3 Par exemple, le latin (L à t ) aboutit en t1 aux dialectes romans que sont le picard (L1), le wallon (L2), le normand (L3). Le finnois primitif (L0 à t0), aboutit en t1 aux parlers finnois (L1), carélien (L2, estonien (L3). On peut aussi tenir compte d'un phénomène bien observé pour la plupart des grandes langues, et connu sous le nom d'archaïsme des zones latérales. Les langues ont parfois un centre moteur, dont le prestige est tel que les innovations [30] La variété linguistique linguistiques qui s'y élaborent rayonnent sur tout l'espace couvert par la langue (pour le français, ce centre est évidemment Paris). Ces innovations mettent un certain temps à se propager dans cet espace, de sorte que dans les zones les plus éloignées du centre on pratique encore, pendant un certain temps, les formes que le centre a déjà abandonnées, et qui sont, dès lors, condamnées. Un exemple de tel archaïsme est le phonème /œ~/, qui cède la place à /ε~/ en français parisien, mais qui affiche une belle santé en Belgique francophone.

(b) À l'inverse, V.T. peut dépendre de V.E. La variété L0, coexistant avec L1 L2 et L3 à t0 s'impose aux autres variétés, et détermine leur évolution de t0 à t1. On dit ainsi souvent que la variété française qu' est le parler de l'Ile-de-Françe (L0) est devenu le standard - un mot qui sera expliqué ci-après - s'imposant aux locuteurs des variétés-soeurs que sont le picard, le berrichon, le bourguignon (L1, L2, L3). Il est rapidement devenu le réservoir où L1, L2 L3 ont puisé des modèles linguistiques, et la personnalité de ces parlers en t1 en a été profondément affectée.

(c) V.E. peut être corrélé avec la variation sociale (V.S.), et vice-versa. Exemples : si l'on tient que le "meilleur français" se parle dans le XVI-e arrondissement de Paris, on se réfère à une norme qui est à la fois géographique et sociale. Le latin qui s'est implanté dans la péninsule ibérique n'était pas le même que celui qui s'était répandu dans le Nord de la Gaule : la colonisation ne s'étant pas faite sur les mêmes modèles sociaux, le latin ibérique était beaucoup plus proche que celui de Gaule de ce qui était alors considéré comme la norme.

(d) V.T. peut dépendre de V.S. Au cours de l'histoire, des bouleversements sociaux peuvent amener au devant de la scène des groupes différents, ce qui finit par modifier le visage que présente la langue. Soit L1 et L2 variétés sociales, qui peuvent se distinguer par leurs particularités linguistiques, mais qui font partie d'un ensemble L perçu comme relativement cohérent. Nous pouvons imaginer que L1 domine en t0 parce que la classe sociale qui pratique cette variété est dominante. Mais si, en t1 la classe qui pratique L2 est arrivée au pouvoir, certains traits de sa variété pourront dorénavant s'imposer à l'ensemble du corps social. Les exemples peuvent ici être très nombreux : lente imposition de la demotiki (L2) au détriment de la catharevousa (L1) dans la langue écrite en Grèce contemporaine ; victoire du norvégien (L2) contre le danois (L1) en Norvège ; légitimation d'une certaine variété dite jouai (L2) dans la littérature québécoise des années soixante ; modifications phonétiques caractérisant L2 suite à l'avènement de la bourgeoisie dans la France du XVIII-e siècle. [31]

(e) V.S. peut enfin dépendre de V.T. En évoluant, à partir de t0, mais de manière distincte selon les milieux où on la trouve, une même langue L0 peut se trouver, en t1 à l'origine d'une série de variétés apparentées L1 et L2. Exemple : les tournures réputées élégantes (L1) ou populaires (L2) en t1 peuvent provenir d'un même stock de ressources linguistiques identifiées en t0. Ainsi, le lecteur d'aujourd'hui pourra trouver dans la littérature française du XVI-e siècle certains termes et tours que le puriste contemporain réprouve.

Ils existaient auparavant, mais n'ont que récemment été reintroduits dans des textes littéraires. Nous venons d'associer deux à deux les différents facteurs de variations. Mais on peut bien sûr les voir tous trois simultanément à l'œuvre. Ainsi, on a pu noter, au cours des années quatre-vingt, que les variétés allemandes pratiquées en République démocratique allemande et en République fédérale allemande avaient légèrement divergé : la langue de la R.D.A. se caractérisait par la conservation de certains archaïsmes. Variation présentant donc un aspect chronologique, se définissant de manière géographique, et évidemment due à deux organisations sociales différentes. À y bien regarder, l'archaïsme latéral fait aussi intervenir les trois facteurs : c'est parce que le centre (terme géographique) est porteur du prestige linguistique (terme social qui sera défini plus loin) que ses innovations (terme chronologique) se répandent en direction de la périphérie (terme géographique), laquelle reste plus longtemps fidèle à des pratiques archaïques (terme chronologique).

La variation selon l'axe de l'espace est parfois dite variation diatopique (ou topolectale), la variation sociale étant dite diastratique (variation à laquelle on associe la variation stylistique ou diaphasique). La variation selon l'axe du temps est qualifiée de diachronique, un mot déjà rencontré. On parlera dès lors, pour qualifier tous ces phénomènes, de diatopie, diastratie, diaphasie et diachronie.

 

1.3 Unification et diversification

On ne s'étonnera pas de voir des processus comme la diversification ou l'unification d'une langue dépendre de facteurs relevant des trois axes de variation.

Toute langue est en effet le jouet de deux forces antagonistes, ou plutôt, de deux ensembles de forces : des forces centrifuges, ou de diversification, et des forces centripètes, ou d'unification.

Selon les circonstances historiques, les unes prévalent sur les autres. Les forces d'unification dominent lorsque les communications sont intenses ; les forces de diversification dominent lorsque les communications se relâchent. On conçoit que, dans ces processus, les trois facteurs interviennent simultanément : temps, espace social, comme espace géographique. [32]

Par exemple, on sait que toutes les langues standard des pays développés s'unifient au cours du XXe siècle, par-delà les différentes couches sociales. Ceci est dû à divers facteurs, parmi lesquels la multiplication des médias, la facilité des déplacements, les progrès de l'instruction. Exemples inverses : le français d'Amérique, qui s'est progressivement séparé du modèle métropolitain après la conquête du Canada par l'Angleterre, ou la diversification des parlers allemands à l'époque féodale. Ces mouvements de diversification ou d'unification peuvent même affecter des groupes de langues différentes. On constate ainsi aujourd'hui que nombre de langues sont influencées d'une manière comparable par l'anglais pratiqué aux États-Unis.

C'est sur chacun des trois axes envisagés que peuvent s'observer des mouvements aussi bien centripètes que centrifuges. Aspect géographique : on voit, comme dans les exemples ci-dessus, des langues s'unifier ou, au contraire, se diversifier. Aspect chronologique : lorsque l'on étudie l'évolution d'une langue, on peut parfois constater que cette évolution est, sur certains points, non seulement ralentie ou arrêtée mais qu'elle peut aussi restituer les formes qui prévalaient à l'époque antérieure (ce qu'on nomme régression) : ainsi, l'habit graphique sous lequel certains mots se présentent à nous pousse-t-il parfois à prononcer des consonnes qui avaient disparu (c'est le cas du /p/ que l'on fait parfois entendre dans /dompter/). Aspect social : un nombre de personnes plus élevé qu'autrefois a accès au français standard, grâce à l'enseignement et aux médias. Mais, dans l'autre sens, certains locuteurs pratiquent des expressions qui, jadis, n'auraient pas été bien vues dans leur milieu (c'est le cas dans la presse, où l'on trouve fréquemment des tournures qui, il y a trente ans, auraient été jugées impropres à l'écriture journalistique).

Dans le reste de ce chapitre, on examinera les phénomènes de diversification dans l'espace (V.E.) et de diversification dans la société (V.S.). Plusieurs des problèmes posés par ce dernier type de diversification seront approfondis au chapitre III. La diversification dans le temps sera étudiée au chapitre IV, consacré à l'évolution des langues et à leur parenté génétique.

 

 

2 Diversification dans l'espace

Le concept permettant de décrire le produit de ce type de diversification est celui de dialecte. Celui qui permet de décrire le produit de ce type d'unification est celui de langue ou, mieux, de langue standard. [33]

 

2.1 Les dialectes

Le terme dialecte a divers sens qui en rendent l'usage délicat. Par exemple, le Petit Robert le définit comme la "variété régionale d'une langue", en citante titre d'exemple, à côté des "dialectes de la Grèce antique" et du "dialecte de l'Ile-de-Françe, devenu la langue française", "le wallon, dialecte français de Belgique". Le lecteur devrait donc comprendre que le wallon est la forme particulière que prend le français lorsqu'il est parlé en Belgique, ce qui est absurde ! Autre exemple : ce que l'on appelle "arabe dialectal" n'est pas comparable à ce que l'on nomme dialecte en France : c'est en fait un "arabe régional" : celui de Syrie, du Maroc septentrional. On devrait plutôt le comparer au français du Québec, du Sud de la France, etc.

Il faut donc soigneusement distinguer les différents sens du mot. Nous en isolerons trois, et parlerons de "dialecte l", "dialecte 2", "dialecte 3".

 

2.1.1 Sens du mot "dialecte"

Au sens général (dialecte 1 ), le mot "dialecte" peut désigner toute diversification géographique d'une langue. Exemple : le français de Liège, celui de Tombouctou, l'allemand de Suisse, celui d'Autriche.

Notons deux choses à propos de ce premier type de dialecte.

En ce sens général, mais en négligeant la dimension spatiale, on parle parfois de "dialecte social". On trouvera ainsi, tant dans la littérature spécialisée que dans la presse, des expressions comme "le dialecte de la bourgeoisie blanche de La Nouvelle-Orléans", "le dialecte beur". Comme "le BCBG", le "mingati", le "faux jeune" : ce sont là tous "dialecte sociaux" du français. Nous pourrions convenir de désigner ce type de variété comme étant un "dialecte 1 bis". Mais il serait plus clair de nommer ces variétés sociolectes. Nous retrouverons ces phénomènes de diversification sociale dans un autre cadre, celui de la sociolinguistique (voir ci-après, 3.1).

On donne parfois à ce sens général l'appellation de "sens américain". Ce sont en effet fréquemment des Américains qui utilisent le mot dans cette acception. On peut comprendre pourquoi le mot a pris ce sens sous leur plume : les variétés de l'anglo-américain proviennent d'une source proche, et déjà assez standardisée au moment où elle prend pied en Amérique à partir du XVI-e siècle. En français, pour désigner le dialecte 1, on utilise plutôt l'adjectif régional accompagnant le substantif qui désigne la langue considérée : "français régional" (de Belgique, du Val d'Aoste, etc.). Cet usage donne évidemment un sens large à "régional". Certains lui préfèrent d'ailleurs "variante topolectale".

Voici quelques exemples de faits lexicaux relevant du dialecte 1 : les mots mayen ("seconde maison en montagne"), sous-marin ("amant"), serein [34] ("humidité du soir"), fend l'air ("fanfaron"), fiançailles académiques ("liaison entre étudiants"), bureau de deuil ("pompes funèbres") caractérisent les français régionaux du Québec, du Val d'Aoste, du Bénin, d'Acadie, du Jura, du Zaïre, de l'Ile Maurice. Certains de ces mots couvrent une aire très étendue (il y a de par le monde plus de francophones à diner à midi qu'au soir...). Lorsque de tels régionalismes sont propres à un État, on parle de statalisme. Par exemple : minerval, buser, communautarisation d'une part, maire et départementale de l'autre sont des statalismes, étant liés à des structures sociales belges ou françaises.

 

Au sens 2, un dialecte est le produit de la diversification d'un stade très ancien de la langue. Cette langue d'origine aboutit à un ensemble de variétés constituant un "faisceau", ensemble où aucune variété n'a, en principe, un statut supérieur aux autres. La dialectologie au sens propre, qui a pour objet ces dialectes 2, a pour grandes techniques l'enquête dialectale et la cartographie linguistique.

Pour désigner le dialecte 2, on parle parfois de "dialecte au sens européen".

Ceci peut se comprendre : les linguistes européens se sont trouvés face à des variétés très diversifiées, mais dont ils pouvaient constater l'origine unique.

Exemples : le bourguignon, le gallo, dialectes du faisceau d'oïl ; les franciques ripuaire, mosellan, rhénan, oriental, le thuringien, le souabe, l'alémanique, le bavarois, dialectes du faisceau haut-allemand.

La différence entre les dialectes 1 et 2 est donc de nature chronologique : le nœud commun aux variétés envisagées remonte dans un passé lointain pour les dialectes 2, dans un passé proche pour 1. Mais la différence a aussi une valeur institutionnelle : un certain nombre de ces dialectes 2 comme le galicien et le wallon sont ainsi reconnus comme "langues régionales", tandis que l'asturien et le corse revendiquent ce statut. On parle parfois, à propos de ces variétés, de

"langue polynomique" ou "dialectale". La "Charte européenne des langues régionales" stipule que l'expression "langue régionale ou minoritaire" ne peut désigner "les dialectes de la ou des langues officielles de l'État" (c'est-à-dire les dialectes 1).

 

Au sens sociologique (dialecte 3), le mot dialecte peut désigner toute variété linguistique subordonnée à une langue dite standard.

On est donc ici à mi-chemin des définitions sociale (dialecte 1 bis, ou sociolecte) et spatiale du dialecte (dialectes 1 et 2). On conserve en effet la notion de spatialité qui définit ces dernières variétés et on y associe le trait de "subordination" ou "d'illégitimité". Le passage de 1 et 2 à 3 est compréhensible : nombre de variétés 1 sont réputées avoir moins de légitimité que le modèle standardisé : l'anglais du MiddIe-West par rapport à celui d'Oxford ; le français des Marolles par rapport à celui de Passy ; le limbourgeois par rapport à la variété néerlandaise [35] standard dite A.B.N... Il en va a fortiori de même des dialectes 2, qui sont donc toujours aussi des dialectes 3. En effet ils ont tous été - dans les pays industrialisés de l'hémisphère Nord tout au moins - dominés par une langue standard. Par exemple le normand et le picard vivent au-dessous du français ; le francique ripuaire est dominé par l'allemand standard ; le bable asturien l'est par le castillan. Cette situation de diglossie - un mot qui sera défini ci-après - a pu être vécue de différentes manières. Dans certains cas, le dialecte s'efface sous l'action du standard ; dans d'autres, il subsiste. Ainsi le wallon, un des dialectes d'oïl les plus solides, ne résiste pas aussi bien au standard que pas mal de dialectes italiens.

Proche des dialectes aux sens 1 et 2, le dialecte 3 ne se confond pas avec eux : on peut en effet parler de dialecte 3 pour une variété qui n'est pas apparentée à la langue standard (et qui ne peut par conséquent être un dialecte 1 ou 2). On a pu par exemple parler du basque comme étant un "dialecte espagnol" : ce n'est évidemment possible que dans ce sens 3.

Au mot dialecte est fréquemment associé celui de patois. Comme le premier, ce terme est tantôt utilisé dans un sens technique, tantôt dans un sens vulgaire. Dans ce dernier cas, le terme est dévalorisant, et s'applique à un dialecte 3. Au sens technique, le patois est la plus petite variété géographique isolable (le patois de Gespunsart, celui d'Ernonheid) ; le mot est donc à rapprocher de dialecte 2. À cause de la nuance péjorative du terme, on lui préfère cependant le mot plus neutre de parler.

 

2.1.2 La délimitation des dialectes (au sens 2)

Les dialectes 2, comme les dialectes 1, s'étendent sur un territoire géographiquement délimitable. Pour délimiter ces dialectes sur une carte, on se sert des lignes d' isoglosse. L' isoglosse se définit comme une frontière séparant deux évolutions divergentes d'un même phénomène linguistique de départ. Ces frontières linguistiques permettent donc de délimiter des zones homogènes (d'où le suffixe iso-) au regard du phénomène considéré.

Exemple : dans un territoire donné, l'enquête fait apparaître que, dans les localités 1,2 et 3, le son /a/ de la langue de départ (L0 en t0) a abouti à un produit /a'/ en t1.Elle fait aussi apparaitre que dans les localités 4, 5 et 6, ce même son a abouti à'un produit différent /a"/. La ligne d'isoglosse sera donc celle qui séparera les localités 1, 2 et 3 présentant le caractère homogène /a'/ d'une part et les localités 4, 5 et 6 - où l'on trouve /a"/ - de l'autre.

On peut tracer autant d'isoglosses que l'on choisit de phénomènes. Par exemple un autre son /b/ de la langue aboutissant d'une part à /b'/, de l'autre a

/b"/. La nouvelle frontière ainsi obtenue peut se superposer à la première, ou, au contraire, avoir un tracé ne coïncidant pas avec elle. C'est le cas dans l'exemple choisi (on a /b'/ dans les localités 1, 2 et 4, et /b"/ dans les localités 3, 5 et 6). [36]

 

Schéma 1. Établissement de lignes d'isoglosses

 

Les isoglosses étudiées par les dialectologues sont souvent de nature phoné tique. Mais on peut évidemment observer des isoglosses lexicales, morphologiques, lexicales, voire syntaxiques.

Exemples d'isoglosses lexicales : les frontières que l'on assigne traditionnellement au wallon liégeois correspondent à la zone où le concept "mouchoir" est désigné par le type /norèt/ : isoglosse lexicale ; en bas-allemand, le concept pomme de terre est rendu par /Kartoffel/ (avec ses variantes /Pattüfel/, /Kantüffel/, /Tüffke/, etc.) dans les régions basses, et dans de larges zones haut-allemandes par le type /Erdapfel/ (/Erappel/, /Härdöpfu/, etc.), et dans des zones moins importantes par les types /Bulwe/, /Knedel/, /Potakn/, /Erdkästen/, /Pudel/, /Bumser/ sans, bien sûr, oublier la /Grumbeere/ (empruntée par le wallon pour en faire la /crompîre/). Exemples d'isoglosses morphologiques : la Romania occidentale est séparée de l'orientale par la marque du pluriel des substantifs : ajout de la marque /-s/ à l'Ouest, alternance de la voyelle finale à l'Est ; dans les dialectes des faisceaux allemands, la marque du diminutif est /-ken/ dans la bande la plus septentrionale (avec les variantes /-ke/, /-je/ et /-jen/ dans les zones occidentales de cette région), /-ing/ dans le Mecklenburg, /-chen/ dans la bande médiane allant de l'Eifel au confluent Oder-Neisse, /-el/, /-li/, /-la/, /-le/ dans les dialectes méridionaux.

Pour que l'on parle de deux dialectes nettement distincts, il faut observer entre eux d'importantes séries d'oppositions (chacune étant spatialement représentée par une isoglosse). Afin de tracer les frontières entre dialectes, on choisit donc une série de faits jugés représentatifs, de façon à établir l'importance des divergences entre les variétés.

Constater que deux dialectes voisins ne présentent somme toute que quelques différences entre eux suggère assez qu'ils ne doivent pas être vus comme des iles sans rapport les unes avec les autres : chaque ensemble présente des traits qu'il a en commun avec ses voisins, et la carte des dialectes apparaît dès lors comme une tapisserie où l'on passe insensiblement d'une zone à l'autre. Le calcul du taux de divergence entre dialectes a donné naissance à une technique appelée la [37] dialectométrie. Celle-ci évite de tracer sur la carte des frontières tranchées qui pourraient donner une fausse idée de la différence réelle entre variétés,

Comme les lignes d'isoglosse délimitent des aires où un même phénomène linguistique s'est produit ou s'est répandu, on comprendra qu'elles puissent coïncider avec des frontières naturelles : chaine de montagne, fleuve, zone désertique. Elles peuvent aussi correspondre à des frontières administratives, politiques ou religieuses, actuelles ou disparues. Ainsi, dans les langues romanes, l'extension géographique de certains mots ou de certains phénomènes morphologiques ou phonétiques coïncide avec le territoire d'anciens évêchés, coïncidant eux-mêmes avec d'anciennes subdivisions administratives romaines. Ainsi qu' on l'a déjà signalé, on donne le nom de statalisme à un fait dont l'isoglosse correspond à une frontière d'État contemporaine. Mais ce mot pourrait très bien s'appliquer aux faits délimités par des anciennes frontières.

 

2.2 Les langues standard

 

2.2.1 Fonctions des langues standard

Dès qu'une société se complexifie, elle a besoin de normes de tous types, y compris linguistiques. Les langues standard naissent ainsi dans des situations où la société éprouve la nécessité d'une communication très large, dans laquelle la question de l'interprétation des variétés se poserait le moins possible. La normalisation répond donc en premier lieu à des besoins communicatifs. Mais elle correspond aussi à d'autres besoins moins explicites (comme celui d'assurer la domination d'une classe sur les autres).

La langue standard - ou, en abrégé, le standard - est la variété de langue dans laquelle tous les membres d'une communauté linguistique acceptent de se reconnaitre. Car la communauté linguistique ne peut donc être définie comme celle des usagers qui pratiqueraient la même variété. À ce compte, le Secrétaire perpétuel de l'Académie française, l'agriculteur du Lot, le fonctionnaire wallon et l'étudiant québécois ne seraient pas membres de la communauté des "francophones", les différences entre les variétés dont ils usent étant importantes. Ce qu'ils ont en commun, c'est de pouvoir se reporter à un même modèle idéalisé de langue, qu'ils nomment "le français". Car ce que le bon sens désigne fréquemment comme étant "le français", "l'allemand", dans des énoncés du genre "parler de telle manière, ce n'est pas du français", c'est fréquemment la variété standard de ces langues.

Une langue standard connaît souvent une forte institutionnalisation. On entend par institution linguistique tous les appareils qui déterminent les règles sociales de l'échange linguistique. [38]

De telles institutions existent partout. La première d'entre elles est l'enseignement. C' est surtout à travers 1 ' école en effet que les modèles linguistiques sont transmis, et c'est souvent d'elle qu'ils reçoivent leur autorité. Mais d'autres exemples, tous repris au monde francophone, montreront que les institutions sont variées et nombreuses. On peut évidemment penser aux organismes nationaux (Conseil Supérieur de la Langue française et Service de la langue dans la Communauté française de Belgique, Conseil de la langue française au Québec, Conseil Supérieur de la Langue française et Haut Conseil de la Francophonie en France, "bureaux d'action linguistique" auprès des Ambassades de France), aux législations linguistiques qu'ils contribuent à élaborer, aux Académies, à des organismes internationaux comme le Conseil International de la langue française. Mais sont aussi des institutions linguistiques : les productions telles que les grammaires, les dictionnaires, les manuels de langue, la littérature, les chroniques langagières et le courrier des lecteurs dans la presse, les campagnes ou les fêtes linguistiques (Quinzaine du bon langage, Championnats nationaux d'orthographe), les organes semipublics (comme la Maison de la Francité à Bruxelles), les associations de défense de la langue, les cercles d'études, les clubs de service (comme le Club Richelieu), les jeux télévisés, etc. La famille, les médias en général ou les groupes informels constituent également des institutions dans la mesure où s'y élaborent des comportements et des représentations linguistiques. La religion joue aussi un rôle important. Dans l'histoire, c'est souvent elle qui déclenche le processus de standardisation d'une langue (ce fut le cas avec l'allemand). Car le besoin d'unité religieuse, comme celui d'unité politique, fait beaucoup pour la stabilisation d'une langue. Songeons au rôle de l'arabe dans lequel est écrit le Coran. C'est son autorité qui a garanti la cohésion de "l'arabe classique", variété d'arabe écrit relativement homogène à travers le monde arabophone et qui sert aussi à l'échange oral soutenu.

Utiliser le terme standard ne doit pas faire croire qu'un groupe social doit obligatoirement se reconnaitre dans une variété unique. Il arrive qu'une même société aie le choix entre plusieurs langues standard. Ceci constitue un cas particulier d'un phénomène qu'on nommera ci-après diglossie. Les standards peuvent en effet se spécialiser selon les besoins linguistiques qui se manifestent au sein de cette société. Il peut donc exister non seulement une diglossie "langue prestigieuse" vs "langue dominée", mais aussi une diglossie faisant intervenir plusieurs variétés prestigieuses. Ainsi, la société dite francophone connaît ou a connu plusieurs standards : le français bien sûr, mais aussi le latin pour certaines fonctions (les conciles se sont toujours tenus en latin), voire l'anglais comme variété scientifique et technique. Au grandduché de Luxembourg, où la "langue de solidarité" (concept qui, comme ceux de "langue prestigieuse" et de "langue dominée", sera défini ci-après) est le luxembourgeois, mais deux autres variétés se disputent les fonctions prestigieuses : la radio est à dominante française, la presse à dominante allemande, tandis que l'enseignement est le théâtre d'une [39] alternance subtile de l'allemand et du français. Dans le canton du Tessin, en Suisse, le standard est sensiblement le même qu'en Italie, mais le dialecte local, de la famille lombarde, a tendance à se standardiser.

Un même standard peut aussi être le support de représentations très diverses. Songeons au serbo-croate, langue unique de deux collectivités que l'histoire a opposé de la manière que l'on sait. Le chtokavien, un des deux principaux dialectes croates (l'autre étant le kaïkavien) a connu un essor littéraire remarquable aux XVIe et XVIIe siècles, et a fourni la base du standard serbo-croate, stabilisé au XIXe siècle. Mais les différences politiques, historiques et religieuses entre les groupes sont telles qu' elles ont entraîné des rapports différents à la langue : celle-ci s'écrit en caractères romains du côté croate, et en caractères cyrilliques du côté serbe.

 

2.2.2 Apparition des langues standard

Les langues standard se forment dans les phases historiques où de grands ensembles sociaux se constituent ou se fortifient. Leur naissance est donc due à des causes extra-linguistiques. Celles-ci peuvent être de nature politique, religieuse, économique ou, plus rarement, culturelle.

En général, le processus de standardisation comporte les composantes suivantes : (a) choix d'une variété comme modèle (ce premier stade peut lui-même être fort complexe : voir ci-après 2.2.3) ; (b) fixation d'une norme écrite ; (c) institutionnalisation, par la création d'instances de légitimation (enseignement, dictionnaires, grammaires, chroniqueurs de langage, organismes gouver-nementaux ou intergouvernementaux, législation linguistique, médias audiovisuels, etc.).

L'écriture est, il faut le souligner, un des plus puissants facteurs de standardisation et d'institutionnalisation des langues. Comme on le verra, elle sélec-tionne en effet obligatoirement certaines variétés de la langue qu'elle entend représenter, et met en évidence certains traits de ces variétés. Bien mieux : la langue écrite jouit dans tous les cas d'une relative autonomie par rapport à la langue orale. Ceci explique que les historiens s'épuisent parfois en vain à la recherche des origines géographiques exactes d'un document écrit (c'est par exemple le cas pour les Serments de Strasbourg, premier texte français, que l'on a situé à peu près partout sur la carte des dialectes d'oïl). L'autonomie de la langue écrite par rapport à la langue orale peut parfois être importante (que l'on songe par exemple à la morphologie du français écrit, plus riche en marques de nombre et de personne que celle du français oral). La variété de langue ainsi autonomisée peut évidemment faire l'objet d'un usage oral. Les états successifs de la variété latine dite latin classique ont ainsi longtemps servi à la communication - tant orale qu'écrite - entre clercs européens. [40]

Une langue n'est donc pas seulement un moyen de communication, c'est aussi, globalement, une institution. L'importance de cet aspect des choses se mesure à la tendance, bien ancrée chez les usagers, à confondre la langue elle-même et l'image de cette langue que véhiculent les institutions linguistiques. Un bon exemple nous est fourni par le dictionnaire. Il arrivera souvent que, devant un mot nouveau, un usager francophone affirme : "Ce n'est pas du français : ce n'est pas au dictionnaire". Ce faisant, il oublie que le dictionnaire est un instrument qui a dû opérer des choix, pour des raisons pratiques, commerciales ou idéologiques. Il arrive d'ailleurs que les responsables des dictionnaires changent spectaculairement de politique, modifiant ainsi la représentation qu'ils offraient de la langue (parfois au grand scandale de leur clientèle) : ce fut le cas lorsque la refonte 1989 du Petit Larousse accueillit quelques centaines de belgicismes, de québécismes, d'africanismes, dans un mouvement d'ouverture que connurent aussi les autres dictionnaires français. En 1992, la publication du Dictionnaire québécois d'aujourd'hui, où aucune marque ne venait indiquer ce qui était propre à l'usage québécois, déclencha une vive controverse dans la francophonie nord-américaine.

Contrairement à une idée très répandue, l'apparition d'une langue standard n'est pas nécessairement liée à celle d'un État (bien que ce soit souvent le cas : voir le cas du français, du russe, de l'anglais). Les langues standard peuvent naitre dans des aires géographiques dont l'union politique a été postérieure à cette apparition, voire très tardive. On comprend que, dans cette hypothèse, le standard n'a pas pu être constitué pour des raisons principalement politiques. C'est le cas de l'italien et de l'allemand (le choix du haut allemand comme standard doit beaucoup à la traduction de la Bible par Luther en 1534).

 

2.2.3 Modalités linguistiques de constitution des standards

Soient quatre dialectes apparentés, A, B, C, D. Théoriquement, cette situation offre trois possibilités de standardisation.

1. Un dialecte du groupe (A par exemple) fournit la variété standard : il impose sa norme aux autres (à B, C et D).

2. Chacun des dialectes A, B, C, D fournit une part de la variété standard (faite, dès lors de A'+B'+C'+D') : aucun d'eux n'impose totalement sa norme aux autres.

3. Une variété non directement apparentée (M) s'impose aux usagers des dialectes A, B, C, D.

Évidemment, il s'agit là de modèles purement théoriques. Dans la pratique, on observera des processus complexes présentant, en proportions variables, des traits de plusieurs modèles à la fois. Ainsi, on peut dire que l'anglais standard s'est construit sur la base du west-saxon (modèle 1), mais qu'il a été fécondé par de [41] nombreux éléments extérieurs, provenant d'autres variétés anglo-saxonnes (modèle 2), mais aussi du normand (voire du picard) et du standard français en formation (modèle 3).

Fournissons quelques exemples de chacun de ces modes de standardisation.

Premier mode : imposition d'une variété. Exemples : l'hindi aux Indes, pour ceux qui pratiquent des parlers indo-européens de sa famille ; la koinè attique (et plus spécialement athénienne) dans la Grèce antique ; le castillan en Espagne.

Deuxième mode : synthèse de plusieurs variétés. Exemples : le mandarin (guanhua), et sa dérivée contemporaine, la "langue commune" (putonghua), pour les Chinois du Nord ; le haut allemand dans les pays germanophones.

Troisième mode : imposition d'une variété tierce. Exemples : imposition du danois, de 1530 à 1814, comme langue officielle et littéraire en Norvège, danois qui dut céder la place au /riksmål/, danois mâtiné de norvégien, et, à partir de 1892, au /landsmål/. Aux Indes, le kannada (langue dravidienne), qui s'impose aux Marathes (de langue indo-européenne) dans l'État du Kamataka. L'anglais pour les communautés noires d'Afrique du Sud. Le mandingue en Afrique occidentale. Le swahili en Afrique orientale. Le français en Flandre au XIXe siècle.

 

Les raisons qui font qu'une communauté linguistique a opté pour un de ces modes de standardisation sont très diverses. Peuvent intervenir ici des facteurs géographiques (la position de telle variété apparaît comme très centrale pour les usagers concernés par le processus), des facteurs économiques ou politiques (le groupe social qui pratique telle variété occupe une position économiquement ou politiquement dominante) ou encore des facteurs proprement linguistiques (telle variété occupe une position moyenne entre les différents dialectes concernés par le processus). C'est cet ensemble de facteurs que nous retrouverons lorsque nous envisagerons le phénomène de l'expansion linguistique.

Notons qu'un processus de standardisation peut n'affecter qu'une partie des dialectes apparentés (A et B, par exemple), laissant les autres (C et D) en dehors de ce processus.

Exemple roman : la standardisation du roumain ne concerne que les parlers daco-roumains ; les locuteurs des variétés macédo-, istro- et mégléno-roumaines ont des variétés non romanes comme standard. De surcroit, une partie des locuteurs du moldave - ceux de la République de Moldavie - ont vécu partiellement en dehors de l'orbe du standard de Roumanie. Exemple non roman : une partie des dialectes bas allemands, localisée dans la portion la plus occidentale de leur aire, a fourni le standard néerlandais ; le reste des locuteurs des variétés bas-allemandes a le haut allemand comme standard. [42]

Notons enfin que toute langue standard est sujette à se diversifier, de sorte qu'elle peut donner naissance à des dialectes (au sens 1, puis éventuellement au sens 2). Le rapport entre dialecte et standard est donc cyclique.

Cette diversification s'observe notamment lorsque la langue connaît une certaine expansion, phénomène qui sera étudié ci-après. Dans ce cas, le lien avec les centres moteurs du standard peut se distendre, à la faveur de facteurs historiques divers : que l'on songe à ce que l'anglais est devenu sur le continent américain. Le standard transplanté peut aussi subir, dans son nouvel environnement, l'influence de langues nouvelles, influence connue sous le nom technique d'interférence ; ainsi, les interférences avec diverses langues ont donné leur personnalité aux variétés françaises pratiquées en Afrique subsaharienne.

 

 

3 Diversification dans la société

La physionomie de la langue peut varier en fonction des divisions de la société.

C'est la variation des pratiques. Mais les différences sociales peuvent entraîner d'autres différences linguistiques non moins importantes : celles des représentations que les usagers se font de leur langue, des regards qu'ils portent sur elle.

C'est la variation des attitudes.

L'ensemble de ces phénomènes constitue l'objet de la sociolinguistique.

 

3.1 Langue et stratification sociale : les pratiques

La langue peut varier à un même moment et dans un même lieu, en fonction de facteurs sociaux.

En simplifiant, ces séries de facteurs sont au nombre de deux : (a) la situation sociale des locuteurs, et (b) le contexte de la communication. Dans les faits, il est parfois difficile de démêler ces deux facteurs, comme on va le voir.

Ces facteurs vont amener les locuteurs à user de diverses variétés linguistiques, ou sociolectes (on parle aussi de dialectes sociaux). Aussi, la tâche de la sociolinguistique est parfois résumée dans la formule célèbre : "Qui parle quoi, quand et à qui ?" On pourrait la compléter en y ajoutant : "par quel canal et à propos de quoi ?"

Avant d'envisager le rôle de chacun de ces facteurs, il faut noter ceci : les sociolectes peuvent être soit des variétés d'une même langue, soit des variétés de langues réputées distinctes. Ainsi, dans deux sociétés différentes, le même passage du ton familier au ton solennel pourra entraîner, dans le premier cas, le passage d'une variété a' à une autre a" d'une même langue A, et, dans le second, le passage d'une variété a' d'une langue A à une variété b' d'une autre langue B. [43] Prenons l'exemple d'un médecin belge qui, au XIXe siècle, devait s'adresser tantôt à son domestique tantôt à une assemblée de collègues. Si ce médecin était wallon, il pouvait passer d'une variété de français (a') à une autre variété de français (a"), ou encore du wallon (b' ) à cette même variété de français (a") ; si ce médecin vivait au Nord du pays, il passait d'une variété flamande (b') à la variété de français (a").

Pour désigner les variétés d'une seule et même langue, il existe une terminologie très diversifiée : registres, niveaux de langue, usances, parlures, etc. Comme il n'y a pas d'accord sur l'usage de ces termes, il est plus prudent de s'en tenir au neutre "variété".

 

3.1.1 Premier facteur : la situation sociale des interlocuteurs

Ce premier facteur (a) est lui-même complexe. Il comprend (a1) la position du locuteur isolé, mais aussi et surtout (a2) l'interaction entre interlocuteurs.

(a1) Position du locuteur isolé

Les variétés d'une langue que l'on mobilise quand on parle ou écrit alternent selon le niveau économique, le statut social, les études faites, etc. Plusieurs étudiants de la même année d'études ne pratiqueront sans doute pas naturellement les mêmes variétés linguistiques selon qu' ils viennent de milieux pauvre ou riche, selon que leur mère exerce un métier prestigieux ou non, que leur père a de l'instruction ou non. Ce facteur n'est pas simple lui non plus. Il faut en tout cas distinguer le prestige économique et le prestige symbolique. Les deux, en effet, ne vont pas nécessairement de pair : en Extrême-Orient, le lettre - enseignant. fonctionnaire... - jouit d'un prestige symbolique supérieur à celui du marchand, qui peut pourtant être bien plus riche que lui.

Quoi qu'il en soit de ces situations complexes, on peut établir des correspondances entre les statuts et les performances linguistiques. Il serait cependant naïf de croire qu'à chaque statut social correspond une variété et une seule : de même qu'il n'est pas complètement enfermé dans les structures de sa langue, le locuteur a à sa disposition un éventail de ressources expressives dans lequel il opère des choix. Ce qui est vrai, c'est que l'éventail de ressources varie en fonction des situations sociales.

C'est en partant de cette idée que le sociolinguiste Bemstein a théorisé la différence entre le "code élaboré" et le "code restreint", ces codes étant deux grandes catégories de ce que l'on vient de nommer éventail. Leur différence est subtile ; elle touche certes aux ressources phonologiques, sémantiques et syntaxiques, mais aussi à l'organisation pragmatique du discours. On constate en effet que si deux enfants de milieux sociaux différents doivent décrire une même situation (par exemple raconter une scène vécue), l'enfant de milieu favorisé [44] élabore un discours dit "universel" : il commence par situer le cadre de la scène ; en la verbalisant, il détache donc son discours des circonstances. L'enfant de milieu défavorisé mobilise des significations moins universelles (récit en "il", sans que la référence de ce "il" soit préalablement définie).

(a2) Interaction entre interlocuteurs

Cette interaction amène à choisir les variétés qui paraissent les plus adéquates pour atteindre les objectifs visés dans l'échange. Il y a en effet toujours un sociolecte adéquat, ou que l'on croit adéquat. On parle différemment suivant que l'on est élève et que l'on s'adresse à un professeur ou à une condisciple ; suivant que l'on est professeur et que l'on s'adresse à un collègue ou à la directrice ; suivant le statut social que l'on imagine pour son partenaire en communication (exemple du policier croyant tomber sur un salétranger, mais s'avisant qu'il s'adresse à un filsdedéputé) ; suivant le statut culturel qu'on lui suppose (un québécois s'adressant à un belge pour l'inviter à un repas du soir lui parlera de /diner/, postulant que ledit belge se conforme à un usage européen - en fait parisien - où le repas du soir est désigné par ce mot ; en fait, le belge et le québécois /soupent/ tous les deux le soir). Certaines règles sociales président ainsi au choix des variantes linguistiques sélectionnées.

Par exemple, les langues possèdent en général des ressources pour distinguer la relation proche de la relation distante. C'est, en français, la base du tutoiement et du voussoiement. Mais même entre langues qui possèdent des structures comparables, ce ne sont pas les mêmes règles qui président à l'usage de la première et de la seconde forme. L'espagnol tutoie plus vite que le français, et celui-ci plus vite que l'allemand. D'autres langues ont des formules très raffinées pour exprimer ces rapports. Le coréen a par exemple des suffixes honorifiques qui peuvent s'adjoindre à nombre de noms pour exprimer le degré de familiarité, de respect ou d'irrespect (père "ordinaire" : aboji ; père "honorifique" : abonim ; mère "ordinaire" : omoni ; mère "honorifique" : omonim), et qui démultiplient jusqu'au vertige (pour les européens) les formes d'une conjugaison dont les temps sont par ailleurs simples (kayo : "aller" poli ;kasumnida : "aller" très poli).

En gros, on peut situer les variétés linguistiques sur une échelle qui va de la situation de pouvoir à la situation de solidarité.

Exemples : nombre de Wallons wallonnants n' utiliseront leur dialecte qu' avec des personnes qu'ils connaissent bien : langue de solidarité ; en dehors de ces situations, ils recourront au français, langue de pouvoir. Au grand-duché de Luxembourg, la langue de solidarité est le luxembourgeois, les langues de pouvoir étant l'allemand et le français. Entre eux, dans presque toutes les situations, même à la radio et à l'église, les suisses alémaniques parlent le schwyzertûtsch, langue de solidarité. La comparaison des deux derniers exemples montrent que la relation entre les valeurs de pouvoir et de solidarité est [45] complexe : il sera admis qu'un ingénieur étranger travaillant dans une entreprise au grand-duché de Luxembourg se borne à connaitre quelques expressions de luxembourgeois comme /bonjour/, /au revoir/, etc., mais on attendra davantage d'un suisse romand s'installant à Zurich qu'il use de la variété locale d'allemand.

Le facteur (b1) - le contexte social, qui sera envisagé ci-après - est difficile à séparer des interactions entre interlocuteurs (facteur (a2)). Soit un étudiant parlant à un ami : il ne le fera pas de la même manière si les interlocuteurs sont en vacances, à deux, et entourés de personnes qui ne parlent pas leur langue, ou s'il est en présence de membres de sa famille, lors d'un repas où un oncle est invité. Le facteur (b1) est également difficile à séparer du facteur constitué par les attitudes linguistiques, envisagées ci-dessous (3.2).

3.1.2 Deuxième facteur : le contexte de la communication

Ce second facteur (b) est lui aussi complexe. Il comprend : (b1) le contexte social ; (b2) le contexte instrumental ; (b3) le contexte référentiel.

 

Le contexte social (b1) est l'ensemble des situations, lieux et circonstances qui déterminent un certain type d'expression linguistique. Exemples : à la télé, le Président de la République française (à l'heure où je relis ces lignes : Jacques Chirac) ne peut user que d'un certain style linguistique. Dans un concert rock, les participants sont tenus non seulement de se tenir à certaines conventions vestimentaires ou gestuelles variant avec une rapidité extrême (naguère : go-dillots, imperméables en sac poubelle, pogo), mais aussi d'user d'un certain langage. Les discours de réception à l'Académie, les cours universitaires, les échanges verbaux entre supporters, les propos de cantine militaire et les thés de Marie-Chantal ont aussi leurs exigences, linguistiques comme extra-linguistiques.

En gros, on peut situer les situations constituant le contexte social sur une échelle qui va de la situation formelle à la situation informelle. Le contexte formel impose d'utiliser un registre donné, souvent élevé (mais pas nécessairement). Le contexte informel laisse toute latitude dans le choix des registres (et laisse notamment libre de choisir un registre bas). Exemples de contextes formels : les plaidoiries, les examens universitaires, les comparutions devant le contrôleur des contributions... Exemples de contextes informels : les vacances, les soupers entre amis, les concerts et matchs susdits, les scènes de ménage...

 

Le contexte instrumental (b2) est constitué par les contraintes techniques qui pèsent sur la communication. Le canal de la communication, par exemple, détermine le choix de certaines variétés. Un télégramme ? phrases courtes, pas de subordonnées, pas de pronoms sujets. Un Wallon parlant habituellement son dialecte avec une personne donnée ne l'utilisera peut-être pas si c' est au téléphone [46] qu'il parle avec cette connaissance : il recourra plutôt au français. Lors d'un cours donné sans micro devant un vaste auditoire, un enseignant fera peut-être l'effort de bien détacher les syllabes, etc.

Parmi les contextes instrumentaux qui ont joué le rôle le plus décisif dans la vie de nombre de langues, il faut citer l'écriture.

L'écriture est un ensemble de techniques qui visent à rémunérer deux défauts de la parole orale : sa volatilité et sa faible portée. Elle rend donc les signes linguistiques transmissibles dans l'espace et dans le temps en élaborant des équivalents visuels de ces signes ; ces équivalents peuvent à leur tour s'exprimer dans des équivalents tactiles, ou électroniques.

Cette manœuvre de transcodage aboutit à sélectionner certaines variétés - géographiques ou sociologiques - de la langue représentée. Mais il y a plus : les conventions graphiques adoptées ont pour résultat de mettre certains traits de ces variétés en évidence, au détriment d'autres. Ainsi, l'écriture arabe ne transcrit que les consonnes du mot, comme le faisaient les anciens hiéroglyphes égyptiens lorsqu'ils servaient à transcrire les sons. Comme l'élaboration de ce transcodage se fait au sein des groupes sociaux détenteurs du pouvoir, il ne faut pas s'étonner que l'écriture constitue, dans toutes les civilisations, un des plus importants facteurs de standardisation et d'institutionnalisation d'une langue.

L'écriture a un ensemble de fonctions liées à sa mission première : représenter la langue. Cet ensemble de fonctions, dites graphémologiques, mobilisent des signes de différents types. Certains peuvent être phonographiques (les signes de l'écriture renvoient alors aux faits de langue que sont les phonèmes), mais peuvent aussi être idéographiques ou logographiques (les signes renvoient alors aux signifiés linguistiques ; exemples : les kanji du chinois, les chiffres arabes : /2/ se lit /deux/, /dois/, /two/, /dva/, l'il selon que la personne qui le lit est française, portugaise, anglaise, russe, coréenne), morphologiques (les signes graphiques ont alors pour signifié une fonction syntaxique ou une règle morphologique s'appliquant à une unité voisine ; exemple : un /s/ du pluriel ne vaut pour aucune unité phonétique mais signale une catégorie grammaticale ou une relation) ou thématiques. Le signe n'a pas non plus ici de valeur phonétique, mais signale l'appartenance d'une unité voisine à une catégorie sémantique (c'est ce que, pour l'écriture égyptienne ancienne, on nomme "déterminant").

Mais l'écriture a également des fonctions autonomes par rapport à la langue : dans ce cas, le signe graphique ne renvoie pas à des éléments du signe linguistique. Cet ensemble de fonctions est dit grammatologique. Les fonctions grammatologiques se subdivisent en fonctions indexicales (le signe graphique est alors un signe dont on doit savoir qu'il renvoie d'une certaine manière à un objet donné, contigu au signe ; exemples : mentions sur les vitrines, les titres d'œuvres picturales, les badges de personnel, les appels de note), fonctions taxonomiques (les signes sont ici disposés suivant un ordre différent de celui qui prévaut dans [47] les fonctions graphémologiques, et servent à constituer des classes logiques ; exemples : liste électorale, dictionnaire), fonctions symboliques, qui ajoutent une valeur au contenu des signes graphémologiques (exemples : jeu des graisses, des corps, des italiques, distinguant l'importance relative ou le statut des passages d'un texte), fonctions indicielles (le signe graphique renvoie aux dispositions du scripteur ; c'est sur une telle idée que repose la graphologie), et fonctions iconiques. Le tracé du signe graphique ou d'un bloc de signes graphiques renvoie ici iconiquement à un signifié (exemple : Cré$us ou Pic$ou). Cette fonction est fréquemment utilisée en publicité.

Cette large palette de fonctions laisse assez entendre combien les cultures ont investi dans la pratique de l'écriture, qui a bouleversé la vie de l'humanité.

 

Le contexte référentiel (b3) est constitué par le contenu même de la communication. En fonction du thème de cette communication et des attitudes sociales dominante à son sujet, on peut opter pour des variétés et des registres différents. Ainsi, on ne traitera pas de sémiotique en wallon : celui-ci n'y est pas apte, non seulement parce qu'il ne possède pas la terminologie adéquate, mais surtout, parce qu'il ne présente pas la légitimité nécessaire pour se faire le véhicule de ce sujet grave. Les quotidiens n'utiliseront pas les mêmes outils stylistiques pour parler d'un conflit social dans une centrale nucléaire et dans une fonderie (d'un côté on utilisera le mode passif, de l'autre le mode actif on parlera ici /d'arrêt de travail/, là de /grève/...). Il y a donc une adéquation entre certaines variétés linguistiques et certains thèmes. C'est ce qu'avaient déjà théorisé les Anciens, qui, dans les techniques de l'art oratoire, distinguaient trois styles : le noble (grave), propre à émouvoir, le simple (tenue), adéquat pour expliquer, l'agréable (médium) adopté pour plaire. Ce principe d'adéquation référentielle, qui varie évidemment avec le temps et les sensibilités, peut être vérifié par des contre-exemples. Soit ce passage emprunté à Loin de Rueil. Dans ce roman, Raymond Queneau évoque une poubelle qui se renverse et ajoute : "Une molle fragrance accompagna cette déhiscence". Non seulement le mot fragrance signifie-t-il "odeur agréable", mais encore relève-t-il d'un registre délicat qui semble peu approprié à la situation. De même, utiliser le mot déhiscence (terme de botanique qui désigne l'ouverture spontanée d'un organe et l'expulsion de son contenu) apparait comme une métaphore incongrue pour évoquer le contenu d'une poubelle qui se répand. Ce sont ces deux violations du principe d'adéquation qui produisent l'effet de comique et de distanciation du passage.

Ces trois types de contextes doivent être distingués dans un souci de rigueur théorique. On observera cependant que les situations concrètes peuvent simultanément constituer deux ou trois types de contextes. Ainsi, la pratique religieuse constitue à la fois un contexte référentiel (le discours religieux porte sur des objets bien précis, par exemple la nature du divin) et un contexte social (ce discours est [48] tenu en des lieux imposant certains comportement rituels, parmi lesquels des obligations linguistiques).

Il importe de souligner le rôle qu' a pu jouer ce facteur religieux dans 1 ' histoire et la dynamique des langues. Presque toutes les sociétés ont en effet constitué une variété standard spécifique pour le culte ou pour la réflexion religieuse. C'est le cas du latin dans les sociétés catholiques, du slavon d'Église dans les sociétés orthodoxes, de l'arabe classique, langue du Coran, ou encore du sanskrit, langue sacrée et littéraire de l'Inde ancienne. C'est le cas de l'hébreu, qui fut langue religieuse avant de redevenir langue vivante au XXe siècle. Parfois, le discours religieux impose un certain style, c'est-à-dire le choix d'une variété particulière de la langue pratiquée par la collectivité. Parfois, c'est l'ensemble de cette langue qui est infléchie par la spécificité religieuse. On notera ainsi que les communautés juives ont souvent adapté les langues des pays européens où elles se constituaient, et que les persécutions ont renforcé ce particularisme linguistique. Les cas les plus célèbres sont le yiddish, ou judéo-allemand, et le judéo-espagnol, variétés qui vivent encore et dont il sera question plus loin. Mais il a également existé un judéo-portugais, un judéo-provençal (shuadit), un judéo-français (sarphatique ou laaz occidental), un judéo-italien (itaïkien ou laaz méridional).

 

3.2 Langue et stratification sociale : les attitudes

 

3.2.1 Représentations, opinion, légitimité

Si la sociolinguistique étudie les corrélations entre situations et structures sociales d'une part et pratiques linguistiques de l'autre, elle a aussi un second objet : l'étude des corrélations entre situations et structures sociales d'une part et attitudes linguistiques de l'autre. Les locuteurs ont en effet une représentation de leurs propres pratiques et des pratiques de leurs interlocuteurs, et une opinion à leur sujet.

Une représentation tout d'abord : on imagine souvent que l'on parle d'une manière, alors que, réellement, on parle d'une autre (exemple : le francophone qui parle fait sauter un nombre important de "ne" dans la négation, mais, si on le lui dit, il ne le croit pas). Une opinion ensuite : nous estimons que telle manière de parler correspond à tel statut social, à tel état d'esprit, à tel caractère, etc. On peut écouter la voix de plusieurs personnes et se faire une idée de leur honnêteté, de leur aptitude à commander, de leur caractère sympathique, etc., sur la base de leur pratique linguistique. Ce fut l'objet d'un enquête sociolinguistique célèbre, où l'on faisait écouter à des étudiants canadiens anglais et canadiens français des locuteurs francophones et anglophones (en fait, c'était une seule et même personne qui parlait). Cette enquête a permis de montrer que les canadiens français s'accordaient moins de sérieux, de sens de la responsabilité, etc. que [49] leurs compatriotes anglophones. Sur tous ces points, les anglophones se sentaient aussi supérieurs. Mais le complexe d'infériorité des francophones était tel qu'ils se mésestimaient bien plus encore que leurs compatriotes ne les rabaissaient.

Comme on le voit, les représentations et les opinions portent toujours sur des variétés linguistiques que l'on oppose entre elles : je pratique telle variété, untel pratique telle variété, telle variété est laide, ou belle. On appelle discours épilinguistique les jugements que les locuteurs formulent à l'endroit de leurs pratiques linguistiques ou d'autres variétés ("l'italien est chantant", "le français est une langue élégante", etc.), et qui permettent au sociolinguiste d'étudier le vaste domaine des représentations.

Car les croyances linguistiques constituent un champ d'études très étendu. On vit de beaux exemples de telles croyances lors de la "guerre du nénufar", qui se déclara sitôt après que le gouvernement français eût déposé, par un beau jour de décembre 1990, un raisonnable projet d'émondage de l'orthographe française. Les propos alors émis lors d'une véritable campagne de désinformation furent autant de bourdes aux oreilles du linguiste. Mais ces bêtises témoignent de la richesse des représentations du public en matière de langue. D'autres idées comme celle d'une "crise de compétence" en matière de langue n'ont aucun fondement scientifique et constituent autant de phénomènes de représentation.

L'écriture, dont nous avons déjà souligné le rôle important en matière de standardisation, exerce aussi une influence importante sur les représentations linguistiques : c ' est souvent la variété écrite que le locuteur prend pour la langue, ceci surtout dans les sociétés où la lecture et l'écriture sont répandues.

On notera par ailleurs que l'autonomie de la langue écrite a donné lieu à d'intenses productions de discours épilinguistiques lors de certaines phases de l'histoire des cultures. A titre d'exemple on citera les débats sur "la langue d'écriture" en France au début du XVIIe siècle, au Québec dans les années soixante, en Belgique francophone dans les années quatre-vingt, etc.

En gros, on peut situer les attitudes sociales vis-à-vis des variétés linguistiques sur une échelle qui va des variétés légitimes aux variétés illégitimes. Une variété légitime est celle que l'on juge acceptable par le corps social, une variété illégitime étant celle que l'on juge peu acceptable. Il s'agit bien sûr d'une échelle : parmi les variétés légitimes, il en est que l'on qualifie de prestigieuses.

La légitimité et l'illégitimité ne sont évidemment pas des attitudes qui affectent globalement une variété : il s'agit toujours d'un jugement relatif, qui tient compte des contextes d'utilisation de la variété tels qu'ils ont été décrits ci-dessus. Si un chercheur francophone décrète que sa langue n'est pas apte à la communication scientifique et technique (domaine dans lequel 1 ' anglais se donne comme la variété prestigieuse), il porte à son endroit un jugement d'illégitimité. Mais ce jugement peut ne valoir que dans le contexte particulier qu'est la communication scientifique : la même personne estimera peut-être qu'on ne peut bien parler de cuisine fine qu'en français. [50]

Le phénomène même de la variation linguistique est, notons-le, partiellement un fait d'attitude. Car si d'un côté cette variation peut être mesurée objectivement par les spécialistes (grâce à la dialectométrie par exemple), de l'autre elle est aussi ressentie subjectivement. Et la sensation de différence, en langue comme dans tous les autres rapports humains, peut être atténuée ou exacerbée par des facteurs irrationnels. Dès lors, deux variétés considérées comme faisant partie d'une même langue d'un certain point de vue peuvent d'un autre point de vue être considérées comme deux langues sensiblement, voire radicalement, différentes.

Par exemple : le français standard et les variétés françaises que sont les créoles, l'anglais et l'américain, le norvégien et le nynorsk (ou "néo-norvégien"). Deux dialectophones pratiquant des parlers très proches aux yeux du dialectologue diront volontiers que le "patois" du voisin est incompréhensible.

 

3.3 Le problème de la norme

C'est ici qu'il faut situer le problème de la norme.

Pour le traiter correctement, il faut commencer par distinguer deux types de norme. Cette distinction est valable pour tous les comportements humains.

3.3.1 Norme objective vs norme évaluative

La norme objective est la mesure des pratiques réelles. Exemples quelconques : x meurtres sont commis par jour sur le territoire européen, il y a n % d'homosexuels dans la population masculine française. Exemples linguistiques : x % de borains roulent les /r/, y % de "ne" sont omis par les présentatrices de la télévision. Des enquêtes rigoureuses peuvent mettre en évidence cette norme objective. La norme évaluative est produite par une attitude sociale : celle qui consiste à étalonner les variétés sur une échelle de légitimité. Exemples quelcon-ques : les lois de nos sociétés n'autorisent le meurtre que dans certains cas (guerre, peine capitale) ; l'homosexualité est mal vue. Exemples linguistiques : rouler les /R/ fait culterreux ; une négation correctement exprimée comporte un /ne/ ; il n'est pas beau de dire /il est trop grand que pour/ ; il est élégant de dire /friterie/ pour /friture/.

Le phénomène du "bon usage"* se retrouve dans toutes les sociétés où la variété standard s'est confortée par des institutions. C'est le choix d'une variété qui aura le monopole de la légitimité et qui, dès lors, sera érigée en norme (évaluative).

[* Ceci ne vise pas l'ouvrage qui porte le titre de Le bon usage dû à Maurice Grevisse et André Goosse : cet instrument fournit en effet une description empirique de différentes variétés du français, et sa richesse descriptive le rend relativement tolérant.]

[51]

Ce "bon usage" a pu être défini par des critères très différents, mais que l'on ramène aisément à cinq types. Dans tous les cas, la norme (évaluative) est toujours décrite comme correspondant à la norme objective d'un groupe donné.

a) Définition selon des critères géographiques. Exemples : le meilleur français se parlerait en Touraine ; le "bon espagnol" se parlerait en Vieille Castille ; le "bon anglais" à Oxford.

b) Définition selon des critères sociaux. C'est à Vaugelas, grammairien du XVIIe siècle, que l'on doit l'expression "Bon usage" ; or, cet usage, il l'a défini comme étant la manière de parler "de la partie la plus saine de la Cour".

c) Définition selon des critères logiques ou communicationnels. Chaque langue posséderait une structure logique sous-jacente, ou encore ce que l'on nomme bien mystérieusement son "génie" ; dès lors, les bons énoncés sont ceux qui sont conformes à cette structure dite logique. Ainsi, combien de francophones ne décrètent-ils pas illogique une langue "où l'on attend la fin de la phrase pour découvrir le verbe" ! Pour la grammaire de Port-Royal, la langue la plus logique est celle qui respecte l'ordre sujet - verbe - complément : pourtant, le retrouvent-ils toujours dans leur langue, cet ordre, les grammairiens ?

d) Définition selon des critères esthétiques. Certaines langues seraient belles, ou dures, ou douées, ou laides... Ces jugements sont évidemment formulés à partir d'une position particulière qui est le fait d'avoir tel parler comme langue maternelle : pour les locuteurs de certaines langues, le français est chantant ; pour d'autres, il est monotone. Certaines de ces appréciations peuvent être très généralement partagées : la majorité des portugais considèrent le brésilien - une variété de leur langue - comme efféminé. D'autres sont très individualisées : les chuintements et les nasalisations du portugais européen sont insupportables à certains francophones, mais en enchantent d'autres. Surtout, ces représentations et attitudes sont biaisées par le jugement global que l'on porte sur la culture, la société et l'histoire véhiculées par cette langue.

e) Définition selon l'usage. Ici, subtilement, on feint d'être le greffier de "ce qui se fait". Et le produit de cette "observation" devient la norme. Mais qui a-t-on observé ? dans quelles circonstances ? avec quelle méthodologie ?

Bien sûr, ces critères peuvent se combiner. Si l'on décrète que le meilleur français est celui du XVIe arrondissement, on fait appel à un critère qui parait tout d'abord géographique (cet arrondissement est à l'Ouest de Paris), mais constitue aussi et sans doute surtout un critère social (cet arrondissement n'est guère habité par des clochards).

En fait, ces critères sont toujours utilisés d'une manière idéologique. C'est-à-dire qu'un discours non scientifique vient ici donner une certaine forme de rationalité à des jugements dont le véritable fondement ne réside pas dans ces critères. Dans tous les cas, il s'agit bien de sélectionner une variété parmi d'autres, [52] pour des raisons n'ayant rien de linguistique, et de l'imposer à l'ensemble du corps social. Il s'agit, dans tous les cas, d'assurer le pouvoir symbolique d'une fraction de ce corps social. Comme on le verra encore ci-après (3.4.3), la langue, qui sert à la communication, sert en effet aussi à souder certains groupes sociaux, et à exclure certains acteurs de ces groupes. La distinction entre variétés linguistiques joue un rôle important dans le phénomène plus général de la distinction sociale. Lorsqu'on vit dans tel quartier, que l'on écoute tel type de musique, que l'on adopte tel type de vêtements, d'un côté on se distingue des autres sur chacun de ces points, et de l'autre, on marque son appartenance à un groupe qui se caractérise par les mêmes choix plus ou moins libres. Les variétés linguistiques permettent d'obtenir les mêmes effets.

La notion de norme est liée à celle de purisme, qui sera examinée plus loin (chap. III, 6).

 

3.3.2 L'insécurité linguistique

L'insécurité ou la sécurité linguistique sont des phénomènes produits par le rapport entre norme évaluative et norme objective.

Il y a insécurité dès que le locuteur a d'une part une représentation nette des variétés légitimes (norme évaluative) et que, d'autre part, il a conscience de ce que ses propres pratiques (norme objective) ne sont pas conformes à cette norme. Il y a au contraire sécurité dans les deux cas suivants : (a) quand la pratique d'un locuteur est à ses yeux conforme à la norme évaluative ; (b) quand sa pratique n'est pas conforme à la norme mais qu'il n'en a pas conscience.

Notons trois choses à propos de l'insécurité linguistique.

La plus importante est qu'il y a bien sûr une corrélation entre l'insécurité et la stratification sociale. L'insécurité est maximale dans les groupes qui ont des pratiques linguistiques non conformes et dont l'ascension sociale est liée à la maîtrise de la norme. Dans les pays développés et dans la seconde moitié du XXe siècle, c'est généralement le cas pour la petite bourgeoisie et chez les femmes.

Deuxièmement, l'insécurité linguistique est étroitement liée aux représentations linguistiques. L'image que l'on peut se faire de ses propres pratiques (et dès lors, l'image que l'on a de soi) peut être valorisée ou dévalorisée, sans que ceci ait un rapport avec les pratiques effectives. Un tourangeau peut très bien déclarer : "C'est nous autres en Touraine qu'on parle le mieux le français" Enfin, l'insécurité linguistique est fortement liée à la scolarisation. Dans nombre de cas, cette dernière entraine à la connaissance de la norme évaluative, mais sans pour autant donner la maîtrise effective de cette norme. On arrive donc à ce résultat paradoxal que l'école renforce l'insécurité linguistique.

Les réactions à l'insécurité sont potentiellement nombreuses. Toutes proviennent de son pendant psychologique : l'auto-dépréciation. L'auto-dépréciation [53] se retrouve, de manière assez générale, dans toutes les communautés francophones périphériques.

La manifestation socialement la plus préoccupante de l'auto-dépréciation est le mutisme. En dehors de ce cas extrême, les réactions peuvent aller dans deux directions opposées : l'hypercorrectisme et la compensation.

Ce que l'on nomme hypercorrectisme est une pratique qui va au-delà de ce que recommande la norme évaluative (par exemple, en français, certains locuteurs utilisent fautivement le relatif "dont", réputé élégant ; le "style gendarme" comporte un grand nombre d'hypercorrectismes). Cette pratique procède donc d'une appréciation incorrecte de cette norme. L'hypercorrectisme de la petite bourgeoisie constitue aujourd'hui un appréciable facteur de changement linguistique.

On trouvera de beaux exemples de compensation dans les communautés francophones périphériques. On a ainsi noté, chez nombre d'écrivains belges, un baroquisme stylistique tel que des critiques ont pu les rassembler en une famille "d'irréguliers du langage" (leurs "irrégularités" vont des insultes du Capitaine Haddock et du langage Schtroumpf aux néologismes de Michaux, aux archaïsmes de De Coster, aux cultismes de Lemonnier et aux "syntaxes mal au clair" d'Elskamp). Chez les écrivains québécois, ce fut, dans les années 60, l'ère du "jouai" (mot dérivé de /cheval/) : il s'agissait de manifester l'aliénation globale du peuple québécois à travers une certaine image de sa langue, pénétrée d'anglicismes et de vulgarismes.

 

3.4 Variétés spéciales

La diversification en fonction du contexte peut aboutir à la constitution de variétés nettement individualisées, que l'on a pu nommer "langues spéciales" ou "sectorielles". En fait, ces prétendues "langues" spéciales sont des secteurs lexicaux spécialisés : on ferait donc bien de les nommer lexiques sectoriels. Parmi ces variétés, il faut ménager une place à part aux terminologies (parfois aussi appelées langues techniques ou encore technolectes, néologisme forgé sur dialecte et sociolecte) et aux argots.

 

3.4.1 Les terminologies

Lorsqu'on parle de terminologie, on pense surtout aux termes utilisés dans le cadre des techniques contemporaines les plus sophistiquées : terminologie de l'informatique, de l'industrie des colorants, de la biotechnologie... Mais il y a aussi une terminologie des métiers du bois, des militaires, de la pêche à la mouche, du scoutisme, de la topiaire, du rock... Les terminologies sont des lexiques liés à une activité (le plus souvent socio-professionnelle, mais aussi [54] culturelle ou sociale) très définie. Elles se rapprochent de l'idéal de la biunivocité qui est celui des langages scientifiques : chaque concept tend à n'y être désigné que par une seule expression, et chaque expression tend à n'y avoir qu'une seule signification. Dans le cadre de l'activité qui a produit une terminologie donnée, seul 1 ' usage de celle-ci est légitime : sur un bateau, le mot /corde/ est prohibé (sauf pour désigner celle de la cloche) : seuls peuvent être prononcés à bord les mots /écoute/, /drisse/, /garcette/, /filin/, /amarre/, etc.

Les terminologies sont actuellement en pleine expansion, à cause de la constante diversification des sociétés développées, de l'accumulation des connaissances, et du développement des techniques qui en découlent. Et ce mouvement ne peut que s'accélérer, puisque l'évolution du savoir suit une courbe exponentielle : certains aiment à dire que le stock de connaissances de l'humanité double tous les sept ans... On estime ainsi que, pour les disciplines scientifiques, apparaissent plus de 100 000 mots nouveaux par an.

Aujourd'hui, la terminologie appliquée est devenue une des "industries de la langue" - constitution de banques de données, travail sur l'aspect terminologique de la traduction assistée par ordinateur (terminotique)... -, industrie qui a donné naissance au métier de terminologue. Toutes les sociétés développées se préoccupent de donner à leurs langues cet équipement technique et ont donc à coeur de planifier la création terminologique.

 

3.4.2 Les argots

Comme les terminologies, les argots sont des secteurs lexicaux spécialisés. La différence est toutefois importante : si les terminologies désignent des référents nouveaux, les argots désignent de manière nouvelle des référents qui possédaient déjà une désignation dans la langue commune. Il a bien fallu donner un nom aux objets nouveaux qu'étaient le minitel et le fax, désigner les phénomènes de l'ampélophagie et de l'adéphagie, distinguer le système orthorhombique du rhomboédrique, pouvoir mesurer l'amylasémie et la pyruvicémie, procéder à la décarboxylation... Par contre, s'il ne s'agissait que de désigner les realités que sont les pompes, le palpitant, le costard, les arpions, le plume, la blanquette (pour ne point parler des nibards, de la chagatte et du cigare à moustaches), le français offrait déjà toutes les ressources nécessaires.

L'argot ici défini constitue un modèle. Dans les faits, les différents argots historiquement repérables - argot du milieu, argot de l'X (X désignant, dans l'argot de l'X précisément, l'École polytechnique), argot des poilus, argot des étudiants... - sont composés soit de termes strictement argotiques, soit d'unités terminologiques. Par exemple : /prof / ("professeur") est de l'argot, mais /kot/ relève d'une terminologie. Car il n' a pas de synonyme exact : en Belgique, le mot désigne une "chambre meublée louée à un étudiant". Dans ce qu'il est convenu d'appeler "argot du milieu", /mordre/ signifie "regarder" - c'est techniquement [55] de l'argot -, mais l'/entôlage/ est le "vol commis par une prostituée aux dépens d'un client", ce qui relève de la terminologie autant que /prix cif/ ou /retum/.

 

3.4.3 Points communs entre l'argot et la terminologie

Ces points communs sont au nombre de deux :

a) Modes de création du lexique sectoriel

Les lexiques sectoriels sont produits par des mécanismes très généraux, présidant à toute création lexicale (et non seulement à celle de l'argot ou des terminologies). Le lexique se renouvelle en effet grâce à deux types de manipulations, étudiés par la rhétorique : soit on modifie le sens d'un mot (métasémème) soit on travaille sur sa morphologie (métaplasme). Exemples de métasémèmes en terminologie : souris (d'ordinateur), puce (dans le même appareil) ; exemples de métasémèmes en argot : souris ("fille"), ratichon ("curé"). Exemples de métaplasmes en terminologie : cliquer (avec la souris de tout à l'heure), ludiciel, bit ; exemples de métaplasmes en argot : baraka, frogomme, mochetingue, auverpin. L'argot présente des cas assez exceptionnels de manipulation métaplastique. Le cas du verlan est relativement simple (miéfu, beur) ; mais d'autres manipulations sont très complexes, comme celles qu'imposent le "javanais", où le groupe /-av/ est introduit devant la voyelle centrale de chaque syllabe ("tavu n'aventravaves pavas l'avargavot" ?) ou encore le "loucherbem", où un élément consonantique initial est rejeté en fin de mot et remplacé par un /!-/, en même temps que le mot se voit complété par un pseudo-suffixe /-em/, 1-él, /-ingue/, etc. ("/lacsonpem/", "/lerche/", "/louf/", etc. sont des produits lexicalisés de ce loucherbem).

Une différence est que les créations argotiques restent rhétoriques, c'est-à-dire qu'elles ne vivent que par la tension entre la dénomination argotique et la dénomination normale (dans /cachemire/ pour "torchon", c'est l'inadéquation ressentie entre la dénomination et le réfèrent qui fait sens). Par contre, en terminologie, la tension entre deux sens disparait très vite (il y a belle lurette que le sens premier de "puce" a cessé de donner des démangeaisons aux informaticiens). Dans la terminologie comme dans la langue courante, la figure rhétorique cesse donc rapidement d'en être une, pour devenir une catachrèse, ou figure éteinte.

b) Fonctions sociales

Les terminologies, dont la fonction instrumentale est évidente, ont aussi une fonction sociale.

De ce point de vue, elles servent en effet à souder le groupe qui en est l'usager, et donc, en corollaire, à exclure l'étranger à ce groupe : qui parle de corde sur un bateau est tôt jugé... Nous nous trouvons donc ici devant un cas particulier de [56]e diglossie. Cette fonction sociale peut évidemment primer sur l'autre : si les médecins de Molière parlaient latin, ils le faisaient pour des raisons techniques -le contexte référentiel imposait l'emploi de cette variété-, mais s'ils recouraient à cette variété de prestige, c ' était aussi (et même surtout) pour exclure les patients et leur entourage de l'univers idéal qu'ils entendaient constituer, et ainsi exercer leur empire sur eux. On n' aura aucune peine à trouver des exemples comparables au XXe siècle.

Du côté des argots, cette fonction sociale est dominante : l'argot exprime la cohésion du groupe, et, en échange, son altérité par rapport à la société. Cette altérité se manifeste dans l'orientation stylistique propre à l'argot : celui-ci dévalorise symboliquement des objets que la société a rendus légitimes mais qui sont objets de sentiments intenses - il manifeste une remarquable agressivité linguistique vis-à-vis de la femme, de la justice, etc. - et, en échange, il promeut l'infâme*.

[* Contrairement à une idée très répandue, la première fonction de l'argot n'est donc pas cryptologique. On argumentait naguère cette thèse en faisant observer que l'argot remplaçait les mots au fur et à mesure que ceux-ci tombaient dans le domaine public. En fait, la rotation rapide du stock lexical argotique repond à des besoins expressifs. Remplacer /pomme/ (pour "tête") par /pêche/, puis par /poire/, /citron/, /citrouille/, /melon/, /coloquinte/, /chou/ ne serait guère efficace s'il s'agissait de conserver le secret de la communication.]

Cette sensation d'altérité est un fait qu'on retrouve à propos de maintes variétés. Elles permettent en effet de se sentir différent des autres : soit de manière favorable (cas de l'argot de l'X), soit de manière défavorable (cas le plus fréquent avec les dialectes). [57]

 


Aerius, 2003