Maurice Maeterlinck
Ariane et Barbe-Bleue
- 1896 -


© M.Maeterlinck, ayants-droit, 1896

© P.Gorceix (introduction), 1999

M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 2. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 9-45.

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INTRODUCTION

On a toute raison de penser que l'auteur, en allant s'établir à Paris avec Georgette Leblanc en 1896, avait cru possible une collaboration entre lui et la cantatrice1. Ariane et Barbe-Bleue et Sœur Béatrice, ces deux librettos où celle-ci chanterait le premier rôle ont été très vraisemblablement composés dans cette perspective. Nouveauté pour Maeterlinck - si peu musicien selon lui - dont seuls les poèmes avaient été mis en musique.

En avril 1899, celui-ci fait part à son traducteur allemand Oppein-Bronikowsld qu'il est en train d'achever Ariane et Barbe-Bleue:

«J'ai en ce moment achevé une sorte d'opéra légendaire ou féerique en trois actes destinés avant tout à la musique, et qui si je trouve à temps un musicien convenable seront représentés à l'Opéra-Comique de Paris l'hiver prochain, titre Ariane et Barbe-Bleue. »2

Dès le début, l'auteur avait insisté sur le peu d'importance de cette œuvre, n'ayant jamais eu l'intendon de créer une pièce proprement dite. Dans la note introductive, il précise qu'il ne s'agit là que d' « une petite fantaisie, inoffensive et assez insignifiante», destinée et soumise en tout à la musique, et nullement d'un poème indépendant, autonome et complet par lui-même. En juillet 1899, il faisait part à son traducteur de son intendon de disdnguer l'Ariane de son drame et l'héroïne de la légende classique d'Ariane :

«Je crois aussi, après réflexion, pour éviter l'équivoque de Ariane, symbole historique ou mythologique du délaissement, de changer [sic] le nom d Ariane en un autre plus conte de fées, plus simplement légendaire, celui de Blanchebelle, par exemple. [9]

Le titre serait alors : Blanchebelle et Barbe-Bleue, ou la Délivrance inutile. »3

Ce changement de dtre fut abandonné. Un seul aspect du mythe grec est resté: Ariane est la libératrice, comme Ariane la fille de Minos donna à Thésée le fil grâce auquel il put sortir du Labyrinthe.

Le compositeur français Paul Dukas se chargea de faire la partition, très déçu en apprenant que l'oeuvre allait paraître en anglais et en allemand, alors qu'il n'en était qu'au début de son travail. La pièce fut jouée à l'Opéra-Comique en 1907. Elle fut créée à la Scala, le 1er avril 1911. Georgette Leblanc y tenait le premier rôle. Voici ce qu'elle note dans ses Souvenirs:

«Cette adorable histoire que Paul Dukas illustra d'une musique géniale est assez peu connue et peu comprise. Cette femme qui vient pour ouvrir les portes du château de Barbe-Bleue aux princesses enfermées et qui, repoussée par les victimes, s'éloigne sans rancœur pour continuer sa vie de "délivreuse", paraît incompréhensible et même un peu absurde... »4

Reste la difficulté d'interpréter cette pièce qu'il faut bien considérer comme une allégorie. Compte tenu de l'affirmation de l'auteur selon laquelle « l'œuvrette n 'a été écrite qu 'en vue de l'effet scénique » 5.

P. G.

 

NOTES

1 Au sujet de la genèse d'Ariane et Barbe-Bleue, se reporter à l'essai très fouillé de W. D. HALLS, «Les Débuts du théâtre nouveau chez Maeterlinck», m Annales de la Fondation Maurice Maeterlinck, tome III, 1957.

2 Lettre à F. von OppeIn-Bronikowski du 22 avril 1899, citée d'après Jean WARMŒS, «Lettres de Maeterlinck à son traducteur allemand», in Annales, tome VII, 1961.

3 Lettre à OppeIn-Bronikowski du 8 juillet 1899.

4 Georgette LEBLANC, Souvenirs (1895-1918), Paris, Grasset, 1931, p. 226.

5 Lettre à F. von OppeIn-Bronikowski du 12 avril 1901.

 

PERSONNAGES

BARBE-BLEUE

ARIANE

SÉLYSETTE

MÉLISANDE

YGRAINE

BELLANGÈRE

ALLADINE

LA NOURRICE

Paysans, la foule La scène dans un château de Barbe-Bleue.

 

 

ACTE PREMIER

Une vaste et somptueuse salle en hémicycle dans le château de Barbe-Bleue. Au fond une grande porte. De chaque côté de celle-ci trois petites portes d'êbène à serrures et ornements d'argent ferment des espèces de niches dans une colonnade de marbre. Au-dessus de ces portes, mais au dernier plan, six fenêtres monumentales auxquelles on peut accéder de chaque côté de la salle, par un escalier arrondi qui amène à une sorte de balcon intérieur. C'est le soir, les lustres sont allumés et les fenêtres ouvertes. - Au dehors, c'est-à-dire derrière les fenêtres du fond, une foule agitée qu'on ne voit pas, mais dont on entend très distinctement les cris tour à tour effrayés, inquiets et menaçants, les mouvements subits, les piétinements et les murmures. Dès les premières mesures de l'ouverture, le rideau se lève et l'on entend immédiatement, à travers la musique, les voix de la foule invisible.

VOIX DE LA FOULE

- L'avez-vous vue dans le carrosse ? - Tout le village l'attendait. - Elle est belle ? - Elle m'a regardé. - Moi aussi. - Moi aussi. - Elle était triste mais elle souriait. - On dirait qu'elle aime tout le monde. - On n'en a jamais vu d'aussi belle. - D'où vient-elle ? - De très loin, pour qu'elle ne sache point ce qui l'attend ici. - Ils ont voyagé trente jours. - II ne peut pas nous voir, crions pour l'avertir ! Tous ensemble: N'allez pas plus avant! - N'entrez pas au château. - N'entrez pas c'est la mort ! - Voix isolées : Elle ne comprendra pas. - II paraît que vingt hommes de sa ville l'ont suivie. - Pourquoi? -Parce qu'ils l'aiment. - II paraît qu'on pleurait dans les rues. - Pourquoi est-elle venue? - On m'a dit qu'elle avait son idée. - II n'aura pas celle-ci. - Non, non, elle est trop belle. - II n'aura pas celle-ci ! - Les voilà! Les voilà! - Où vont-ils? - Ils ont pris la porte rouge. - Non, non, je vois des torches dans l'avenue. - Voilà le grand carrosse entre les arbres ! - II a peur ! - II n'aura pas celle-ci ! Il est fou ! Hou ! Hou ! - C'est assez ! c'est assez ! Ça fera la sixième ! -Assassin ! Assassin ! À mort ! à mort ! à mort ! - II faut mettre le feu ! -J'ai pris ma grande fourche ! -J'ai apporté ma faux ! - Ils entrent dans la cour. - Allons voir. - Prenez garde ! - Les portes sont fermées. - Attendons-les ici. - On dit qu'elle sait tout. - Que sait-elle? [12] - Ce que je sais aussi. - Mais quoi ? que savez-vous ? - Que toutes ne sont pas mortes ! - Pas mortes ? Oh là là ! - Je les ai mises en terre! - Un soir que je passais j'ai entendu chanter. - Moi aussi! - Moi aussi ! - On dit qu'elles reviennent ! - II attire le malheur ! - Regardez ! regardez ! Il attire le malheur ! - Regardez ! regardez ! Les fenêtres se ferment!... Ils vont entrer! - On ne voit rien ! - A mort! à mort! à mort!...

A ce moment, en effet, les six fenêtres monumentales au-dessus des niches de marbre se ferment d'elles-mêmes étouffant à mesure les voix de la foule. - On n'entend plus qu'un grondement indistinct qui est presque le silence. Peu après, par une porte latérale, entrent dans la salle Ariane et la nourrice.

LA NOURRICE

Où sommes-nous? - Ecoutez, on murmure. - Ce sont les paysans. - Ils voudraient nous sauver. - Ils couvraient les chemins, ils n'osaient point parler, mais ils nous faisaient signe de nous en retourner. - Elle va à la grande porte du fond. - Ils sont derrière la porte. -Je les entends qui marchent. Essayons de l'ouvrir... Il nous a laissées seules, nous pouvons fuir peut-être... Je vous l'avais bien dit, il est fou, c'est la mort... Ce qu'on a dit est vrai, il a tué cinq femmes...

ARIANE

Elles ne sont pas mortes. On en parlait là-bas comme d'un mystère étrange, dans le pays lointain où son amour sauvage et qui tremblait pourtant, est venu me chercher. - Je m'en doutais là-bas, et j'en suis sûre ici... Il m'aime, je suis belle et j'aurai son secret. Il faut d'abord désobéir; c'est le premier devoir quand l'ordre est menaçant et ne s'explique pas. - Les autres ont eu tort, et si elles sont perdues, c'est qu'elles ont hésité. - Nous voici dans la galerie qui précède la salle où son amour m'attend. - II m'a donné ces clefs qui ouvrent les trésors des parures nuptiales. Les six clefs d'argent sont permises, mais la clef d'or est interdite. C'est la seule qui importe. - Je jette les six autres et garde la dernière. - Elle jette les clefs d'argent qui tintent en s'éparpillant sur les dalles de marbre.

LA NOURRICE, se précipitant pour les ramasser

Que faites-vous? - II vous avait donné tous les trésors qu'elles ouvrent...

[13]

ARIANE

Ouvre toi-même si tu veux. - Je vais chercher la porte défendue. - Ouvre les autres si tu veux; tout ce qui est permis ne nous apprendra rien.

LA NOURRICE, regardant les clefs et la salle

Voilà les portes dans le marbre. Elles ont des serrures d'argent pour nous dire qu'elles repondent aux clefs. Laquelle ouvrirai-je d'abord?

ARIANE

Qu'importe. - Elles ne sont là que pour nous détourner de ce qu'il faut savoir. - Je cherche la septième et ne la trouve point...

LA NOURRICE, essayant les clefs sur la première porte

Quelle clef ouvrira la première? - Celle-ci? - Non. - Celle-là? -Pas encore. - Oh ! la troisième y entre et entraîne ma main ! - Prenez garde ! - Fuyez ! Les deux battants s'animent et glissent comme un voile. - Qu'est ceci? - Prenez garde, c'est une grêle de feu qui s'abat sur mes mains et me meurtrit la face. - Oh!...

La nourrice fait un saut en arrière car, tandis qu 'elle parle encore, les deux vantaux glissent d'eux-mêmes dans des rainures latérales et subitement disparaissent, découvrant un prodigieux amoncellement d'améthystes entassées jusqu'au sommet de l'ouverture. Alors, comme délivrés d'une contrainte séculaire, des joyaux de toutes formes mais de même substance, colliers, aigrettes, bracelets, bagues, boucles, ceintures, diadèmes, croulent en flammes violettes et rebondissent jusqu 'au fond de la salle, cependant qu'à mesure que les premiers se répandent sur le marbre, de toutes les infractuosités des voûtes réveillées continuent d'en ruisseler d'autres, de plus en plus nombreux et admirables, au milieu d'un bruit de pierreries vivantes qui ne s'arrête plus.

LA NOURRICE, éblouie, affolée, les ramassant à mains pleines

Prenez-les ! - Penchez-vous ! Ramassez les plus belles ! - II y en a assez pour orner un royaume ! Il en tombe toujours ! Elles lapident mes mains, elles criblent mes cheveux ! - En voilà d'inouïes qui descendent des voûtes comme des violettes de miracle ! Pourpres, lilas [14] et mauves ! Plongez-y donc les bras, couvrez en votre front, j'en remplirai ma mante...

ARIANE

Ce sont de nobles améthystes. - Ouvre la deuxième porte.

LA NOURRICE

La deuxième? -Je n'ose... et pourtant je voudrais savoir si... Elle met une clef à la serrure. Prenez garde ! - La clef tourne déjà ! Les battants ont des ailes, les parois se déchirent ! - Oh ! - Même scène qu'à la première porte, mais cette fois c'est l'accumulation, l'irruption rebondissante et l'éblouissement sonore et bleuissant d'une pluie de saphirs.

ARIANE

Ce sont de beaux saphirs. - Ouvre la troisième porte.

LA NOURRICE

Attendez que j'aie vu, que j'aie pris les plus beaux! - Ma mante va crever sous le poids du ciel bleu ! - Regardez, ils débordent, ils coulent de tous côtés. - A droite un torrent violet, à gauche un jet d'azur!...

ARIANE

Va, nourrice, hâte-toi, l'occasion de pécher est rare et fugitive.

LA NOURRICE

Eue ouvre la troisième porte. - Même jeu, mais cette fois c'est l'entassement pâle, le ruissellement laiteux, plus menu mais plus innombrable d'un déluge de perles. J'en recueille une poignée pour qu'elles caressent les saphirs...

ARIANE

Ouvre la quatrième.

LA NOURRICE

Elle ouvre la quatrième porte. - Même jeu. - Ruissellements d'émeraudes. [15] Oh ! celles-ci sont plus vertes que le printemps qui naît le long des peupliers dans les gouttes de rosée du beau soleil de mon village !... Secouant sa mante d'où ruissellent les améthystes, les saphirs et les perles. Allez-vous-en, les autres ! faites place aux plus belles ! Je suis née sous les arbres dans la clarté des feuilles!...

ARIANE

Ouvre la cinquième porte.

LA NOURRICE

Quoi, pas même celles-ci? Vous ne les aimez pas?

ARIANE

Ce que j'aime est plus beau que les plus belles pierres.

LA NOURRICE

Elle ouvre la cinquième porte. - Même jeu. - Irruption aveuglante, incandescente animée et cascade tragique de rubis.

Celles-ci sont terribles, et je n'y touche point.

ARIANE

Nous approchons du but, car voici la menace. - Ouvre la dernière porte.

LA NOURRICE

C'est la dernière clef. - Si déjà le sang coule sous la porte permise, quelle est l'horreur qui veille sur le seuil interdit?

ARIANE

Ouvre vite.

LA NOURRICE

Hésitante, elle ouvre la sixième porte. - Même jeu. - Mais cette fois l'irradiation est intolérable. - Ce sont des cataractes d'énormes et purs diamants qui se précipitent dans la salle; des millions d'étincelles, de rayons, de feuxcroisés, d'irisations \f0 se rencontrent, se multiplient, s'étalent et s'exaspèrent. Ariane déconcertée pousse un cri d'éblouissement. Elle se penche, ramasse un diadème, une rivière, des poignées de splendeurs [16] qui éclatent et en pare, au hasard, ses cheveux, ses bras, sa gorge et ses mains.

ARIANE

Tandis qu 'elle fait resplendir sous ses yeux et élève devant eue les diamants qui l'illuminent.

Ô mes clairs diamants ! Je ne vous cherchais pas, mais je vous salue sur ma route ! Immortelle rosée de lumière ! Ruisselez sur mes mains, illuminez mes bras, éblouissez ma chair ! Vous êtes purs, infatigables et ne mourrez jamais, et ce qui s'agite en vos feux, comme un peuple d'esprit qui sème des étoiles, c'est la passion de la clarté qui a tout pénétré, ne se repose pas, et n'a plus rien à vaincre qu'elle-même !... S'approchant de la porte ouverte et regardant sous la voûte. Pleuvez, pleuvez encore, entrailles de l'été, exploits de la lumière et conscience innombrable des flammes ! Vous blesserez mes yeux sans lasser mes regards!... Se penchant davantage. - Mais que voisje, nourrice ? Nourrice, où donc es-tu ? La pluie magnifique se déchire et demeure en suspens au-dessus d'un arceau qu'elle éclaire ! - Voilà la septième porte avec ses gonds, ses barres et sa serrure d'or!...

LA NOURRICE

Venez, n'y touchez pas. Retenez vos mains et vos yeux de crainte qu'elle ne s'ouvre... Venez donc, cachons-nous... Après les diamants, c'est la flamme ou la mort...

ARIANE

Oui, retire-toi, Nourrice. Cache-toi derrière ces colonnes de marbre. Je veux y aller seule.

Elle entre sous la voûte, met la clef dans la serrure; la porte se divise, rien ne paraît qu'une ouverture pleine d'ombre, mais un chant étouffé et lointain s'élève des profondeurs de la terre et se répand dans la salle.

LA NOURRICE

Ariane, que faites-vous? - Est-ce vous qui chantez?

[17]

ARIANE

Écoute.

LE CHANT étouffé

Les cinq filles d'Orlamonde

(La fée noire est morte)

Les cinq filles d'Orlamonde

Ont cherché les portes...

LA NOURRICE

Ce sont les autres femmes...

ARIANE

Oui.

LA NOURRICE

Refermez cette porte ! - Le chant remplit la salle, il se répand partout.

ARIANE, essayant de refermer la porte

Je ne peux pas...

LE CHANT, plus sonore

Ont allumé leurs cinq lampes,

Ont ouvert les tours,

Ont ouvert quatre cents salles

Sans trouver le jour...

LA NOURRICE

II remonte, il redouble!... Poussons la première porte. - Aidez-moi... Elles essaient de refermer la porte qui cachait les diamants. - Elle résiste aussi !

LE CHANT, plus puissant

Ont ouvert un puits sonore

Descendant alors

Et sur une porte close

Trouvent une clef d'or...

[18]

LA NOURRICE, affolée, entrant à son tour sous la voûte

Taisez-vous ! Taisez-vous ! - Elles vont nous perdre aussi ! Étouffons cette voix ! - Étendant son manteau. - Mon manteau couvrira l'ouverture...

ARIANE

Je vois des marches sous le seuil. Je vais descendre où l'on m'appelle...

LE CHANT, de plus en plus puissant

Voient l'océan par les fentes

Ont peur de mourir

Et frappent à la porte close

Sans oser l'ouvrir...

Sur les dernières paroles du chant, Barbe-Bleue entre dans la salle. H s'arrête un instant et regarde.

BARBE-BLEUE, s'approchant

Vous aussi...

ARIANE

Tressaille, se retourne, sort de la voûte, et, étincellante de diamants s'avance vers Barbe-Bleue.

Moi surtout. Je vous croyais plus forte et plus sage que vos sœurs...

ARIANE

Combien de temps ont-elles supporté la défense?

BARBE-BLEUE

Celles-ci quelques jours, celles-là quelques mois ; la dernière une année...

ARIANE

C'est la dernière seule qu'il eût fallu punir.

[19]

BARBE-BLEUE

C'était bien peu de chose ce que je demandais...

ARIANE

Vous leur demandiez plus que vous n'aviez donné.

BARBE-BLEUE

Vous perdez le bonheur que je voulais pour vous.

ARIANE

Le bonheur que je veux ne peut vivre dans l'ombre.

BARBE-BLEUE

Renoncez à savoir et je puis pardonner...

ARIANE

Je pourrai pardonner lorsque je saurai tout.

BARBE-BLEUE, saisissant Ariane par le bras

Venez !

ARIANE

Où voulez-vous que j'aille?

BARBE-BLEUE

Où je vous mènerai.

ARIANE

Non.

Barbe-Bleue cherche à entraîner de force Ariane qui pousse un long cri de douleur. À ce cri répond d'abord une sorte de rumeur sourde. La lutte entre Ariane et Barbe-Bleue continue un instant, et la Nourrice y mêle ses clameurs désespérées. Tout à coup, une pierre lancée du dehors brise une des fenêtres, on entend gronder et s'agiter la foule. D'autres pierres viennent tomber dans la salle. La nourrice court à la grande porte du fond, dont elle tire les verrous et soulève les barres. Une brusque poussée du dehors ébranle et entr'ouvre cette porte et les paysans furieux mais hésitants se pressent sur le seuil. - Barbe-Bleue, délivrant [20] Ariane, tire son épée pour se préparer à la lutte. Mais Ariane, calme, s'avance vers la foule.

ARIANE

Que voulez-vous? - II ne m'a fait aucun mal.

Elle écarte doucement les paysans et referme la porte avec soin, tandis que Barbe-Bleue, les yeux baissés, regarde la pointe de son épée. Rideau.

[21]

 

ACTE DEUXIÈME

Au lever du rideau, la scène qui s'éclairera tout à l'heure et révélera une vaste salle souterraine dont les voûtes reposent sur de nombreux piliers, est plongée dans une obscurité presque complète. A l'extrême droite, un étroit couloir voûté longe la salle souterraine où il débouche, vers le premier plan, par une sorte d'ouverture latérale ou d'arcade informe.

Paraissent tout au fond de ce couloir, comme si elles descendaient les dernières marches d'un escalier, Ariane et la nourrice. Ariane porte une lampe.

LA NOURRICE

Ecoutez ! La porte se referme avec un bruit terrible et les murailles tremblent... Je n'ose plus marcher... Je reste ici... Nous ne reverrons pas la lumière du jour.

ARIANE

En avant, en avant. Ne crains rien. Il est blessé, il est vaincu, mais il l'ignore encore... Il nous délivrera les larmes dans les yeux, mais il vaut mieux se délivrer soi-même. En attendant sa colère m'accorde ce que son amour refusait, et nous allons savoir ce qui se cache ici...

Elle s'avance, la lampe haute, jusqu'à l'arcade latérale du couloir; s'y penche et tâche de percer les ténèbres de la salle. Un objet indistinct semble arrêter ses regards. Elle se retourne vers la nourrice pour l'appeler.

Viens!... Qu'y a-t-il au fond de cette grotte? - Vois-tu? - Cela ne bouge pas... Je crois qu'elles sont ici, mais qu'elles ne vivent plus...

Elle entre dans la salle que sa lampe éclaire voûte par voûte.

Où êtes-vous? -

Silence.

Qui êtes-vous?

Une sorte de frémissement craintif et presque insaisissable lui répond. Elle fait encore un pas; les rayons de la lampe se projettent [22] plus avant, et on aperçoit, entassées dans l'ombre des plus lointaines voûtes, cinq formes de femmes immobiles.

ARIANE, d'une voix étouffée

Elles sont là!... Nourrice, nourrice, où es-tu? - La nourrice accourt. Ariane lui donne la lampe et fait en hésitant quelques pas vers le groupe. Mes sœurs... Le groupe tressaille. Elles vivent! - Me voici!...

Elle court à elles, les bras ouverts, les enveloppe de ses mains incertaines, les embrasse, les étreint, les caresse en tâtonnant, dans une sorte d'ivresse attendrie et convulsive, tandis que la nourrice, la lampe a la main, se tient un peu à l'écart.

Ah ! Je vous ai trouvées ! - Elles sont pleines de vie et pleines de douceur ! - J'avais cru voir des mortes et je baise en pleurant des bouches adorables !... Vous n'avez pas souffert? - Oh ! vos lèvres sont fraîches et vos joues sont semblables à celles des enfants... Et voici vos bras nus qui sont souples et chauds et vos poitrines rondes qui vivent sous leur voile!... Mais pourquoi tremblez-vous? -J'embrasse des épaules et j'enlace des hanches, je ne sais pas ce que je touche, j'embrasse autour de moi des seins nus et des bouches... Et ces cheveux qui vous inondent!... Vous devez être belles!... Mes bras séparent des flots tièdes et mes mains sont perdues dans des boucles rebelles... Avez-vous mille chevelures?... Sont-elles noires, sont-elles blondes?... Je ne vois pas ce que je fais; j'embrasse tout le monde et je cueille vos bras à la ronde!... Ah! c'est la plus petite que j'atteins la dernière... Ne tremble pas, ne tremble pas, je te tiens dans mes bras... Nourrice, nourrice que fais-tu là? -Je suis ici comme une mère qui tâtonne; et mes enfants attendent la lumière!...

La nourrice s'approche avec la lampe et le groupe s'éclaire. Les captives apparaissent alors vêtues de haillons, les cheveux en désordre, k visage amaigri et les yeux effarés et éblouis. Ariane un instant étonnée, prend la lampe à son tour, pour les éclairer mieux et les regarder de plus près.

ARIANE

Oh! vous avez souffert!... Regardant autour d'elle. Et qu'elle est triste votre prison!... Il tombe sur mes mains de grandes gouttes froides [23] et la flamme de ma lampe tressaille à chaque instant... Que vous me regardez avec des yeux étranges !... Pourquoi reculez-vous quand je m'approche ?... Avez-vous peur encore ?... Quelle est celle qui veut fuir?... N'est-ce pas la plus jeune que je viens d'embrasser?... Mon long baiser de sœur vous a-t-il fait du mal?... Venez donc, venez donc, craignez-vous la lumière?... Comment s'appelle celle qui revient?...

DEUX OU TROIS VOIX CRAINTIVES

Sélysette...

ARIANE

Sélysette, tu souris?... C'est le premier sourire que je rencontre ici - Oh ! tes grands yeux hésitent comme s'ils voyaient la mort et pourtant c'est la vie !... Et tes petits bras nus tremblent si tristement en attendant l'amour... Viens, viens, les miens attendent, mais ils ne tremblent point. - L'embrassant. - Depuis combien de jours es-tu dans ce tombeau?...

SÉLYSETTE

Nous comptons mal les jours. - Nous nous trompons souvent. -Mais je crois que j'y suis depuis plus d'une année...

ARIANE

Laquelle est entrée la première ?

YGRAINE, s'avançant plus pâle que les autres

Moi.

ARIANE

II y a bien longtemps que vous n'avez vu la lumière ?...

YGRAINE

Je n'ouvrais pas les yeux tant que je pleurais seule...

SÉLYSETTE, regardant fixement Ariane

Oh ! que vous êtes belle ! Et comment a-t-il pu vous punir comme nous ? - Vous avez donc désobéi aussi ? [24]

ARIANE

J'ai obéi plus vite ; mais à d'autres lois que les siennes.

SÉLYSETTE

Pourquoi êtes-vous descendue?

ARIANE

Pour vous délivrer toutes...

SÉLYSETTE

Oh! oui, délivrez-nous!... Mais comment ferez-vous?

ARIANE

Vous n'aurez qu'à me suivre. - Que faisiez-vous ici?

SÉLYSETTE

On priait, on chantait, on pleurait, et puis on attendait toujours...

ARIANE

Et vous ne cherchiez pas à fuir ?

SÉLYSETTE

On ne pourrait pas fuir; car tout est bien fermé, et puis c'est défendu.

ARIANE

C'est ce que nous verrons... Mais celle qui me regarde à travers ses cheveux qui semblent l'entourer de flammes immobiles, comment la nomme-t-on?

SÉLYSETTE

Mélisande.

ARIANE

Viens aussi Mélisande. - Et celle dont les grands yeux suivent avidement la lumière de ma lampe ?

SÉLYSETTE

Bellangère.

[25]

ARIANE

Et l'autre qui se cache derrière le gros pilier?

SÉLYSETTE

Elle est venue de loin, c'est la pauvre Alladine.

ARIANE

Pourquoi dis-tu « la pauvre » ?

SÉLYSETTE

Elle est descendue la dernière et ne parle pas notre langue.

ARIANE, tendant les bras à Alladine

Alladine ! - Alladine accourt et l'enlace en étouffant un sanglot. Tu vois bien que je parle la sienne quand je l'embrasse ainsi...

SÉLYSETTE

Elle n'a pas encore cessé de pleurer...

ARIANE, regardant avec étonnement Sélysette et les autres femmes

Mais toi-même, tu ne ris pas encore? Et les autres se taisent. Qu'est-ce donc ? Allez-vous vivre ainsi dans la terreur ? Vous souriez à peine en suivant tous mes gestes de vos yeux incrédules. - Vous ne voulez pas croire à la bonne nouvelle ? - Vous ne regrettez pas la lumière du jour, les oiseaux dans les arbres et les grands jardins verts qui fleurissent là-haut? Vous ne savez donc pas que nous sommes au printemps ? - Hier matin je marchais par les routes, je buvais des rayons, de l'espace, de l'aurore... Il naissait tant de fleurs sous chacun de mes pas que je ne savais où poser mes pieds aveugles... Avez-vous oublié le soleil, la rosée dans les feuilles, le sourire de la mer? - Elle riait tout à l'heure, comme elle rit aux jours où elle se sent heureuse, et ses mille petites vagues m'apj prouvaient en chantant sur des plages de lumière... A ce moment, une des gouttes d'eau qui suintent sans interruption du haut des voûtes, tombe sur la flamme de la lampe qu 'Ariane tendait devant elle en se tournant vers la porte; et brusquement l'éteint dans un dernier tressaillement de la lumière. La nourrice pousse un cri de terreur; et Ariane s'arrête, déconcertée. [26]

ARIANE, dans les ténèbres

Où êtes-vous?...

SÉLYSETTE

Ici, prenez ma main, ne vous éloignez pas ; il y a de ce côté une eau dormante et très profonde...

ARIANE

Vous y voyez encore ?

SÉLYSETTE

Oui, nous avons vécu longtemps dans cette obscurité...

BELLANGÈRE

Venez ici; il y fait bien plus clair...

SÉLYSETTE

Oui, menons-la dans la clarté.

ARIANE

II y a donc une clarté dans les plus profondes ténèbres?

SÉLYSETTE

Mais oui, il y en a une!... n'apercevez-vous pas la grande lueur pâle qui éclaire tout le fond de la dernière voûte?

ARIANE

J'entrevois en effet une pâle lueur qui grandit...

SÉLYSETTE

Mais non, ce sont tes yeux, tes beaux yeux étonnés qui grandissent...

ARIANE

D'où vient-ettè ?

SÉLYSETTE

Nous ne le savons pas.

[27]

ARIANE

Mais il faut savoir!... Elle va vers le fond de la scène et promène à tâtons les mains sur la muraille. Ici c'est la muraille... Ici encore... Mais plus haut, ce ne sont plus des pierres !... Aidez-moi à monter sur ce quartier de roc... Elle y monte, soutenue par les femmes. La voûte est en forme d'ogive... Continuant de tâter la paroi. Mais ce sont des verrous!... Je sens des barres de fer et des verrous énormes. - Avez-vous essayé de les pousser?...

SÉLYSETTE

Non, non n'y touchez pas, on dit que c'est la mer qui baigne les murailles!... Les grandes vagues vont entrer!...

MÉLISANDE

C'est à cause de la mer que la lueur est verte!...

YGRAINE

Nous l'avons entendue bien des fois, prenez garde!...

MÉLISANDE

Oh! je vois l'eau qui tremble au-dessus de nos têtes!...

ARIANE

Non, non, c'est la lumière qui vous cherche!...

BELLANGÈRE

Elle essaye de l'ouvrir!...

Les femmes épouvantées reculent et se cachent derrière un pilier d'où elles suivent de leurs yeux agrandis, tous les mouvements d'Ariane.

ARIANE

Mes pauvres, pauvres sœurs! Pourquoi voulez-vous donc qu'on vous délivre si vous adorez vos ténèbres ; et pourquoi pleuriez-vous si vous étiez heureuses?... Oh! les barres se soulèvent; les battants vont s'ouvrir!... attendez!... Les lourds battants d'une sorte de vaste volet intérieur se séparmt en effet, tandis qu'elle parle encan, mais seule, une lueur [28] très pâle presque sombre et diffuse, éclaire l'ouverture arrondie de la voûte.

ARIANE, continuant sa recherche

Ah ! ce n'est pas encore la clarté véritable !... Qu'y a-t-il sous mes mains?... Est-ce du verre, est-ce du marbre?... On dirait un vitrail qu'on a couvert de nuit... Mes ongles sont brisés... Où sont-elles, vos quenouilles?... Sélysette, Mélisande, une quenouille, une pierre !... Un seul de ces cailloux qui sont là par milliers sur le sol !... Sélysette accourt tenant une pierre et la lui donne. Voici la clef de votre aurore!...

Elle donne un grand coup dans la vitre; un des carreaux éclate, et une large étoile éblouissante jaillit dans les ténèbres. Les femmes poussent un cri de terreur presque radieux; et Ariane ne se possédant plus, et tout inondée d'une lumière de plus en plus intolérable, brise à grands chocs précipités, toutes les autres vitres dans une sorte de délire triomphant.

ARIANE

Voilà, celle-ci encore et encore celle-ci!... La petite et la grande et la dernière aussi !... Toute la fenêtre croule et les flammes refoulent mes mains et mes cheveux !... Je n'y vois plus, je ne peux plus ouvrir les yeux!... N'approchez pas encore, les rayons semblent ivres!... Je ne peux plus me redresser; je vois, les yeux fermés, les longues pierreries qui fouettent mes paupières!... Je ne sais pas ce qui m'assaille... Est-ce le ciel, est-ce la mer? Est-ce le vent ou la lumière? Toute ma chevelure est un ruisseau d'éclairs!... Je suis couverte de merveilles!... Je ne vois rien et j'entends tout. Des milliers de rayons accablent mes oreilles, je ne sais où cacher mes yeux, mes deux mains n'ont plus d'ombre, mes paupières m'éblouissent et mes bras qui les couvrent, les couvrent de lumière!... Où êtes-vous? Venez toutes, je ne peux plus descendre !...Je ne sais où poser mes pieds dans les vagues de feu qui soulèvent ma robe, je vais tomber dans vos ténèbres!...

A ces cris, Sélysette et Mélisande sortent de l'ombre où elles s'étaient réfugiées, et, les mains sur les yeux, comme pour traverser des flammes, courent à la fenêtre et tâtonnant dans la lumière, montent sur la pierre aux côtés d'Ariane. - Les autres femmes les suivent, les imitent; et toutes se pressent ainsi dans [29] l'aveuglante nappe de clarté qui les force à baisser la tête. Il y a alors un instant de silence ébloui, durant lequel on entend au dehors le murmure de la mer, les caresses du vent dans les arbres, le chant des oiseaux, et les clochettes d'un troupeau qui passe au loin dans la campagne.

SÉLYSETTE

Je vois la mer!...

MÉLISANDE

Et moi je vois le ciel !... Couvrant ses yeux de son coude. Oh ! non, on ne peut pas!...

ARIANE

Mes yeux s'apaisent sous mes mains... Où sommes-nous?...

BELLANGÈRE

Je ne veux regarder que les arbres... Où sont-ils?...

YGRAINE

Oh ! la campagne est verte !...

ARIANE

Nous sommes aux flancs du roc.

MÉLISANDE

Le village est là-bas... Voyez-vous le village?...

BELLANGÈRE

On ne peut y descendre; nous sommes entourées d'eau, et les ponts sont levés...

SÉLYSETTE

Où sont les hommes?...

MÉLISANDE

Là-bas, là-bas... un paysan!...

[30]

SÉLYSETTE

II nous a vues, il nous regarde... Je vais lui faire signe... Elle agite sa longue chevelure. Il a vu mes cheveux ; il ôte son bonnet. Il fait le signe de la croix...

MÉLISANDE

Une cloche! Une cloche!... Comptant les coups. Sept, huit, neuf...

MÉLISANDE

Dix, onze, douze...

MÉLISANDE

II est midi.

YGRAINE

Qui est-ce qui chante ainsi?...

MÉLISANDE

Mais ce sont les oiseaux... Les vois-tu? Ils sont là des milliers dans les grands peupliers, le long de la rivière...

SÉLYSETTE

Oh! tu es pâle, Mélisande!...

MÉLISANDE

Toi aussi tu es pâle... ne me regarde pas...

SÉLYSETTE

Ta robe est en lambeaux, on te voit au travers...

MÉLISANDE

Toi aussi, tes seins nus séparent tes cheveux... ne me regarde pas...

BELLANGÈRE

Que nos cheveux sont longs!...

YGRAINE

Que nos faces sont pâles!... i

[31]

BELLANGÈRE

Et nos mains transparentes!...

MÉLISANDE

Alladine sanglote...

SÉLYSETTE

Je l'embrasse, je l'embrasse...

ARIANE

Oui, oui, embrassez-vous, ne vous regardez pas encore... Surtout, n'attendez pas que la lumière vous attriste... Profitez de l'ivresse pour sortir de la tombe... Un escalier de pierre descend au flanc du roc. - Je ne sais où il mène, mais il est lumineux et le vent du large l'assaille... Venez toutes, venez toutes, des milliers de rayons dansent aux creux des vagues...

Elle sort par l'ouverture et disparaît dans la lumière.

SÉLYSETTE, la suivant et entraînant les autres femmes

Oui, oui, venez, venez, mes pauvres sœurs heureuses. Dansons, dansons aussi la ronde de la lumière...

Toutes se hissent sur la pierre et disparaissent en chantant et en dansant dans la clarté.

Les cinq filles d'Orlamonde

(La fée noire est morte)

Les cinq filles d'Orlamonde

Ont trouvé les portes!...

Rideau.

[32]

 

ACTE TROISIÈME

La même salle qu 'au premier acte. Les pierreries éparses scintillent encore dans les niches de marbre et sur les dalles. Entre les colonnes de porphyre des coffres ouverts débordent de vêtements précieux. H fait nuit dehors; mais sous les lustres allumés, Sélysette, Mélisande, Ygraine, Bellangère et Alladine, debout devant de grands miroirs achèvent de nouer leur chevelure, d'ajuster les plis de leurs robes étincelantes, de se parer de fleurs et de bijoux, tandis qu'Ariane, allant de l'une à l'autre, les aide et les conseille. Les fenêtres sont ouvertes.

SÉLYSETTE

Nous n'avons pu sortir du château enchanté. Il est si beau que je l'aurais pleuré... Qu'en dis-tu, Ariane? - C'était étrange. Les ponts se relevaient d'eux-mêmes et l'eau montait dans les fossés dès qu'on s'en approchait... Mais qu'importe à présent puisqu'on ne le voit plus... Il est parti... Embrassant Ariane. Et nous serons heureuses tant que tu seras parmi nous.

MÉLISANDE

Où est-il allé?

ARIANE

Je l'ignore comme vous. Il est parti, troublé peut-être, déconcerté sans doute, pour la première fois... Ou bien la colère des paysans l'inquiétait. Il a senti la haine déborder de toutes parts, et qui sait s'il n'est pas allé chercher du secours, des soldats et des gardes, pour châtier les rebelles et revenir en maître... A moins que sa conscience ou une autre force n'ait parlé...

SÉLYSETTE

Tu ne t'en iras pas?

ARIANE

Comment veux-tu que je m'en aille puisque les fossés sont pleins d'eau, les ponts levés, les murs inaccessibles et les portes fermées. On ne voit personne qui les garde ; et pourtant le château n'est pas [33] abandonné. On observe tous nos pas, il doit avoir donné des ordres mystérieux. Mais tout autour des murs les paysans se cachent et je sens qu'ils veillent sur nous. En attendant, mes sœurs, l'événement s'apprête, et il faut être belles. S'approchant de Mélisande. Est-ce ainsi que tu t'y prépares, Mélisande? - Ta chevelure est le plus beau miracle que j'aie vu; elle éclairait là-bas l'ombre du souterrain et sourirait encore dans la nuit d'un tombeau, et tu te plais à en éteindre chaque flamme !... Attends, c'est encore moi qui vais délivrer la lumière.

Elle arrache le voile, dénoue les tresses et toute la chevelure de Mélisande s'étale brusquement et resplendit sur ses épaules.

SÉLYSETTE, se retournant pour contempler Mélisande

Oh! d'où cela vient-il?

ARIANE

Cela vient d'elle-même et se cachait en elle. - Mais toi-même, qu'as-tu fait? Où caches-tu tes bras divins?

SÉLYSETTE

Mais ici, dans mes manches d'orfroi...

ARIANE

Je ne les vois plus... Je les admirais tout à l'heure, tandis que tu nouais ta chevelure... Ils semblaient s'élever pour appeler l'amour, et mes yeux attendris caressaient tous leurs gestes... Je me retourne et ne retrouve que leur ombre. Dénouant les manches. Et voilà deux rayons de bonheur que je délivre encore!...

SÉLYSETTE

Oh! mes pauvres bras nus... Ils vont trembler de froid...

ARIANE

Mais non, puisqu'ils sont adorables... Allant à Bellangère. Où es-tu Bellangère ? - II y avait à l'instant, au fond de ce miroir, des épaules, [34] une gorge qui le remplissaient tout entier d'une lueur suave... Il faut que je délivre tout... Et toutes ces pierreries qui brillent à vos pieds, ont-elles été créées pour mourir sur les dalles ou pour se rallumer à la chaleur des seins, des bras, des chevelures ? Elle ramasse à pleines mains les pierres précieuses et les répand sur ses compagnes. Vraiment, mes jeunes sœurs, je ne m'étonne plus qu'il ne vous aimât point autant qu'il eût fallu, et qu'il voulût cent femmes. Il n'en avait aucune... Enlevant le manteau que Bellangère a mis sur ses épaules. Voilà deux sources de beauté qui se perdaient dans les ténèbres... Surtout, n'ayons pas peur, nous n'aurons rien à craindre si nous sommes très belles...

Entre par une porte latérale, la nourrice, hagarde échevelée.

LA NOURRICE

II revient ! Il est là !

Mouvement d'effroi des femmes.

ARIANE

Qui te l'a dit?

LA NOURRICE

Un des gardes. Il vous a vue. Il vous admire.

ARIANE

Mais je n'ai vu personne...

LA NOURRICE

Ils se cachaient. Ils suivaient tous nos gestes... C'est le plus jeune qui a parlé. Il m'a dit que le maître revient... Il fait le tour des ', murs... Les paysans le savent. Ils sont armés... Ils se révoltent... Tout ', le village est caché dans les haies... Ils l'attendent... Montant par l'escalier latéral à l'une des fenêtres du fond. Je vois des torches dans le bois !...

Les femmes affolées poussent un cri de terreur et courent autour j de la salle pour chercher une issue.

SÉLYSETTE, montant également aux fenêtres

C'est son carrosse, son carrosse de noce!... Il s'arrête!...

[35]

Toutes s'élancent aux fenêtres, se pressent dans le balcon intérieur, et regardent dans la nuit.

MÉLISANDE

C'est lui!... Je le reconnais... Il descend... Il fait des gestes de colère...

SÉLYSETTE

II est entouré de ses nègres...

MÉLISANDE

Ils ont des épées nues qui brillent au clair de lune!...

SÉLYSETTE, se réfugiant dans les bras d'Ariane

Ariane ! Ariane !... J'ai peur !...

LA NOURRICE

Voilà les paysans qui sortent des fossés... Il y en a!... Il y en a!... Ils ont des fourches et des faux!...

SÉLYSETTE

Ils vont se battre!...

Rumeurs, cris, tumultes, bruits d'armes au dehors, dans le lointain.

MÉLISANDE

Ils se battent!...

YGRAINE

Un des nègres est tombé!...

LA NOURRICE

Oh! les paysans sont terribles!... Tout le village est là!... Ils ont d'énormes faux!...

MÉLISANDE

Les nègres l'abandonnent!... Voyez, voyez, ils fuient!... Ils se cachent dans les bois...

[36]

YGRAINE

Lui aussi prend la fuite... Il court, il s'approche de l'enceinte...

LA NOURRICE

Les paysans le suivent!...

SÉLYSETTE

Mais ils vont le tuer !

LA NOURRICE

On vient à son secours... Les gardes ont ouvert la porte de l'enceinte... Ils courent à sa rencontre...

SÉLYSETTE

Un, deux, trois, quatre, six, sept... Mais ils ne sont que sept!...

LA NOURRICE

Les paysans les enveloppent... Il y en a des centaines!

MÉLISANDE

Que font-ils?...

LA NOURRICE

Je vois les paysans qui dansent autour d'un homme... Les autres sont tombés...

MÉLISANDE

C'est lui; j'ai vu son manteau bleu... Il est couché sur l'herbe...

LA NOURRICE

Ils se taisent... Ils le relèvent...

MÉLISANDE

Est-il blessé ?...

YGRAINE

II chancelle...

[37]

SÉLYSETTE

J'ai vu le sang... Il saigne... Ariane !...

ARIANE

Viens, ne regarde pas... cache ta tête dans mes bras...

LA NOURRICE

Ils apportent des cordes... Il se débat... Ils lui lient les bras et les jambes...

MÉLISANDE

Où vont-ils? Ils le portent... Ils dansent en chantant...

LA NOURRICE

Ils s'en viennent vers nous... Les voilà sur le pont... La porte est grande ouverte... Ils s'arrêtent... Oh ! ils vont le jeter dans le fossé...

ARIANE, et les autres femmes, affolées, criant et s'agitant désespérément aux fenêtres

Non ! non !... Au secours !... Ne le tuez pas !... Au secours !... Non ! non!... Pas cela!... Pas cela!...

LA NOURRICE

Ils n'entendent pas... Mais les autres les poussent...

ARIANE

II est sauvé !...

LA NOURRICE

Ils vont entrer... Ils sont devant les portes de la cour... Cris de la foule qui a vu les femmes aux fenêtres :

Ouvrez !

Ouvrez ! Puis chants :

Ouvrez-lui la porte

Pour l'amour de Dieu.

Sa chandelle est morte,

II n'a plus de feu...

[38]

LA NOURRICE et les autres femmes, parlant à la foule

Nous ne pouvons pas... Elle est fermée... Ils la brisent... Elle cède!... Ecoutez... Ils entrent tous... Ils montent le perron... Prenons garde, ils sont ivres...

ARIANE

Je vais ouvrir la porte de la salle...

LES FEMMES, la suppliant, affolées

Non, non!... Ariane! Ils sont ivres... Prenez garde, ils approchent!...

ARIANE

Ne craignez rien, ne vous avancez pas, j'irai seule...

Les cinq femmes descendent l'escalier qui conduit aux fenêtres, reculent vers le fond de la salle, et s'y tiennent êtroitement groupées dans l'attitude de l'attente terrifiée. Ariane suivie de la nourrice, se dirige vers la porte qu'elle ouvre à deux battants. On entend un bruit défoule qui monte l'escalier, des hurlements, des chants, des rires, dans la clarté rouge des torches. - Enfin, les premiers hommes de la foule paraissent dans l'encadrement de la porte qu 'ils remplissent tout entier, mais sans franchir le seuil.

Ce sont des paysans, les uns farouches, les autres réjouis ou intimidés. Leurs vêtements, par suite de la lutte, sont déchirés et en désordre. Ils portent Barbe-Bleue solidement garrotté, et s'arrêtent un moment, ahuris, à la vue d'Ariane qui se dresse devant eux, grave, calme et royale. Tandis que vers le fond, parmi les paysans qui remplissent l'escalier, et ne voient point ce qui se passe, les poussées, les hurlements, les rires continuent un moment puis s'éteignent en chuchotements respectueux et intrigués. - À l'instant où la foule a envahi la porte, les cinq femmes sont tombées instinctivement et silencieusement à genoux au fond de la salle.

UN VIEUX PAYSAN, ôtant son bonnet, et le roulant d'un air gêné

Madame?... On peut entrer?...

UN DES PAYSANS QUI PORTENT BARBE-BLEUE

Nous vous apportons le paquet.

[39]

UN AUTRE

II ne vous fera plus grand mal.

PREMIER PAYSAN

Où voulez-vous qu'on vous le range ?

UN AUTRE

Posons-le dans ce coin.

TROISIÈME PAYSAN

Soulevez le tapis; il est couvert de boue; il vous salira vos affaires... Ils déposent Barbe-Bleue. Là, voilà. Il ne grouillera plus. Le bonhomme a son compte ; il nous a donné bien du mal...

AUTRE PAYSAN

Avez-vous ce qu'il faut pour le tuer?

ARIANE

Oui, oui; soyez sans crainte...

LE PAYSAN

Voulez-vous qu'on vous aide ?

ARIANE

Ce n'est pas nécessaire ; nous en viendrons à bout...

TROISIÈME PAYSAN

Surtout prenez bien garde qu'il ne s'échappe... Découvrant sa poitrine. Voyez ce qu'il m'a fait...

UN AUTRE

Et moi, voyez mon bras... C'est entré par ici et c'est sorti par là...

ARIANE

Vous êtes des héros; vous êtes nos sauveurs... Laissez-nous un [40] moment; nous nous vengerons bien... Laissez-nous; il est tard; vous reviendrez demain... Retournez au village ; et soignez vos blessures...

UN VIEUX PAYSAN

Bien, bien; on sait ce qu'il faut faire... Madame, c'est pas pour dire... Mais vous étiez trop belle... Adieu, adieu...

ARIANE, fermant la porte

Adieu, adieu ; vous nous avez sauvées... Elle se retourne et voit les six \f0 femmes à genoux^ au fond de la salle. Vous étiez à genoux!... S'approchant de Barbe-Bleue. Êtes-vous blessé?... Oui; le sang coule ici... Une bléssure au cou... Ce n'est rien, la plaie n'est pas profonde. Une au bras... Les blessures au bras ne sont jamais bien graves... Ah! celle-ci !... Le sang ruisselle encore... La main est transpercée... Il faut la panser tout d'abord...

Pendant qu 'Ariane parle ainsi, les six femmes se sont rapprochées, une à une, sans rien dire, et, penchées ou agenouillées entourent Barbe-Bleue.

SÉLYSETTE

II a ouvert les yeux...

MÉLISANDE

Qu'il est pâle!... Il doit avoir souffert...

SÉLYSETTE

Oh! ces paysans sont horribles!...

ARIANE

Apportez-moi de l'eau pour laver ses blessures.

LA NOURRICE

Oui, je vais en chercher...

ARIANE

Avez-vous des linges très doux?...

MÉLISANDE

Voici mon voile blanc...

[41]

SÉLYSETTE

II étouffe, voulez-vous que je lui soutienne la tête ?

MÉLISANDE

Attends, je vais t'aider...

SÉLYSETTE

Non; Alladine m'aide...

Alladine l'aide en effet à soulever la tête de Barbe-Bleue: à qui elle donne en sanglotant un baiser jùrtif sur le front.

MÉLISANDE

Alladine, que fais-tu?... Doucement, doucement, tu rouvrirais ses plaies...

SÉLYSETTE

Oh! son front est brûlant!...

MÉLISANDE

II a coupé sa barbe;... il n'est plus si terrible...

SÉLYSETTE

Avez-vous un peu d'eau !... Son visage est couvert de poussière et de sang...

YGRAINE

II respire avec peine...

ARIANE

Ce sont ses liens qui l'étouffent... Ils ont serré les cordes à broyer un rocher... Avez-vous une dague?

LA NOURRICE

II y en avait deux sur cette table... Voici la plus aiguë... Effrayée. Vous allez?...

ARIANE

Oui.

[42]

LA NOURRICE

Mais il n'est pas... Voyez, il nous regarde...

ARIANE

Soulevez bien la corde que je ne le blesse point...

Elle coupe un à un les liens qui enserrent Barbe-Bleue. Quand elle arrive à ceux qui lui maintiennent les bras derrière le dos, la nourrice lui saisit les mains pour l'arrêter.

LA NOURRICE

Attendez qu'il parle... Nous ne savons pas encore si...

ARIANE

Avez-vous un autre poignard? La lame s'est brisée... ces cordes sont très dures...

MÉLISANDE, lui tendant l'autre poignard

Voici l'autre...

ARIANE

Merci.

Elle tranche les derniers liens. Un silence durant lequel on entend les respirations anxieuses. Quand Barbe-Bleue se sent libre, il se dresse lentement sur son séant, étire ses bras engourdis, remue les mains, regarde attentivement chaque femme, en silence; puis il se met debout en s'appuyant au mur et demeure immobile, examinant sa main blessée.

ARIANE, s'approchant de lui

Adieu.

Elle lui donne un baiser sur le front. Barbe-Bleue fait un mouvement instinctif pour la retenir. Elle se dégage doucement et se dirige vers la porte, suivie de la nourrice.

SÉLYSETTE, s'élançant après elle et l'arrêtant

Ariane!... Ariane!... Où vas-tu?...

[43]

ARIANE

Loin d'ici; ... là-bas, où l'on m'attend encore... M'accompagnes-tu, Sélysette?...

SÉLYSETTE

Quand reviens-tu?

ARIANE

Je ne reviendrai pas...

MÉLISANDE

Ariane!...

ARIANE

M'accompagnes-tu, Mélisande?...

Mélisande regarde tour à tour Barbe-Bleue et Ariane, et ne répond point.

ARIANE

Vois, la porte est ouverte et la campagne est bleue... Ne viens-tu pas, Ygraine ? Ygraine ne tourne pas la tête. La lune et les étoiles éclairent toutes les routes ; et l'aurore se penche aux voûtes de l'azur, pour nous montrer un monde inondé d'espérance... Venez-vous, Bellangère ?

BELLANGÈRE, sèchement

Non.

ARIANE

Je m'en irai seule, Alladine ?...

A ces mots, Alladine court à Ariane, se jette dans ses bras et, parmi des sanglots convulsifs, la tient longuement et fiévreusement enlacée.

ARIANE, l'embrassant à son tour, et se dégageant doucement tout en larmes

Reste aussi, Alladine... Adieu, soyez heureuses...

[44]

Elle sort précipitamment; suivie de la nourrice. Les femmes se  regardent, puis regardent Barbe-Bleue qui relève lentement la tête.

Bellangère et Ygraine haussent les épaules et vont fermer la porte. - Un silence. La toile tombe.

 


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