Jean-Marie Klinkenberg
Langues romanes et linguistique
(1990)

Chapitre 1 de Première partie (La langue et sa variété) de livre Des langues romanes


J.-M. Klinkenberg, 1994, 1999

Source: J.-M. Klinkenberg. Des langues romanes. Paris, Bruxelles: Ducolot, 1999 (2-e edition). 316 p. P: 17-28.

OCR & Spellcheck: Aerius (ae-lib.org.ua), 2003


Table des matières

1 Linguistique, philologie, études romanes

2 La description linguistique : une question de point de vue

    2.1 Trois oppositions

        2.1.1 Langue vs parole

        2.1.2 Approche interne vs approche externe

        2.1.3 Description synchronique vs description diachronique

    2.2 La grammaire et ses composants


 

1 Linguistique, philologie, études romanes

Parler de linguistique romane, c'est évoquer implicitement une discipline aux objectifs plus vastes : la linguistique générale.

Il ne saurait être question de fournir ici une introduction à cette linguistique générale. Les disciplines qui la constituent ont connu, au cours des dernières décennies, des développements considérables, au point qu'une simple initiation constituerait un important volume. De surcroit, ces développements ne sont pas toujours utiles pour traiter des questions relevant de la linguistique romane. Toutefois, pour aborder adéquatement ces questions, il restera utile de dire deux mots du cadre dans lequel elles s'inscrivent.

La linguistique romane peut faire partie à la fois des programmes d'études de linguistique et des programmes de philologie romane. Sans doute chacun des termes qui viennent d'être utilisés - linguistique, philologie, langues romanes -demande-t-il à être expliqué.

 

Le mot philologie reçoit communément deux sens : un sens large et un sens restreint.

Au sens restreint, la philologie est une discipline qui traite de l'établissement des textes du passé. Ces textes, surtout ceux qui sont antérieurs à l'avènement de l'imprimerie, nous sont en effet parvenus à travers une série importante d'intermédiaires. Au cours de leur transmission, des accidents ont pu leur survenir : copies distraites, interventions intempestives, interpolations, destructions... Il convient donc de fournir un état acceptable de ces textes. L'ensemble des méthodes visant cet objectif constitue la philologie stricto sensu.

La démarche philologique, ainsi décrite, n'est pas simple. Elle suppose notamment qu'on connaisse bien non seulement les techniques par lesquelles l'écrit s'est transmis dans le passé, mais encore l'état de langue manifesté par les textes, la culture qu'ils véhiculent, etc. C'est pourquoi le mot philologie a vu son sens s'élargir, et a fini par désigner la connaissance d'une langue ou d'un groupe de langues ainsi que de la culture exprimée par cette langue ou ces langues. C'est ce sens général que le mot a dans l'expression "études de philologie romane" : ces [17] études ont pour objet les langues romanes et les cultures (principalement - mais non exclusivement - littéraires) qu'elles véhiculent.

 

Le deuxième mot à expliquer - roman - vient du latin romanus, "citoyen de Rome". Le mot désigne donc à l'origine une réalité politique, et non linguistique. C'est que le latin doit sa fortune à l'État qui portait le nom de sa capitale : Rome. Encore, à ce stade, doit-on distinguer deux étapes. À la première, romanus désigne le citoyen de cette seule capitale. À la seconde, le mot désigne tout habitant de l'imperium romanum. En 212 P.C.N. en effet, l'édit de Caracalla avait accordé à tous ses habitants le droit de citoyenneté. Ces citoyens avaient des origines assurément très variées, mais un seul statut.

Dans la collectivité ainsi formée, la langue latine s'était répandue, avec des fortunes diverses, mais de façon suffisamment générale pour apparaître comme un puissant symbole de cette citoyenneté. On comprend donc que le mot ait pu prendre une signification linguistique. Au mot romanus doit être associé le mot Romania. À partir du IVe siècle, ce mot désigne les territoires dont les habitants sont les romani ; il s'oppose à barbaria (du grec barbares, étranger). Comme romanus, Romania aconnu une évolution dans un sens linguistique, et aujourd'hui, le mot Romania désigne l'ensemble des territoires où l'on pratique une langue romane. Avec la chute de l'Empire romain, au Ve siècle, le sens politique de romanus devait disparaître. Mais les anciens sujets de cet État, lesquels avaient adopté "la langue des romains", allaient faire subsister le mot dans son sens linguistique.

C'est de cette acception linguistique que dérive l'ancien français romanz, romant ou rommant. Ce mot, devenu substantif entre-temps, désigne la "langue vulgaire", c'est-à-dire celle qui s'oppose à la langue cultivée (laquelle ne pouvait alors être que le latin des clercs){1}.

{1 Le roman moderne (récit de fiction d'une certaine longueur) trouve ici son origine. Le mot désigne en effet, au moyen âge, (a) tout récit en langue vulgaire, puis, (b) à partir des XIVe et XVe siècles, tout récit d'aventures en vers ou, de plus en plus fréquemment, en prose.}

L'adjectif roman est donc, dans les expressions "philologie romane" ou "linguistique romane", synonyme de néo-latin, et les études romanes sont celles qui ont pour objets les langues issues du latin et les cultures qu'elles expriment. Faut-il ajouter que de telles études sont nécessairement hétérogènes ? Non seulement les collectivités de langue romane ont des origines, des cultures et des statuts tels qu' il est difficile de voir leur unité (à moins de fantasmer sur une "race latine" bien suspecte), mais les préoccupations que recouvre le mot de philologie au sens large n'ont cessé de se diversifier au cours du dernier siècle. De telles études devraient donc, idéalement, toucher : au statut ethnologique des littératures orales d'Afrique, à la sociologie du roman policier argentin, au subjonctif [18] futur en sarde, à la psychanalyse des contes de fée, au récit, tel qu'on le trouve dans les épopées anciennes ou dans le cinéma contemporain, aux noms des légumes en catalan, à la pensée de Raymond Queneau ou de Machado de Assis, à l'histoire des doctrines grammaticales belges, à la dyslexie chez les romanches, à l'établissement du texte des chansons médiévales, à la théorie des tropes, à la pédagogie de la langue maternelle dans les écoles de Moldavie, à la constitution de ludiciels de vocabulaire italien, et aux noms du raton laveur dans tous les dialectes romans. Un champ d'études aussi vaste ne peut évidemment être parcouru entièrement. Dans la réalité, les études de "philologie romane" ne donnent accès qu'à certains de ses secteurs, et spécialement à ceux qui présentent une dimension historique.

 

Reste un troisième mot à commenter : celui de linguistique

En une première approximation, on peut dire que la linguistique est une discipline dont l'objet est la langue, ou langage verbal. Car il y a d'autres langages que verbaux : celui des gestes ou des signaux du code de la route par exemple.

Mais la linguistique est descriptive et explicative (et non prescriptive, comme l'est une grammaire au sens vulgaire du terme) : elle essaye de montrer comment fonctionne la langue et non, par exemple, comment bien parler ou communiquer. Mais évidemment, la linguistique peut avoir des retombées pratiques. Et, parmi celles-ci, des visées pratiques ou normatives.

On distinguera trois niveaux d'étude dans la linguistique.

Premier niveau : la linguistique générale. Cette discipline étudie ce qu'il y a de commun entre toutes les langues du monde : ont-elles des principes d'organisation comparables ? Quelles sont les conditions nécessaires pour qu'un moyen de communication soit une langue ? La linguistique générale fera par exemple observer que toutes les langues utilisent les ressources de la linéarité ; c'est sur cette propriété que repose l'essentiel de leur syntaxe.

Essayer de trouver les relations entre les différents langages, c'est nécessairement se situer à un niveau d'abstraction assez élevé. Ce niveau d'abstraction s'élève encore avec la sémiotique, dont les préoccupations ne se distinguent pas toujours nettement de celles de la linguistique générale (beaucoup de problèmes sémiotiques ont d'abord été envisagés dans le cadre de la linguistique générale). Science des signes, la sémiotique s'interroge sur ce qu'il y a de commun entre les différents langages au sens large. Cette sémiotique générale correspond souvent à la philosophie du langage. C'est à ce niveau que l'on posera des questions comme : "Que signifie communiquer pour les humains ? D'où vient le sens ? Comment fonctionne-t-il ? Comment le décrire ?" Ou encore : "Est-ce la réalité qui détermine les règles du langage ou le contraire ?" Étudiant les conditions de la connaissance, au même titre que la logique ou l'épistémologie, [19] la sémiotique générale induit aussi une reflexion éthique : elle s'interroge sur ce qui permettrait d'affirmer que "les choses doivent être comme ça et pas autrement", et met en évidence les systèmes de valeur par rapport à quoi on classe et on juge les êtres, les actes et les idées.

Deuxième niveau : les linguistiques particulières. Chacune d'entre elles constitue la description technique des règles qui président au fonctionnement d'une langue particulière. Car si toutes les langues du monde ont certaines règles en commun, toutes ont également des règles qui leur sont propres : le français, le russe, le japonais, le malais, le hongrois... Comment les principes d'organisation étudiés par la linguistique générale fonctionnent-ils dans le cas d'une de ces langues ? Pour répondre à cette question, on a mis au point des systèmes de description constitués d'un ensemble de règles et de concepts, systèmes de description que l'on nomme des grammaires, au sens cette fois scientifique du terme. Ces grammaires peuvent atteindre un niveau de précision proche de celui qu'on trouve dans certaines des sciences exactes.

Troisième niveau : la linguistique appliquée. Elle se sert des résultats du deuxième niveau dans une perspective utilitaire. Les exemples de telles applications ne manquent pas : entraînement à l'écriture publicitaire ou journalistique ; traduction automatique ou, plus précisément dit, traduction assistée par ordinateur ; élaboration de logiciels de correction orthographique ou grammaticale ; constitution de bases de données en terminologie technique ou juridique comparée ; pédagogie de la langue maternelle ou des langues vivantes, avec ses outils que sont les laboratoires de langue, les méthodes audiovisuelles, etc. ; ses sous-produits que sont les doctrines pédagogiques (une langue seconde doit-elle être apprise très tôt ? les différentes pédagogies de l'orthographe - méthode globale, analytique, gestuelle, etc. - sont-elles équivalentes ?) ; logopédie ; lexicographie, ou rédaction de dictionnaires, etc.

Dans ces applications, la linguistique doit fréquemment collaborer avec d'autres disciplines et recourir à des méthodes fort variées. Du côté des disciplines voisines, on pourra citer la sociologie, la psychologie, la pédagogie, etc. Du côté des méthodes, on pourra penser à l'informatique, à l'acoustique, à la statistique, etc. Exemple : le traitement des troubles du langage que sont les "aphasies". Ce traitement nécessite une bonne formation à la fois en linguistique - car ce ne sont pas toujours les mêmes traits d'une langue qui sont affectés par les différentes aphasies - et en neurologie.

Comme on l'a déjà suggéré, on ne peut songer à fournir ici un aperçu correct de tous les problèmes qui se posent à chacune des linguistiques ainsi définies, et encore moins exposer les principes et les méthodes qui sous-tendent les approches de ces problèmes. On se bornera ici à indiquer quelques points de vue depuis lesquels la description linguistique peut être menée, de façon à situer correctement la perspective des chapitres qui suivent. [20]

 

 

2 La description linguistique : une question de point de vue

 

2.1 Trois oppositions

II ne faut pas perdre de vue que décrire un objet, c'est nécessairement adopter un point de vue : une description exhaustive et neutre de quoi que ce soit est une vue de l'esprit.

L'objet langue étant éminemment complexe, les points de vue sur lui seront nécessairement multiples.

Selon la tradition, on peut distinguer trois points de vue sur la langue. Ceux-ci s'énoncent en trois oppositions : l'opposition langue versus parole, l'opposition approche interne vs approche externe, et l'opposition synchronie vs diachronie.

 

2.1.1 Langue vs parole

La première distinction - langue vs parole - est peut-être la plus difficile à appréhender.

La langue, en tant qu'elle s'oppose à la parole, est un fait collectif. C'est l'ensemble des règles qui s'imposent à la communauté des usagers, règles qui existent en dehors d'eux, de la même manière que la loi existe en dehors des citoyens. La parole est quant à elle un fait individuel. C'est l'actualisation concrète de la langue par un ou des individus donnés, à un moment donné, et en un lieu donné.

Évidemment, il y interaction entre langue et parole. La première reste une abstraction : un système dont la collectivité est la dépositaire. Mais cette abstraction ne peut évidemment être décrite qu'à travers ses manifestations concrètes, et l'on ne peut poser son existence que parce que l'on peut observer ces actualisations. À l'inverse, les manifestations concrètes constituant la parole ne sont possibles que parce que le système les autorise.

La linguistique a prétendu éliminer la parole de son champ de recherche pour ne s ' occuper que de la langue, au nom du principe - énoncé par toutes les sciences - selon lequel il n'y a de savoir que général. Sa tâche est donc de fournir des modèles rendant compte de ce système. La notion de modèle est importante dans toutes les sciences et non seulement en linguistique : un modèle est une image que l'on se fait d'une chose qui ne peut être observée directement. Cette image est élaborée grâce à des observations directes, menées sur des phénomènes visibles, et grâce à des hypothèses que l'on vérifie sur ces phénomènes. Mais le modèle est abstrait : il rend compte de phénomènes qui se sont réellement produits, mais aussi de phénomènes qui se produiront dans l'avenir ou pourraient se produire. [21]

L'opposition entre langue et parole n'est cependant peut-être pas si nette qu'elle ne parait : qu'est-ce qui dans la langue est d'une part collectif et invariant, et qu'est-ce qui, de l'autre, est vraiment individuel et momentané ? Des faits que l'on croyait purement individuels ont pu faire l'objet d'une description générale, de sorte qu'ils font partie de la langue. C'est par exemple le cas de renonciation, que l'on retrouvera plus loin.

 

2.1.2 Approche interne vs approche externe

L'opposition entre approche interne et approche externe est sans doute plus simple à concevoir. Prenons l'exemple d'un appareil quelconque : on peut en décrire le fonctionnement, sans faire intervenir dans cette description la personnalité de celui qui le manipule, ou le local dans lequel il se trouve. Mais on peut aussi trouver un intérêt à constater que ce type d'appareil est volontiers acheté par tel genre de personne.

L'approche interne d'une langue, c'est l'observation de faits proprement linguistiques, observation menée de telle façon qu'il ne soit pas nécessaire, pour expliquer ces faits, de recourir à des éléments extérieurs à la langue. Par exemple, pour expliquer les relations qui, en français, se nouent entre les verbes et leurs sujets, on peut rester dans le cadre de la grammaire, et l'on n'a pas besoin de faire intervenir des considérations psychologiques ou historiques. L'approche externe de la langue fait intervenir des considérations réputées extérieures à elle. Par exemple, des faits de nature politique ou économique peuvent expliquer la présence de certains mots dans une langue.

 

Ici encore, il est parfois malaisé de garder toute sa netteté à la distinction.

D'un côté, opposer approche interne et approche externe, c'est supposer que l'on puisse tracer des frontières tranchées entre ce qui est proprement linguistique dans le phénomène complexe qu'est la langue, et ce qui n'a pas cette nature linguistique. Et certaines de ces frontières sont précisément discutées.

D'un autre côté, on peut parfois indifféremment opter, pour décrire un même phénomène linguistique, pour une approche interne ou une approche externe. Le choix peut dépendre de considérations comme le souci de cohérence du modèle, ou son caractère économique. Or ces considérations peuvent entrer en contradiction les unes avec les autres. Prenons l'exemple de l'ironie. Un énoncé ironique véritable apparaît comme un scandale linguistique, puisque les mots s'y voient affecter des valeurs qui sont l'inverse de celles qu'ils ont dans le dictionnaire. Sa compréhension obéit donc à des règles complexes. Certains linguistes proposent une définition interne de ces règles, en postulant une sorte de dédoublement chez celui qui produit l'énoncé ironique. Mais on peut aussi fournir une description externe du phénomène : l'ironie serait alors une contradiction entre le sens de [22] l'énoncé d'une part, et d'autre part ce que l'interlocuteur sait de l'objet de l'énoncé et de l'attitude habituelle de celui qui parle face à cet objet. Une telle description est moins cohérente que la première, mais elle est peut-être plus adéquate.

Une introduction aux études de linguistique romane doit nécessairement alterner les deux perspectives. D'un côté elle doit fournir une description interne des langues romanes, mais de l'autre, elle doit rendre compte de la vie passée et présente de ces langues dans le monde.

 

2.1.3 Description synchronique vs description diachronique

Le troisième point de vue duquel on peut se placer pour décrire un objet est défini par l'opposition entre description synchronique et description diachronique

La description synchronique d'une langue (ou d'un objet quelconque) est la description d'un état de cette langue (de cet objet) à un moment déterminé. Par exemple, les francophones pratiquent leur langue en un lieu et en un temps donné, sans avoir à se soucier, pour communiquer entre eux, du passé du français, ni de son devenir. Le système qui rend possible leur parole est donc une grammaire ne comportant aucune considération historique. Et l'on peut élaborer en partant de lui un modèle purement synchronique.

La description diachronique d'une langue (ou d'un objet quelconque) est la description de la dynamique de cette langue (de cet objet) dans le temps. Comme toute langue, le français a une histoire : on peut ainsi faire voir comment ses sons ont changé, comment telle tournure syntaxique s'est constituée, etc.

Mais ici encore, il y a une interaction entre les deux pôles de l'opposition. Une langue peut certes être "photographiée" à un moment donné t0 de son existence, comme un système totalement autonome. Cependant, ce système est toujours instable ; il est fait de tendances qui se combattent, de tensions, de déséquilibres. Or, ces tensions, descriptibles en synchronie, sont génératrices d'évolution : une des tendances observées en t0 peut prévaloir en t1 et donc figurer dans la nouvelle description synchronique que l'on peut élaborer de ce moment. Une description diachronique d'une langue doit donc souvent se fonder sur ce que l'on a pu observer des tensions qui s'y sont manifestées à un moment de son évolution : elle doit tenir compte de la description - synchronique - que l'on a fait de ce moment. De l'autre côté, la description synchronique met parfois en évidence des faits qu'elle est impuissante à expliquer, et qu'éclaire parfois la description diachronique.

La linguistique romane illustre bien le mariage des deux perspectives synchronique et diachronique, autant que celui des perspectives interne et externe. Elle doit en effet se pencher, comme on l'a déjà dit, sur le fonctionnement des langues romanes, et en donner une description interne. Mais l'unité de ces [23] langues réside dans un fait de nature historique : elles viennent toutes du latin. Il lui faut donc mettre au point des outils pour rendre compte de ceci. Et ces outils ne peuvent être que ceux d'une linguistique diachronique. Or, bien que l'on puisse décrire l'évolution d'une langue d'un point de vue interne, le recours à des considérations sociales et historiques s'avère toujours, à un moment ou à un autre, indispensable pour expliquer les changements qu'on y constate.

Adopter un point de vue interne sur une langue, c'est élaborer sa grammaire. Si ce point de vue interne se conjugue de surcroit avec la perspective diachronique, on parle alors de grammaire historique.

 

2.2 La grammaire et ses composants

Le terme grammaire, qui vient d'être utilisé, mérite d'être commenté. Il désigne habituellement deux choses : (a) le système qui permet la parole, et (b) le modèle descriptif de ce système que l'analyse permet d'élaborer. On n'entend donc pas par là une liste de prescriptions normatives, du genre "dites, ne dites pas". Au sens (a), une grammaire est une machine qui doit produire ("générer") tous les énoncés valables d'un langage, et ceux-là seulement. Ces énoncés sont dits grammati-caux, les autres agrammaticaux.

Pour produire des énoncés grammaticaux, une grammaire doit posséder plusieurs composants, ayant chacun ses règles. Les composants qu'on distingue généralement dans la grammaire de la langue verbale sont : un composant phonologique, un composant lexical, un composant syntaxique et un composant pragmatique.

Une fois de plus, il faut noter que l'on distingue ces composants par souci méthodologique : pour adopter vis-à-vis de l'objet langue des points de vue bien nets. Chacun de ces composants constitue certes un système, mais ils constituent ensemble le code de la langue. C'est dire que, dans les faits, ils sont interdépendants. Ainsi, les limites entre phonologie et morphologie sont plus floues qu' il n' y parait à première vue ; et il en va de même pour celles qui séparent la morphologie de la syntaxe, et celle-ci de la sémantique.

D'importants débats ont eu lieu sur la repartition des objets selon les différentes catégories grammaticales que l'on va décrire, et sur leur pertinence linguistique.

Le phénomène de la signification, par exemple, a autrefois été récusé par nombre de linguistes : comme on ne pouvait approcher ce phénomène autrement que par l'introspection ou par la spéculation philosophique, et qu'on ne pouvait vérifier expérimentalement les hypothèses que l'on faisait sur lui, il devait être exclu de la grammaire. Aujourd'hui cependant, la sémantique - mot qui désigne à la fois l'objet qu'est la signification linguistique et la discipline qui s'occupe de [24] cet objet - apparaît comme une des composantes cardinales de la langue, au point qu'on la met sur le même pied que les autres. Il faut toutefois noter que le sémantique intervient certes au niveau du mot ou du monème isolés, comme nous en persuadent les dictionnaires (sémantique lexicale), mais que le sens se construit aussi et surtout dans la phrase (sémantique phrastique), et même à travers les relations que les énoncés entretiennent avec le monde (sémantique interprétative, sémantique cognitive). De sorte que la sémantique transcende les trois derniers des quatre domaines ici distingués.

 

Le composant phonologique d'une langue est le stock de ses phonèmes et des règles qui les régissent.

Certains sons et caractéristiques sonores sont pertinents dans une langue (ce sont les phonèmes), d'autres non. Ainsi, en français, la nasalisation (le fait de prononcer une voyelle en envoyant une partie du souffle dans la cavité nasale) est pertinente, ce qui n'est pas le cas dans la plupart des langues du globe : des sons comme /ã/, /õ/ permettent de former des mots du français, comme /bã/ et /bõ/ (banc et bon), et de les opposer par exemple à /ba/ (bas) ; mais dans d'autres langues, que le souffle passe ou non dans la cavité nasale n'aura aucune répercussion sur le sens de l'énoncé. À l'inverse, une aspiration ne fait pas partie du français, alors que cette caractéristique sonore est pertinente dans d'autres langues.

Toute description d'une langue comporte une description de son système phonologique. La discipline qui fournit les outils de cette description est la phonologie. Celle-ci a permis, à partir des années 20, de mettre au point les outils de la linguistique et de la sémiotique modernes : les concepts de la phonologie ont en effet pu être transposés, avec les adaptations nécessaires, aux objets dont s'occupent ces disciplines plus ambitieuses.

Il importe de distinguer la phonologie de la phonétique. La phonétique étudie la réalité physique des sons (par quels procédés mécaniques sont-ils émis ? comment sont-ils perçus ? etc.). Cette réalité est nécessairement variée et plurielle. La phonologie étudie quant à elle les modèles (abstraits) que sont les phonèmes, et les relations - encore des abstractions - qu'ils entretiennent. Les objets étudiés ici sont donc moins nombreux.

L'opposition entre phonologie et phonétique est, une fois encore, un modèle méthodologique. Il y a en effet une relation évidente entre les phénomènes étudiés par l'une et l'autre : pour décrire les phonèmes, on se sert, par exemple, d'unités distinctives plus petites, qui sont autant de modèles de la réalisation phonétique par l'appareil phonateur. On décrit par exemple les consonnes en nommant les organes qui interviennent dans leur production : lèvres (consonnes labiales), voile du palais (vélaires), palais dur (palatales), dents (dentales), cordes vocales (consonnes sonores), en indiquant le type d'action physique produit par ces [25] organes (fricatives, occlusives), etc. ; on décrit les voyelles par le degré d'aperture (d'ouverture) de la bouche lors de leur production (voyelles fermées, ouvertes), par le trajet suivi par le souffle (voyelles orales, nasales), par la position des organes...

La connaissance des mécanismes producteurs de sons (phonateurs) est importante dans l'étude diachronique d'une langue, et elle le sera donc dans le cas des langues romanes. Les phénomènes d'évolution ont en effet parfois des causes de type mécanique. Constituent des exemples de ces causes mécaniques des phénomènes comme l'assimilation ou la sonorisation. Assimilation : si deux sons, pour être prononcés, exigent que les organes les produisant occupent des positions proches l'une de l'autre, et que ces deux sons voisinent dans une même émission, ils tendront à se rapprocher plus encore. Sonorisation : si une consonne sourde est située entre deux voyelles, voyelles qui sont par définition sonores, la vibration des cordes vocales qui constitue la sonorité pourra affecter sa prononciation...{2}

{2 Le composant sonore de la langue comporte encore d'autres faits, comme le ton, le rythme, etc. Ces faits se superposent aux unités que constituent les phonèmes. C'est pourquoi on les nomme suprasegmentaux. Au même titre que le geste, ils ont un rôle sémiotique évident (par exemple exprimer l'enthousiasme, la tristesse, l'ironie vis-à-vis de ce qui se dit au même instant). Mais la complexité de leur système a découragé plus d'un linguiste qui, pour cela, a qualifié ces phénomènes de "paralinguistiques".}

 

Le composant lexical d'une langue est le stock des mots de cette langue (mots existants, ou mots que le système permet de produire), avec leur forme et avec leur sens.

La notion de mot est cependant très discutable. Prenons l'exemple du verbe /préviendrai/ : le /pré/ nous y donne une indication sur le dynamisme temporel de l'action, /viend-/ véhicule le sens lié au verbe /venir/, et le /-rai/ nous permet d'identifier le temps, la personne, et le mode de la conjugaison : le mot se décompose donc en trois petites unités dotées de sens, que l'on nomme morphèmes{3}.

{3 À côté du terme morphème (parmi lesquels on distingue les morphèmes grammaticaux - la désinence du verbe par exemple - et des morphèmes lexicaux - par exemple son radical), on trouve aussi le terme monème.}

La discipline qui étudie la constitution du lexique est la lexicologie. Son pendant en linguistique appliquée est la lexicographie, ou art de confectionner les dictionnaires.

On distingue parfois aussi un composant morphologique, étudiant la constitution formelle des petits éléments de l'énoncé. Mais ce composant peut être considéré comme à cheval sur le phonologique et le lexical. [26]

Au lieu du composant lexical, certaines descriptions linguistiques mettent parfois en avant le composant sémantique. Mais, comme on l'a vu, le sémantique intervient à tous les niveaux de description.

 

Le composant syntaxique d'une langue est l'ensemble des règles qui organisent les relations entre unités : monèmes, mots, syntagmes, etc. C'est parfois à ce seul composant syntaxique, enrichi par le composant morphologique, que le bon sens donne le nom de "grammaire". L'énoncé "Marquise mourir, yeux, vos beaux d'amour font me" n'est pas grammatical, ne respectant pas certaines de ces règles telles qu'elles existent en français, mais bien "Marquise, d'amour vos beaux yeux me font mourir". Des énoncés grammaticaux et mobilisant le même lexique peuvent différer les uns des autres grâce aux relations syntaxiques qui s'y nouent. "Jean aime Monique" n'est pas équivalent, à la grande déception de Jean, à "Monique aime Jean".

Le composant pragmatique, le dernier, est le stock de règles régissant les relations entre l'énoncé d'une part et les partenaires de la communication de l'autre. C ' est le composant le moins connu et celui dont 1 ' étude est la plus récente. Son étude est rendue indispensable par le fait que la communication linguistique réelle se sert le plus souvent de règles qui n'ont rien à voir avec celles d'une sémantique strictement entendue. Celle-ci demande donc à être complétée.

Prenons un exemple. Siquelqu'unm'accostedanslarueetmedit : "T'as pas cinq francs ?", ce quémandeur sera étonné de m'entendre répondre : "Oui. Et y aurait-il un autre renseignement qui vous serait utile ?" Aussi étonné que la personne à qui je répondrais "Oui, je le puis" à la question : "Peux-tu me passer la moutarde ?" En fait, ces deux énoncés ne consistaient pas en un interrogatoire sur l'état de ma fortune ou ma capacité à manipuler un condiment - ce qu'elles seraient à la lumière des seules règles sémantiques et syntaxiques -, mais constituaient des demandes détournées. Dans ces deux exemples, le sens réel est différent du sens explicite. Ce qui nous le fait savoir, et ce qui associe une signification seconde (la vraie) à la première (qui n ' est que la base de la seconde), c'est l'élément pragmatique, qui insère certaines règles sociales dans la grammaire.

 

C'est ici qu'il faut introduire une nouvelle distinction : celle qui oppose énoncé et énonciation. L'énoncé est le produit de l'acte individuel qu'est la parole. Je puis examiner ce produit (une phrase écrite, une phrase prononcée). L'énonciation est cet acte lui-même : le fait d'utiliser le code à un moment et en un lieu donnés, pour une personne donnée et à propos d'un objet donné. On ne peut l'observer que dans ce qui en résulte - c'est-à-dire l'énoncé - et qui en porte la marque, ou en faire une observation anthropologique. C'est dans cet acte que se manifeste le rapport que l'individu entretient avec sa langue. [27]

Nombre de développements de la pragmatique partent de l'existence du principe de coopération. Celui-ci stipule que les partenaires de l'échange linguistique coopèrent dans l'élaboration du message. En clair, le récepteur postule d'emblée que l'émetteur ne parle pas pour ne rien dire, et qu'il vise au contraire à le faire de la manière la plus adéquate dans le contexte connu des deux partenaires. Ceci l'amène, par exemple, à ne pas rejeter purement et simplement des énoncés qui pourraient à première vue apparaître comme absurdes ou inutiles ("Mettez un tigre dans votre moteur", "Peux-tu me passer le sel ?"), mais à procéder à un coûteux travail de réinterpretation de ces énoncés.

Font partie des objets dont la pragmatique doit se soucier : la capacité des énoncés à référer à quelque chose, la connaissance de la situation en général, y compris le composant important que constituent les partenaires, avec leur situation sociale, leur stock de connaissances, leurs croyances, leur maîtrise du code. [28]

 


Aerius, 2003