Maurice Maeterlinck
Alladine et Palomides
(1893)


© M.Maeterlinck, ayants-droit, 1894
M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 1. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 459-500.
OCR: Aerius (ae-lib.org.ua
) 2003
Spellcheck: Aerius (
ae-lib.org.ua) 2003


PERSONNAGES

ABLAMORE
ASTOLAINE, fille d'Ablamore
ALLADINE
PALOMIDES
LES SŒURS DE PALOMIDES
UN MÉDECIN

 

 

ACTE PREMIER

Une partie sauvage des jardins

On découvre Ablamore qui se penche sur Alladine endormie.

ABLAMORE

Je crois que le sommeil règne jour et nuit sous ces arbres. Chaque fois qu'elle y vient avec moi, vers le soir, elle est à peine assise qu'elle s'endort. Il faut, hélas ! que je m'en réjouisse... Durant le jour, quand je lui parle, et que son regard rencontre, par hasard, mon regard, il est dur comme celui d'un esclave à qui l'on vient d'ordonner une chose impossible... Et cependant, ce n'est pas son regard ordinaire... Je l'ai vu bien des fois lorsqu'elle arrêtait ses beaux yeux sur des enfants, sur la forêt, la mer ou sur ce qui l'entoure. Elle me sourit comme on sourit à l'ennemi ; et je n'ose me pencher sur elle qu'aux moments où ses yeux ne peuvent plus me voir... J'ai quelques instants tous les soirs; et le reste du jour, je vis à ses côtés les yeux baissés... Il est triste d'aimer trop tard... Elles ne peuvent pas comprendre que les années ne séparent pas les cœurs. Ils m'avaient appelé «le roi sage»... J'étais sage parce que rien ne m'était arrivé jusqu'ici... Il y a des hommes qui semblent détourner les événements. Il suffisait que je fusse quelque part pour que rien ne pût naître... Au temps de ma jeunesse, j'avais des amis dont la présence semblait attirer toutes les aventures; mais les jours où je sortais avec eux à la rencontre des joies et des douleurs, ils s'en revenaient les mains vides... Je crois que j'ai paralysé la destinée; et longtemps, j'ai tiré vanité de ce don. On vivait à l'abri sous mon règne... Mais maintenant, j'ai reconnu que le malheur lui-même vaut mieux que le sommeil et qu'il doit y avoir une vie plus active et plus haute que l'attente... Ils verront bien que moi aussi, j'ai la force d'agiter, quand je veux, l'eau qui paraissait morte au fond des grandes cuves de l'avenir... Alladine! Alladine!... Oh! qu'elle est belle ainsi, les cheveux sur les fleurs et l'agneau familier; et la bouche entr'ouverte et plus fraîche que l'aurore... Je vais l'embrasser sans qu'elle s'en aperçoive [462], en retenant ma pauvre barbe blanche... Il l'embrasse. - Elle a souri... Faut-il que je la plaigne? Pour quelques années qu'elle me donne, elle sera reine un jour; et j'aurai fait un peu de bien avant de m'en aller... Ils seront étonnés... Elle-même ne sait rien... Ah! voici qu'elle s'éveille en sursaut... D'où viens-tu, Alladine?

ALLADINE

J'ai fait un mauvais rêve...

ABLAMORE

Qu'y a-t-il ? Pourquoi regardes-tu de ce côté ?

ALLADINE

Quelqu'un a passé sur la route.

ABLAMORE

Je n'ai rien entendu...

ALLADINE

Je vous dis que quelqu'un va venir... Le voilà! Elle désigne un jeune cavalier qui s'avance entre les arbres, tenant son cheval par la bride. Ne me prenez pas la main, je n'ai pas peur... Il ne nous a pas vus...

ABLAMORE

Qui ose venir ici?... Si je ne savais pas... Je crois que c'est Palomides... C'est le fiancé d'Astolaine... Il a levé la tête... Est-ce vous, Palomides ?

Entre Palomides.

PALOMIDES

Oui, mon père... s'il m'est permis déjà de vous donner ce nom... Je viens ici avant le jour et l'heure...

ABLAMORE

Vous êtes le bienvenu à quelque heure que ce soit... Mais qu'est-il arrivé? Nous ne vous attendions pas avant deux jours... Astolaine est ici?...

[463]

PALOMIDES

Non; elle viendra demain... Nous avons voyagé sans repos. Elle était fatiguée et m'a prié de prendre les devants... Mes sœurs sont arrivées?...

ABLAMORE

Elles sont ici depuis trois jours en attendant vos noces... - Vous avez l'air heureux, Palomides...

PALOMIDES

Qui ne serait heureux d'avoir trouvé ce qu'il cherchait? J'étais triste autrefois. Mais maintenant, les jours me semblent plus légers et plus doux que des oiseaux inoffensifs dans les mains... Et si de vieux moments reviennent par hasard, je m'approche d'Astolaine et l'on dirait que j'ouvre une fenêtre sur l'aurore... Elle a une âme que l'on voit autour d'elle, qui vous prend dans ses bras comme un enfant qui souffre, et qui sans vous parler vous console de tout... Je n'y comprendrai jamais rien. - Je ne sais pas à quoi tout cela peut tenir; mais mes genoux fléchissent malgré moi quand j'y songe...

ALLADINE

Je veux rentrer.

ABLAMORE, voyant qu 'Alladine et Palomides s'observent à la dérobée

Voici la petite Alladine qui est venue ici du fond de l'Arcadie... Donnez-vous donc la main... Cela vous étonne, Palomides?...

PALOMIDES

Mon père...

Le cheval de Palomides fait un écart qui effraye l'agneau d'AIr ladine.

ABLAMORE

Prenez garde... Le cheval a fait peur à l'agneau d'Alladine... Il va fuir...

[464]

ALLADINE

Non; il ne fuit jamais... Il a été surpris, mais il ne fuira pas... C'est un agneau que ma marraine m'a donné... Il n'est pas comme les autres... Il est à mes côtés nuit et jour.

Elle le caresse.

PALOMIDES, le caressant aussi

II me regarde avec des yeux d'enfant...

ALLADINE

II comprend tout ce qui arrive.

ABLAMORE

II est temps, Palomides, d,'aller trouver vos sœurs... Elles seront étonnées de vous voir...

ALLADINE

Elles allaient chaque jour au tournant de la route... J'y allais avec elles: mais elles n'espéraient pas encore...

ABLAMORE

Venez; Palomides est couvert de poussière et il doit être las... Nous avons à nous dire trop de choses pour en parler ici... Nous les dirons demain... On prétend que l'aurore est plus sage que le soir... Je vois que les portes du palais sont ouvertes et semblent nous attendre...

ALLADINE

Je ne puis m'empêcher d'être inquiète quand je rentre au palais... Il est si grand et je suis si petite, et je m'y perds encore... Et puis toutes ces fenêtres sur la mer... On ne peut les compter... Et les corridors qui tournent sans raison ; et d'autres qui ne tournent pas et qui se perdent entre les murs... Et les salles où je n'ose pas entrer...

PALOMIDES

Nous entrerons partout...

[465]

ALLADINE

On dirait que je n'ai pas été faite pour l'habiter ou qu'il n'a pas été bâti pour moi... Une fois, je m'y suis égarée... J'ai poussé trente portes avant de retrouver la lumière du jour... Et je ne pouvais pas sortir; la dernière porte s'ouvrait sur un étang... Et les voûtes qui ont froid tout l'été; et les galeries qui se replient sans cesse sur elles-mêmes... Il y a des escaliers qui ne mènent nulle part et des terrasses d'où l'on n'aperçoit rien...

ABLAMORE

Toi qui ne parlais pas, comme tu parles ce soir...

Ils sortent.

[466]

 

 

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE 1

On découvre Alladine, le front contre une des fenêtres qui donnent sur le parc. Entre Ablamore.

ABLAMORE

Alladine...

ALLADINE, se retournant brusquement

Qu'y a-t-il?

ABLAMORE

Oh! que tu es pâle... tu es souffrante?

ALLADINE

Non.

ABLAMORE

Qu'y a-t-il dans le parc ? - Tu regardais l'avenue des jets d'eau qui s'ouvre devant tes fenêtres? - Ils sont merveilleux et infatigables. Ils se sont élevés tour à tour, à la mort de chacune de mes filles... la nuit, je les entends chanter dans le jardin... Ils me rappellent les existences qu'ils représentent, et je puis distinguer leurs i voix...

ALLADINE, sèchement

Je le sais...

ABLAMORE

II faut me pardonner ; je répète parfois les mêmes choses et la mémoire est moins fidèle... Ce n'est pas à cause de l'âge; je ne suis pas encore un vieillard. Dieu merci ; mais les rois ont mille soucis. Palomides m'a dit ses aventures...

[457]

ALLADINE

Ah?...

ABLAMORE

II n'a pas fait ce qu'il eût voulu faire ; et les jeunes gens n'ont plus de volonté. - II m'étonne. Je l'avais choisi entre mille pour ma fille. Il lui fallait une âme qui fût aussi profonde que la sienne. - II n'a rien fait qui ne soit excusable, mais j'avais espéré davantage... Qu'en dis-tu?

ALLADINE

De quoi?

ABLAMORE

De Palomides.

ALLADINE

Je ne l'ai vu qu'un soir...

ABLAMORE

II m'étonne. - Tout lui a réussi jusqu'ici. Il entreprenait quelque chose et l'accomplissait sans rien dire. - II sortait du danger sans effort, tandis que d'autres ne peuvent ouvrir une porte sans trouver la mort derrière elle. - II était de ceux que les événements semblent attendre à genoux. Mais depuis quelque temps, quelque chose est brisé. On dirait qu'il n'a plus la même étoile, et chaque pas qu'il fait l'éloigné de lui-même. -Je ne sais ce que c'est. - II semble n'en rien voir, mais d'autres peuvent le découvrir... Mais parlons d'autres choses; voici que la nuit vient, et je la vois monter le long des murs. Veux-tu que nous allions ensemble jusqu'au bois d'Astolat comme les autres soirs ?

ALLADINE

Je ne sors pas ce soir.

ABLAMORE

Nous resterons ici, puisque tu le préfères. Cependant l'air est doux et le soir est très beau. Alladine tressaille sans qu'il le remarque. J'ai [468] fait planter des fleurs le long des haies, et je voudrais te les montrer...

ALLADINE

Non, pas ce soir... Si vous le voulez bien... J'aime bien y aller avec vous... l'air est très pur et les arbres... mais pas ce soir... Se blottissant en pleurant contre la poitrine du vieillard. Je suis un peu souffrante...

ABLAMORE

Qu'as-tu donc? Tu vas tomber... Je vais appeler...

ALLADINE

Non, non... Ce n'est rien... C'est passé...

ABLAMORE

Assieds-toi. Attends...

Il court à la porte du fond et l'ouvre à deux battants. On voit Palomides assis sur un banc, en face de cette porte. Il n'a pas eu le temps de détourner les yeux. Ablamore le regarde fixement, sans rien dire, puis rentre dans la chambre. Palomides se lève et s'éloigne dans le corridor en étouffant le bruit de ses pas. L'agneau familier sort de l'appartement sans qu'ils s'en aperçoivent.

 

SCÈNE II

Un pontlevis sur les fossés du palais

Paraissent aux deux extrémités du pont, Palomides et Alladine avec l'agneau familier. - Le roi Ablamore se penche à une fenêtre de la tour.

PALOMIDES

Vous sortiez, Alladine ? - Je rentrais. Je reviens de la chasse. - II a plu.

[469]

ALLADINE

Je n'ai jamais passé ce pont.

PALOMIDES

II mène à la forêt. On y passe rarement. On aime mieux faire un très long détour. Je crois qu'on en a peur, parce que les fossés sont plus profonds qu'ailleurs en cet endroit, et que l'eau noire qui descend des montagnes bouillonne horriblement entre les murs avant de s'aller jeter dans la mer. Elle y gronde toujours; mais les quais sont si hauts qu'on l'aperçoit à peine. C'est l'aile la plus déserte du palais. Mais de ce côté-ci la forêt est plus belle, plus ancienne et plus grande que toutes celles que vous avez vues. Elle est pleine d'arbres extraordinaires et des fleurs qui sont nées d'elles-! mêmes. - Venez-vous ?

ALLADINE

Je ne sais pas... J'ai peur de l'eau qui gronde.

PALOMIDES

Venez, venez ; elle gronde sans raison. Voyez donc votre agneau ; il me regarde comme s'il voulait venir... Venez, venez...

ALLADINE

Ne l'appelez pas... Il va s'échapper.

PALOMIDES

Venez, venez.

L'agneau s'échappe des mains d'Alladine et vient en bondissant vers Palomides, mais glisse sur le plan incliné du pont-levis et va rouler dans le fossé.

ALLADINE

Qu'a-t-il fait? - Où est-il?

PALOMIDES

II a glissé ! Il se débat au fond du tourbillon. Ne le regardez pas ; il n'y a rien à faire...

[470]

ALLADINE

Vous allez le sauver?

PALOMIDES

Le sauver? Mais voyez donc, il est déjà dans l'entonnoir. Dans un instant il sera sous les voûtes; et Dieu lui-même ne le reverra plus...

ALLADINE

Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

PALOMIDES

Qu'y a-t-il ?

ALLADINE

Allez-vous-en ! -Je ne veux plus vous voir!...

Ablamore entre précipitamment, saisit Alladine et l'entraîne brusquement sans rien dire.

 

SCÈNE III

Un appartement dans le palais

On découvre Ablamore et Alladine.

ABLAMORE

Tu le vois, Alladine, mes mains ne tremblent point, mon cœur bat comme celui d'un enfant endormi, et ma voix n'a jamais été troublée par la colère. Je n'en veux pas à Palomides, bien que tout ce qu'il fait puisse paraître inexcusable. Quant à toi, qui pourrait t'en vouloir? Tu obéis à des lois que tu ne connais pas et tu ne pouvais agir autrement. Je ne te parlerai pas de ce qui s'est passé, l'autre jour, le long des fossés du palais et de tout ce qu'aurait pu me révéler la mort inattendue de l'agneau, si je voulais croire un instant aux présages. Mais hier soir, j'ai surpris le baiser que vous [471] vous êtes donné sous les fenêtres d'Astolaine. En ce moment, j'étais avec elle dans sa chambre. Elle a une âme qui craint tant de troubler d'une larme ou d'un simple mouvement de paupières, le bonheur de tous ceux qui l'entourent, que je ne saurai jamais si elle a, comme moi, surpris ce baiser misérable. Mais je sais ce qu'elle pourrait souffrir. Je ne te demanderai rien que tu ne puisses m'avouer, mais je voudrais savoir si tu avais quelque dessein secret en suivant Palomides sous la fenêtre où vous deviez nous avoir vus. Réponds-moi sans craindre, tu sais d'avance que je pardonne tout.

ALLADINE

Je ne l'ai pas embrassé.

ABLAMORE

Quoi? Tu n'as pas embrassé Palomides et Palomides ne t'a pas embrassée ?

ALLADINE

Non.

ABLAMORE

Ah!... Écoute: j'étais venu pour te pardonner tout... Je croyais que tu avais agi comme nous agissons presque tous, sans que rien de notre âme intervienne... Mais maintenant, je veux savoir tout ce qui s'est passé... Tu aimes Palomides et tu l'as embrassé sous mes yeux...

ALLADINE

Non.

ABLAMORE

Ne t'en va pas. Je ne suis qu'un vieillard. Ne fuis pas...

ALLADINE

Je ne fuis pas.

ABLAMORE

Ah ! ah ! Tu ne fuis pas, parce que tu crois mes vieilles mains inoffensives!... Elles ont encore la force d'arracher un secret!... Il [472] lui saisit les bras. Et elles pourraient lutter contre tous ceux que tu préfères... Il lui renverse les bras derrière la tête. Ah! tu ne parles pas!... Il arrivera bien un moment où toute l'âme jaillira du fond de la douleur comme une eau pure et vive...

ALLADINE

Non, non!

ABLAMORE

Encore... Nous ne sommes pas au bout, le trajet est très long -et la vérité nue ne se cache entre les rocs... Est-ce qu'elle va venir?... Je vois déjà ses gestes dans tes yeux, et son haleine fraîche va laver mon visage... Ah!... Alladine! Alladine!... Il la lâche soudain. J'ai entendu tes os gémir comme des enfants-Je ne t'ai pas fait mal?... Ne reste pas ainsi, à genoux devant moi... C'est moi qui me mets à genoux. Il fait comme il le dit. Je suis un misérable... Il faut avoir pitié... Ce n'est pas pour moi seul que je prie... Je n'ai qu'une pauvre fille... Toutes les autres sont mortes... J'en avais sept autour de moi... Elles étaient belles et pleines de bonheur; et je ne les ai plus revues... La seule qui me restait allait mourir aussi... Elle n'aimait pas la vie... Mais un jour, elle a fait une rencontre à laquelle elle ne s'attendait plus, et j'ai vu qu'elle avait perdu le désir de mourir... Je ne demande pas une chose impossible...

Alladine pleure et elle ne répond pas.

 

SCÈNE IV

L'appartement d'Astolaine

On découvre Astolaine et Palomides.

PALOMIDES

Astolaine, en vous rencontrant par hasard, il y a quelques mois, il m'a semblé que je trouvais enfin ce que j'avais cherché durant un grand nombre d'années... Je ne savais pas, jusqu'à vous, tout ce que pouvait être la bonté toujours attendrie et la simplicité parfaite [473] d'une femme. J'en fus si profondément troublé qu'il me sembla que ce fût la première fois que je rencontrasse un être humain. On eût dit que j'avais vécu jusqu'alors dans une chambre fermée, que vous aviez ouverte; et j'ai su tout à coup ce que devait être l'âme des autres hommes et ce que la mienne aurait pu devenir... Depuis, je vous ai connue davantage. Je vous ai vue agir, et puis, d'autres aussi m'ont appris tout ce que vous étiez. Il y eut des soirs où je vous quittais sans rien dire, et où j'allais pleurer d'admiration dans un coin du palais, parce que vous aviez simplement levé les yeux, fait un petit geste inconscient ou souri sans raison apparente, mais au moment où toutes les âmes autour I de vous le demandaient et voulaient être satisfaites. Il n'y a que i vous qui sachiez ces moments, parce que l'on dirait que vous êtes l'âme de tous, et je ne crois pas que ceux qui ne vous ont pas approchée puissent savoir ce que c'est que la vie véritable. Aujour-d'hui, je viens vous dire tout cela, parce que j'ai senti que je ne serai jamais celui que j'avais espéré devenir... Un hasard est venu -ou c'est peut-être moi qui suis venu; car on ne sait jamais si l'on a fait un mouvement soi-même ou si c'est le hasard qui vous a rencontré - un hasard est venu, qui m'a ouvert les yeux, au moment où nous allions nous rendre malheureux; et j'ai reconnu qu'il devait y avoir une chose plus incompréhensible que la beauté de l'âme la plus belle ou du visage le plus beau ; et plus puissante aussi, puisqu'il faut bien que je lui obéisse-Je ne sais si vous m'avez compris. Si vous me comprenez, ayez pitié de moi... Je me suis dit tout ce qu'on pouvait dire-Je sais ce que je perds, car je sais que mon âme est une âme d'enfant, d'un pauvre enfant sans force, à côté de la vôtre et cependant je ne puis pas y résister...

ASTOLAINE

Ne pleurez pas... Je sais aussi qu'on ne fait pas ce que l'on voudrait faire... et je n'ignorais pas que vous alliez venir... Il faut bien qu'il y ait des lois plus puissantes que celles de nos âmes dont nous parlons toujours... L'embrassant brusquement. - Mais je t'aime davantage, mon pauvre Palomides...

PALOMIDES

Je t'aime aussi- plus que celle que j'aime... Tu pleures comme moi?...

[474]

ASTOLAINE

Ce sont de petites larmes... ne t'en attriste pas- Je pleure ainsi parce que je suis femme, mais on dit que nos larmes ne sont pas douloureuses- Tu vois, je puis les essuyer déjà... Je savais bien ce que c'était... J'attendais le réveil... Il est venu et je puis respirer avec moins d'inquiétude, puisque je ne suis plus heureuse... Voilà... Il faudrait y voir clair à présent pour toi-même et pour elle. Car je crois que mon père a déjà des soupçons.

Ils sortent.

[475]

 

 

ACTE TROISIÈME

SCÈNE 1

Un appartement dans le palais

On découvre Ablamore. Astolaine se tient sur le pas d'une porte entr'ouverte dans le fond de la salle.

ASTOLAINE

Mon père, je suis venue parce qu'une voix à laquelle je ne puis plus résister me l'ordonne. Je vous ai dit ce qui s'est passé dans mon cœur lorsque j'ai rencontré Palomides. Il n'était pas semblable aux autres hommes- Aujourd'hui je viens vous demander votre aide... car je ne sais ce qu'il faudra lui dire... J'ai reconnu que je ne pouvais pas aimer... Il est resté le même, et c'est moi seule qui ai changé ou qui n'ai pas compris... Et puisqu'il m'est impossible d'aimer, comme je l'avais rêvé, celui que j'avais choisi entre tous, il faut bien que mon cœur soit fermé à ces choses... Je le sais aujour-d'hui... Je ne regarderai plus du côté de l'amour; et vous me verrez vivre autour de vous sans tristesse et sans inquiétudes... Je sens que je vais être heureuse...

ABLAMORE

Viens ici, Astolaine. Ce n'est pas ainsi que tu avais coutume de parler à ton père. Tu attends là, au seuil d'une porte à peine ouverte, comme si tu étais prête à fuir; et la main sur la clef, comme si tu voulais me fermer à jamais le secret de ton cœur. Tu sais bien que je n'ai pas compris ce que tu viens de dire et que les mots n'ont aucun sens quand les âmes ne sont pas à portée l'une de l'autre. Approche-toi davantage et ne me parle plus. Astolaine se rapproche lentement. Il y a un moment où les âmes se touchent et savent tout sans que l'on ait besoin de remuer les lèvres. Approche-toi.. .

Elles ne s'atteignent pas encore, et leur rayon est si petit autour de nous!- Astolaine s'arrête. Tu n'oses pas? - Tu sais aussi jusqu'où l'on [476] peut aller? C'est moi qui vais venir... Il s'approche à pas lents d'Astolaine, puis s'arrête et la regarde longuement. Je te vois, Astolaine...

ASTOLAINE

Mon père !... Elle sanglote en embrassant le vieillard.

ABLAMORE

Tu vois bien que c'était inutile...

 

SCÈNE II

Une chambre dans le palais

Entrent Alladine et Palomides.

PALOMIDES

Tout sera prêt demain... Nous ne pouvons attendre davantage. Il rôde comme un fou par les corridors du palais; et je l'ai rencontré tout à l'heure. Il m'a regardé sans rien dire ; j'ai passé ; et comme je me retournais, j'ai vu qu'il riait sournoisement en agitant ses clefs. Lorsqu'il a vu que je le regardais, il a souri en me faisant des signes d'amitié. Il doit avoir quelque projet secret et nous sommes aux mains d'un maître dont la raison commence à chanceler... Demain, nous serons loin... Il y a de ce côté des pays merveilleux qui ressemblent au tien... Astolaine a déjà préparé notre fuite et celle de mes sœurs...

ALLADINE

Qu'a-t-elle dit?

PALOMIDES

Rien, rien... Tu verras tout autour du château de mon père, -après des jours de mer et des jours de forets - tu verras des lacs et des montagnes... non pas, comme celles-ci, sous un ciel qui ressemble aux voûtes d'une grotte, avec des arbres noirs que les tempêtes font mourir... mais un ciel sous lequel on n'a plus peur de [477] rien, des forêts qui s'éveillent toujours, des fleurs qui ne se ferment pas...

ALLADINE

Elle a pleuré ?

PALOMIDES

Qu'est-ce que tu demandes?... Il y a là une chose dont nous n'avons pas le droit de parler, entends-tu?- Il y a là une vie qui n'appartient pas à notre pauvre vie, et dont l'amour n'a le droit d'approcher qu'en silence... Nous sommes ici, comme deux pauvres en haillons, quand j'y songe... Va-t'en! va-t'en!... Je te dirais des choses...

ALLADINE

Palomides- Qu'y a-t-il?

PALOMIDES

Va-t'en. Va-t'en- J'ai vu des larmes qui venaient de plus loin que les yeux... Il y a autre chose- II se peut cependant que nous ayons raison- mais ce que je regrette d'avoir ainsi raison, mon Dieu!- Va-t'en... je te dirai demain- à demain... à demain...

Ils sortent séparément.

 

SCÈNE III

Un corridor devant l'appartement d'Alladine

Entrent Astolaine et les sœurs de Palomides.

ASTOLAINE

Les chevaux attendent dans la forêt, mais Palomides ne veut pas fuir ; et cependant votre vie et la sienne se trouvent en danger. Je ne reconnais plus mon pauvre père. Il a une idée fixe qui trouble sa raison. Voilà trois jours que je le suis pas à pas en me cachant derrière les piliers et les murs, car il ne souffre pas que quelqu'un [478] l'accompagne. Aujourd'hui, comme les autres jours, et dès les premières clartés du matin, il s'est mis à errer par les corridors et les salles du palais, et le long des fossés et des remparts, en agitant de grandes clefs d'or qu'il a fait faire et en chantant à pleine voix l'étrange chanson dont le refrain: «Allez, où vos yeux vous mènent» a peut-être pénétré jusqu'au fond de vos chambres. Je vous avais caché tout ce qui s'est passé, parce qu'il ne faut pas parler sans raison de ces choses. Il doit avoir enfermé Alladine dans cet appartement, mais personne ne sait ce qu'il en a fait. J'ai écouté aux portes chaque nuit et dès qu'il s'éloignait un instant, mais je n'ai entendu aucun bruit dans la chambre- Entendez-vous quelque chose ?

UNE DES SŒURS DE PALOMIDES

Non; je n'entends que le murmure de l'air qui passe par les petites fentes du bois...

UNE AUTRE SŒUR

II me semble, en écoutant bien, que j'entends le grand balancier de l'horloge.

UNE TROISIÈME SŒUR

Mais quelle est donc cette petite Alladine, et pourquoi lui en veut-il ainsi?

ASTOLAINE

C'est une petite esclave grecque qui est venue du fond de l'Arcadie... Il ne lui en veut pas- mais... Entendez-vous? - C'est mon père... On entend chanter dans le lointain. Cachez-vous derrière les piliers... Il ne veut pas que quelqu'un passe par ce corridor. - Elles se cachent. Entre Ablamore en chantant et en agitant un trousseau de grandes clefs.

ABLAMORE, chantant

Le malheur avait trois clefs d'or,
- Il n'a pas délivré la reine -
Le malheur avait trois clefs d'or,
Allez où vos yeux vous .mènent.

[479]

Il va s'asseoir, accablé, sur un banc, à côté de la porte de l'appartement d'Alladine, chantonne quelque temps encore, et ne tarde pas à s'endormir, les bras pendants, et la tête renversée.

ASTOLAINE

Venez, venez ; ne faites pas de bruit. Il s'est endormi sur le banc. - Oh ! mon pauvre vieux père ! Comme ses cheveux ont blanchi ces jours-ci ! Il est si faible, il est si malheureux que le sommeil lui-même ne peut plus l'apaiser. Voilà trois jours entiers que je n'avais plus osé regarder son visage...

UNE DES SŒURS DE PALOMIDES

II dort profondément-

ASTOLAINE

II dort profondément, mais on voit que son âme n'a jamais de repos... Le soleil vient tourmenter ses paupières... Je vais ramener son manteau sur son visage...

UNE AUTRE SŒUR

Non, non; n'y touchez pas- il pourrait s'éveiller en sursaut...

ASTOLAINE

Quelqu'un s'approche dans le corridor. Venez, venez, mettez-vous devant lui... Cachez-le... Il ne faut pas qu'un étranger le voie dans cet état-

UNE SŒUR DE PALOMIDES

C'est Palomides-

ASTOLAINE

Je vais couvrir ses pauvres yeux... Elle couvre le visage d'Ablamore. -Je ne veux pas que Palomides le voie ainsi- II est trop malheureux...

Entre Palomides.

PALOMIDES

Qu'y a-t-il?

[480]

UNE DES SŒURS

II s'est endormi sur le banc.

PALOMIDES

Je l'ai suivi sans qu'il ait pu me voir... Il n'a rien dit?-

ASTOLAINE

Non ; mais voyez tout ce qu'il a souffert...

PALOMIDES

A-t-il les clefs?

UNE AUTRE SŒUR

II les tient dans la main...

PALOMIDES

Je vais les prendre.

ASTOLAINE

Qu'allez-vous faire? Oh! ne l'éveillez pas... Voici trois nuits qu'il erre dans le palais...

PALOMIDES

J'entr'ouvrirai sa main sans qu'il s'en aperçoive... Nous n'avons pas le droit d'attendre- Dieu sait ce qu'il a fait- II nous pardonnera quand il aura recouvré la raison... Oh! oh! sa main n'a plus de force-

ASTOLAINE

Prenez garde ! Prenez garde !

PALOMIDES

J'ai les clefs. - Laquelle est-ce ? Je vais ouvrir la chambre.

UNE AUTRE SŒUR

Oh! j'ai peur... n'ouvre pas tout de suite... Palomides...

[481]

PALOMIDES

Restez ici- Je ne sais pas ce que je vais trouver... Il va vers la porte, l'ouvre et entre dans l'appartement.

ASTOLAINE

Est-elle là?

PALOMIDES, dans l'appartement

Je ne vois rien... les volets sont fermés...

ASTOLAINE

Prends garde, Palomides- Veux-tu que j'entre la première?- ta voix tremble...

PALOMIDES, dans l'appartement

Non, non... Je vois un rayon de soleil qui passe par les fentes des volets.

UNE DES SŒURS

Oui ; il fait grand soleil au dehors.

PALOMIDES, sortant précipitamment de la chambre

Venez! Venez!-Je crois qu'elle...

ASTOLAINE

Tu l'as vue?-

PALOMIDES

Elle est étendue sur le lit... Elle ne bouge pas... Je ne crois pas que... Venez ! Venez !

Tous entrent dans la chambre.

ASTOLAINE ET LES SŒURS DE PALOMIDES

Dans la chambre. Elle est ici... Non, non, elle n'est pas morte... Alladine! Alladine!... Oh! oh! la pauvre enfant!- Ne criez pas ainsi... Elle s'est évanouie... Ses cheveux sont noués sur la bouche... Et ses mains sont liées sur le dos... Elles sont liées à l'aide de ses cheveux... Alladine ! Alladine... Allez chercher de l'eau.

[482]

Ablamore qui s'est éveillé, paraît sur le pas de la porte.

ASTOLAINE

Mon père est là!-

ABLAMORE, allant à Palomides

C'est vous qui avez ouvert la porte de la chambre ?

PALOMIDES

Oui, c'est moi-Je l'ai fait - et puis? - et puis?-Je ne peux pas la laisser mourir sous mes yeux- Voyez ce que vous avez fait... Alladine- Ne crains rien- Elle ouvre un peu les yeux- Je ne veux pas...

ABLAMORE

Ne criez pas... Ne criez pas ainsi... Venez, nous allons ouvrir les volets- On n'y voit pas. Alladine- Elle est déjà debout. Alladine, viens aussi... Voyez-vous, mes enfants, il fait noir dans la chambre. Il y fait aussi noir que si l'on se trouvait à mille pieds sous terre. Mais j'ouvre un des volets, et voyez ! Toute la lumière du ciel et du soleil !... Il n'y faut pas un grand effort; et la lumière est pleine de bonne volonté- II suffit qu'on l'appelle ; elle obéit toujours- Avez-vous vu le fleuve avec ses petites îles entre les prés en fleurs?... Le ciel est un anneau de cristal aujourd'hui... Alladine, Palomides, venez voir... Approchez-vous tous deux du paradis... Il faut vous embrasser dans la clarté nouvelle... Je ne vous en veux pas. Vous avez fait ce qui est ordonné; et moi aussi... Penchez-vous un instant à la fenêtre ouverte; et regardez encore les douces choses vertes-

Un silence. Il referme le volet.

[483]

 

 

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE 1

De vastes grottes souterraines

On découvre Alladine et Palomides.

PALOMIDES

Ils m'ont bandé les yeux, ils m'ont lié les mains.

ALLADINE

Ils m'ont lié les mains, ils m'ont bandé les yeux... Je crois que mes mains saignent...

PALOMIDES

Attendez. C'est aujourd'hui que je bénis ma force... Je sens que les nœuds vont céder... Encore un grand effort, et que mes poings se rompent! Encore un grand effort... J'ai mes mains! Arrachant le bandeau. Et mes yeux!...

ALLADINE

Vous voyez?

PALOMIDES

Oui.

ALLADINE

Où sommes-nous?

PALOMIDES

Où êtes-vous?

ALLADINE

Ici; ne me voyez-vous pas?

[484]

PALOMIDES

Mes yeux pleurent encore sous la trace du bandeau... Nous ne sommes pas dans les ténèbres... Est-ce vous que j'entends du côté où l'on voit?

ALLADINE

Je suis ici, venez.

PALOMIDES

Vous êtes au bord de ce qui nous éclaire. Ne bougez pas ; je ne vois pas tout ce qui vous entoure. Mes yeux n'ont pas encore oublié le bandeau. Ils l'ont serré à fendre mes paupières.

ALLADINE

Venez, les nœuds m'étouffent. Je ne puis plus attendre...

PALOMIDES

Je n'entends qu'une voix qui sort de la lumière...

ALLADINE

Où êtes-vous?

PALOMIDES

Je n'en sais rien moi-même. Je marche encore dans les ténèbres... Parlez encore afin que je vous trouve. Vous semblez être au bord d'une clarté sans limites...

ALLADINE

Venez ! Venez ! J'ai souffert sans rien dire, mais je n'en pouvais plus.

PALOMIDES, s'avançant à tâtons

Vous êtes là? Je vous croyais si loin !... Mes larmes m'ont trompé. Je suis ici et je vous vois. Oh ! vos mains sont blessées ! Elles ont saigné sur votre robe, et les nœuds sont entrés dans les chairs. Je n'ai plus d'armes. Ils m'ont pris mon poignard. Je vais les arracher. Attendez. Attendez. J'ai les nœuds.

[485]

ALLADINE

Ôtez d'abord le bandeau qui m'aveugle...

PALOMIDES

Je ne peux pas- Je n'y vois pas- II me semble entoure d'un reseau de fils d'or-

ALLADINE

Mes mains, alors, mes mains!

PALOMIDES

Ils ont pris des cordes de soie- Attendez, les nœuds s'ouvrent. La corde a trente tours- Voilà, voilà! - Oh! vos mains sont en sang... On dirait qu'elles sont mortes-

ALLADINE

Non, non!... Elles vivent, elles vivent! Voyez!-

De ses mains à peines libres elle entoure le cou de Palomides et l'embrasse passionnément.

PALOMIDES

Alladine !

ALLADINE

Palomides !

PALOMIDES

Alladine! Alladine!-

ALLADINE

Je suis heureuse!-J'ai attendu longtemps!-

PALOMIDES

J'avais peur de venir-

ALLADINE

Je suis heureuse- et je voudrais te voir...

[486]

PALOMIDES

Ils ont assujetti le bandeau comme un casque- - Ne te retourne pas; j'ai trouvé les fils d'or-

ALLADINE

Si, si, je me retourne-

Elle se retourne pour l'embrasser encore.

PALOMIDES

Prends garde. Ne bouge pas. J'ai peur de te blesser-

ALLADINE

Arrache-le! Ne crains rien. Je ne peux plus souffrir!-

PALOMIDES

Je veux te voir aussi...

ALLADINE

Arrache-le ! Arrache-le ! Je ne suis plus à la portée de la douleur!... Arrache-le l... Tu ne sais pas que l'on voudrait mourir... Où sommes-nous ?

PALOMIDES

Tu verras, tu verras. Ce sont des grottes innombrables... de grandes salles bleues, des piliers éclatants et des voûtes profondes...

ALLADINE

Pourquoi me réponds-tu lorsque je t'interroge ?

PALOMIDES

Que m'importe où nous sommes si nous sommes ensemble...

ALLADINE

Tu m'aimes déjà moins?

PALOMIDES

Qu'as-tu donc?

[487]

ALLADINE

Je sais bien où je suis, quand je suis sur ton cœur!... Arrache donc le bandeau L.Je ne veux pas entrer comme une aveugle dans ton âme... Que fais-tu, Palomides? Tu ne ris pas lorsque je ris. Tu ne pleures pas lorsque je pleure. Tu ne bats pas des mains lorsque je bats des mains ; et tu ne trembles pas quand je parle en tremblant jusqu'au fond de mon cœur- Le bandeau! Le bandeau!-Je veux voir !... Voilà, voilà, par dessus mes cheveux !... Elle arrache le bandeau. Oh!...

PALOMIDES

Y vois-tu ?

ALLADINE

Oui... Je ne vois que toi...

PALOMIDES

Qu'y a-t-il, Alladine? Tu m'embrasses comme si déjà tu étais triste-

ALLADINE

Où sommes-nous?

PALOMIDES

Pourquoi demandes-tu cela si tristement?

ALLADINE

Non, je ne suis pas triste ; mais mes yeux s'ouvrent à peine...

PALOMIDES

On dirait que ta joie est tombée sur mes lèvres comme un enfant au seuil de la maison... Ne te retourne pas... J'ai peur que tu ne fuies et j'ai peur de rêver...

ALLADINE

Où sommes-nous?

[488]

PALOMIDES

Nous sommes dans des grottes que je n'ai jamais vues... Ne te semble-t-il pas que la lumière augmente? - Quand j'ai ouvert les yeux, je ne distinguais rien ; et maintenant, tout se découvre peu à peu. On m'a parlé souvent des grottes merveilleuses sur lesquelles sont bâtis les palais d'Ablamore. Personne n'y descendait; et le roi seul en a les clefs. Je savais que ^a mer inondait les plus basses ; et c'est probablement le reflet de la mer qui nous éclaire ainsi- Ils ont cru nous ensevelir dans la nuit. Ils descendaient ici, avec des flambeaux et des torches et ne voyaient que les ténèbres, tandis que la lumière vient à notre rencontre, parce que nous n'avons rien... Elle augmente sans cesse... Je suis sûr que l'aurore pénètre l'océan, et qu'à travers toutes ses vagues vertes, elle envoie jusqu'à nous le plus pur de son âme d'enfant...

ALLADINE

Depuis combien de temps sommes-nous ici?

PALOMIDES

Je n'en sais rien... Je n'avais fait aucun effort avant de t'avoir entendue-

ALLADINE

Je ne sais pas comment cela s'est fait. Je dormais dans la chambre où tu m'avais trouvée, et quand je me suis réveillée, j'avais les yeux bandés et mes deux mains étaient liées à ma ceinture...

PALOMIDES

Moi aussi, je dormais. Je n'ai rien entendu et j'avais un bandeau sur les yeux avant d'avoir pu les ouvrir. Je me suis débattu dans les ténèbres; mais ils étaient plus forts que moi... Je dois avoir passé sous des voûtes profondes, car j'ai senti le froid tomber sur mes épaules; et j'ai descendu si longtemps que je n'ai pu compter les marches... Personne ne t'a rien dit?

ALLADINE

Non ; personne n'a parlé. J'ai entendu quelqu'un qui pleurait en marchant; puis, je me suis évanouie...

[400]

PALOMIDES, l'embrassant

Alladine !

ALLADINE

Que tu m'embrasses gravement...

PALOMIDES

Ne ferme pas les yeux quand je t'embrasse ainsi... Je veux voir les baisers qui tremblent dans ton cœur; et toute la rosée qui monte de ton âme... Nous ne trouverons plus de baisers comme ceux-ci...

ALLADINE

Toujours, toujours!-

PALOMIDES

Non, non; on ne s'embrasse pas deux fois sur le cœur de la mort- Que tu es belle ainsi!- C'est la première fois que je te vois de près... C'est étrange, on croit que l'on s'est vu, parce qu'on a passé à deux pas l'un de l'autre; mais tout change au moment où les lèvres se touchent. Voilà; il faut te laisser faire... J'étends les bras pour t'admirer comme si tu n'étais plus à moi; et puis je les rapproche jusqu'à ce que je touche tes baisers et je n'aperçois plus qu'un bonheur éternel... Il nous fallait cette lumière surnaturelle!... Il l'embrasse encore. Ah! qu'as-tu fait? Prends garde, nous sommes sur la crête d'un rocher qui surplombe l'eau qui nous illumine. Ne recule pas. II était temps... Ne te retourne pas trop brusquement. J'ai été ébloui.

ALLADINE, se retournant et regardant l'eau bleue qui les éclaire

Oh!-

PALOMIDES

On dirait que le ciel a coulé jusqu'ici...

ALLADINE

Elle est pleine de fleurs immobiles...

[490]

PALOMIDES

Elle est pleine de fleurs immobiles et étranges... As-tu vu la plus grande qui s'épanouit sous les autres? On dirait qu'elle vit d'une vie cadencée... Et l'eau... Est-ce de l'eau?... elle semble plus belle et plus pure et plus bleue que toute l'eau de la terre-

ALLADINE

Je n'ose plus la regarder-

PALOMIDES

Regarde autour de nous tout ce qui s'illumine- La lumière n'ose plus hésiter et nous nous embrassons dans les vestibules du ciel... Vois-tu les pierreries des voûtes ivres de vie qui semblent nous sourire ; et les milliers et les milliers d'ardentes rosés bleues qui montent le long des piliers?...

ALLADINE

Oh!... J'ai entendu !...

PALOMIDES

Quoi?

ALLADINE

On a frappé sur les rochers...

PALOMIDES

Non, non ; ce sont les portes d'or d'un paradis nouveau qui s'ouvrent dans nos âmes et chantent sur leurs gonds!-

ALLADINE

Écoute... encore, encore!-

PALOMIDES, la voix subitement changée

Oui; c'est là... C'est au fond des voûtes les plus bleues-

ALLADINE

Ils viennent nous...

[491]

PALOMIDES

J'entends le bruit du fer contre le roc... Ils ont mure la porte ou ne peuvent pas l'ouvrir- Ce sont les pics qui grincent sur la pierre-Son âme lui a dit que nous étions heureux...

Un silence; puis une pierre se détache à l'extrémité de la voûte; et un rayon de la lumière du jour fait irruption dans le souterrain.

ALLADINE

Oh!...

PALOMIDES

C'est une autre lumière-

Immobiles et anxieux, ils regardent d'autres pierres se détacher lentement dans une insoutenable clarté, et tomber une à une, tandis que la lumière entrant à flots déplus en plus irrésistibles leur révèle peu à peu la tristesse du souterrain qu'ils ont cru merveilleux; le lac miraculeux devient terne et sinistre; les pierreries s'éteignent autour d'eux et les rosés ardentes apparaissent les souillures et les débris décomposés qu 'elles étaient. Enfin, tout un pan de rocher s'abat brusquement dans la grotte. Le soleil entre, éblouissant. On entend des appels et des chants au dehors.

Alladine et Palomides reculent.

PALOMIDES

Où sommes-nous?

ALLADINE, l'enlaçant tristement

Je t'aime encore, Palomides.

PALOMIDES

Je t'aime aussi, mon Alladine.

ALLADINE

Ils viennent...

PALOMIDES, regardant derrière lui tandis qu'ils reculent encore

Prends garde...

[492]

ALLADINE

Non, non, ne prends plus garde...

PALOMIDES, la regardant

Alladine ?

ALLADINE

Oui.

Ils reculent encore devant l'envahissement de la lumière ou du péril, jusqu'à ce que le pied leur manque; et ils tombent et disparaissent derrière le rocher qui surplombe l'eau souterraine et sombre maintenant. - Un silence - Astolaine et les soeurs de Palomides pénètrent dans la grotte.

ASTOLAINE

Où sont-ils?

UNE DES SŒURS DE PALOMIDES

Palomides!-

ASTOLAINE

Alladine! Alladine!...

UNE AUTRE SŒUR

Palomides!... C'est nous!-

TROISIÈME SŒUR

Ne crains rien, nous sommes seules!...

ASTOLAINE

Venez! venez! on vient vous délivrer!...

QUATRIÈME SŒUR

Ablamore s'est enfui...

CINQUIÈME SŒUR

II n'est plus au palais-

[493]

SIXIÈME SŒUR

Ils ne répondent pas.

ASTOLAINE

J'entends l'eau s'agiter!... par ici, par ici.

Eues courent au rocher qui domine l'eau souterraine.

UNE DES SŒURS

Ils sont là!-

UNE AUTRE SŒUR

Oui, oui ; tout au fond de l'eau noire- Ils s'enlacent.

TROISIÈME SŒUR

Ils sont morts.

QUATRIÈME SŒUR

Non, non; ils vivent; ils vivent!- Voyez-

LES AUTRES SŒURS

Au secours! au secours!- Appelez!-

ASTOLAINE

Ils ne font aucun effort pour se sauver!...

[494]

 

 

ACTE CINQUIÈME

Un corridor

H est si long que ses derniers arceaux se perdent dans une sorte d'horizon vaporeux. Les sœurs de Palomides attendent devant l'une des innombrables portes closes qui donnent sur ce corridor, et semblent la garder. Un peu plus bas, et du côté opposé, Astolaine et le médecin causent devant une autre porte également fermée.

ASTOLAINE, au médecin

II n'était rien arrivé jusqu'ici dans ce palais, où tout semblait dormir depuis que mes sœurs y sont mortes ; et mon pauvre vieux père, poursuivi d'une inquiétude étrange, s'irritait sans raison de ce calme qui paraît cependant la forme la inoins dangereuse du bonheur. Il y a quelque temps, - sa raison commençait à chanceler déjà, - il montait au haut d'une tour ; et tandis qu'il étendait timi- j dément les bras vers les forêts et vers la mer; il me disait - en sou- i riant avec un peu de crainte comme pour désarmer mon sourire incrédule, - qu'il appelait autour de nous les événements qui se cachaient depuis longtemps à l'horizon. Ils sont venus, hélas ! plus tôt et plus nombreux qu'il ne s'y attendait, et quelques jours ont suffi pour qu'ils régnent à sa place. Il a été leur première victime. Il a fui vers les prés, en chantant, tout en larmes, le soir où il a fait descendre dans les grottes la petite Alladine et le malheureux Palomides. On ne l'a plus revu. J'ai fait chercher partout dans la campagne et jusque sur la mer. On ne l'a pas trouvé. Du moins, j'espérais sauver ceux qu'il avait fait souffrir sans le savoir, car il avait toujours été le plus tendre des hommes et le meilleur des pères ; mais là aussi, je crois être arrivée trop tard. Je ne sais ce qui s'est passé. Ils n'ont point parlé jusqu'ici. Ils auront cru, sans doute, en entendant le bruit du fer et en revoyant tout à coup la lumière, que mon père regrettait l'espèce de sursis qu'il avait accordé, et qu'on venait leur apporter la mort. Ou bien ils ont glissé en reculant sur le rocher qui surplombe le lac, et seront tombés par [495] mégarde. Mais l'eau n'est pas profonde en cet endroit; et nous sommes parvenus à les sauver sans peine. Aujourd'hui c'est vous seul qui pouvez faire le reste... Les sœurs de Palomides se sont rapprochées.

LE MÉDECIN

Ils souffrent tous les deux du même mal, et c'est un mal que je ne connais pas. - Mais il me reste un peu d'espoir. Ils auront été pris par le froid des eaux souterraines... -Je reviendrai ce soir. -En attendant il leur faut le silence... Le niveau de la vie est bien bas dans leur cœur... N'entrez pas dans leur chambre et ne leur parlez pas, car la moindre parole, dans l'état où ils sont, peut leur donner la mort... Il faudrait qu'ils parvinssent à s'oublier l'un l'autre. H sort.

UNE DES SŒURS DE PALOMIDES

Je vois qu'il va mourir-

ASTOLAINE

Non, non... ne pleurez pas... on ne meurt pas ainsi, à son âge-

UNE AUTRE SŒUR

Mais pourquoi votre père s'est-il irrité sans raison contre mon pauvre frère?

TROISIÈME SŒUR

Je crois que votre père a aimé Alladine.

ASTOLAINE

N'en parlez pas ainsi... Il croyait que j'avais souffert. Il a cru faire le bien et il a fait le mal sans le savoir... Cela nous arrive souvent.. . C'est ma faute peut-être... Je me rappelle aujourd'hui. Une nuit je dormais. Je pleurais en rêvant... On a peu de courage quand on rêve. Je me suis éveillée... il était à côté de mon lit, et il me regardait... Il s'est trompé peut-être...

QUATRIÈME SŒUR, accourant

Alladine a fait un petit mouvement dans sa chambre...

[496]

ASTOLAINE

Allez à la porte... écoutez... C'est peut-être la garde-malade qui se lève...

CINQUIÈME SŒUR, écoutant à la porte

Non, non; j'entends marcher la garde... Il y a un autre bruit.

SIXIÈME SŒUR, accourant aussi

Je crois que Palomides a remué aussi; j'ai entendu le murmure d'une voix qui se cherche...

LA VOIX D'ALLADINE, très faiblement dans la chambre

Palomides!...

UNE DES DEUX SŒURS

Elle l'appelle !...

ASTOLAINE

Prenons garde!... Allez, allez devant la porte afin que Palomides ne puisse pas entendre-

LA VOIX D'ALLADINE

Palomides ?

ASTOLAINE

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Arrêtez cette voix !... Palomides en mourra s'il l'entend!...

LA VOIX DE PALOMIDES, très faiblement, dans l'autre chambre

Alîadine!...

UNE DES SŒURS

II répond!-

ASTOLAINE

Que trois d'entre vous restent ici... et nous irons à l'autre porte, Venez, venez vite. Nous les entourerons. Nous tâcherons de les [497] défendre... Couchez-vous contre les battants... ils n'entendront peut-être plus...

UNE DES SŒURS

Je vais entrer chez Alladine-

DEUXIÈME SŒUR

Oui, oui; empêchez-la de crier davantage.

TROISIÈME SŒUR

Elle est déjà cause de tout le mal...

ASTOLAINE

N'entrez pas; ou j'entre moi chez Palomides... Elle avait droit à la vie elle aussi ; et elle n'a fait que vivre-

LA VOIX D'ALLADINE

Palomides, est-ce toi?

LA VOIX DE PALOMIDES

Alladine, où es-tu?

LA VOIX D'ALLADINE

Est-ce toi que j'entends te plaindre loin de moi?

LA VOIX DE PALOMIDES

Est-ce toi que j'entends m'appeler sans te voir?

LA VOIX D'ALLADINE

On dirait que ta voix a perdu tout espoir...

LA VOIX DE PALOMIDES

On dirait que la tienne a traversé la mort-

LA VOIX D'ALLADINE

C'est à peine si ta voix pénètre dans ma chambre.

LA VOIX DE PALOMIDES

Je n'entends pas, non plus, ta voix comme autrefois...

[498]

LA VOIX D'ALLADINE

J'ai eu pitié de toi!-

LA VOIX DE PALOMIDES

On nous a séparés,, mais je t'aime toujours...

LA VOIX D'ALLADINE

J'ai eu pitié de toi... est-ce que tu souffles encore?

LA VOIX DE PALOMIDES

Non je ne souffre plus, mais je voudrais te voir-

LA VOIX D'ALLADINE

Nous ne nous verrons plus, les portes sont fermées...

LA VOIX DE PALOMIDES

On dirait à ta voix que tu ne m'aimes plus-

LA VOIX D'ALLADINE

Si, si, je t'aime encore, mais c'est triste à présent-

LA VOIX DE PALOMIDES

Vers où te tournes-tu ? Je te comprends à peine-

LA VOIX D'ALLADINE

On dirait que nous sommes à cent lieues l'un de l'autre-

LA VOIX DE PALOMIDES

J'essaie de me lever, mais mon âme est trop lourde-

LA VOIX D'ALLADINE

Je veux venir aussi, mais ma tête retombe-

LA VOIX DE PALOMIDES

On dirait que tu parles en pleurant malgré toi...

LA VOIX D'ALLADINE

Non; j'ai pleuré longtemps; ce ne sont plus des larmes-

[499]

LA VOIX DE PALOMIDES

Tu songes à quelque chose que tu ne me dis pas...

LA VOIX D'ALLADINE

Ce n'étaient pas des pierreries...

LA VOIX DE PALOMIDES

Et les fleurs n'étaient pas réelles...

UNE DES SŒURS DE PALOMIDES

Ils délirent...

ASTOLAINE

Non, non; ils savent ce qu'ils disent...

LA VOIX D'ALLADINE

C'est la lumière qui n'a pas eu pitié...

LA VOIX DE PALOMIDES

Alladine, où vas-tu? On dirait qu'on t'éloigne...

LA VOIX D'ALLADINE

Je ne regrette plus les rayons du soleil...

LA VOIX DE PALOMIDES

Si, si, nous reverrons les douces choses vertes !

LA VOIX D'ALLADINE

J'ai perdu le désir de vivre-

Un silence; puis de plus en plus faiblement :

LA VOIX DE PALOMIDES

Alladine !...

LA VOIX D'ALLADINE

Palomides!-

[500]

LA VOIX DE PALOMIDES

Alladine-

Un silence. - Astolaine et les sœurs de Palomides écoutent, dans l'angoisse. Puis la garde-malade ouvre, de l'intérieur, la porte de la chambre de Palomides, paraît sur le seuil, fait un signe, et toutes entrent dans la chambre qui se referme. Nouveau silence. Peu après, la porte de la chambre d'Alladine s'ouvre à son tour; l'autre garde-malade sort aussi, regarde dans le corridor, et ne voyant personne rentre dans la chambre dont elle laisse la porte ouverte.