Maurice Maeterlinck
Bulles bleues
Souvenirs heureux
(1949)


© M. Maeterlinck, Bulles bleues, 1949

Source: M.Maeterlinck. Oevres I. Le Réveil de L'Âme. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 633-746.

E-Text: Aerius (ae-lib.org.ua) 2004


Table des matières

[INTRO]

LE CHAR MÉROVINGIEN

SŒUR JULIA

LE RAPT

L'INSTITUT CALAMUS

OSTACKER

MON PÈRE

LA NOYADE

LE CUVIER

LA DERNIÈRE

MES DÉBUTS D'AUTEUR DRAMATIQUE

LES VOLEURS

ACROBATIES

LES VENDREDIS

LES ABEILLES

LES PÊCHERS

LÉOCADIE NOULLET

LES BÉGUINAGES

LA PELOUSE

LA TRILOGIE FÉERIQUE

CHEZ LES JÉSUITES

AVANT LA NAISSANCE DE "L'OISEAU BLEU"

MES ÉGLISES

JEUX ET ACCIDENTS

AMITIÉS TENDRES

LA PLANCHE À NŒUDS

LES CURÉS

MA BONNE-MAMAN MATERNELLE

LA FERME DE MA GRAND-MÈRE

L'ONCLE EDMOND

LA PREMIÈRE MAÎTRESSE

L'ONCLE HECTOR ET COUSINS ET COUSINES

LES NOCES DE MA COUSINE LOUISE

LA MORT D'UN FRÈRE

MA SŒUR

HÉRÉDITÉ

LE NAUFRAGE

INTERLUDE

NOS CHIENS

    BLACK

    KIKI

    DIDI

    L'INCONNU

    GUSTAVE

L'ONCLE FLORIMOND

UNE CONFÉRENCE DE PAUL VERLAINE

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

IMPRIMERIE

TROIS POÈTES

L'ÎLE DU CIMETIÈRE

ÉPILOGUE

 


 

 

C'est ainsi qu'on pourrait appeler les souvenirs heureux. Ce sont les seuls à qui je permette de vivre.

Elles ne sont pas toutes d'un bleu immaculé, l'immaculé est extrêmement rare sur cette terre, même dans les vies qui n 'eurent pas à se plaindre des rigueurs du destin, mais si pâles qu'elles soient, elles planent encore dans les rayons d'azur qui les revêtirent d'illusions.

Les autres, les bulles du malheur ou d'ennui qui surgissent des tristesses ou des déceptions de toute existence, sont mortes en moi parce que je ne les ai pas nourries de mon souffle, parce que je les ai laissées s'évaporer dans l'espace.

Néanmoins, ne croyons pas qu'elles ne soient plus. Rien ne meurt véritablement, en ce monde ou dans l'autre.

Savons-nous, si ce que nous avons oublié n 'est pas aussi impartant que ce que nous nous rappelons ? Quelle est la loi qui garde ou élimine ce que nous avons vu ou vécu ? Pourquoi l'un meurt-il au lieu que l'autre survit qui ne valait pas mieux ? Quelle influence le souvenir mort a-t-il sur notre vie ? N'est-ce pas une des grandes inconnues de notre destinée ?

Quoi qu'il en soit, j'ai nettement constaté que notre volonté peut agir sur ces inconnues en ressuscitant ce que nous avons aimé de préférence à ce que nous avons haï, ce qui nous a fait du bien, à ce qui nous a fait du mal.

On parvient assez facilement à discipliner ce qui reste dans notre mémoire; et le bonheur ou le malheur de notre existence dépend de cette discipline. Il ne faut pas croire que nos souvenirs soient immuables. Ils changent d'aspect selon nos années. Ils s'élèvent et se purifient selon que notre existence s'élève et se purifie, selon ce que nous avons fait, pensé ou subi. Si j'avais fixé les miens le jour qui les vit naître, je ne les reconnaîtrais plus.

Si je les avais écrits il y a vingt, trente ou quarante ans, les faits qui forment leur squelette seraient peut-être ce qu 'ils furent, mais ils n 'auraient plus la même chair, ils ne se baigneraient plus dans la même atmosphère, ils n'auraient plus la même couleur et leur choix même eût été différent.

Les souvenirs sont les traces incertaines et fugaces que nous laissent nos jours. Que chacun recueille les siens, ils ne rempliront pas le creux de la main; mais ce qui reste de poussière est le seul trésor que nous voudrions arracher à la mort et emporter avec nous dans un autre séjour; nous croyons que les années qui prolongent nos misères ou nos joies augmentent leur nombre. Je crois plutôt que ceux que nous acquérons ne compensent pas ceux que nous perdons. A mesure que nous avançons en âge, ce qui nous advient n'a plus le temps de se transformer en souvenir. Le centenaire qui n'est qu'un enfant au prix de l'éternité n'a que ce qu'il avait avant sa vieillesse et ce qu 'il pourrait se rappeler ne prend plus la peine de naître.

Les véritables souvenirs, les seuls qui survivent, les seuls qui ne vieillissent pas, les seuls qui soient enracinés, sont les souvenirs de l'enfance et de la première jeunesse. Jusqu 'à la fin de nos jours, ils gardent la grâce, l'innocence, le velouté de leur naissance et ceux qui naissent contrefaits, malpropres, malheureux ou stupides tombent dans les ténèbres où ils rejoignent les souvenirs de l'âge mûr qui méritent rarement d'être recueillis.

Rien n'est plus capricieux que les sélections de notre mémoire. L'enfant se souvient surtout des enfants de son âge. Nos parents que nous rencontrons dans notre passé ne commencent d'y vieillir que lorsque nous quittons l'enfance pour entrer dans l'adolescence. En revanche les grands-parents y demeurent immobiles à l'état de vieillards. Durant le temps que je connus les miens, ils n'évoluèrent pas et me parurent toujours aussi vieux. Us s'étaient arrêtés au point où les années ne comptent plus.

Parmi les compagnons de la septième à la seizième année, je revois le mieux ceux qui étaient aussi jeunes que moi. On dirait que la mémoire vieillit plus vite que la vie et s'engourdit comme si elle se demandait à quoi bon retenir ce qui bientôt ne sera plus.

Et quand nous mourons que deviennent-ils ? Où s'en vont-ils ? Meurent-ils aussi et tout s'éteint-il pour toujours ?

On me dira sans doute: « Vos souvenirs, surtout vos souvenirs d'enfance, parlent de vous beaucoup moins que de ce qui vous entourait. » Les plus bienveillants me feront remarquer que dans les confessions, les Mémoires, les soliloques autobiographiques, ce n 'est pas les parents, les frères et sœurs, les amis, les compagnons, les instituteurs ou ks domestiques, mais l'auteur seul [634] que nous espérons connaître. C'est la vie d'un enfant qu'on attend et non point celle de ceux qui l'élèvent.

Mais l'enfant n'existe pas encore en soi ni par soi. Sa vie n'a d'autres éléments que ses réactions à l'égard de son entourage. Il a déjà une vie personnelle, mais elle est encore vide, sans visage et sans événements. Elle se nourrit de ce qui l'environne et la submerge. Elle est formée des reflets de ce qu'elle voit, des échos de ce qu'elle entend. Ils deviennent sa substance. Si l'on ne s'occupait que de l'enfant seul et nu dans l'espace et le temps, on aurait tout dit en trois mots. On ne peut le voir ou le reconnaître qu 'à travers ce qui l'environne.

Je ne me fais pas d'illusions sur l'intérêt de ces souvenirs. C'est tout au plus un documentaire qui ne peut avoir quelque valeur que pour ceux qui veulent bien s'occuper de la psychologie enfantine. Il a du moins le mérite d'être sincère et dépourvu d'ornements inventés.

Les histoires de tous ces gens et la mienne ne sont pas passionnantes, je k sais. Que voulez-vous ?Je ne suis pas Attila, Gengis-Khan, César, Napoléon ou Tartarin et je n'ai pas encore commis de crime. Mon entourage n'est pas k leur et je n 'ai rien à vous dire qui ne ressemble à ce que vous diriez. Mais on lit avec plaisir les romans où s'accumulent des détails aussi insignifiants que ceux qu 'on trouve ici. Pourquoi ces détails perdraient-ils toute valeur parce qu'ils ne sont plus pris dans l'imagination ou dans la fiction, mais dans des vies réellement vécues ?

Sommes-nous des héros, des saints ou des génies pour avoir le droit de dédaigner tout ce qui n 'est pas à notre hauteur ? [635]

 

 

LE CHAR MÉROVINGIEN

Quelques jours avant ma naissance, un petit chariot à roulettes attendait ma venue. Mon père, qui aimait bricoler, l'avait soigneusement façonné à mon intention. Le moïse ou la corbeille servant de berceau, de style plus ou moins égyptien, était assujetti à un bâti solide, aux roulettes pleines et massives comme de petites meules évoquant l'art mérovingien ; quant au timon, il aspirait à être grec.

Je naquis après avoir, à mon insu, cruellement meurtri ma mère. J'étais un enfant silencieux, poussant de légers gémissements qu'on entendait à peine. Mais, quelques semaines plus tard, je me mis soudain, sans qu'on sût pourquoi, à hurler à tue-tête. Mon père eut alors l'ingénieuse, mais malencontreuse idée de me déposer dans le char mérovingien, de saisir le timon et de faire lentement le tour de la salle à manger; les hurlements se mettent en sourdine; il accélère, ils cessent momentanément. Il s'arrête, ils reprennent avec force. Il repart, accélère, je me tais. Et ainsi de suite, tout le reste de la nuit, d'arrêts suivis d'éclats et d'accélérations suivies de silences. Mon père n'en peut plus. La nourrice le relaie, puis la femme de chambre remplace la nourrice et la cuisinière prend la suite, espérant qu'au lever de l'aurore la fatigue éteindra mes cris. Il n'en est rien ; ma musique alternée est la même sous le soleil qu'au clair de lune et ne s'arrête une minute que pour prendre les tétées; après quoi, elle renaît comme au coup de sifflet d'un express en partance. On appelle le médecin de famille, un vieux docteur qui, aux maux de l'humanité, ne connaît qu'un remède: le sirop de rhubarbe. Mais, il n'ose en donner aux enfants en bas âge et ne prescrit que la patience.

Les arrêts retentissants et les accélérations muettes poursuivent leur ronde infernale. On fait venir un autre docteur plus moderne. Il ordonne un antiphlogistique, comme on disait en ces temps-là, et un vermifuge. Les remèdes opèrent. On relègue au grenier le char mérovingien et je finis les jours de ma petite enfance dans un berceau sans prestige.

Étais-je né mobilomane ? ou avais-je pressenti trente-cinq ou quarante-cinq ans avant son invention les délices de l'auto? [636]

J'acquis au cours de mes exercices violents des poumons à toute épreuve et une bonne petite hernie inguinale qui, par deux fois, s'étrangla, mit mes jours en danger et ne guérit définitivement qu'au bout de cinq ou six ans.

Je pars donc du jour de ma naissance en repérant ça et là quelques points saillants et du reste sans importance, qui émergent dans l'immense solitude du temps entre mes premières heures et celle' où je n'aurai plus rien à dire.

 

 

SŒUR JULIA

Ma mère ayant à s'occuper de ma sœur et de mon frère puînés, comme je flottais entre six et sept ans, me mit provisoirement, pour achever mes études qui avaient dépassé BA-BE-BI-BO-BU, chez les Sœurs de je ne sais plus quel ordre, qui peuplaient un grand couvent non loin de notre demeure. On les appelait les Sœurs du «Nouveau Bois», du nom de leur établissement. C'était un couvent aristocratique où toutes les jeunes filles de bonne famille, c'est-à-dire de noblesse inauthentique, (il y en a peu d'autres) étaient mises en pension. On y recevait aussi les petits garçons jusqu'à l'âge de sept ans.

Je fus donc admis dans la classe où les enfants à partir de trois ou quatre ans écoutaient les leçons de sœur Julia, préposée à leur développement intellectuel. Sœur Julia, vêtue de laine ou de coton d'un gris bleuâtre, discipline et chapelet à la ceinture et grande cornette blanche en ailes de colombe sur la tête, était une brave femme, n'ayant pas encore atteint la quarantaine, qui respirait la bonté, le dévouement et l'amour maternel. Les leçons étaient principalement consacrées aux prières, aux plus humbles questions du catéchisme, de l'histoire sainte et à la géographie ainsi qu'aux mathématiques infra-élémentaires. Aux murs blanchis à la chaux étaient suspendus des chromos ou des lithographies coloriées représentant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Une baguette à la main, sœur Julia en expliquait deux ou trois chaque jour. Mes regards étaient surtout attirés par le passage de la mer Rouge, Absalon retenu par les cheveux dans un grand arbre; par [637] une monstrueuse grappe de raisin de la Terre Sainte pendue à une perche qui ployait sous son poids et que portaient deux évêques; par la tête de Jean-Baptiste sur un plat d'argent; par le jugement de Salomon où un garde tenait par les pieds un enfant nu, qu'il s'apprêtait à trancher de son sabre en deux parties égales; et par le massacre des Innocents. Je les revois dans ma mémoire; ils devaient être déplorables; mais ma culture artistique se bornait à m'émerveiller que la couleur ne débordât pas le trait noir qui la cernait. À mes yeux, c'était le comble du savoir-faire et du génie pictural.

La leçon d'histoire était suivie du cours de mathématiques.

- Deux et deux?

- Font quatre, répondait joyeusement la majorité de la classe.

- Trois fois trois ?

- Neuf, répliquait une majorité déclinante.

- Quatre fois quatre ?

- Douze, disaient les uns. Dix-huit, annonçaient les autres.

- Seize, proclamais-je fièrement.

Sur quoi, sœur Julia m'appelle près d'elle, m'embrasse et me félicite devant toute la classe sidérée.

Les cours étaient parfois interrompus par des incidents que d'abord je ne compris pas. Tout d'un coup, un élève s'agitait sur un banc et poussait des hurlements désespérés ; un autre accoudé sur son pupitre, la tête dans les mains, se mettait à sangloter en silence ; un tout petit souriait béatement. Sœur Julia, qui avait l'œil à tout, savait à l'instant ce que ne pas parler voulait dire. Elle prenait le manifestant par la main, l'introduisait dans un petit cabinet attenant à la classe et refermait la porte.

Je demande à mon voisin de pupitre, qu'on appelait «le petit Vicomte » et qui était avec moi le plus âgé de l'assemblée :

- Que se passe-t-il? Qu'a-t-il fait?

- Pipi dans sa culotte, réplique-t-il avec placidité.

- C'est défendu?

- On ne dit rien.

- Et toi, tu l'as fait?

- Pas encore.

- Et que fait sœur Julia ?

- Elle l'essuie. [638]

Alors, rentre sœur Julia tenant toujours le petit par la main. Elle l'assied dans un fauteuil d'enfant près du poêle afin qu'il sèche plus rapidement. Il ne tarde pas à s'endormir souriant aux anges qui visitent son sommeil soulagé.

Le petit Vicomte appartenait à l'une des plus nobles familles de la cité. Il ne cessait de parler avec la plus grande rapidité et la plus grande facilité, mais n'achevait jamais une seule de ses phrases et 'dévorait la moitié de ses mots, en sorte que j'avais souvent du mal à le comprendre. Il me disait par exemple que le plus beau cheval de son père, qui en avait six, ne voulait pas entrer dans la voiture. Je demandais pourquoi il devait entrer dans la voiture.

- Parce que c'est lui qui la fait rouler.

De crainte de passer pour un imbécile, je n'osais insister.

- Ton papa a-t-il une voiture ? demande-t-il.

- Oui, mais elle est morte.

- Pourquoi est-elle morte?

- Parce qu'elle n'a plus de cheval.

- Pourquoi n'a-t-elle plus de cheval ?

- Parce que papa n'en a pas.

Le lendemain, il m'annonce triomphalement que son cheval est entré dans la voiture.

- Comment a-t-il fait? Par la portière? Elle est donc très grande?

- Mais non, tu es bête, il est entré dans les brancards.

- Comment peut-on entrer dans un brancard ? Il était donc dans la voiture?

- Mais non, tu n'apprendras jamais rien. Ils sont devant.

J'acceptais l'explication et c'est ainsi que nous conversions longuement et sérieusement sans nous comprendre, tout en nous aimant bien.

 

 

LE RAPT

La classe s'ouvrait sur un jardin de curé débordant de fleurs, un mur blanc le séparait du grand parc des pensionnaires qui y prenaient leurs récréations. Nous entendions leurs cris aigus et leurs rires acérés. D'admirables peupliers d'Italie et des cimes d'arbres [639] vieux et touffus dépassaient la crête de la clôture. L'autre côté du mur était pour nous un lieu magnifique, mystérieux, peut-être redoutable, mais en tout cas inaccessible, auquel je ne cessais de penser tout en ayant peur.

Une petite porte verte, dissimulée sous des buissons de lilas, se cachait au bout du mur; mais bien que les plus téméraires l'eussent timidement tenté, il était impossible de l'ouvrir. La clef se trouvait au revers et bouchant le trou de la serrure nous empêchait d'entrevoir l'ombre de nos rêves.

Un dimanche, jour de sortie des pensionnaires, à déjeuner chez mon oncle Hector, je rencontre une de mes cousines, que nous retrouverons plus loin. Elle avait deux ans de plus que moi et était en pension chez les Sœurs du «Nouveau Bois». Je lui dis que je voudrais bien savoir ce qui se passait chez elle où l'on avait l'air de bien s'amuser.

- Rien de plus facile, répondit-elle. Au bout de ton jardin se trouve une petite porte qui communique avec le nôtre.

- Je la connais, fis-je, mais on ne peut l'ouvrir.

- Je sais où l'on cache la clef. Je l'ouvrirai quand tu voudras. Quand veux-tu?

- Dès demain, mais on dit que c'est défendu et très dangereux.

- Pourquoi?

- Parce que les jeunes filles n'aiment pas les petits garçons et les torturent quand elles peuvent les capturer.

- Que tu es bête! mon pauvre ami; on voit que tu n'as jamais quitté les jupes de ta maman. Je t'ouvrirai demain cette petite porte et tu verras ce que c'est. Elles adorent les petits garçons et voudraient bien savoir ce qui se passe chez eux. Tu seras reçu comme un prince.

- Il y en a beaucoup ?

- Trois cents.

- Trois cents? c'est épouvantable... je n'oserai jamais.

- Ne crains rien, je te prends sous ma protection. Tu verras ce que c'est que le monde.

Le lendemain, pendant notre récréation, je m'esquive derrière les lilas. Je frappe timidement à la petite porte ; ma cousine qui m'attend l'ouvre aussitôt et je me trouve devant deux ou trois cents jeunes filles, (je n'ai pas le temps de les compter), qui m'accueillent en poussant des cris délirants. Les plus grandes s'emparent de moi [640] malgré ma résistance intimidée, m'étouffent de baisers, et me portent en triomphe sur une chaise de jardin, suivies et entourées de toutes les autres qui chantent des cantiques en mon honneur. Elles font trois fois le tour d'une pelouse et me déposent dans une tonnelle de tilleuls où m'attendait, discrètement caché sous les feuillages, un goûter clandestin. On m'assoit dans une sorte de fauteuil présidentiel où l'on vient me rendre hommage en m'embrassant sur les deux joues ; on me force à manger de tout ce qui se trouve sur la table ; on bourre mes poches de chocolats, de sucre d'orge, de fondants, de raisins qui ruissellent. Je n'ose plus bouger ni lever les yeux de peur d'anéantir le beau rêve. Mais, voilà que sonne une cloche annonçant la fin de la récréation. Toutes emportent précipitamment ce qui reste de gâteaux et de sucreries, fuient d'un élan panique comme une volée de colombes et je reste seul dans le fauteuil de ma gloire évanouie, devant la table dévastée. Je me mets à pleurer convulsivement en me demandant comment retrouver la petite porte qui sera peut-être fermée.

Rentré à la maison, je ne parle à personne, même pas à ma mère, de ma décevante aventure.

Je ne sais comment on en eut vent, probablement par une indiscrétion de ma perfide cousine qui m'avait lâchement abandonné. En tout cas, sans me donner d'explications, on me fit passer de l'école du «Nouveau Bois» à l'Institut Calamus.

Mon père d'un sourire narquois, enchanté et flatteur, approuva le transfert en disant que j'étais trop intelligent pour moisir plus longtemps dans une boîte à nonnettes.

Je me demandais si c'était une punition ou une promotion.

 

 

L'INSTITUT CALAMUS

Ayant quitté les bonnes Sœurs du «Nouveau Bois», j'entrai à l'Institut Calamus.

C'était une sorte d'école primaire assez distinguée, mais un peu sordide, située au centre de la ville entre la cathédrale de Saint-Bavon et le beffroi qui carillonnait jour et nuit. On y envoyait les enfants au sortir de l'école maternelle, c'est-à-dire entre six et huit [641] ans. On les y gardait jusqu'à la première communion, afin de ne pas les faire passer sans transition au collège des Jésuites.

Cette école était dirigée par M. Calamus: le type accompli de Joseph Prudhomme. Lunettes épaisses, nez busqué, haut faux col à pointes droites et, planant sur le tout, un air sacerdotal. Nous étions externes l'hiver et l'été demi-pensionnaires. Au repas de midi, la table était naturellement présidée par M. Calamus qui, armé d'un grand couteau, coupait le veau, le gigot, mais le plus souvent le bœuf, la tranche de préférence, parce que « c'est plus avantageux et plus roboratif». Mme Calamus distribuait les légumes et la soupe. Les repas étaient copieux'et, du moins dans mes souvenirs gloutons, pas mauvais du tout.

Un des cours était confié à M. Poma. Il avait plutôt l'air d'un violoniste que d'un poète, encore que les deux types soient assez voisins quand ils marquent les ratés professionnels. Le pantalon de M. Poma était toujours si mal attaché qu'un jour il tomba d'un seul coup, comme dans une féerie. Nous aperçûmes un fulgurant caleçon de flanelle rouge. La chute du pantalon nous fit partir d'un formidable éclat de rire propre à notre âge sans pitié. Nullement troublé, le professeur se tourna vers nous tout en relevant son infidèle vêtement et nous dit:

- Ne riez pas, vous n'avez vu que mon caleçon.

M. Poma, qui était professeur de littérature supérieure, nous donna un jour le devoir suivant : Dites-nous ce qui vous est arrivé en rentrant à la maison.

Alors j'écrivis:

« Ma mère m'attendait au seuil de la maison, me prit par la main et me fit entrer dans la maison, la maison en ce moment était mal éclairée, cependant malgré tout la maison était fort agréable. »

M. Poma prit mon devoir, souligna les mots «maison» d'un énorme trait rouge et écrivit en marge :

« Ne répétez jamais le même mot dans la même page. Au lieu de dire : "J'entrai dans la maison", vous auriez dû écrire : 'J'y entrai, elle était mal éclairée, mais, malgré tout, fort agréable."»

Je n'ai jamais oublié cette leçon et dès lors j'acquis, grâce aux conseils de M. Poma, une certaine supériorité littéraire.

Mon séjour chez Calamus fut bref et désastreux. Un matin j'apporte triomphalement un magnifique sac de soie bleue, filoché par [642] ma mère. À travers les mailles, cent cinquante billes de cristal ful-guraient de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

Un gros lourdaud sournois repère le trésor de Golconde et me propose une partie. Tous les élèves attirés par la splendeur du sac et flairant une catastrophe m'entourent de leur malveillance. Vais-je troquer mes joyaux contre les ignobles boules de terre cuite de leur rustre?

Dans ma désolante candeur, j'accepte le tournoi. Je n'avais jusqu'ici joué qu'avec ma sœur et mon frère, plus jeunes que moi et je gagnais toujours. J'entrais dans la vie réelle, la seule qui m'attendait jusqu'à la mort.

En moins de dix minutes, mon arc-en-ciel passe dans la poche du croquant où il s'éteint parmi d'immondes débris.

Tous applaudissent l'inique victoire.

Ivre d'indignation, sans réfléchir, je saute à la gorge de l'ennemi deux fois plus grand et plus fort que moi. D'un coup de poing, il m'envoie rouler par terre. Je me relève, il m'abat une seconde fois en ajoutant quelques horions supplémentaires. La foule pousse des cris de triomphe et trépigne de joie. Enfin, s'avance solennellement maître Calamus qui me remet sur pieds et m'ordonne sévèrement de le suivre, comme si j'avais eu tous les torts, en déclarant que j'étais un élément de désordre. Je ne dis mot. Je replie mon sac vide. Je ravale ma colère, mon indignation, mon malheur et l'injustice de la majorité aveugle et cours à la maison pousser de longs sanglots dans les bras de ma mère. Elle me console en me promettant d'autres billes plus belles que celles que j'ai perdues, mais à une condition.

- Laquelle ?

- C'est que tu ne joues plus avec des tricheurs.

- Mais alors, avec qui pourrai-je jouer ?

- Avec ton frère et ta sœur.

- Mais ils ne savent pas encore tricher.

Je ne séjournai pas longtemps chez Calamus. J'avais fait voir à mon père, que l'épisode des billes avait indigné, la grammaire française publiée par le directeur de l'institut. Il la feuillette et constate que pour encourager et faciliter l'étude de la langue française, l'auteur de ce guide-âne avait provisoirement ajourné les difficultés du subjonctif et du participe passé. Il déclare que je ne végéterai pas [643] plus longtemps chez ce « cuistre ignare et outrecuidant » et mon transfert chez les Jésuites est à l'unanimité décidé.

 

 

OSTACKER

Notre maison de campagne se trouvait à Ostacker, c'est-à-dire Champ du Levant, un gros village des environs de Gand. On y vénérait une vierge miraculeuse dans une anfractuosité rappelant celle de Lourdes et, paraît-il, plusieurs miracles y furent constatés. Les pèlerinages s'y succédaient. Nous allions parfois à la grotte, mais n'accordions quelque attention qu'aux personnages en pain d'épice ou en massepain qu'on achetait dans de petites baraques attenant au sanctuaire.

Notre logis s'élevait au bord de l'eau, le long du canal de Ter-neuze, c'est-à-dire du canal qui mène de Gand en Hollande et à la mer. C'était un canal féerique ombragé d'une double rangée de grands ormes. Les navires, les bateaux à vapeur de Londres et de Liverpool avaient l'air de passer au milieu du jardin. Sur la berge et le chemin de halage couraient des gamins qui criaient aux capitaines :

- Capitaine... capitaine, donnez-nous quelque chose...

Le capitaine jetait de petits sous et les gosses les conquéraient à coups de poing.

Aux innocents campagnards se mêlaient parfois de vicieuses gamines de l'avant-port. Elles connaissaient le goût clandestin des Anglais pour les aperçus entrecoupés, et, n'ayant pour dessous que leur chemise, faisaient la roue et même le poirier, ce qui triplait l'averse des sous et soulevait l'indignation de mon père. Il en parlait au garde-champêtre, lequel, étant toujours ivre, ne pouvait, raisonnablement, être partout.

La maison n'était qu'un cube blanc à volets verts pas très grande ; mais mon père, voyant plus vaste à mesure qu'il avançait en âge et que l'argent provenant d'héritages affluait, l'avait quadruplée d'un seul coup. Il y avait ajouté une tour couverte d'ardoises et l'ensemble de la construction donnait l'idée d'un château de Touraine complètement raté. Il avait la haine des arbres. Le jardin en possédait [644] quelques-uns très grands, très beaux et très vieux. À notre consternation, et surtout à l'indignation de ma mère, il les fit abattre pour avoir « de la vue » sur des champs de blé, de betteraves ou de pommes de terre.

Comme il avait agrandi la maison, il arrondit également le jardin qui s'étendit bientôt sur cinq ou six hectares, autant que possible dépourvus d'ombrages, à l'exception de quelques pommiers, poiriers ou cerisiers qui avaient trouvé grâce à cause de leurs fruits.

 

 

MON PÈRE

C'était un homme juste et bon. Néanmoins, il assombrit bien des heures de mon enfance parce qu'il était tyrannique. Le principe d'autorité l'avait totalement envahi et rongeait son aménité naturelle. Il portait un masque de dictateur, mais la chaleur du cœur en amollissait la cire. Il voulait paraître sévère parce qu'il se sentait conciliant et timoré ; car cet homme indomptable et infatigable était au fond timide comme un enfant, au point de n'oser entrer seul dans un restaurant. Il avait été élevé trop rigoureusement, trop religieusement sous les jupes d'une mère qui avait l'âme sainte, terrible, honnête et implacable d'un inquisiteur.

Nous l'appelions «Torquemada». Durant la Terreur, au péril de sa vie, elle aurait caché dans les caves de sa maison une demi-douzaine de prêtres réfractaires, comme durant l'Inquisition espagnole elle aurait livré à l'autodafé deux douzaines d'Israélites.

Ayant toujours été tyrannisé, pour affermir son existence, mon père croyait récupérer sa liberté perdue dans l'innocence en tyrannisant à son tour. Tout était défendu. Il était convaincu qu'il nous améliorait en nous contrariant et formait notre caractère en le brisant. L'erreur Spartiate ou jésuitique était alors préconisée: « L'homme, il faut le tuer, pour lui apprendre à vivre. »

II avait commencé ses humanités en pays wallon chez les Jésuites de Namur ; mais il avait dû les interrompre ayant, comme on disait en ce temps-là, « trop de sang et trop de santé » ; en d'autres termes, il ne pouvait supporter la vie sédentaire des couvents. On était obligé de le saigner à blanc parce qu'il semblait frôler l'hémorragie [645] cérébrale. Abandonnant les livres, il devint homme-cheval et dompteur d'animaux rebelles. Quand un étalon se montrait intraitable, on venait chercher Polydore. C'était le prénom fâcheux dont l'avait affligé son parrain. Tel il était avant l'heure des infidélités conjugales qui l'assagirent.

Au début de ma jeunesse, un banquier l'avait pris en tutelle et en affection et, res miranda populo, le banquier n'était pas Juif. Il avait entrepris de le déniaiser, de le sortir de sa coquille et de lui apprendre à jouir de la vie.

Les convictions religieuses de mon père qui étaient plus traditionnelles que profondes s'effritèrent avec une rapidité déconcertante. Piloté par son mentor, il fréquenta les cafés, ce qu'il n'avait jamais osé faire, s'étant toujours montré très austère, d'une extrême sobriété et ne buvant que de l'eau. Sous l'influence de cet ami libérateur, il se mit bientôt à regarder les petites femmes. Grand marcheur, il faisait de longues et inutiles randonnées. Je le vois encore, son vieux panama sur la tête, chaussé d'espadrilles de cuir souple et glissant deux sandwiches dans sa poche.

- Où vas-tu, Polydore ? disait ma mère.

- En Hollande.

- Mais mon ami, tu es fou, il y a trente kilomètres...

- C'est trop peu. Je vais les faire à pied pour l'aller et je rentrerai ce soir par le train.

Il abattait ainsi des kilomètres pour faire «tomber le sang» comme il disait, et rapportait dans un sac dix ou quinze kilos de champignons cueillis dans les prés hollandais.

On trouvait, dans ce qu'il appelait «sa bibliothèque», un gros volume Le Bon Jardinier, puis trois ou quatre petites brochures de l'encyclopédie Roret, Le Bon Menuisier, Le Bon Forgeron, Le Bon Plombier, etc., et les cahiers d'un mensuel pomologique.

Quelques années après l'article retentissant d'Octave Mirbeau, il entreprit la lecture de La Sagesse et la Destinée. Je quittais la maison pour un voyage d'une quinzaine de jours et, quand je revenais, la lecture avait avancé de cinq ou six pages. C'était facilement contrôlable, l'homme de bonne volonté ayant l'habitude de mettre un signet au bout de sa laborieuse séance. Je crois bien qu'il est arrivé à la fin de sa vie sans atteindre la fin du volume. Il y mettait un zèle visible et touchant. [646]

Quant aux petites femmes, il n'eut pas à les chercher bien loin. Les ressources qu'offrait la maison familiale suffisaient encore à ses modestes appétits.

On avait décidé que nous apprendrions l'anglais et l'allemand outre le français qui était notre langue maternelle, sans parler du flamand réservé pour les rapports avec les domestiques. On engage donc une gouvernante anglaise. Nous subissons avec ennui les premières leçons. Comme la gouvernante était jolie, au bout de deux mois, ma mère soupçonneuse et assez inquiète la renvoie. Elle est remplacée par une Allemande plus épaisse. Nous oublions rapidement ce que nous savions d'anglais et nous nous mettons à l'allemand. L'Allemande dure aussi deux mois; mais renaissent les soupçons de ma mère à cause du jeune et trop frais visage de la fraulein qui est également congédiée. On rengage une Anglaise, choisie à dessein parmi les moins alléchantes. Mon père lui trouve tous les défauts et finit par obtenir qu'on la remercie ; nous repassons par une Allemande, puis par une troisième Anglaise et ainsi de suite. Nous mélangeons l'allemand et l'anglais dans une sorte de sabir incompréhensible.

Mon père n'était pas regardant, mais savait compter. Il avait un sens imperturbable de l'économie; il était en somme comme tous les bourgeois et n'aimait pas les prodigalités.

Cependant, lui qui contrôlait tout et à qui il fallait rendre compte des moindres dépenses de la maison, fit sur les conseils de son ami des placements téméraires. On avait lancé, à grand fracas, des valeurs russes qui bientôt ne valurent plus rien et encombraient les coffres-forts de leurs luxueuses et onéreuses vignettes. Un jour, je le trouvai devant le grand calorifère qui chauffait toute la maison. C'était à la campagne ; le calorifère se carrait dans le hall d'entrée près de l'escalier. Mon père était là, droit devant les flammes, le visage morne, tenant sous le bras de gros paquets des fameuses valeurs qu'il engloutissait lentement dans la fournaise. Il en avait pris pour 6 ou 700000 francs. C'était un désastre financier et nous assistions à l'envolée d'une partie de la fortune familiale qui s'en allait en fumée. Ma mère, consternée, le regardait et, souriant malgré tout, disait: «Que voulez-vous ? Je ne peux rien dire, il n'écoute que les conseils des banquiers. »

Je dois ajouter que plus tard, malgré ses désastreux placements, lorsque j'allais, par exemple, à Paris, il se montrait toujours assez [647] généreux, et sans qu'il fût nécessaire de le lui demander, il me donnait presque clandestinement un ou deux rouleaux de pièces d'or.

Physiquement, il était grand, raide, droit comme un I, bombant le torse, des moustaches à la Napoléon III, une impériale également napoléonienne, le nez aquilin. Son ambition était d'ailleurs de ressembler à l'empereur. En ces jours heureux et périmés, c'était l'idéal.

Son ami l'avait incité à prendre une maîtresse. Il était de notoriété publique à Gand que tout bourgeois d'une certaine classe en avait une. Celui qui n'en possédait pas était regardé d'un œil inquiet et soupçonneux. Il devait être impuissant, onaniste ou inverti.

On recrutait facilement ses amours chez les petites mains, modistes, couturières, bref dans le menu fretin qui ne coûte pas cher.

Les bourgeois les mettaient en chambre, et pourvues de mensualités modérées, elles faisaient elles-mêmes leur ménage, leur cuisine et leur lessive. On pouvait avoir une très gentille petite femme pour 250 ou 300 francs par mois, tout compris.

Au crépuscule, quand arrivait l'amant, il passait la soirée avec sa protégée dans l'intimité la plus familiale. Ils jouaient au loto, aux cartes ou dominos, au jeu de l'oie, au trie trac ou au Zanzibar, bref à tous les jeux idiots. La morale locale interdisait de se promener avec son amie, mais on pouvait l'accompagner incognito dans un petit voyage à Bruxelles afin de déjeuner ou dîner dans un bon restaurant.

Ils appelaient ces petites amies «leurs Petites Ailes». Ces petites ailes ne les aidaient guère à s'élever au-dessus d'eux-mêmes, mais elles leur donnaient un air conquérant, mauvais sujet, casse-cœur et enfin ils savaient où aller le soir. Elles fournissaient d'ailleurs d'agréables et inépuisables sujets de conversations qui roulaient principalement sur leur éducation et leurs qualités erotiques.

Mon père avait naturellement pris une « Petite Aile » ; il y eut même un incident assez scabreux. J'avais une maîtresse et, ignorant qu'elle m'appartenait, il lui avait fait la cour. La petite n'eut rien de plus pressé que de me rapporter ses propos tendres. S'étant aperçu que cette enfant était à moi du droit du premier occupant, il n'alla pas plus avant et ne poursuivit pas une route qui nous aurait menés à une sorte d'inceste larvé. [648]

Cette pratique des « Petites Ailes » était parfaitement admise dans la bourgeoisie. Les femmes légitimes n'en prenaient pas ombrage. Philosophiquement, elles se disaient que pendant que leur seigneur et maître était chez la Petite Aile, elles ne sentaient plus le poids de sa présence. La vie s'installait ainsi et ces rendez-vous clandestins finissaient par prendre une tournure plus pot-au-feu, plus économique et plus raplapla que la vie conjugale.

Du reste, la Petite Aile ne tardait pas à engraisser et, au bout de quatre ou cinq ans, devenait une poularde.

Catholique pratiquant, mais chancelant, mon père le vendredi ne mangeait que du poisson et faisait ses Pâques au dernier moment, ce qui le rendait insupportable pendant une quinzaine de jours.

Je fus mis au collège des Jésuites, considéré comme le seul collège aristocratique de la ville ; mais les bons pères ne parvinrent pas à me capter, parce que rentrant à la maison, lorsque je racontais ma journée et que je parlais de ce qu'on avait fait, mon père répondait : « Oui, toujours les mêmes histoires invraisemblables, nous connaissons ça...» Je disais:

- Papa, tu sais maintenant que la grande affaire c'est le culte du Sacré-Cœur de Jésus et on veut que je fasse partie de sa congrégation.

- Le Sacré-Cœur..., ce n'est plus de l'idolâtrie, c'est de la charcuterie.

C'est à lui que je dois d'avoir été libéré des affres de l'enfer et du purgatoire qui auraient pesé sur ma vie. Je lui en suis très reconnaissant, bien que lui-même au fond ne fût pas tout à fait rassuré au sujet des flammes éternelles et, comme on ne sait ce qui peut arriver, de temps en temps, il invitait à dîner M. le Curé. C'était une sorte d'assurance économique contre les surprises et les dangers de l'autre monde.

Il me demanda un jour, à moi qui connaissais tant de bons pères, de lui indiquer un confesseur un peu plus intelligent que le curé et les vicaires de la paroisse qui ne comprenaient rien et refusaient l'absolution pour la moindre peccadille. Je lui recommandai un vieux jésuite complètement sourd qui, après l'aveu des péchés les plus graves, vous disait: «Très bien, mon enfant... Combien de fois?...» On donnait un chiffre quelconque... «Très bien, mon enfant, continuez... » et l'absolution suivait automatiquement. [649]

Son confessionnal était si richement achalandé qu'il finit par susciter quelques soupçons. On lui donna un autre titulaire et, lorsque mon père s'agenouilla dans la boîte magique où il comptait trouver le plus large des pardons, il se heurta au prêtre le plus sévère et le plus intransigeant qu'il eût rencontré, qui lui posa les questions les plus indiscrètes et, devant la persistance de ses récidives, voulut lui imposer un pèlerinage à Fûmes pour y figurer dans la procession des grands pénitents. Mon père promit de faire ce qu'il exigeait, mais trouva de bons prétextes pour ne pas entreprendre le voyage.

Il crut que je lui avais fait une mauvaise plaisanterie et me bouda jusqu'à la Quasimodo.

 

 

LA NOYADE

Notre jardin s'allongeait entre la maison et le canal maritime ; mais, quelque vingt ans plus tard, le canal s'élargissant à son tour dévora une partie du jardin ; puis, d'élargissement en élargissement, engloutit, vers la fin de ma jeunesse, la totalité de la propriété qui devint un port de mer, en sorte qu'il n'en reste plus trace que dans mon souvenir.

Au bord de ce canal fascinant, attirés par l'eau et les poissons qui s'y prélassaient, nous rôdions du matin au soir.

C'est en lui que je faillis me noyer.

Qui de nous n'a frôlé la mort? Pour moi, je crois l'avoir vue d'aussi près qu'il se peut, sans être sa proie... J'espère la retrouver aussi clémente, aussi prompte, aussi douce.

De ce canal rectiligne, large d'une centaine de mètres, le jardin n'était séparé que par le chemin de halage. Nous regardions sans cesse la nappe liquide qui représentait l'infini et baignait pour ainsi dire le seuil de notre porte.

Un après-midi de juillet, ma sœur, mon frère et moi y prenions nos ébats en compagnie d'un ami de mon âge. J'étais l'aîné de la bande. Je nageais deux ou trois brasses, après quoi généralement, je coulais à pic, plutôt par peur de couler que par inhabileté. M'aventurant à deux mètres de la berge, je pousse un cri et disparais. [650] Mon ami se précipite à mon secours. Je saisis sa jambe, la tire à moi, sens que tout cède et je la lâche. Avais-je l'obscure pensée qu'il était inutile d'entraîner mon sauveteur dans la mort? Si improbable que ce soit, je le crois, en tout cas, j'ai l'idée de regagner la rive en rampant le long de la pente ; puis tout s'effondre, s'abolit, je perds connaissance et ne sais plus ce qui se passe.

Mon père du haut de la tour en construction dont il voulait orner sa maison, entouré de charpentiers et de maçons voit se dérouler le drame et s'écrie :

- Il se noie...

- Pas du tout, dit un maçon, vous voyez bien qu'ils jouent...

- Non, non, il se noie...

Il s'élance pour descendre. Un jeune charpentier plus agile, le devance. Il n'y avait pas encore d'escalier, mais une complication d'échafaudages, d'échelles, de paliers. Le charpentier se jette dans le canal, m'agrippe et me ramène sur la rive. Je reviens à moi dans mon lit, étonné, un peu malade, ayant avalé et rendu pas mal d'eau ; mais pour le reste en assez bon point.

Je fus donc tout près de la mort. Je crois que si je l'avais réellement touchée, je n'aurais pas éprouvé autre chose. J'avais franchi la grande porte sans m'en apercevoir. J'avais vu, un moment, une sorte de ruissellement prodigieux. Aucune souffrance, pas le temps d'une angoisse. Les yeux se ferment, les bras s'agitent et l'on n'existe plus.

Est-ce la mort ? Pourquoi pas ? Ou bien y a-t-il autre chose après la perte totale de la conscience? Que voulez-vous qu'il y ait? La conscience, c'est notre moi. Elle perdue, que reste-t-il? Il faudrait qu'elle se réveillât sous une autre forme. Est-ce possible sans le corps? Question fondamentale à laquelle on n'a pas encore répondu.

 

 

LE CUVIER

Voici une autre aventure aquatique. Une célèbre chiromancienne qui était un médium remarquable m'avait dit: «Méfiez-vous de l'eau. C'est le grand danger qui menace votre vie.» Du reste, [651] comme toutes les pythonisses, elle voyait mieux le passé que l'avenir. Un graphologue reconnut le même avertissement dans mon écriture. Pourquoi pas? Tout n'est-il pas possible depuis que nous voyons ce que nous n'avions pas encore vu, depuis que nous savons ce que personne ne savait il y a un demi-siècle ?

Donc, voici l'autre événement qui se déroula à la surface des eaux du même canal.

Chaque fois que nous passions près de la buanderie, nous admirions le grand cuvier qui s'y prélassait sur son trépied. Nous avions entendu notre père nous affirmer plus d'une fois qu'un tel cuvier, mis à l'eau, porterait parfaitement un homme et même deux. L'affirmation n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd, et je m'étais dit qu'à la première occasion favorable je tenterais l'aventure.

Un matin, en descendant l'escalier, je rencontre la cuisinière qui m'apprend que mes parents ne sont pas à la maison, qu'ils sont partis sans dire où ils allaient:

- Ils sont probablement à Gand, ajoute-t-elle. Madame a oublié de donner des ordres pour le déjeuner ; ils ne rentreront sans doute que le soir ; que faut-il faire ?

- D'abord une poule au pot avec beaucoup de céleris et des cornichons, ensuite de la crème au chocolat avec des macarons, ensuite une douzaine de gaufres à la vanille, ensuite douze beignets aux pommes, ensuite...

- Cela suffira. Je vais mettre la poule au pot et, pour le reste, j'attendrai le retour de Madame.

J'appelle mon frère et lui dis que voici ou jamais l'occasion d'essayer le cuvier. Nous courons à la buanderie et, avec l'assistance du fils du jardinier plus âgé et plus fort que nous, nous parvenons à rouler jusqu'à la berge du canal, l'énorme demi-tonne et à la mettre à l'eau.

En prévision de cet heureux événement, depuis plusieurs jours, à l'aide d'une perche à haricots et de deux bouts de planchette cloués à chaque extrémité, j'avais fabriqué une pagaie sans prétention.

Le cuvier flotte. Mes collaborateurs le maintiennent d'aplomb pendant que je m'y installe précautionneusement et cherche un précaire équilibre. Je suis assis confortablement au milieu de ma barque ronde. Je donne le signal du départ. À l'aide d'une perche à houblon, plus longue que ma perche à haricots, ils me poussent [652] au large et je risque mon premier coup de pagaie. À l'instant, mon cuvier se met à tourner comme une toupie hollandaise. J'arrête de mon mieux sa redoutable rotation et je me rends compte que la navigation sera moins agréable que je ne l'avais prévu. Il faudra procéder très lentement, très prudemment, à petits coups de pagaie alternés, en évitant de me pencher ou à droite ou à gauche, car l'esquif a des inclinaisons inquiétantes. Je sens qu'au moindre mouvement mal calculé, il se retournera tout d'une pièce et m'envoyant au fond de l'eau. Me voici au milieu du canal. Je voudrais bien trouver un prétexte honorable pour revenir au rivage, mais l'amour-propre ne m'en fournit pas encore, lorsque, tout d'un coup, j'entends des cris perçants et je vois, sur la berge, s'avancer et se rapprocher mon père et ma mère. Ma mère hurle et se démène comme une folle, mon père s'efforce de la retenir et de la calmer. Subitement, elle rebrousse chemin et court vers le pont tournant qui se trouve à trois cent cinquante mètres en amont du point où nous sommes.

Pour comble d'horreur, j'entends la sirène d'un grand cargo qui rugit impérieusement pour qu'on tourne le pont. Si on lui livre passage, il sera sur moi dans quelques instants, ne me verra pas et je me sens perdu. De la berge, mon père qui s'est rapproché, me fait signe de revenir, me parle gentiment, me dit de ne pas m'affoler et de pagayer lentement vers la rive. J'ai tout le temps qu'il me faudra. Ma mère a couru vers les pontonniers pour leur dire de ne pas tourner le pont tant que je serai en danger... J'aborde tranquillement. Il me saisit brutalement par le collet, m'emporte dans sa chambre et, là, tout en essuyant de grosses larmes de joie, dans sa colère, m'administre, sur le derrière sans pantalon, la plus mémorable fessée de ma carrière d'ange rebelle.

Ma mère survient hors d'haleine, arrête l'exécution, m'embrasse à m'étouffer pendant que je me frotte les reins et, comme si j'étais sorti tout ruisselant de l'eau, m'essuie et me masse à l'aide de serviettes chaudes, m'enveloppe de couvertures brûlantes dans lesquelles j'étouffe jusqu'au soir. On m'abreuve de laits de poule dont j'ai horreur, alors que je meurs de faim et que j'aspire, sans oser l'avouer, la merveilleuse odeur du meilleur pot-au-feu de la saison qu'on savoure loin de moi, dans la belle salle à manger, fraîche comme une grotte à stalactites de neige et de glace, telle que j'en vis une dans la forêt des Ardennes. [653]

 

 

LA DERNIÈRE

Après avoir subi la pénultième à la suite de l'aventure du cuvier, voici la dernière fessée.

C'était le soir. J'avais neuf ou dix ans. J'étais en chemise et, révérence parler, je faisais pipi dans mon pot de chambre. J'étais tourné vers la porte. Entre la gouvernante, une Anglaise qui était alors la favorite de papa. Elle pousse un cri d'horreur et m'ordonne de me tourner vers le mur. Je lui réponds :

- Ferme les yeux si ça te plaît pas... J'achève tranquillement ma petite opération. -Je vais le dire à ton père.

- Dis-lui que tu as vu le petit bourgeois de Bruxelles, qu'il m'a montré et qui fait ça tout le temps sur une place publique, et même qu'il a ajouté que c'est un chef-d'œuvre parce que tous les journalistes le disent et qu'ils ont bien raison.

- Bien, le mensonge et l'insolence s'ajoutent à l'impudicité. Ton compte est bon ; et je quitte la maison où de pareils scandales sont tolérés.

Une minute plus tard, elle remonte, précédant mon père, furieux. Il ne dit rien, me prend par le bras, m'emporte dans une penderie mal éclairée, relève ma chemise, et se met à me fesser à tour de bras. Je me débats comme un beau diable. Si j'étais en chemise, il était, lui, en robe de chambre (le pyjama n'était pas encore inventé). Dans la lutte elle bâille et j'aperçois je ne sais quoi où je m'agrippe et que je tords férocement. Mon père pousse un cri, me lâche et s'en va sans dire un mot. Je ne m'explique pas ce qui s'est passé, mais depuis, il s'abstint de m'envoyer la moindre claque.

 

 

MES DÉBUTS D'AUTEUR DRAMATIQUE

Lorsque j'avais neuf ou dix ans (car ma vocation est probablement née en même temps que moi), je commençai ma carrière d'auteur dramatique par un scandaleux tripatouillage de Molière. [654]

J'avais découvert dans la bibliothèque de ma grand-mère qui ne me défendait rien, deux volumes dépareillés de notre grand comique : Le Médecin malgré lui m'avait enthousiasmé à cause des coups de bâton.

Revisant le texte sacré, j'avais d'autorité coupé toute l'intrigue sentimentale qui me semblait, naturellement, sans intérêt; mais la géniale trouvaille des coups de bâton me paraissant trop parcimonieusement exploitée, j'avais hardiment transféré et accumulé dans le premier acte tous ceux qui sont prodigués dans Les Fourberies de Scapin, en même temps que le sac enfariné de celui-ci, y ajoutant pour corser le spectacle, les chapeaux pointus et les seringues des médecins et des apothicaires du Malade imaginaire.

J'arrivais ainsi à une sorte de comprimé ou de triple extrait comique que je jugeais irrésistible et sans précédent.

Je communiquai mon chef-d'œuvre à mon frère, à ma sœur, ainsi qu'à trois ou quatre petits amis que nous avions parmi nos voisins de campagne et, sous ma direction, commencèrent les répétitions.

Oscar, le cadet de mes frères, âgé de trois ans, inutilisable dans la troupe, fut promu spectateur, dignité qui l'effraya d'abord et à laquelle il voulut se dérober en prétextant qu'il ne savait pas encore «spectater». On le rassura en lui affirmant que pour bien «spec-tater», il suffisait de se tenir tranquille et d'applaudir violemment chaque fois que les acteurs se taisaient parce qu'il y avait un trou dans leur mémoire.

La première, qui fut en même temps la dernière, eut lieu dans une longue serre à raisins, où les grappes pourpres des Franken-tals et les grappes d'or des chasselas et des muscats s'alignaient en perspective d'un bout à l'autre de la salle de verre.

Le public, qui se composait de mon père, de ma mère, d'un oncle, d'une tante, des parents de nos petits amis, du jardinier et des domestiques, occupait le fond du théâtre.

La représentation commença et se déroula sans trop d'anicroches, parmi des rires bienveillants que déchaînèrent des coups de bâton parfois trop vigoureusement assenés. Mais, à une réplique innocemment ânonnée par ma sœur qui tenait le rôle de Martine, femme de Sganarelle, je vis mon père dresser l'oreille, froncer le sourcil, et «tiquer», comme on dit en argot de théâtre. Martine, vous vous le rappelez, dit quelque part: [655]

«Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari, mais c'est une punition beaucoup trop délicate pour mon pendard. »

N'ayant jamais lu Molière (car il ne s'intéressait qu'à l'arboriculture), et ne sachant où de pareils propos allaient nous conduire, il prit peur, leva la séance et donna le signal du départ en annonçant que le chocolat chaud et le pain d'épice nous attendaient dans la salle à manger. À l'appel du chocolat, ma troupe se débanda et je restai seul sur les ruines de mon chef-d'œuvre.

Ainsi finit, indécise ou plutôt écourtée, et sans doute prémonitoire ou préfigurative, ma première expérience d'auteur dramatique.

 

 

LES VOLEURS

À la campagne, nous fûmes victimes d'un vol remarquable qui fournit à mes parents un sujet de conversation jusqu'à la fin de leurs jours.

Il eut lieu après ce qu'on appelait « la grande lessive bisannuelle ». On lavait tout le linge de la maison accumulé pendant six mois. Une demi-douzaine de lavandières venaient travailler dans un bâtiment spécialement affecté à cette opération. Le linge lavé et rincé était étendu sur les pelouses devant la maison ; il y restait deux jours et deux ou trois nuits afin que les rayons de lune le rendissent plus éblouissant que la neige. On donne tant de propriétés aux rayons de la lune qu'on se demande pourquoi, puisqu'ils rongent les vitraux des cathédrales, ils hésiteraient à blanchir le linge de nos parents ?

Bref, le linge s'étalait sous la surveillance d'un gardien qui la nuit veillait dans une guérite cachée parmi les feuillages et les branchages. Une nuit, il voit les chemises et les draps de lit s'envoler comme de grands papillons blancs pour disparaître dans l'obscurité. Il sort de sa guérite, tire un coup de fusil, entend un cri, puis la chute d'un lourd paquet de linge et quelqu'un prenant la fuite. Le lendemain, on apprend qu'on avait arrêté à la frontière hollandaise un homme qui avait reçu un coup de feu dans l'arrièretrain [656] pour avoir volé un navet. On le porte à l'hôpital où on lui retire des fesses trente-six plombs de chasse. On apprit ensuit que le voleur qui fit des aveux, s'appelait Michel Souris. Il fut condamné à un an de prison et, après avoir fait son temps, eut l'impudence de venir réclamer une indemnité. Il fut naturellement mis à la porte avec fracas.

Trente-six grains de plomb dans un derrière ! Quelle merveille ! Cela nous semblait aussi beau qu'un conte de fées et nous plongeait dans le ravissement. Nous admirions l'héroïsme du vieux jardinier que son coup de feu avait ému à tel point que, durant huit jours, il se déclara incapable de tout travail. Il en profita pour faire le tour de tous les cabarets du village et entretenir son ébriété jusqu'à la fin de la semaine.

 

 

ACROBATIES

Mes premiers rêves et ma première vocation furent nettement acrobatiques. Mon père qui était spontanément sportif, en un temps où le mot sport venait à peine de naître, les encourageait.

Dans un cercle de verdure formé de thuyas et de noisetiers autour d'une aire gazonnée, il nous avait installé une salle de gymnastique très complète: anneaux, trapèze, barre fixe, barres parallèles, échelles de corde, corde à nœuds, escarpolette, tremplin, haltères, etc. Mon idéal aux anneaux ou au trapèze était de me « tirer » où m'élever d'un bras. Je n'ai pu le réaliser; mais, sans l'aide des pieds, je grimpais rapidement à la corde à nœuds ; je faisais facilement la roue ou le poirier et même trois ou quatre pas sur les mains. Mais, faute de conseils techniques, je ne pus jamais réussir le saut périlleux et faillis plus d'une fois me casser les reins en le tentant. En revanche, grâce à la manière de m'y prendre, je parvins, beaucoup plus tard, vers les dix-huit ou vingt ans, à « arracher » des haltères que les rustres puissants mais empotés qui venaient contempler nos exercices, notamment le saut du tremplin et de l'escarpolette, ne parvenaient pas à élever au-dessus de leur tête.

J'avais acquis des biceps gros comme des œufs de paonne et des pectoraux en bourrelets de muscles que je faisais tâter à la ronde, [657] plus fier que si j'avais écrit un chef-d'œuvre ou accompli un acte héroïque ou épousé la sœur du Léonidas des Thermopyles.

Mais le triomphe, c'était le saut de l'escarpolette. On lançait celle-ci jusqu'à l'horizontale, on atteignait ainsi une hauteur de cinq ou six mètres et on lâchait les cordes ; il y avait deux secondes de lutte entre les deux forces qui gouvernent les mondes, la centripète et la centrifuge, et dans l'instant où elles se réconciliaient en se contrariant, on était déposé lentement, mollement sur le sol comme un oiseau planeur à la fin de son vol.

 

 

LES VENDREDIS

Les vendredis étaient des jours bénis. Mon père allait à Gand toucher les fermages et les loyers de ses propriétés. Il ne rentrait que tard le soir, généralement d'assez mauvaise humeur à cause de discussions avec les paysans qui demandaient ou des réparations ou des diminutions de loyer. La première question était de savoir ce que les enfants avaient fait dans la journée.

Quand papa partait, s'ouvrait pour nous une ère de liberté. Immédiatement, on entreprenait toutes les opérations interdites, notamment de grands travaux souterrains. Notre ambition était, à force de creuser, d'arriver jusqu'à l'eau ; ce n'était pas difficile, attendu que le jardin se trouvait à peu près au niveau du canal. À moins d'un mètre de profondeur, nous avions ce que nous cherchions. Nous poussions des cris de triomphe. Nous criions:

« Voici l'eau ! Voici l'eau ! » comme les Grecs de YAnabase criaient : « Thalassa ! Thalassa ! » Nous pataugions dans la boue, nous imaginant avoir trouvé et conquis l'océan. Nous cherchions des trésors, de grands fossiles et de l'inattendu, toujours possible. Nous construisions des tunnels, des caves, des canalisations. Tout d'un coup survenaient des effondrements dont nous sortions couverts de vase jaune.

Ces travaux étant défendus, quand le père rentrait on essayait de masquer les dégâts : nous posions des branches recouvertes de terre et de feuillages de manière qu'il ne vît pas les excavations. En somme, nous inventions le camouflage des armées modernes sans [658] le savoir. Mais un jour qu'il inspectait plus sérieusement les lieux, une des planches céda et il prit un copieux bain de limon argileux. La mésaventure le mit dans une fureur inconsidérée; il distribua de généreuses taloches, puis confisqua tous nos outils de jardinage: bêche, pioche, pelle, seaux, etc. Nous les retrouvions d'ailleurs le vendredi suivant, car il n'est pas de cachette qui échappe aux enfants. Le bon sourire de ma mère planait sur ces incidents et tout finissait par retomber sur elle à cause de la bienveillance avec laquelle elle tolérait nos explorations.

 

 

LES ABEILLES

II y avait au fond du jardin, une chaumière que mon père avait transformée en atelier. Elle était recouverte de plantes grimpantes. Il y passait toutes ses journées. Il y entrait à huit heures du matin, y restait jusqu'à midi, venait déjeuner, y retournait aussitôt et y demeurait jusqu'à sept ou huit heures du soir et en sortait noir comme Vulcain de sa forge ou comme Noé couvert des copeaux de son arche. On pouvait faire de tout dans cet atelier; menuiserie, serrurerie, plomberie, ferronnerie, peinture, etc.

Mon père adorait les grandes entreprises. Il transforma d'abord le matériel des ruchers. Nous n'avions que de vieilles ruches de paille, il fabriqua en quelques semaines trente ruches à hausse et cadres mobiles, pour pouvoir extraire le miel par la force centrifuge.

On remplaça les anciennes demeures des abeilles par de modernes palaces. Il est certain que nous eûmes le plus complet et le plus parfait rucher du pays.

Nous fûmes en quelque sorte élevés au milieu des abeilles. Les ruches s'étageaient au fond du potager dans un parterre de résédas et de mélilots : et, dès que nos jeux nous laissaient un moment de loisir, nous allions visiter les infatigables travailleuses. Nous avions appris à transvaser les essaims comme des grains de café. Nous étions rarement piqués, parce que nous avions acquis, à nos dépens, l'expérience nécessaire et que de nombreux coups de dards [659] nous avaient immunisés. La suprême élégance, c'était de travailler sans masque et sans gants, le visage, les mains et les bras nus.

Le grand secret c'était d'éviter les mouvements trop brusques, les parfums violents, l'odeur de l'alcool et surtout la sueur, car la sueur humaine rend folles les plus pacifiques avettes.

Mais ces abeilles trop inoffensives n'apaisaient plus nos instincts belliqueux, et, un soir, mon frère et moi déclarâmes la guerre aux guêpes qui, durant un été anormalement chaud et sec, infestaient la maison. Nous nous équipons donc pour la grande aventure. Nous insérons le bas des pantalons dans des bottes, nous ficelons les poignets de nos manches, nous enfilons des gants de cuir, nous nous coiffons de chapeaux voilés et, ainsi armés de pied en cap, la bêche à la main, nous attaquons le plus grand des guêpiers.

Nous avions, au préalable, installé notre sœur dans un petit pavillon transformé en poste de secours ou en pharmacie provisoire, grandiosement pourvu de vinaigre, de citrons, d'ammoniac et d'une brassée de poireaux dont le suc assagit le venin. En cas d'alerte, nous devions nous y replier pour y trouver refuge et nous y faire panser par l'héroïque apothicaire.

D'abord, tout va bien. Nous sommes enveloppés d'un nuage d'insectes ivres de fureur et continuons en souriant dans notre scaphandre notre besogne de prospecteurs. Mais bientôt et simultanément, nous voilà piqués et repiqués par des ennemis invisibles qui se sont insinués jusqu'au bas de notre dos.

On sait que l'abeille ne peut piquer qu'une seule fois, après quoi, elle meurt sur place, parce que son dard se termine par un crochet et ne peut être arraché qu'avec ses entrailles. Mais l'aiguillon de la guêpe est lisse et inusable. Elle peut le retirer de la blessure et l'y replonger dix ou vingt fois de suite ; et nous voici victimes de cette mitraillette inépuisable qui fonctionne sans arrêt aux replis de nos vêtements les plus intimes. Alors, pris d'une panique incoercible, nous courons au pavillon du salut qu'envahit la horde furibonde. La pharmacienne criblée de dards empoisonnés, éperdue, prend la fuite en poussant des hurlements d'épouvanté et nous, toujours poursuivis, épuisés, finissons par lasser des vainqueurs aussi las que les vaincus. Tout se termine par une privation de dessert et une distribution de claques paternelles; mais durant deux ou trois jours, nous ne sûmes plus comment nous asseoir. [660]

 

 

LES PÊCHERS

Mon père entreprit également la construction d'abris vitrés longs de plus de deux cents mètres, sous lesquels il cultivait des pêchers. Ils se mirent à fructifier au bout de trois ou quatre ans et, quand ils furent en plein rapport, ce fut un bonheur sans égal, par un beau jour de soleil, en juillet ou en août, de nous glisser clandestinement dans cette espèce de serre qui sentait violemment la pêche et le brugnon et de subtiliser adroitement les plus beaux fruits.

Lorsque le rendement des pêches devint considérable, mon père, toujours enclin aux entreprises chimériques, fabriqua une centaine de caissettes pour l'exportation des fruits en Angleterre. Il était l'ami du capitaine d'un cargo qui faisait la navette entre Gand et Londres. Le cargo s'appelait Balmoral et le capitaine était connu comme un three bottles man, c'est-à-dire un homme qui absorbe ses trois bouteilles de whisky dans les vingt-quatre heures. Quoique imbibé d'alcool, c'était un bon père de famille et il ne paraissait jamais en état d'ébriété.

Un beau jour donc, mon père mit ses cent caissettes sur le bateau et les accompagna en Angleterre.

De grands espoirs se fondaient sur la vente de ces fruits et de merveilleux châteaux en Espagne s'élevèrent dans les nuées. Les pêches étant magnifiques, il espérait en tirer cinq francs pièce ; on lui avait dit que c'était le prix normal en Grande-Bretagne.

On arrive à Londres. On met les caisses chez un grossiste ; la moitié des fruits cueillis trop mûrs pourrissait déjà et cette opération qui aurait dû se solder par un bénéfice de 4000 francs aboutit, tous frais payés, à un injuste zéro.

Mon père renonça aux pêches. Les espaliers furent déracinés et jetés au bûcher. On les remplaça par des vignes. Grâce à certaines pratiques de pollinisation, il croyait pouvoir créer une variété nouvelle et donner aux chasselas de Fontainebleau, un goût très prononcé de muscat par exemple. C'était possible. Les premières grappes furent presque musquées ; mais d'année en année le goût du muscat s'éventa et les baies retournèrent à leur état primitif et à leur banalité. [661]

Encore une expérience ratée. Il avait appelé ce raisin « le Raisin Polydore». Sans se laisser abattre par le destin, il tourna alors toute son activité vers les fleurs, se passionnant chaque année pour deux ou trois fleurs nouvelles auxquelles il sacrifiait toutes les autres. J'ai connu ainsi l'année des gloxinies, des résédas, des cyclamens, des giroflées, des glaïeuls, des amaryllis et même l'humble capucine.

Je me rappelle en passant qu'à l'entrée du potager, gloire de son jardin, se dressait un arbre qui, nourri par la même tige, portait en même temps des reines-Claude, des prunes rouges et jaunes, des pêches, des brugnons et des abricots. Ce phénomène, dû à de savantes greffes et qui n'a rien de mystérieux, émerveillait les visiteurs.

L'auteur de mes jours avait, en outre, inventé une pêche qui porte son nom et l'on trouve encore dans les revues pomologiques de l'époque «la pêche Maeterlinck» qui, paraît-il, avait d'indiscutables qualités. Le sécateur à la main, il soignait aussi avec amour de longs espaliers consacrés aux poiriers qui séparaient avec ordre et méthode les carrés de légumes. Chacun portait sur la maîtresse branche une bague de plomb numérotée; ce numéro correspondait à une brève notice consignée dans un gros carnet qu'il avait toujours dans sa poche. La notice révélait le nom du fruit, ses qualités essentielles, la date de sa maturité, etc.

Par une chaude après-midi d'été, la cousine dont j'ai déjà parlé, un peu plus âgée que moi et à qui je ne pouvais rien refuser, eut une idée diabolique. Avec mon concours épouvanté mais obéissant, elle enleva les bagues de plomb, les mêla, les brassa dans son chapeau, puis nous les remîmes en place au hasard, n'importe où.

Ce fut un cataclysme horticole qui jeta le désarroi dans l'âme innocente de mon papa. Les chiffres de la bague ne répondaient plus à ceux des notices. Tout était bouleversé, les bergamotes, les louises-bonnes d'Avranches, les bons-chrétiens William, les Soldats-laboureurs, les Zéphirin-Grégoire, se révoltaient contre la loi et versaient dans une anarchie presque humaine. Ce qui devait être fondant devenait croquant, ce qui devait être sucré s'avérait acidulé, ce qui devait mûrir en décembre rougissait en juillet, etc.

Mon père, dérouté, perdit sa foi en l'arboriculture et revint à la floriculture. C'est ainsi que les plus futiles causes produisent parfois de grands effets inattendus et bien souvent ne sont pas plus mystérieuses, pas plus profondes que le caprice d'une cousine écer-velée. [662]

 

 

LÉOCADIE NOULLET

Un jour, sur la pente d'un sentier conduisant à un petit pavillon qui dominait le canal, ma sœur, mon frère et moi jouions sur un tas de sable de couleur d'or comme tous les sables du pays.

Arrive, conduit par notre bonne Léocadie, un jeune snob, un peu plus âgé que nous, vêtu de flanelle blanche, tiré à quatre épingles et parlant du nez en nous regardant de haut en bas. Effaré et intimidé, je l'invite à prendre part à nos jeux. Il me répond que c'est trop sale et qu'il n'aime pas ce genre de distraction. Négligemment appuyé sur une petite canne de jonc à pomme argentée, il se met à nous parler des magnificences de sa maison paternelle et notamment d'une sorte de jardin d'hiver terminé par une grotte à stalactites de ciment incrustées de milliers de miroirs multicolores qui, de l'avis de tous les connaisseurs, était ce qu'on pouvait trouver de plus beau dans tous les pays du monde.

Je lui dis que nous avions mieux que ça sous le pavillon, parce que c'était plus naturel.

Il s'y trouvait en effet une vieille et profonde cave voûtée et ténébreuse où le jardinier entassait les pots cassés et des pommes de terre discréditées, des champignons de couche abandonnés qui prospéraient dans les ténèbres, des oignons à fleur dédaignés et d'autres tubercules déclassés qui y germaient et lançaient de toutes parts de longs filets blancs qui me semblaient aussi féeriques que les lianes de mes imaginaires jungles tropicales.

Je lui ouvre la porte de la cave aux miracles, attendant un coup de foudre, il me dit froidement: «C'est bien sale,» se pince les narines et me prie de refermer la porte.

Quelque chose s'effondre dans ma confiance, dans mes certitudes et dans ma foi pendant que monte en moi je ne sais quel horrible désir de vengeance.

Léocadie revient au pavillon portant un plateau garni de chocolat, de quatre tasses et de tranches de pain d'épice. Nous nous asseyons dans l'unique salle de la gloriette. Léocadie verse le chocolat et tandis que Joseph (ainsi se prénommait le jeune gandin) regarde le canal, je répands dans la tasse qui lui était destinée une [663] bonne poignée de sable et la lui présente avec un aimable sourire. La bonne Léocadie a vu mon geste, mais ne dit mot car elle nous était aussi dévouée qu'une mère. Joseph trouve que notre chocolat n'est pas bon et que notre sucre ne vaut rien puisqu'il ne fond pas. Néanmoins, il avale le tout. Pour l'instant je m'estime suffisamment vengé ; mais les offenses, les injustices subies par un enfant ont des racines qui ne meurent pas. Je ne voulus plus le revoir.

La bonne Léocadie remplaçait momentanément notre mère assez souffrante qui ne pouvait s'occuper de nous. C'était une petite Wallonne pourvue d'un gros nez un peu spongieux; mais son cœur était aussi naturellement maternel que si nous eussions été ses enfants. Rien ne la rebutait, ni nos désobéissances, ni nos insolences, ni nos taquineries, ni notre ingratitude. Elle répondait à tout par des inventions inattendues pour nous faire plaisir. Par exemple, à notre fête patronale ou à l'anniversaire de notre naissance, elle se levait avant l'aurore afin de cueillir au jardin ou dans les champs toutes les fleurs qu'elle y trouvait pour orner de guirlandes bien tressées la chaise de notre déjeuner. Nous nous y installions plus fiers que le pape dans sa cathèdre et étions couronnés les rois incontestés de la journée. Nous pouvions tout nous permettre, rien ne nous était refusé et nous en abusions.

Quand elle nous parlait de notre ange gardien, elle le faisait avec une telle conviction que nous sentions autour de nous le vent de ses ailes.

Elle nous avait enseigné nos prières, que nous comprenions peu. Il s'y trouvait plus d'un point obscur ou mystérieux que nous enjambions avec indifférence. Mais déjà fureteur, le sixième commandement de Dieu qui disait: «L'œuvre de chair n'accompliras qu'en mariage seulement, » attirait notre attention. Comme elle prononçait très nettement l'œuf, elle et nous étions bien convaincus qu'il s'agissait d'un œuf monstrueux et probablement diabolique qui contenait tout le mal de la terre.

- Quelle couleur a-t-il ? questionnai-je.

- Il est rouge, rouge feu, rouge sang ou rouge géranium, expliquait-elle, comme si elle l'avait eu sous les yeux.

- Est-il plus gros qu'un œuf de poule ? - Plus gros que ta tête. [664]

- Mais qui le pond?

- La femelle du diable.

- Mais pourquoi n'est-il permis de s'en servir que dans le mariage ?

- Parce que Dieu le veut.

La théologienne ou la casuiste d'occasion avait réponse à tout.

Mon père qui nous écoutait se tordait, mais respectant l'innocence n'osait intervenir, sachant que les meilleures explications n'expliquent rien et que toutes ont à peu près la même valeur dans l'inconnu.

La pauvre fille, victime de «l'œuf de la chair» qui empoisonne la plupart des humains, finit par épouser un brave et superbe gendarme qui mangea ses économies, se mit à boire et la battait trois fois par semaine.

Elle disparut de notre horizon, devenue la proie d'une injustice qu'on dit immanente parce qu'on ne la voit jamais. Nous n'en entendîmes plus parler.

Puisse ma fidèle et affectueuse pensée la rejoindre dans d'autres mondes où elle m'a probablement précédé.

 

 

LES BÉGUINAGES

Je peux dire que j'ai passé mon enfance entre deux béguinages: le premier était situé au bout de la rue du Poivre où je suis né. On l'appelait le Grand Béguinage. Il datait du quatorzième siècle. C'était une enceinte entourée de fossés pleins d'eau et qu'un pont-levis à la nuit tombée, séparait du commun des mortels.

Elle contenait environ douze cents béguines. Une municipalité anticléricale et imbécile tracassa à tel point les inoffensives religieuses qu'un beau jour elles abandonnèrent leurs maisonnettes séculaires et allèrent se réfugier dans une petite cité artificiellement gothique, que de puissants protecteurs à la tête desquels on citait les princes d'Arenberg, avaient fait construire pour elles aux portes de Gand.

Le second s'appelait le Petit Béguinage et se trouvait rue Longue des Violettes, dans le voisinage de la maison que mon père avait [665]

bâtie et où nous nous étions définitivement installés. Ma mère ayant de proches parentes et des amies dans l'une et l'autre de ces pieuses petites villes allait les visiter chaque semaine et comme je l'ai dit dans une page de mon Cadran stellaire, je l'y accompagnais avec joie, car les saintes filles fort gourmandes me comblaient de sucreries et de chocolats.

On sait que les béguines ne prononcent aucun vœu, ont leurs couvents ou leurs maisons particulières, s'astreignent seulement à rentrer au logis à l'heure du couvre-feu, acceptent un célibat révocable et portent un uniforme qui remonte au treizième siècle. Elles font de la dentelle et des travaux de lingerie, et jouissent d'une modeste aisance qui leur permet le dimanche la poule au pot et la crème-caramel des pensions de famille.

Jusqu'à ma première communion, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de dix ou onze ans, je fus admis à ces édifiantes palabres. Plein de respect et de conviction, je me disais, en suçant mon sucre de pomme sous une table, que je n'entendrais parler que du bon Dieu, de la Sainte Vierge, des anges et des félicités célestes. Il n'en fut jamais question. Toutes les conversations sans coupures s'enroulaient autour des petits travers de l'aumônier qui aimait le vin blanc, des prétentions de la «Grande Dame» ou Mère Supérieure, de l'avarice de Sœur Aglaé, des sorties inconsidérées de Sœur Euphémie, des intrigues de Sœur Philomène, des propos fielleux de Sœur Anas-thasie et des menus chapardages de la sœur tourière.

« Elles sont heureuses, me disait ma mère. Elles ont tout ce qu'on peut désirer et Dieu par-dessus le marché. Elles vivent dans les blancheurs des dentelles, les parfums de l'encens, parmi les chants de l'orgue, les fleurs et les oiseaux de leurs jardinets, que leur faut-il de plus ? »

Elles sont heureuses, ayant Dieu par surcroît. Oui, mais quel Dieu? Enfin, elles s'en contentaient et, comme malgré elles il est plus grand que dans leur esprit, il les rendait plus heureuses que ne le méritaient leurs pensées et tout s'arrangeait dans une sorte de béatitude attiédie, à leur portée et à leur taille.

Je n'étais pas convaincu. Il est vrai que derrière elles s'étendait un paradis plus grand que la pelouse où broutaient leurs trois chèvres; mais elles n'avaient pas l'air de s'en occuper. L'immobilité de leur existence assurait leur félicité. Elles avaient une idée qui valait à peu près celle que nous n'avons pas encore et toute [666] idée, si petite qu'elle soit, même quand on ne la voit pas, même quand on ne l'entend pas, même quand elle n'a ni queue ni tête, suffit à fixer un peu de bonheur.

 

 

LA PELOUSE

Devant la maison s'étendait une belle pelouse verte et rectangulaire. Un matin, mon père a l'idée de la transformer en roseraie. On retourne le gazon malgré les regrets et les objections de ma mère, que j'approuve de mon mieux en silence. Du reste, je trouvais que les rosés n'étaient pas à leur place à cet endroit. J'aimais mieux le gazon que cette pépinière, car j'avais déjà des idées arrêtées et entêtées sur bien des choses et sentais d'instinct la différence entre une villa banlieusarde et un véritable château entouré de grands arbres.

Arrive un millier d'églantiers qui prennent la place de l'herbe ensevelie. On les plante régulièrement alignés. Il s'agit à présent de les écussonner. Les écussons sont fournis par une seule variété de rosés rouges, qui sont les favorites paternelles. Il voit déjà en imagination, entre la grille de la propriété qui s'ouvre sur la route et la façade blanche de la maison, un immense, un éblouissant bouquet de fleurs écarlates.

Mais, l'écussonnage de mille églantiers à raison de deux écus-sonnages par pied, est minutieux et demande beaucoup de patience, de conscience et de temps. Il s'agit de trouver de la main-d'œuvre qui ne soit pas trop onéreuse. Il nous réunit tous trois, ma sœur, mon frère et moi et nous fait une petite allocution familiale afin de nous inculquer l'amour de l'écussonnage qui est presque un devoir social. Mon frère et ma sœur approuvent avec ardeur et s'engagent à se mettre tout de suite à l'ouvrage. Je me tais, mon père m'interpelle et me dit:

- Eh bien ? Tu ne dis rien ? Qui ne dit rien n'aura rien.

- Qu'est-ce qu'ils auront?

- Tu le sauras, quand tu ne l'auras pas. Je n'aime pas cette insoumission perpétuelle et sournoise où tu te complais depuis trop longtemps. [667]

Je réponds que ce n'est pas de l'insoumission, mais que je me suis foulé le pouce avant-hier et que par conséquent...

- Montre-moi ton pouce... On n'y voit rien.

- On n'y voit rien, mais il me fait très mal parce que c'est à l'intérieur.

- Sais-tu comment on t'appellerait si tu étais soldat?

- Non.

- Tire-au-flanc.

- Que faut-il faire pour ça?

- Rien du tout, comme toi; et ce n'est pas flatteur; mais je ne condamne personne aux travaux forcés. Rira bien qui rira le dernier.

Voilà les deux innocents en besogne. Je m'éloigne jouissant d'une liberté sans gloire. Au bout d'une heure, je reviens contempler d'un œil narquois les travailleurs bénévoles. Je leur annonce que toutes les framboises ont mûri en une nuit, que j'en ai mangé jusqu'à plus faim et cueilli plein ma boîte. Ils lèvent une morne tête où se lit un vaste regret; mais, fidèles au devoir, ils reprennent leur tâche en me criant comme défi:

- Nous aurons triple dessert.

- Moi aussi, maman me le promettra, mais ne le dites pas à papa. Je m'en vais, gambadant comme un poulain, en leur lançant:

- Je vais du côté des fraisiers et puis je secouerai la haie. C'est plein de hannetons, je vous en donnerai à chacun une demi-douzaine pour votre triple dessert, le dessert des esclaves, puis je m'occuperai des vers à soie qui commencent à filer et je vais jouer avec les abeilles; en attendant, travaillez bien, et ne vous embêtez pas trop.

- Nous ne nous embêtons pas du tout, nous nous amusons.

- Vous n'en avez pas l'air ; voulez-vous mon mouchoir ?

- Pourquoi faire ?

- Pour pleurer. Au revoir, je reviendrai bientôt avec d'autres nouvelles et une brassée de raphias pour vous approvisionner jusqu'au soir.

L'après-midi, ils retardent autant que possible la reprise de la besogne. Mon frère a une blessure à l'index, ma sœur des douleurs dans le dos. Le lendemain matin, tous deux se portent souffrants. Ils avaient dû prendre froid en travaillant trop lentement et les écussons attendirent des mains plus mercenaires et moins fugitives. [668]

 

 

LA TRILOGIE FÉERIQUE

Nous avions trois grandes fêtes dans l'année : Saint-Nicolas, Noël et les Étrennes. Mais la reine des reines était la Saint-Nicolas. Elle était triplée, c'est-à-dire que, dans la même matinée, elle se célébrait dans trois sanctuaires. D'abord chez nos parents où elle se matérialisait en formes de pains d'épice fourrés de melons de Livourne, en nacelles de massepain semées d'anis rosés et ornées de mâts aux voiles de clinquant, en lots de chocolats et de sucreries aux aspects insolites. Il s'y joignait quelques étrennes qu'on appelait utiles: livres de classe, ardoises, crayons, plumiers, pantoufles brodées par maman qui ne retenaient pas notre attention.

Le second sanctuaire était austère et monacal. Dans un vaste salon enlinceulé de housses sépulcrales, sur de petites tables hostiles se rangeaient des livres de prières, des manuels de congrégation, des chapelets, des scapulaires, des crucifix, des bénitiers, de petits saints, de petits anges sans derrière, de glaciales images gothiques ou saint-sulpiciennes. Il fallait avoir l'air ravi et, au commandement de papa, crier: «Merci saint Nicolas», d'une voix qui semblait sortir de terre après avoir traversé des tombeaux et embrassé Torquemada qui avait une petite moustache noire, ce qui n'était guère affriolant.

Mais la dernière station chez la grand-mère maternelle dépassait tous les rêves et toutes les prévisions. Figés d'admiration et d'épouvanté heureuse, en silence nous avancions à petits pas dans le royaume des fées, car le bonheur trop grand ne trouve plus de mots et ose à peine respirer.

Les tables, les divans, les fauteuils ruisselaient de toutes les sucreries de l'arc-en-ciel. Les pains d'épice étaient des meules et les navires de massepain n'y voguaient plus isolés mais y flottaient en escadrille. Au pied de chaque table s'étalaient, scrupuleusement reproduits dans le ciel, les jouets que nous avions choisis nous-mêmes à «la foire de Leipzig», dans une vieille maison flamande, sous le beffroi et tenue par deux innocentes et vieilles filles, les sœurs Le Broquy, mandatrices attitrées de saint Nicolas. La marche du miracle était très simple. Du doigt, on désignait chez elles les poupées, les polichinelles, les soldats, le cheval mécanique, le chef [669] de gare, le sabre et le mousquet à vent, la citadelle, l'entrepôt, la cuisine, le salon, le navire à ressort, la chambre à coucher, l'épicerie, l'arche de Noé, la bergerie que l'on désirait. Elles en avisaient le saint qui les trouvait sans peine dans les célestes réserves et venait en personne, la nuit de sa fête, les descendre dans la cheminée principale ; après quoi, l'un des anges qui l'accompagnaient les rangeait sur les tables du salon ou de la salle à manger. Bien que nos parents ne prissent guère de précautions pour ménager notre crédulité, jamais le moindre doute n'effleurait notre esprit. C'était bien ainsi que tout se passait. Je me souviens qu'un jour, ayant demandé une bergerie avec beaucoup de moutons, six arbres ronds et un bon chien, je reçus une épicerie. Elle n'était pas mal, même acceptable, vu qu'elle renfermait beaucoup de tiroirs où sommeillaient des raisins de Corinthe et des pruneaux. Elle avait même un comp-• toir avec de belles balances de cuivre rouge ; mais c'était une erreur. Saint-Nicolas s'était trompé J'en étais tout marri. Je déclarai à mes parents que j'allais lui écrire un mot pour lui signaler mon désappointement. Ils approuvèrent ma résolution. Je me mis donc au travail et rédigeai la lettre que voici, qu'on a conservée dans les archives de la famille.

«Monsieur saint Nicolas,

«Vous vous avez trompé, ce n'est pas une épicerie, mais une bergerie que j'ai commandée. Je demande la bergerie à la place de l'épicerie. Si vous ne pouvez sortir du ciel, parce que ce n'est plus votre fête, envoyez un ange. Je veux que la maison du berger soit bleue comme chez les sœurs Le Broquy. Dites à l'ange de mettre les raisins de Corinthe et les pruneaux de l'épicerie dans le grenier de la bergerie, dites-lui aussi qu'on ne fera pas de feu dans la cheminée du salon afin de ne pas brûler ses ailes.

«Si la bergerie est aussi belle et aussi complète que celle des sœurs Le Broquy, je dirai une petite prière pour le repos de votre âme.»

Mon père admira la lettre n'y trouvant qu'une faute de français, il déclara qu'il sortirait exprès pour la poster.

Rien ne trouble la foi des enfants; elle n'est que l'image anticipée et le symbole de la foi ou de la crédulité des hommes et des peuples. [670]

 

 

CHEZ LES JÉSUITES

Après l'Institut Calamus, je fus mis chez les bons Pères, au collège de Sainte-Barbe. C'était un collège aristocratique où abondaient les barons, les vicomtes, les comtes et les hobereaux à particule acquise qu'on achetait en devenant propriétaire d'une chaumière ou d'une « étable entourée de quatre fossés bourbeux » comme le Monsieur-de-L'Isle de Molière.

Je constatai rapidement que tous les efforts de morale convergeaient vers un seul but, vers ce qu'ils appelaient « la belle vertu », ce qui voulait dire la pureté et la chasteté parfaites et invraisemblables. Il n'était question que des tentations et des péchés de la chair. S'ils n'en avaient pas parlé, nous n'y aurions jamais pensé.

Cette chasteté était poussée à tel point qu'on nous donnait comme modèles le Bienheureux Jean Berchmans et saint Louis de Gonzague.

Le Bienheureux Berchmans était un doux lévite mal cuit dont on voyait la statue sur un pilier de l'église, une sorte d'asticot qui ne changeait jamais de chemise craignant les blandices de sa chair encrassée. Quant à saint Louis de Gonzague, il n'osait regarder sa mère de peur de sentir s'éveiller en lui de mauvaises pensées.

Voilà ce qu'on nous proposait comme parangons. Grâce à eux, nous ne cessions d'osciller entre l'enfer et le ciel. La moindre pensée charnelle vous précipitait dans les flammes éternelles. Tous les sermons ne s'occupaient que de l'enfer. Le père prédicateur se mettait dans une telle fureur en évoquant les supplices éternels que j'en serais demeuré timoré comme un lièvre si l'influence de mon père n'avait amorti l'épouvante que se plaisaient à attiser nos chers maîtres. Il haussait dédaigneusement ses épaules en sifflotant et nous savions ce que cela voulait dire.

Sans en vouloir aux bons Pères, je dois reconnaître que j'ai passé chez eux les moments les plus désagréables de mon existence. Ils avaient un bizarre amour de la crasse et de la laideur qui offusquait le petit garçon bien propre que j'étais et l'ami des belles lignes et des belles couleurs, des fleurs et des grands arbres que je sentais naître en moi. [671]

Leur église était un chef-d'œuvre ignominieux qui me faisait souffrir de ce que doit souffrir un papillon dans une boîte à ordures.

Le réfectoire, les salles d'études, les murs de la cour, nue et sans un arbre, sombre comme le préau d'une prison mal tenue, tout était recouvert d'une patine noire et gluante. La vaisselle, la verrerie, les couverts graisseux glissaient sous les doigts comme des anguilles.

Tous les mois, les pensionnaires prenaient un bain de pieds au réfectoire ; on trempait et on savonnait tout ce qui se voyait au-dessous du genou. Le reste, qui semblait ne pas exister, était relégué dans un sombre mystère. Les bains d'été se prenaient dans un étang fangeux, sous un épais vêtement de laine cartonneuse et de couleur chocolat, d'une chasteté têtue et hermétique comme un scaphandre. On sortait de l'eau emportant une sainte odeur de vase et de poisson pas frais.

Les repas étaient abondants et solides, mais grossiers et « bouilla-qués», comme on dit dans le Midi. On les arrosait à discrétion d'une bière aigrelette souvent imbuvable. Elle était fournie à tour de rôle par les brasseurs dont les fils étaient pensionnaires de la maison. Grâce aux domestiques, nous savions toujours quel était le brasseur qui avait livré les derniers tonneaux. Quand le liquide était vraiment trop mauvais, nous organisions ce que nous appelions le « supplice de la presse ».

Nous détournions un moment l'attention du surveillant par une altercation simulée ou, à l'aide d'une balle, venue on ne sait d'où, qui lui brisait ses lunettes sur le nez. Nous entraînions alors dans un coin de la cour le fils du brasseur délinquant et tous ensemble nous le pressions dans l'angle d'où il sortait laminé, bleu et défaillant. À la livraison qui suivait l'opération, nous constations avec plaisir que la bière était incontestablement meilleure.

Tout était dirigé par le préfet des études. Le Révérend Père se montrait plus soupçonneux, plus inquiet, plus fureteur, plus inqui-sitorial que les autres. On le rencontrait partout, il rôdait sans cesse autour de nous, il savait tout, flairait tout, devinait tout. C'était la suspicion, toutes les suspicions incarnées dans un vieux renard borné par ses propres ruses. Son rêve était que les élèves intelligents et intéressants le prissent pour confesseur. L'établissement serait devenu une lanterne et la maison n'aurait plus eu de secrets. Tous ses clients à leur insu ou malgré eux se transformeraient en [672] espions et en délateurs, car il est avec le secret élastique du sacrement de la pénitence des accommodements et la fin, ici, comme en bien des choses, justifiait les moyens. Ses fidèles inféodés jouissaient d'appréciables avantages, immunités, amnisties, permissions, petits banquets bisannuels arrosés de vins de messe, etc. Il tenta plus d'une fois de m'embrigader dans la sainte cohorte ; il me serrait tendrement contre un ventre qu'il croyait être son cœur. Méfiant, je faisais l'idiot qui ne comprenait rien, et, levant les yeux au ciel, il n'osait insister.

Ils vivent trop dans la mort, mais dans une mort sans grandeur et sans horizon, une petite mort pratique, économique, commercialisée et avantageuse.

Malgré leur incessante préoccupation des péchés de la chair, la plupart étaient au fond tellement purs qu'ils commettaient d'étranges et incompréhensibles imprudences. C'est ainsi que notre professeur de « poésie » nous faisait étudier et apprendre par cœur le Formosum Pastor Corydon ardebat Alexim Delicias domini (Le berger Corydon brûlait d'amour pour le bel Alexis, délices de son maître), l'églogue de Virgile consacrée à «l'amour qui n'ose pas dire son nom». L'innocent et chaste professeur ne semblait nullement se rendre compte de l'énorme péché auquel était consacré le poème. Comme nous, il n'y voyait que de l'eau claire et n'attachait d'importance qu'aux détails prosodiques et grammaticaux. Si ce n'était candeur, à quoi attribuer ce choix déconcertant, qui du reste devait avoir eu l'approbation des supérieurs et ne choquait personne?

Pour tout dire en quelques mots, si les surveillants étaient généralement insupportables, bornés et tracassiers, les professeurs étaient très bons, très patients et très dévoués. Ils croyaient faire leur devoir et agir pour le bonheur de tous. Il y avait incontestablement des saints dans leur groupe. J'ai, du reste, vu germer des saints parmi mes condisciples. Ils ne se dévoilèrent complètement qu'en «rhétorique», c'est-à-dire dans la dernière année, aux derniers jours de la grande retraite des vocations. D'apparence un peu souffreteuse, nous les appelions irrévérencieusement «les mal cuits». Ils étaient sept dans notre classe qui ne comptait que seize élèves et entrèrent tous les sept dans la Compagnie de Jésus. Nous avions frôlé le salut contagieux. Nous les regardions avec une sorte d'étonnement et d'envie apitoyée et respectueuse. Parfois, par réaction et pour savoir de quel bois ils se chauffaient, nous leur cherchions [673] querelle en leur donnant un croc-en-jambe ou en leur lançant une balle dans les fesses. Enveloppés de leur Dieu, ils ne nous voyaient pas et, impressionnés, nous n'osions insister. Ils vivaient déjà dans un autre monde. Évidemment, dans leur nombre se trouvaient de petits saints larvés qui n'aspiraient qu'à une place de comptables en grâces et indulgences dans un ciel économique et de tout repos. Mais deux ou trois, après une vie de sacrifices, moururent martyrs en de lointains pays : car même dans un saint plus ou moins larvé, le principe qui le porte étant magnifique, il y a toujours un saint héroïque prêt à faire des miracles.

 

 

AVANT LA NAISSANCE DE L'OISEAU BLEU

J'étais alors un gamin de treize ou quatorze ans qui usait ses fonds de culotte sur les bancs de la quatrième latine en suivant nonchalamment les cours.

Notre professeur, un Père jésuite français, plus dégourdi que les Belges, jeune, plein de zèle, rompant avec la séculaire routine de la Compagnie de Jésus par des coups d'audace prématurés et téméraires, s'évertuait à éveiller en ses élèves quelque curiosité littéraire.

Il y perdait d'ailleurs son latin et son temps. Néanmoins, deux ou trois grains ne tombèrent point sur le roc et germèrent tant bien que mal sur les bas côtés de la route.

Cet excellent homme au lieu d'imposer aux enfants une amplification sur les réflexions et la mort de Manlius Capitolinus précipité de la Roche Tarpéienne, ou le discours de Volumnie à Coriolan afin de l'arrêter aux portes de Rome, nous demanda plus simplement le récit d'une journée de vacances à la campagne.

Je ne sais quelle lueur perça à ce moment les brumes de mon avenir. Sans chercher midi à quatorze heures, ma pensée me transporta dans la cour de la ferme contiguë au jardin de ma grand-mère maternelle et je me mis à décrire naïvement et en l'enjolivant un peu (car déjà le professionnel futur guidait la plume de l'apprend) ce que j'y avais vu un matin que j'y étais assis à l'ombre d'un pommier.

Je n'ai pu retrouver le texte authentique de ce précoce et puéril chef-d'œuvre. Je me souviens cependant que les hommes et les [674] femmes étant aux champs, la cour appartenait aux animaux domestiques.

Je ne sais d'où l'idée vint alors au jeune écolier que j'étais de les animer et les humaniser comme je le fis trente-cinq ou quarante ans plus tard dans L'Oiseau Bleu.

Le vieux chien de garde somnolait dans le tonneau qui lui servait de niche en surveillant du coin de son œil rouge les allées et venues de tout ce qui remuait, prêt à rétablir l'ordre en cas de conflit.

Les poules toujours affamées picoraient dans l'herbe sous la protection du coq flamboyant qui, d'un gloussement attendri, appelait parfois la favorite de l'heure pour lui désigner dans le sable un morceau de choix.

Tout était béatement paisible sous un flamboyant soleil de juillet, lorsque à la queue-leu-leu s'amenèrent une douzaine de canards qui devaient, pour rejoindre leur mare, traverser le sentier où s'affairaient les poules. Comment faire?

Stupidement attachées à leur picorage, les poules n'auraient pas eu l'idée de se déplacer; de leur côté, les canards ne connaissaient que le sentier qui conduisait à l'eau et n'auraient jamais envisagé la possibilité d'un détour.

Indignés, clabaudant, claquant du bec, clapotant sur leurs pieds palmés, ils appellent à l'aide leurs grandes amies les oies qui cancanent à l'autre bout du verger. Dressant leur tête jaune et claironnant avec autorité, elles se dandinent au secours de leurs petites sœurs; cependant que le coq ahuri, perdant la tête, tumultueusement volette autour de ses poules qui ne cessent de picorer.

Les pigeons du haut du toit contemplent le spectacle en roucoulant.

Le chat, non loin d'eux, se pourléche le ventre.

Les lapins au fond de leur clapier ombreux, pressentant la bagarre, de leurs pattes de derrière battent le tambour des proches catastrophes.

Alors le chien, le bon chien qui n'a pas perdu un détail du drame qui menace la paix de la ferme dont il est responsable, lève sa grosse tête et s'apprête à bondir sur le champ de bataille, mais s'aperçoit qu'une chaîne imbécile l'attache à son tonneau. Attristé, incompris, malgré tout fidèle au devoir, faute de mieux, il pousse les abois réglementaires, furieux et autoritaires. [675]

Les poules effarées prennent la fuite, le coq reluctant les suit en les réprimandant et, clairons en tête, les oies alliées aux canards se dirigent vers la mare où palpite le soleil des grands jours.

Le succès quand je lus mon papier fut considérable, inattendu, presque hostile.

On commença par me soupçonner d'avoir copié quelque part ce morceau déconcertant. On fouilla mon pupitre pour n'y trouver que le Petit Larousse auquel les élèves avaient droit. Comme, d'autre part, j'avais écrit la page sous les yeux du professeur et de toute la classe, il fallut bien se rendre à l'évidence. Le soupçon et l'accusation tombèrent devant la révélation imprévue.

Mais si le bon maître n'avait plus de soupçons, les condisciples ne se résignaient pas à croire qu'un des leurs fût capable de faire sans malhonnête subterfuge ce que j'avais fait.

C'est pourquoi, sans avoir besoin de se consulter longuement, ils me condamnèrent unanimement à l'ignominieux supplice de la « presse ».

La « presse » était le châtiment traditionnel réservé aux « cafardeux». Elle s'organise donc rapidement selon les règles bien établies et le rituel que j'ai décrit plus haut.

C'est ainsi que je fus pour la première fois victime de la presse. Depuis, ces policiers de la vie littéraire que sont les journalistes m'en ont fait voir bien d'autres.

 

 

MES ÉGLISES

Ayant vécu six ou sept ans de mon enfance au collège Sainte-Barbe, j'ai passé d'innombrables heures à l'église.

Matin et soir on y était condamné au supplice de prières sans conviction et de prêches trop menaçants pour être pris au sérieux.

Les dimanches, les jours de fête, les semaines de retraite, les mois de dévotion spécialisée, par exemple le mois de mars consacré à saint Joseph ou le mois de mai monopolisé par la Vierge, on ne quittait guère l'édifice religieux qui, malgré l'encens économiquement prodigué au compte-grains, avait une odeur de renfermé et [676] d'émanations clandestines: car les petites fenêtres situées dans la coupole ne pouvaient pas s'ouvrir.

Messes du matin, litanies de la Vierge, rosaires interminables, sermons alternés : l'un par une larve blanche et soporifique d'une voix trop huilée ne parlant que de la grâce et des délices du ciel où la bonté divine nous permettrait peut-être de pénétrer, nous endormait par sa douceur ; l'autre que nous avions appelé « le Père Satan », une sorte de Gréco déchaîné et cuit au four ne fourgonnant que les feux de l'enfer dans sa chaire en forme de coquetier, trépignait, gesticulait, écumait comme un diable dans un bénitier d'eau bouillante. Au bout de cinq minutes, nous ne l'écoutions plus, nous disant qu'après tout si l'on n'a, comme il le prétendait, qu'une chance sur dix mille d'échapper aux flammes éternelles, mieux vaut penser à autre chose et de préférence aux choses défendues.

Je ne fus pas heureux dans le choix de mes églises ou plutôt je n'eus pas de choix. Il m'était imposé. Je viens de dire que celle du collège Sainte-Barbe était un chef-d'œuvre du style jésuite ignominieux.

L'église Sainte-Anne, église paroissiale, de mes parents, répétait, mais en grand, d'outrageantes horreurs. L'architecte, pour être sûr de ne pas se tromper, y avait ingénieusement mélangé tous les styles; mais le byzantin mâtiné de roman de la décadence et de gothique naissant dominait la laideur générale et innocemment intégrale de l'ensemble. Elle était ornée jusqu'à la pullulation de saints et de saintes de plâtre noir, blanc, rosé et bleu issus des funestes manufactures de Saint-Sulpice ; et, pour comble d'infortune, couverte du haut en bas, sans que fût épargné le moindre recoin, de gigantesques peintures murales par un artiste du cru qui croyait égaler Michel-Ange parce qu'il avait passé un tiers de son existence à les perpétrer et qu'à l'exemple du colosse de la Sixtine, il sortait de son œuvre les yeux révulsés, les cheveux blanchis et l'estomac définitivement ruiné ; après avoir fixé, croyait-il, l'éternité dans une chapelle infiniment plus vaste mais aussi immortelle que celle du Vatican.

Sa vocation l'avait mal dirigé. Il avait transposé sur ces énormes murs exactement l'équivalent des pieuses images coloriées à la main que les bons prêtres recèlent dans leurs bréviaires et qu'ils donnent en primes à leurs ouailles préférées, avec leur bénédiction. [677]

C'est dans cette église que je fis ma première communion et que j'assistai aux obsèques de mes parents et de mes deux frères.

J'y fis donc ma première communion après une préparation follement intensive. On nous avait promis une commotion surnaturelle, une transformation miraculeuse et subite de notre être après l'entrée de Dieu. Par malheur pour moi, il manqua son entrée. L'hostie qui renfermait sa chair et son sang se colla obstinément à mon palais. Je savais qu'il était interdit de la toucher du doigt, ma langue même se sentait à demi sacrilège s'efforçait vainement d'attendrir et de libérer le Dieu Tout-Puissant misérablement englué.

D'ineffables minutes espérées se perdirent en des luttes sans gloire et ne revinrent plus. Je me demandais avec désespoir ce que diraient, ce que feraient les anges pour adorer en moi le Maître des deux et de la terre. Je regrettais la bonne église de notre village où j'aurais pu m'approcher de la Sainte Table, les fenêtres ouvertes sur la campagne, au bruit des feuilles dans les arbres, au chant des oiseaux, dans une saine et fraîche odeur d'étable bien tenue.

Le sort m'avait condamné à vivre avec Dieu dans d'indignes logis. L'erreur était d'autant plus grande que la ville de Gand compte deux monuments d'une beauté, d'une noblesse incontestables: Saint-Nicolas, auguste demeure sacrée du treizième ou quatorzième siècle : massive, accroupie comme un lion prêt à bondir sur l'incrédulité, fortifiée comme l'entrée d'un imprenable paradis; et la cathédrale de Saint-Bavon, d'un gothique sévère et impressionnant comme un obscur secret murmuré par des anges résignés.

Il faudrait choisir avec le plus grand soin les églises où l'enfant apprend à parler à Dieu. Au moment où il joint les mains pour les premières prières, il croit ouvrir le ciel et en même temps ouvre en lui la région la plus sensible, la région éternelle de son âme. L'idée de Dieu y prend l'existence et la première forme. Cette existence, il la puise dans l'atmosphère spirituelle qu'il respire et cette forme sera le reflet de ce qui l'entoure.

C'est un crime de provoquer la naissance ou de contrarier la croissance de la pensée divine qui s'élève dans des temples qui ne sont que des pierres qui blasphèment. [678]

 

 

JEUX ET ACCIDENTS

C'était un jeu assez barbare qu'on appelait par syncope, contraction ou convenance «balle au der».

La victime que désignait le sort devait faire le tour de la cour et les camarades de sa bande avaient le droit de lui lancer leurs balles de cuir qui étaient aussi dures que possible ; la malheureuse cible vivante courait comme un lapin en essayant des mains et des bras de protéger son visage.

Un jour que j'étais cette cible infortunée, galopant frénétiquement et ne regardant que les balles, je donnai de la tête contre le seuil d'une fenêtre. Le front fendu, je tombai comme un bœuf à l'abattoir. On accourt, on s'empresse et, très inquiet, on m'emporte sans connaissance à la pharmacie du collège. Par bonheur, le médecin qui faisait sa tournée quotidienne s'y trouvait encore; il examine la blessure, déclare que l'os frontal a résisté, qu'il n'y a pas de fracture et que deux ou trois jours de congé me remettront d'aplomb.

Je porte encore la cicatrice de cette plaie qui, autrefois, rougissait dans mes colères mais qui, aujourd'hui, ne devient plus visible que dans les moments de grande indignation ou lorsque je me trouve brusquement devant une injustice plus révoltante que de coutume.

Un autre accident m'arriva dans la même cour. Un accident moins grave et plutôt grotesque, dont également je porte encore le stigmate.

En jouant au football, un football grossier et déréglé qui n'a avec le jeu anglais ou américain que de lointaines accointances, le lourd ballon tombe à pic sur un petit doigt qu'il désarticule et replie sur le dos de la main. D'instinct, je le remets en place et me retire dans un coin pour cacher ma douleur en tâchant de ne pas m'évanouir parce que c'est «déshonorant».

Le soir, à la maison, me voyant un peu pâle, on me demande ce que j'ai. J'explique ce qui s'est passé ; aussitôt, ma mère affolée veut appeler un médecin. Je déclare que j'ai remis mon doigt en place et que je ne veux pas qu'on y touche, si l'on ne m'accorde pas trois jours de congé. À ces mots, mon père se rebiffe, déclare qu'il n'admet [679] pas pareil chantage et que je n'aurai ni docteur ni congé. Ma mère nous implore vainement l'un et l'autre. Nous restons sur nos positions et c'est ainsi qu'en souvenir de cet accident et de cet entêtement, mon auriculaire de la main gauche est resté bossu comme un crochet et se révèle encore plus inutile que celui de la main droite.

Il ne faut pas s'exagérer la qualité de mon stoïcisme. La crainte du mal qu'allait me faire le docteur autant que mon amour-propre assuraient l'héroïsme apparent de ma résolution.

 

 

AMITIÉS TENDRES

Entre douze et quatorze ans, je devais être un assez joli petit garçon puisque j'avais éveillé autour de moi quelques amitiés tendres.

La plus fidèle et la plus passionnée fut celle d'un jeune camarade un peu plus âgé que moi. Ces amitiés se bornaient d'ailleurs à de très innocentes manifestations, le péché contre le sixième commandement dont on nous parlait dans tous les sermons, nous étant assez peu connu, nous ne savions pas du tout ce qu'il fallait faire pour avoir le plaisir de le commettre. Notre innocence nous préservait de tout écart, mais nous vivions dans une atmosphère de crainte et de suspicion vis-à-vis de notre conscience ; nous nous demandions tout le temps si nous n'avions pas péché, à notre insu. L'idéal de ces amitiés était un baiser sur la joue ; baiser espéré, baiser attendu, qu'au surplus on ne donnait jamais. Tout se réduisait à un regard mouillé, à des serrements de main, à des paroles intimidées qui n'avaient aucun rapport avec la pensée qui nous préoccupait ni avec le péché qui rôdait autour de nous. Ces baisers furtifs, qui ne se donnaient pas et dont on parlait toujours, représentaient le sommet jamais atteint des tentations charnelles. L'ami passionné dont je parlais s'appelait Idesbalde. Il avait acheté l'indulgence de mon maître d'armes et, après la leçon, lorsque j'avais quitté la salle il demandait l'autorisation de chausser mon gant et de mettre le masque qu'avait sanctifié mon souffle. Il s'asseyait dans un coin en jouissant de la tiédeur de ma main absente et des délices du souffle envolé. Le maître d'armes assez inquiet, parce que chez [680] les Jésuites les murs ont des yeux et des oreilles, s'efforçait de limiter ces manifestations suspectes qui se seraient reproduites trop souvent après chaque séance d'escrime.

Je ne partageais pas du tout cette passion, je ne me l'expliquais même pas, mais clandestinement, je faisais tout ce qu'il fallait pour l'entretenir. Le ferment de femme qu'il y a en tout homme et la coquetterie expliquent probablement la satisfaction d'être ainsi adoré en silence. Ce camarade avait une certaine influence sur le choix de mes cravates; par exemple, j'essayais de me rapprocher de la couleur des siennes.

Dans une pantomime, mise en scène par un bon père qui avait été missionnaire en Chine et où je jouais le rôle d'un jongleur et d'un acrobate du Céleste-Empire, mes talents de gymnastique se réduisant à faire la roue, je portais un costume bariolé qui me semblait assez avantageux ; mais trouvant mon teint trop pâle, j'avais pris pour l'aviver un peu de la pellicule rouge et transparente dont on enveloppait les bonbons à pétard qu'ont connus tous les enfants de ma génération. Ce fard trop ardent me donna bien des ennuis parce que je ne parvenais pas à l'effacer. Le préfet et tout le monde s'informaient de la cause de cette inflammation. Je répondais que j'avais essayé de réaliser un tour qui consistait à faire tenir un cornet de papier en équilibre sur le bout du nez et à y mettre le feu, le papier tombant sur mes joues les avait roussies, disais-je, et la rougeur du mensonge s'ajoutait à celle de mon maquillage.

Dans le même ordre d'idées, trouvant que mes mollets étaient un peu grêles, je superposais trois paires de bas pour en arrondir le galbe.

Je me souviens d'une période d'humiliation très pénible. Ayant prématurément usé mon fond de culotte en descendant « à écorche bas du dos», pour civiliser l'expression française, un sentier pierreux, afin de me punir on remplaça le fond par un empiècement de la même étoffe, mais criardement neuve ; de sorte que la honte de la culotte rapiécée, que seuls les plus pauvres d'entre nous pouvaient porter, m'obligeait à marcher contre les murs afin de ne pas montrer mon revers, jusqu'au jour où, ayant trouvé dans le jardin de mes parents un endroit où l'herbe était épaisse et tendre, je patinai mon fond qui eut soudainement l'air plus vétusté que le reste. Cette opération m'allégea d'un gros souci et me permit de circuler enfin librement de face ou de dos. [681]

En somme, tout cela demeurait profondément innocent et chaste dans on ne sait quel trouble et dans l'inconnu.

 

 

LA PLANCHE À NŒUDS

In illo tempore, mon père agrandissant notre résidence d'Ostacker, la toiture enlevée, les murs intérieurs démolis, nous avions dû la quitter et passer trois mois de l'été dans notre demeure urbaine. Etant devenu ce qu'on appelle demi-pensionnaire, c'est-à-dire prenant le déjeuner au collège et n'étant relâché qu'à huit heures du soir, j'avais droit au bain hebdomadaire dans l'étang vaseux des bons Pères.

J'avais un petit ami de mon âge prénommé Aristide ; un peu plus dégourdi que moi, il m'adorait tendrement et je l'aimais aussi dans la même atmosphère d'ignorance presque immaculée qui nous enveloppait tous et nous mettait pour quelque temps encore à l'abri du démon.

Les cabines de bain, le long de l'étang, étaient d'étroites cases semblables à celles d'une lapinière, séparées par une paroi de sapin blanc et fermées par une porte.

Un matin, Aristide me prend à part et me dit :

-J'ai trouvé quelque chose d'amusant.

-Quoi?

- L'une des planches qui séparent ma cabine de celle d'à côté a un nœud large comme une pièce de quarante sous. Il est mobile. Tu comprends?

- Pas du tout.

- Eh bien ! il suffit de le pousser pour qu'il tombe et on voit tout ce qui se passe dans l'autre case. Puis on le remet à sa place et ni vu, ni connu, personne ne se doute de rien. Tu comprends?

- Pas du tout.

- Tu ne veux pas comprendre.

- Enfin, que veux-tu ?

- Je veux qu'à la prochaine baignade, nous prenions, moi, la cabine qui a le nœud, et toi, la cabine contiguë; une fois dedans [682] et la porte fermée, nous sommes chez nous. Je pousse le nœud, je regarde par le trou et je te vois tout nu.

- Et moi, qu'est-ce que je vois?

- Chacun son tour, tu me verras aussi.

- Ça doit être défendu.

- Mais non, puisqu'on ne saura rien.

- Et si nous sommes pris? Ils vont nous renvoyer comme ils ont renvoyé Philippe Piston et le petit Marchand.

- On les a renvoyés?

- Tous deux en même temps.

- Qu'est-ce qu'ils avaient fait? -Je ne sais pas.

- Qu'est-ce que tu crois?

- Ça devait être très grave.

- On ne sait pas, ils savent tout, mais ils ne disent rien.

- On apprendra.

- Et je pourrais te voir aussi longtemps que tu me verras ?

- Exactement la même chose, montre en main.

- Mais, je n'ai pas ma montre, elle est à la maison.

- Je pendrai la mienne à un clou, juste en face du trou.

- Mais, je ne te verrai pas si je regarde la montre.

- Tu es bête, tu n'as qu'à pas la regarder tout le temps.

- C'est vrai, tu as raison.

- Nous pourrons aussi nous embrasser par le trou.

- Ce n'est pas un péché?

- Sais-tu ce que c'est qu'un péché ?

- Non, et toi ?

- Moi non plus, mais ce doit être autre chose... sinon...

- Sinon quoi?

- On ne saurait plus quoi faire?

- Et si le confesseur m'interroge?

- Tu n'as qu'à ne pas le lui dire, il ne te dira rien. Oseras-tu? -J'oserai, si tu l'oses.

- Allons-y, je prendrai tout sur moi.

Le samedi venu, nous occupons l'un et l'autre les deux cabines prédestinées. Je me déshabille. Aristide me dit à demi-voix :

- Y es-tu ?

- Oui, et toi ?

Il pousse le nœud fatidique et s'écrie : [683]

- C'est très bien, mais ne me cache rien.

- Quoi?

- Lève le bras, tourne-toi de profil, puis de dos.

- Et moi, c'est mon tour, nous n'avons que quatre minutes pour nous déshabiller et passer le costume de bain.

- Me voilà. Me vois-tu?

- Oui, mais pas très bien, tu es trop à gauche vers le fond. Pourquoi as-tu une serviette?

-Je l'enlève. -Je vois tout.

- Il est temps de sortir; dépêche-toi, j'entends les pas du père Muchin.

- Voilà, je suis prêt.

- Ne sortons pas en même temps. Je replace le nœud et je t'attends au bord de l'eau.

Nous quittons la cabine enchantée, les yeux pudiquement baissés, émus comme des anges qui viennent de faire une trop ardente prière.

 

 

LES CURÉS

Je ne porte les Jésuites qu'à la surface de mon cœur. Ils ne sont pas méchants, mais égarés par des préjugés et des traditions surannées, se montrent maladroits, ne comprennent pas la jeunesse, ou ne s'y intéressent qu'au point de vue du recrutement de leurs noviciats, ce qui leur prépare de cruels et perpétuels mécomptes qui ne les éclairent pas.

En revanche, ce qui prouve que je ne fais pas de l'anticléricalisme dont j'ai horreur, car c'est une des plus basses manifestations de la stupidité humaine, j'adore les curés, principalement les bons curés de campagne.

Ce sont en général de très braves gens, les meilleurs qui nous restent. Ils représentent un autre monde. On dirait qu'ils habitent une planète moins lourde et plus chimérique que la nôtre. Parfois, ce sont des saints et nous ne nous en doutions point, car on ne connaît un saint, comme on ne connaît un ami, que lorsqu'il est [684] mort. Même ceux qui ne sont pas encore saints sont admirables. Voilà les plus heureux des hommes. On voudrait leur demander leur secret; mais quand ils le disent, il s'évanouit. On s'imagine qu'ils en ont un autre, dont ils ne parlent qu'entre eux; mais aucun d'eux ne l'a trahi. Il doit être aussi sacré que celui de la confession. Ils sont les figurants consciencieux et infatigables d'une féerie fatiguée. On dirait des brebis et parfois des agneaux dans un troupeau de loups. S'ils disparaissaient tous, nos villes seraient pareilles à des forêts sans oiseaux. Presque tous, aujourd'hui, sont aussi pauvres que leurs pauvres, mais n'ont pas l'air de s'en apercevoir. Le miracle, c'est que, dans leurs églises à peu près vides, ils ne perdent pas courage, parlent dans le désert comme s'ils s'adressaient à des foules et bénissent les absents comme s'ils se pressaient autour d'eux.

Quand je les vois aller et venir lisant leur bréviaire, faisant le catéchisme aux enfants, célébrant la sainte messe, sanctifiant la première communion, écoutant des péchés qu'ils n'ont jamais commis, consolant les malades, chantant autour des morts, bavardant avec de vieilles femmes sur le parvis de l'église, regardant de la fenêtre du presbytère les tombes du petit cimetière où ils dormiront, j'ai toujours peur que, tout à coup, ils ne perdent la foi. Je serais plus malheureux qu'eux s'ils ne l'avaient plus. Je voudrais les rassurer, les raffermir et, sans avoir l'air de le faire exprès, leur faire entendre que tout ce qu'on dit contre ce qu'ils disent n'est pas incontestable. Je crois bien qu'à leur place, je finirais par croire que je crois. En tous cas, je ferais comme eux et, sans tromper personne, j'agirais comme si je croyais. Ils me rappellent le ciel des premières années et les jolies images de l'enfance. Ils m'intimident un peu, comme une très belle femme intimide un adolescent. Je crains sourdement que tout geste, toute pensée ne se transforme en péché mortel. Je voudrais être pur comme une vierge au sortir de l'eau bleue... Je surveille mes mots comme des écoliers indisciplinés, de peur d'en laisser échapper qui pourraient leur donner l'idée que je ne pense plus comme eux. Je n'ose les regarder qu'en songeant à autre chose, à la dérobée, tant il me semble que leur certitude est précaire et fragile. Pour rien au monde, je ne me permettrais d'y toucher. Je la vois comme une merveille en verre filé ou une sorte de grande larme batavique qui tombe en poussière dès qu'on en rompt la pointe. [685]

Ils sont les derniers gardiens des dernières illusions salutaires. Ce ne sont pas les basses et sanguinaires folies qui nous menacent qui remplaceront ce que nous avons perdu.

 

 

MA BONNE-MAMAN MATERNELLE

Elle était tout sourire, tout amour, ne sachant qu'imaginer pour faire plaisir à ses petits-enfants, nous comblant à tous propos de cadeaux et de bonbons. C'était une brave femme si heureuse et si innocente que ce n'est qu'au bout de cinq ans qu'elle s'aperçut qu'elle n'y voyait que d'un œil.

Nos deux grandes fêtes de l'année étaient les déjeuners à la campagne chez la bonne-maman. C'était à Swynaerde, un petit village aux environs de Gand.

Elle y occupait un château-ferme qui avait appartenu aux Dominicains ; une vieille et longue maison flamande blanche à pignons en escalier, charmante, dans un jardin délicieux.

On prétendait que des moines étaient enterrés dans la crypte, sous la salle à manger. En effet, le sol sonnait creux, mais personne n'osa troubler le dernier sommeil des bons religieux. Cette propriété était entourée d'eau. Nous y allions au printemps, à la saison des asperges et des petits pois et en automne au moment de la chasse. Nous y arrivions dans la vieille voiture et, après avoir abandonné la grand'route, il fallait lutter contre des chemins de terre couturés de profondes ornières. On passait un petit pont de pierre et l'on courait vers la cuisine parce que tout l'attirail de la pêche à la ligne nous attendait le long d'un quai qui bordait le canal. Les eaux ménagères s'y déversaient et les poissons toujours appâtés s'y aggloméraient. Il suffisait de tremper sa ligne pour capturer une ablette, un goujon, une tanche, un carpillon, etc., qu'on entassait dans les seaux; puis, fatigués de gagner à tous coups, on abandonnait les poissons et l'on allait prendre dans l'orangerie un verre de porto agrémenté de biscuits de Reims.

C'étaient des jours de joie sans taches qui, pour le reste de la vie, nous donnaient l'idée d'un bonheur que nous ne retrouverons [686] que dans les deux. Comme le loup de la fable, «on pleurait de tendresse».

Le grand triomphe de la cuisine de ma grand-mère, c'était la truffe du Périgord. On en mettait partout. Le repas commençait presque toujours par des bouchées truffées, bouchées à la reine, suivies d'un énorme turbot sauce hollandaise ; puis, venait un filet à la Chambord auquel succédait une poularde ornée, entre chair et peau, des diamants noirs du Périgord, et fourrée de truffes aussi grosses que des pommes de terre. Un buisson de homards lui cédait la place. Naturellement, tous les légumes de la saison accompagnaient les viandes. Enfin, des pâtisseries, toutes espèces de compotes, fromages, sucreries; ce qui nous plaisait surtout c'était le gingembre, chacun en recevait un gros morceau. Ce goût sucre-poivre nous intriguait. Le gingembre venait des colonies hollandaises. Le festin était arrosé du vin préféré de ma grand'mère, un Saint-Emilion corsé comme un bourgogne; ensuite paraissait un grand vin du Rhône, Côte rôtie ou Hermitage. À nous, on ne donnait qu'un vin blanc des environs de Tours, très sucré, que nous adorions. Je n'ai pas retrouvé dans les vins de Touraine ce goût particulier; ce devait être une sorte de cuvée fabriquée spécialement pour la Belgique. Le tout se terminait par un Champagne détonnant, mais, à notre avis, pas assez sucré.

La cuisinière de ma bonne-maman s'appelait Vitalie et valait tous les Escoffier, tous les Montagne du monde. Elle ne savait ni lire ni écrire et gardait comme stéréotypées dans une mémoire irréprochable les recettes les plus compliquées.

Elle excellait notamment dans les vol-au-vent et les bouchées, qu'en Belgique on appelait «les petits vidés». Je ne sais d'ailleurs pourquoi on les appelait ainsi, attendu que c'était plein de truffes, de champignons, de cervelle, de ris d'agneau, de quenelles, de crêtes de coq et de foie gras. Elle faisait quelquefois le « Waterzoï » de poulet, selon une recette qui n'existait que dans la famille et dans laquelle prédominait un condiment peu connu et très fin : la racine de persil. À cette époque, on appréciait la joie de vivre et les plaisirs de la table qui ne trompent point. Généralement, on dépliait sa serviette vers midi et demi ou une heure et on se levait à cinq heures, un peu alourdi. On allait faire une promenade en barque autour de la propriété; cette barque était propulsée à la perche par le jardinier. [687]

L'eau était peu profonde, c'était plutôt un grand fossé poissonneux. Tous les deux ans, on faisait ce qu'on appelait «la pêche miraculeuse », c'est-à-dire que l'on barrait, à l'aide d'un filet, une partie du fossé et, avec un autre filet traînant, on ramassait tout le poisson qui était entre les deux biefs. On en prenait de quoi charger une brouette ne gardant que les plus gros, on rejetait les autres à l'eau. C'étaient des brochets, des tanches et surtout des carpes énormes et merveilleuses qui, se débattant sur l'herbe, lançaient des éclairs tels qu'on les voit dans les tableaux flamands du seizième siècle.

En septembre et octobre, le gibier était fourni par le frère de ma mère, l'oncle Edmond, qui était chasseur. Il n'avait pas de meute, il ne possédait pas de chien. Louis, le vieux cocher, son domestique au nez pointu, remplaçait le pointer. Comme la chasse était bien gardée, on y rencontrait pas mal de gibier et l'oncle rapportait généralement un ou deux lièvres et une demi-douzaine de perdreaux. Le lièvre était fait « à la royale », selon une recette perfectionnée par Vitalie.

Les perdreaux reposaient sur un lit de biscuits frais et recouverts d'une chapelure de truffes. Ils étaient secondés par une purée de morilles et des compotes de pommes et de coings. Après, venait un petit coup de fine et des desserts nombreux et compliqués. La promenade terminée, on commençait, sous le nom de goûter, un nouveau repas dans une tonnelle circulaire ombragée de hauts tilleuls bien taillés. On y jouait au « Trou Madame » et on y servait un tas de mets ou de hors-d'œuvre qui auraient, à eux seuls, constitué un banquet plantureux. Le tout était arrosé d'une limonade, c'est-à-dire d'une boisson au vin rouge et à la cannelle élaborée par ma grand-mère et qui était excellente.

Puis, toujours à regret, on quittait la maison enchantée et on dormait dans la voiture en se croyant toujours au paradis.

 

 

LA FERME DE MA GRAND-MÈRE

À l'angle de la maison, communiquant avec le jardin par une petite grille, s'étendait la ferme de la propriété. Elle était connue [688] sous le nom de «la ferme des sept frères». C'étaient sept hommes énormes qui n'avaient pas voulu se marier de peur de diviser le capital familial. Ils étaient dirigés par leur sœur unique qui s'occupait du ménage, de la laiterie et de la volaille. L'un des frères plus civilisé, était jardinier chez ma grand-mère. Les autres demeuraient de massives brutes extrêmement douces, extrêmement gentilles et, de six heures du matin à huit heures du soir, travaillaient comme des forçats. Ils ne mangeaient de viande que le dimanche et les jours de fête et se nourrissaient de pain noir et de pommes de terre arrosées de petit lait.

On trouvait dans la ferme plusieurs vaches, une demi-douzaine de cochons, une centaine de poules, des canards, des petits veaux, deux chevaux.

Chaque année, quand nous revenions, notre joie était de compter les dents qui restaient à Pauline, la gérante de la ferme. La première fois que je l'avais vue, elle en avait quatre que les lèvres ne couvraient pas entièrement, mais malgré le travail fatigant de l'exploitation, elle était toujours souriante et volubile. Deux ou trois ans après, il ne restait que trois dents, un an après, il n'y en avait plus qu'une seule qui résista durant deux étés; c'était la dernière et nous nous demandions en arrivant à la ferme: Pauline aura-t-elle encore sa dent? Enfin, elle la perdit et nous courûmes vers nos parents en hurlant: «Elle ne l'a plus, elle l'a perdue...»

Ma mère s'en alla vers Pauline et lui serra la main en disant: « Félicitations, cela vaut beaucoup mieux et vous ne souffrirez plus. Moi, j'ai encore toutes les miennes, mais plus j'en ai, plus elles me font mal, » exagérant ses misères pour soulager celles de la vierge champêtre.

Les sept géants obéissaient à Pauline comme des enfants. Elle vendait au marché les produits de la ferme et, lorsqu'il s'agissait de délivrer une vache ou de soigner un cochon, remplaçait avantageusement le vétérinaire. Jamais un médecin n'était entré dans leur demeure ; ce qui ne les a pas empêchés, elle et ses frères, de mourir comme les autres hommes; mais moins promptement que la plupart d'entre eux.

Dans le jardin de ma grand-mère s'étalait un lac ou plutôt un grand étang. Au bout de cet étang s'élevait un pont de bois dont l'arche était très bombée, ce qui donnait à chaque côté du pont une pente brutale. Notre joie était de descendre de la montagne [689] qui se trouvait derrière ce pont et dont la déclivité était fort abrupte, de traverser le pont avec l'élan donné par la vitesse et de glisser à écorche derrière. Tous ces grands bonheurs finissaient par un rafistolage de culottes accompagné de calottes.

C'était naturellement un exercice sévèrement défendu et qui n'en était que plus agréable quand on pouvait le pratiquer en secret. Inutile de dire que tous ces objets qui, aujourd'hui, nous sembleraient petits paraissaient immenses et le pont notamment prenait des proportions gigantesques. Notre monticule était le mont Blanc, le pont devenait colossal et même le Washington Bridge m'émeut moins que le souvenir du petit pont de bois dans le jardin de bonne-maman.

 

 

L'ONCLE EDMOND

L'oncle Edmond était le frère de ma mère. Célibataire endurci, il vécut avec sa mère jusqu'à la mort de celle-ci, puis alla habiter avec une des servantes de ma grand-mère dans une petite rue morte. Il garda la maison de campagne et les deux déjeuners traditionnels furent maintenus par lui jusqu'à la mort de Trinette, sa servante. On le croyait avare; il ne l'était pas, mais n'éprouvait aucun besoin, n'avait aucun désir. Il achetait son journal et fumait de petits cigares à dix centimes.

Il faut dire qu'en Belgique, en ces temps préhistoriques de vie pas chère, un cigare de deux sous était déjà un cigare de luxe. Quant à ceux qui osaient arborer un havane à cinquante centimes, ils sentaient flotter sur eux la menace du conseil judiciaire.

L'oncle Edmond se contentait de la popote que lui faisait sa bonne et n'avait aucun extra dans sa vie.

Il laissa une succession de plus de trois millions, produit des intérêts accumulés durant son existence. Mon père disait en ricanant: « Rien ne sort de cette maison que la petite fumée du déjeuner de midi. » II passait ses journées à lire le journal, à se promener le long des canaux et à se renseigner sur les faits et gestes de l'aristocratie de Gand. Il était, comme le disait mon père, devenu «le [690] Moniteur des adultères de la ville ». Chaque fois qu'il avait trouvé un nouveau cocu, il venait nous l'annoncer :

- Vous savez, Un tel ?

- Oui.

- Eh bien. Il l'est. -Non?

- Jusqu'au cou ! Sa femme a des rendez-vous dans telle maison, tel jour, à telle heure, j'ai les preuves.

Il avait ainsi tout un carnet de maisons adultères. Sans avoir jamais eu de maîtresse, il se réjouissait à la pensée des débats charnels auxquels il assistait en spectateur imaginaire et, plein de satisfaction, il faisait glisser, l'une contre l'autre, ses longues mains oisives et pâles qui n'avaient jamais manié que le néant.

À la campagne, quand il nous recevait, il maintenait le même cérémonial et la même abondance que du vivant de sa mère. Hiver comme été, il allait passer deux jours par semaine à sa ville où il bavardait avec Styn, le vieux jardinier ; il ne recevait personne hormis les membres de la famille.

- L'oncle Edmond est un imbécile, disait mon père ; il n'achète que de la rente à 2 pour 100 ou 2 et demi.

Cependant, c'est grâce à ces placements moins fantaisistes, mais plus sûrs que ceux de l'auteur de mes jours, que l'oncle Edmond nous laissa à sa mort une très respectable fortune.

Lorsqu'au nouvel an, j'allais lui présenter mes souhaits il mettait discrètement dans ma main, sans s'occuper de mon âge qui dépassait la trentaine, un louis d'or tout neuf enveloppé de papier blanc.

 

 

LA PREMIÈRE MAÎTRESSE

J'eus ma première maîtresse au sortir du collège ; je devais avoir un peu plus de dix-huit ans. C'était une fillette d'environ seize ans, coursière d'une modiste, très jolie, un petit Greuze rond, rosé et blond.

Nous étions très timides l'un et l'autre et l'idée d'entrer dans un hôtel ou dans un restaurant à cabinets particuliers ne nous serait [691] jamais venue. Elle avait d'ailleurs l'air beaucoup plus jeune qu'elle n'était, on l'eût prise pour une mineure.

Notre première étreinte eut lieu dans un jardin public, sur un banc rustique. J'étais insuffisamment documenté en sorte que je perdis pas mal de temps à ne savoir que faire. J'eus l'impression qu'elle était moins innocente que moi et qu'elle pratiquait le fameux wait and see, qui valut aux Anglais plus de défaites que de victoires. Mais il est évident que ces tâtonnements et ces tergiversations n'avaient guère augmenté mon prestige. Sans compter qu'un soir, j'eus l'idée saugrenue et désastreuse de lui réciter des vers que j'avais écrits en son honneur. Elle m'écouta avec stupéfaction et je me sentis couler à pic.

À ce moment, on démolissait la vieille citadelle espagnole qui dominait la ville. Dans le parc on abattait des arbres centenaires et les troncs enlevés laissaient de grands trous qui formaient des sortes de cratères lunaires dans lesquels nous pouvions nous réfugier.

Un soir, nous nous occupions à nos œuvres illicites, nous étions dans un de ces cratères non loin des forts qui servaient de caserne.

Des soldats patrouillaient parfois dans les environs.

Voilà qu'une des patrouilles passe et s'arrête au-dessus de nous. Si le caporal qui la commandait avait été le premier caporal venu, nous étions pris en flagrant délit. Heureusement, il était le cousin d'un de mes amis. Il me reconnaît et fait pivoter ses hommes qui se retirent comme s'ils n'avaient rien vu. Nous l'avions échappé belle; c'eût été la correctionnelle pour Daphnis et l'innocente Chloé.

Naturellement l'inconfort de ces félicités champêtres ne devait pas passionner l'enfant et d'autre part, j'étais trop timide pour lui offrir de l'argent qui, je le croyais, eût outragé l'amour. Du reste, je n'en avais guère.

Un soir, passant dans une rue abandonnée, je la vois qui embrasse un monsieur, un des seuls Juifs de Gand nommés Salomon, fabricant de cirages, jaune, noir, poilu, huileux et coiffé d'un haut-de-forme. Je surprends la scène avec une stupéfaction douloureuse, mais il n'y avait rien à faire et déjà Golaud, qui n'était pas encore né, murmurait en moi: «Je n'attache aucune importance à ces choses ; voyez-vous, vous ferez comme il vous plaira. » En silence, je m'éloigne dans la nuit déserte en tâchant de me croire le plus [692] malheureux des hommes, mais je n'y parviens pas. Ce fut mon premier contact avec les Juifs.

Dès ce moment, je pris la bonne résolution d'avoir toujours deux maîtresses; l'une en service effectif et l'autre en préparation; ce qui m'épargna bon nombre de souffrances sentimentales.

Dix-sept ou dix-huit ans après cet incident, un jour de grève, j'étais malgré moi embrigadé dans la garde civique. On nous avait chargés d'interdire aux grévistes l'accès d'une grande filature de coton. Entre deux rondes, je pénètre dans un estaminet voisin et j'y trouve une jeune fille qui est exactement la reproduction de mon petit Greuze. Je me dis: «C'est elle ou c'est sa fille», tant la ressemblance était hallucinante ; mais il me fut impossible de faire une enquête plus approfondie et on ne put me dire qui elle était ou ce qu'elle était devenue.

Elle semblait être mon premier amour ressuscité et je dus me résigner à accepter l'inexplicable énigme.

 

 

L'ONCLE HECTOR ET COUSINS ET COUSINES

Le père de mes cousins et cousines était M. Hector. Il avait procréé deux fils, Léon et Désiré, et trois filles, Marie, Marguerite et Louise.

C'était un type original, profondément bourgeois, faisandé de velléités artistiques. Physiquement assez grand, corpulent, avantageux, barbe et cheveux blonds rejetés en arrière, teint violacé, binocle d'or sur des yeux de myope. On le voyait toujours satisfait, surexcité et souriant.

L'hiver il habitait une maison voisine de la nôtre. Huit marches de marbre blanc conduisaient à la salle à manger et aux salons qui prenaient à nos yeux d'enfant un air vraiment royal. Ils s'encombraient de palmiers stérilisés, de chaises, de poufs et de fauteuils capitonnés et tout cela me paraît, rétrospectivement, épouvantable.

Il consacrait une partie de la journée à la tournée des petits estaminets de la vieille ville. Comme les consommations qu'on y servait n'étaient pas de premier choix, il emportait dans une gourde [693] d'argent son genièvre favori, Schiedamn ou Hasselt «vieux système ».

Il buvait ce qu'on appelait « sa goutte » et causait agréablement avec la jeune fille qui le servait. Cette jeune fille, quand il n'y avait personne dans l'auberge, se trouvait généralement sur ses genoux. Dans cette attitude confortable, ils palabraient en riant, puis on se disait adieu et il passait au deuxième cabaret. Ainsi jusqu'à midi et demi.

L'après-midi, comme il était grand amateur de musique et possédait une assez belle voix, il faisait la tournée des maisons où il était attendu pour une séance de piano. Les dames chez lesquelles il allait, honorables bourgeoises, ne demandaient qu'à sombrer dans ses bras à la faveur d'une romance sentimentale.

Arrivé au piano, il se mettait à plaquer des accords et, d'une voix retentissante, entonnait ses chansons qui étaient toujours ou stupi-. dément langoureuses ou idiotement comiques.

Il était l'écho fidèle de toutes les âneries qui se chantaient dans ce qu'on appelait alors «les Cafés-Concerts». Rien ne peut donner une idée de l'ineptie des chansons populaires qui, à cette époque, empuantissaient la France et la Belgique. Je ne sais pourquoi ma mémoire a gardé le souvenir de ces ignominies ; mais voici quelques échantillons nauséabonds qui survivent dans ce musée d'horreurs :

C'est demain le premier du mois,

Je n'ai pas encor fait ma caisse,

Dépêchons-nous, le temps nous presse,

J'ai beaucoup à payer, je crois...

Puis, ses calculs étaient interrompus par sa femme qui lui faisait une scène de jalousie, par son mioche qui avait la colique, par un autre qui rêvait qu'un diable rouge voulait le cuire dans un pot, par l'huissier qui lui remettait une sommation, etc... On se tordait. Ensuite paraissait le commis avantageux qui entonnait:

Ma femme est en voyage,

Elle est à Montpellier,

J'ai huit jours de veuvage

Et je veux en profiter... [694]

Ou bien une petite saltimbanque ânonnait:

Papa joue de la flûte,

Maman du violon,

Moi je fais la culbute

Sur un vieux paillasson (bis).

Mais le triomphe, c'était le chant des petits oiseaux, qui recréait dans la salle empestée toute la fraîcheur, toutes les délices, tous les parfums de la campagne :

Petit à petit

L'oiseau fait son nid,

Petit à petit

Les petits pépient.

 

Papa près du nid

Pour charmer maman

Papa près du nid

Chante le printemps.

 

Puis papa s'en va

Et ne revient pas.

Papa qui s'en va

S'en va tout le temps.

-

S'il ne revient pas

Maman pleurera.

S'il ne revient pas

Le petit papa...

-

Puis maman mourra

S'il ne revient pas.

Nous mourrons aussi

Dans le petit nid

S'il ne revient pas.

Le petit papa...

Cette terrifiante niaiserie avait un succès fou. C'était presque un chant national. On se souriait, on était sur le point de s'embrasser ; [695] une larme perlait au bord des cils et tous ces braves gens qui, comme le disait Louis Veuillot à propos d'une autre chanson aussi stupide où il était également question de nids, tous ces braves gens qui « se trouvaient fort loin de leurs nids et n'avaient nulle envie d'y rentrer», entourés d'oiseaux bleus qui passaient, voyaient autour d'eux tout à coup quelque chose d'insolite dans la sinistre vie qu'ils menaient depuis leur enfance et devenaient un instant des poètes.

Ce brave oncle jovial était de ceux qui croient que les plaisanteries et les rires retentissants sont toute la joie de vivre et le signe évident du bonheur et de l'intelligence, au lieu que le silence est la preuve de la tristesse, de l'ennui et de l'imbécilité.

Se croyant grand artiste et prospecteur de talents inconnus, il favorisait le théâtre flamand plus familial et plus paternel que les autres. Quand il découvrait dans son voisinage une jolie fille qui ' avait un filet de voix, il lui donnait quelques leçons et la présentait aux directeurs. Il protégea et tenta de lancer dans la gloire la fille du garde-champêtre et celle d'un garde-barrière. Elles ne réussirent pas à atteindre leur idéal et il les retrouva plus tard dans une maison hospitalière, où mangeant et buvant tant qu'elles voulaient, elles se croyaient parfaitement heureuses.

Il avait trouvé un moyen très simple et très pratique d'acquérir une réputation de fin connaisseur et presque d'expert. Il déclarait très mauvais tout tableau sur lequel on lui demandait son avis. Il le jugeait mal dessiné, mal peint, sans perspective, sans modelé (il est vrai que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent il ne pouvait se tromper). Bien qu'il n'eût jamais mis les pieds dans un musée, il pontifiait du haut de son ignorance victorieuse.

Quant à sa femme, sœur de mon père, elle venait tous les samedis se plaindre des frasques d'Hector. Mon père la consolait en disant: «Tout cela n'a pas grande importance.»

Mais lorsqu'elle atteignit une certaine maturité, pour se venger rétrospectivement, elle devint la maîtresse d'un vieux général en retraite. On ne la rencontrait plus qu'avec ce vétéran qui la suivait en tramant les pieds. Nous rentrions à la maison en disant:

-J'ai encore vu ma tante avec son général.

Ma mère disait:

- Elle est folle. [696]

Mon père, indulgent aux péchés de la chair depuis qu'il en commettait, répondait:

- Ne crains rien, Mathilde ; ils ne feront pas d'enfants.

Cet oncle avait donc deux fils : Léon qui était passionné de mécanique, très ingénieux pour tout ce qui tenait à la machinerie, mais hermétiquement fermé à tout le reste.

Tous les samedis, il allait passer une heure dans une maison hospitalière assez avantageuse. Il mourut jeune et légua à mon frère Ernest, son collaborateur, une petite locomobile presque complètement achevée. Ernest la mit au point, puis lorsqu'elle consentit à se mouvoir, on se demanda à quoi elle pourrait servir.

On essaya d'abord de lui faire moudre le café; le rendement n'était pas suffisant, on l'adapta à une petite pompe qui renouvelait l'eau de l'aquarium des poissons rouges. Mais le bruit qu'elle faisait était infernal et mon père en interdit l'usage. Elle fut reléguée dans un coin où elle finit comme un homme, par tomber en poussière.

Désiré, le second fils avait une tête toute ronde, toute rosé et blonde. L'air hagard et vague d'un bébé qui est en train de faire ses dents; il était d'une piété invraisemblable, croyant à la lettre tout ce qui se trouvait dans le catéchisme et dans les livres de prières; il pratiquait toutes les vertus négatives et, claquant les doigts en gambadant comme une cigogne, il chantonnait à mi-voix de pieux cantiques, toujours les mêmes :

Les saints et les anges En chants glorieux, Parmi les archanges Et sous l'œil de Dieu, Chantent vos louanges O reine des deux.

Ou plus généralement:

Vierge pure et si bonne, Mon espoir, mon bonheur, Plein d'amour je vous donne Je vous donne mon cœur... [697]

En paix avec son Dieu, tous les saints et lui-même, il était le plus heureux et le plus sot des hommes. La terre et tout ce qui s'y passe ne roulait dans les deux que pour lui faire plaisir.

Afin d'échapper victorieusement aux dangers de la chair, il épousa précocement une grande fille un peu boulotte, un peu nommasse et aussi pure que lui. Ils passèrent leur lune de miel en Italie. Au retour du voyage, Désiré alla trouver son confesseur qui lui posa certaines questions indiscrètes. Il s'avéra que, pendant leur séjour à Rome, à Florence, à Venise, à la consternation du bon Père, à l'affolement et à l'effondrement de Désiré, ils avaient péché par ignorance parce que personne ne leur avait donné le moindre renseignement, le père de Désiré s'étant abstenu par malice et les parents de la viege par pruderie. Le malheureux sortit du confessionnal anéanti, livide et chancelant. Le confesseur lui avait dit:

«Vous avez commis le plus grand péché du monde, le péché qui crie vengeance au ciel et qui généralement est impardonnable. » Pour obtenir son pardon, il fit d'abord des dons au monastère puis avec sa femme un pèlerinage à la vierge d'Ostacker et prit part, comme les grands criminels, à la procession annuelle des pénitents de Fûmes. Ces pénitents sont masqués d'une cagoule et nu-pieds, portent sur l'épaule une énorme croix. Il faut dire que cette croix qui semble écrasante est faite de bois blanc, peint en noir et n'est pas plus lourde qu'une planche à repasser.

Peut-être s'imaginaient-ils ingénument que Dieu ne connaît pas le poids réel de leur croix ? La dévotion serait-elle l'art de tromper Dieu? J'ai souvent admiré la simplicité avec laquelle les dévots les plus sincères se croient plus intelligents que leur Créateur. N'est-ce pas naturel ? Celui qu'ils adorent n'est-il pas fait à leur image et peut-il être autre chose qu'une projection d'eux-mêmes dans le temps et l'espace ?

Après cette épreuve, Désiré se crut sauvé et en règle avec l'enfer et sa conscience.

Le père de sa femme possédait trois authentiques tableaux de Breughel le Vieux qui provenaient d'un héritage. Ces trois tableaux étaient fort bien conservés, mais il avait découpé tout ce qui lui paraissait indécent ; ainsi, un homme qui se soulageait le long d'un mur, un enfant qui montrait son petit derrière, un paysan qui luti-nait une maritorne tétonnière, un diable qui jouait de la trompette [698] par l'anus, etc. Il avait sacrifié à la sainte vertu la valeur marchande de ces remarquables panneaux.

Outre sa maison princière stérilisée, Hector qui ressemblait à un Silène ventru possédait aux environs de Gand un grand chalet. Pendant qu'il y séjournait, il donnait un pourboire au jardinier pour qu'il ne vînt pas ratisser les allées autour de la maison parce que la vue de quelqu'un qui travaillait quand il ne faisait rien lui donnait mal au cœur. Le jardinier empochait l'aubaine avec plaisir et rentrait complètement ivre, après quoi, il battait sa femme et ses enfants, de sorte que l'oncle Hector en achetant la paix avait payé le désordre et les cris.

J'ai dit qu'il avait trois filles. Il y avait d'abord Marie, que nous appelions Grande Marie. Elle était un peu plus âgée que moi. Elle avait le nez grec d'une jeune Junon innocente et irresponsable. Cette Grande Marie était assez faible d'esprit et reproduisait dans la famille la mentalité et la coupe de visage d'un grand-oncle, frère de mon grand-père, l'abbé Maeterlinck, qui était connu dans tout Gand comme une sorte de minus habens professionnel poussant l'innocence jusqu'à frôler la sainteté.

Mon père s'accusait, injustement je pense, d'être la cause involontaire de l'infirmité cérébrale de Grande Marie. Lorsqu'elle était petite, il l'avait prise dans ses bras et, comme elle criait, il l'avait élevée si haut que le crâne avait touché le plafond un peu brutalement. Il est certain que cette Grande Marie était un personnage bizarre. Très bonne fille, il émanait d'elle une naïveté désarmante. Je me rappelle notamment qu'à un grand dîner chez papa Hector, dîner cérémonieux auquel assistaient un archiprêtre, deux Frères augustins, un curé, un sénateur catholique, etc., peu avant le dessert, dans un moment de silence, Grande Marie, par-dessus la table, avait interpellé sa cousine Emma. Cette cousine était la fille du frère de mon grand-père. Son oncle était le grand architecte qui avait édifié le Théâtre Royal et le Palais de Justice, deux ordures. Elle était célèbre parce que fort belle, elle exhibait les plus longs cheveux que j'aie vus. Elle portait deux lourdes nattes d'or qui lui descendaient jusqu'aux jarrets. On aurait dit une princesse mérovingienne, Frédégonde ou Hildegarde, échappée d'une chromo. Donc, tout à coup dans le silence du dîner solennel, la voix innocente et sonore de Grande Marie s'élève pour demander à Emma : [699]

- Emma, as-tu peur, toi aussi, quand tu vas le soir au petit endroit ?

Un rire énorme allait éclater quand un regard de l'archiprêtre arrêta net l'explosion.

La seconde fille était Louise. C'était ma favorite. Elle était plate comme une planche, mais avait de délicieux cheveux d'or qui flottaient derrière elle quand elle courait, et elle courait presque toujours, ce qui lui donnait vaguement l'air d'une petite victoire. Elle était fort jolie, mais bornée comme une boule de cristal. On sentait très bien que dans la famille s'élevait l'espérance d'un mariage entre elle et moi ; mais je pressentais d'autres destinées.

La troisième s'appelait Marguerite. Sournoise, silencieuse, grassouillette et un peu pâlotte. Elle avait l'air d'une chatte blanche qui guette l'avenir. Elle épousa un homme magnifique et creux. Sa dot avalée, elle finit ses jours dans une gêne distinguée.

 

 

LES NOCES DE MA COUSINE LOUISE

Le repas de noces avait lieu dans le grand salon de la maison de campagne de l'oncle Hector. Toute la famille était réunie autour d'une longue table chargée de victuailles comme un tableau de Jor-daens.

Buissons d'écrevisses et de homards, jambons et poulets farcis, fruits resplendissants, coupes de gingembres, de compotes et de confitures, cristaux, verreries de toutes couleurs, de toutes tailles. Mon oncle présidait. On l'avait coiffé dès le potage d'une couronne en forme de moule à gâteaux à pointes dorées. Cette couronne lui avait été sournoisement offerte par son pupille, le bon poète Charles van Lerberghe. Comme sceptre, il maniait tantôt une bouteille de Champagne, tantôt un long couteau de cuisine qu'il plongeait dans les poulardes et dans d'énormes gigots car il adorait trancher la belle viande.

Ma cousine occupait la place d'honneur. Elle avait un sourire tour à tour consterné et ravi.

Le jeune marié était aussi nul que possible. Il était propriétaire d'un chemin de fer local dont les trois petites locomotives criardes [700] et poussives faisaient la navette entre Gand et Bruges en ramassant le long de la route les gros sous des paysans.

Le festin commença à une heure et à cinq heures on attaquait le dessert. Ce fut le moment des toasts.

Un nommé Rodigas, ouvrit le feu. Directeur du jardin zoologique et d'une revue pomologique qui donnait de belles planches coloriées et à laquelle mon père comptait collaborer (il avait lui-même créé une pêche-abricot-prune) ; mais l'image de ce fruit extraordinaire ne parut jamais car il n'avait pas, je pense, suffisamment arrosé la revue, Rodigas avait une grosse tête d'Allemand à lunettes d'or; il était le poète le plus renommé dans la bourgeoisie gantoise, et se croyait l'égal de Goethe parce qu'il excellait dans les poèmes de circonstance. Il se leva et donna la lecture de son épi-thalame. Je ne me rappelle qu'une strophe :

C'est que leur barque en déployant sa voile

Vogue sans bruit vers un paisible bord,

C'est que pour eux brille une ardente étoile

Prête à mener le jeune esquif au port.

Ce poème fut acclamé. Alors on cria de divers côtés:

- Eh bien ! Maurice, diras-tu quelque chose ?

Je me levai, sûr que mes vers étaient meilleurs que ceux du jardin zoologique et je pris la parole. C'était le premier poème que je lisais en public. Ma mémoire ne peut en reconstituer que deux strophes ; je disais donc en alexandrins :

Ils s'en vont enlacés et le long de leur route,

À la clarté qui sort de leur enivrement,

Apparaissent des fleurs qui la parfument toute

Parmi les palmes d'or qui montent lentement.

 

Et dans le pur rayon qui précède leur vie

S'élève sous leurs yeux un monde de bonheurs

Naissant à chaque pas sur la route suivie,

Qu'ils cueillent en passant comme ils feraient des fleurs. [701]

Le reste manque, perdu ou oublié. Ce poème, comme on dit, « ne cassait rien » mais était un peu moins exsangue que ceux du «fragile esquif».

Il y eut un moment de stupeur. Rodigas roulait des yeux foudroyants. On se demandait si je n'étais pas devenu fou ; mon père était perplexe, mon frère ricanait, ma sœur baissait les yeux comme si j'avais dit des choses inconvenantes, l'abbé Maeterlinck sommeillait tranquillement; seule ma mère me souriait. Je lisais parfaitement dans les yeux et dans l'attitude de mes convives les pensées qui les animaient. Les regards de ma cousine exprimaient la stupeur de l'incompréhension totale, bref, ces malheureux vers qui n'avaient rien de subversif, après les strophes de la «barque à voile », semblaient une mystification ou une plaisanterie impardonnable.

Quand l'émotion bizarre suscitée par mes alexandrins se fut un peu calmée, le plus cher de mes amis, le grand poète Charles Van Lerberghe, se leva à son tour et lut les vers suivants:

PSYCHÉ

Ouvre tes yeux comme une flamme

Mais sois silence, l'Amour dort.

Viens, lève-toi, Psyché, mon âme,

Et prends en main ta lampe d'or.

 

Regarde bien, l'Amour s'éveille.

Vois comme il s'est épanoui.

En la lumière et la merveille

Que ton regard posa sur lui!...

 

Et maintenant c'est le mystère,

L'abandon et la pauvreté ;

Mais en tes larmes la lumière

Et le songe de sa beauté.

 

Demain, triste, mais frêle et blanche,

Belle d'avoir voulu mourir,

Tu sentiras ton front qui penche,

Sous des rosés s'épanouir. [702]

 

Aux splendeurs de l'aube future,

Demain tes lèvres apprendront

À n'être qu'un divin murmure

De mots de résurrection...

Après un moment de stupeur, ces vers libérèrent une hilarité inattendue. On crut qu'il s'agissait d'une pièce comique et on y trouvait des intentions égrillardes. Notre oncle sourit à son pupille et d'un geste royal lui tendit un louis d'or.

Le dernier résultat de mon fait d'armes poétique fut mon effondrement dans l'estime de ma cousine. Elle m'avait toujours promis qu'aussitôt après son mariage, elle ne me refuserait pas ses plus belles faveurs. Provisoirement, il n'en fut plus question.

À la tombée du soir, la servante de l'abbé vint chercher son maître qui n'aurait pas été capable de retrouver sa maison. Elle s'appelait Sophie Castebèque. Quand elle parut dans le cadre de la porte, des sourires se répandirent dans la salle. Elle avait une tête effarée, tragique et extraordinairement plate comme si, dès l'enfance, un malheur s'était assis dessus. On acclama son entrée, on lui demanda des nouvelles de ses engelures qui étaient célèbres et dont la disparition avait été appelée « le miracle des engelures ». On l'interrogea pour la dixième fois sur la façon dont elle s'en était débarrassée. Elle répondit sans nier la possibilité de l'intervention divine, baissant pudiquement les yeux trop écartés, qu'il suffisait soir et matin de se laver les mains dans ce qu'elle appelait «son eau personnelle» et, tandis que l'abbé se réveillait sans se rendre compte de ce qui se passait et bénissait tout le monde à la ronde, « l'eau personnelle » de Sophie arrosa d'une innocente joie la fin de la belle journée.

J'ai oublié de dire que l'oncle Hector, bourgeois aventureux et toujours original, avait sans le savoir répété la désastreuse expérience du roi Lear. Pour jouir pleinement de la vie après la mort de sa femme, il avait distribué entre ses enfants tout son patrimoine, ne réservant qu'une modeste somme pour ses petits verres.

Chacun des cinq héritiers devait lui donner une certaine part de son revenu à titre de rente viagère. Mais au bout de deux ou trois ans, ils se trouvaient extrêmement gênés; seul Désiré n'avait pas essayé de faire des affaires et, étant, plus obstrué que les autres, [703] bien que rongé par les prêtres et les moines qui hantaient sa maison, avait gardé la plus belle partie de son avoir. Bref, le pauvre roi Lear délaissé et devenu aveugle, finit assez tristement et cet homme que l'on croyait timoré affronta la mort avec bonhomie. Par respect pour l'adage de mortibus... durant trois jours, on ne dit pas de mal de lui, puis on n'y pensa plus.

 

 

LA MORT D'UN FRÈRE

II vint au monde sept ou huit ans après le dernier-né de nous trois. Il était ce qu'on appelle en Normandie «un petit ravisé ». Très intelligent, mais de santé fragile, c'était le préféré de notre mère. Les bons Pères le chérissaient aussi qui déjà voyaient en lui une recrue d'élite. Il n'eut pas à souffrir de nos équipées turbulentes et souvent assez brutales qu'il contemplait gravement, car nous respections sa faiblesse et la sorte de sainteté diffuse qui l'enveloppait déjà sous l'aile de la mort.

Il mourut, en effet, très jeune, peu après sa première communion, à la suite d'un accident de patinage qui l'immergea dans l'eau glacée et entraîna une double pneumonie qui l'emporta en quinze jours.

Cette mort m'émut profondément, et mon père me trouvant agenouillé, tout en pleurs au pied du lit funèbre, me dit, tout en pleurs lui aussi: «Je ne te connaissais pas, tu ne me connaissais pas, embrassons-nous enfin... »

À partir de ce jour, nos relations furent transformées et nous devînmes de véritables amis.

C'est dans cette atmosphère de deuil que plus tard fut écrite L'Intruse et que la mort entra dans ma vie, la réveilla et m'apprit à vivre. Durant deux ans, je ne vécus plus qu'au jour le jour. Je me crus atteint d'une incurable maladie de cœur, une tachycardie insupportable, des palpitations violentes me suffoquaient sans cesse et me menaçaient dl'une mort subite que j'attendais à chacune des contractions de ce cœur qui semblait affolé et près d'éclater.

Un jour, je n'y tins plus et, sans en parler à mes parents, j'allai à Bruxelles consulter un cardiologue réputé. Après m'avoir sérieusèment [704] examiné, il m'affirma que mon cœur était en parfait état et que les palpitations qui m'inquiétaient étaient uniquement des manifestations aérophagiques ou des fermentations gazeuses qui provoquaient des dilatations de l'estomac contre lesquelles le cœur effleuré et révolté protestait énergiquement ; un régime anodin y remédierait. En effet, dès que je sus que l'organe n'était pas atteint, les coups de cœur désordonnés s'espacèrent et bientôt cessèrent complètement. L'épouvante de la mort s'éteignit en moi à mesure qu'y grandissait l'intérêt de son mystère.

J'appris à la connaître, à la regarder en face, à l'interroger comme une visiteuse. Je me dis, d'après Épicure, que, quand nous sommes, la mort n'est pas et que, lorsqu'elle est, c'est nous qui ne sommes plus, si bien que nous ne la rencontrons jamais; et je tâchais de vivre, comme le conseille Thomas Hardy dansjude l'Obscur, de façon que je craigne ma tombe aussi peu que mon lit.

C'est à la suite de ces épreuves qu'en souvenir de mon frère, j'écrivis «les Avertis» qui parurent plus tard dans le Trésor des humbles publié par Le Mercure de France. Pour compléter cet In memo-riam dont toutes les idées lui appartenaient puisqu'il les fit naître et pour ainsi dire me les dicta, je ne saurais mieux faire que d'en reproduire ici quelques passages soigneusement élagués :

« Ils semblent plus près de la vie que les autres enfants et ne rien soupçonner et cependant leurs yeux ont une certitude si profonde, qu'il faut qu'ils sachent tout et qu'ils aient eu plus d'un soir le temps de se dire leur secret. Au moment où leurs frères tâtonnent encore autour d'eux entre la naissance et la vie, ils se sont déjà reconnus, ils sont déjà debout, les mains et l'âme prêtes. À la hâte, sagement et minutieusement, ils se préparent à vivre et cette hâte est le signe que les mères, à leur insu, discrètes confidentes de tout ce qui ne se dit pas, osent à peine regarder.

«Souvent, nous n'avons pas le temps de les apercevoir. Ils s'en vont sans rien dire et ceux-là nous demeurent à jamais inconnus. Mais, d'autres s'attardent un peu, nous regardent en souriant attentivement, semblent sur le point d'avouer qu'ils ont tout compris et puis, avant la vingtième année, s'éloignent à la hâte en étouffant leurs pas, comme s'ils venaient de découvrir qu'ils s'étaient trompés de demeure et qu'ils allaient passer leur vie parmi des hommes qu'ils ne connaissaient pas. [705]

«Eux-mêmes ne disent presque rien et s'entourent d'un nuage au moment où ils se sentent blessés et où l'homme est sur le point de les atteindre. Il y a quelques jours, ils semblaient être au milieu de nous et ce soir, tout à coup, ils sont si loin que nous n'osons plus les reconnaître ni les interroger. Ils sont là, presque de l'autre côté de la vie et l'on sent que c'est l'heure enfin d'affirmer une chose plus grave, plus humaine, plus réelle et plus profonde que l'amitié, la pitié ou l'amour, une chose qui bat mortellement de l'aile tout au fond de la gorge et qu'on ignore, et qu'on n'a jamais dite, et qu'il n'est plus possible de dire, car tant de vies se passent à se taire... Et le temps presse ; et qui de nous n'a attendu ainsi jusqu'au dernier moment où l'on ne pouvait plus répondre?

«Pourquoi sont-ils venus et pourquoi s'en vont-ils? Ne naissent-ils que pour nous affirmer que la vie n'a pas de but? À quoi sert-il d'interroger puisqu'on ne répondra jamais ?

« Mon frère est mort ainsi. On eût dit que lui seul avait été prévenu, tandis que nous savions peut-être quelque chose sans avoir reçu cet avertissement organique qu'il recelait depuis les premiers jours. À quoi distingue-t-on les êtres sur lesquels va peser un événement très grave ? Rien n'est visible et cependant nous voyons tout. Ils ont peur de nous, parce que nous les avertissons sans cesse et malgré nous; et à peine les avons-nous abordés qu'ils sentent que nous réagissons contre leur avenir. Nous cachons quelque chose à la plupart des hommes et nous ignorons nous-mêmes ce que nous leur cachons. Il passe, entre deux êtres qui se rencontrent pour la première fois, d'étranges secrets de vie et de mort, et bien d'autres secrets qui n'ont pas encore de nom, mais qui s'emparent immédiatement de notre attitude, de nos regards et de notre visage, et lorsque nous serrons les mains d'un ami, notre âme a des indiscrétions qui ne s'arrêtent peut-être pas sur le seuil de cette vie. Il se peut qu'il n'y ait aucune arrière-pensée entre deux hommes, mais il y a des choses plus impérieuses et plus profondes que la pensée. Nous ne sommes pas maîtres de ces dons inconnus et nous trahissons sans cesse le prophète qui ne sait pas parler.

«C'est notre mort qui guide notre vie et notre vie n'a d'autre but que notre mort. Notre mort est le moule où se coule notre vie et c'est elle qui a formé notre visage. Il ne faudrait faire que le portrait des morts, car eux seuls sont eux-mêmes et se montrent un instant tels qu'ils sont. Et quelle vie ne s'éclaire pas dans la pure, [706] froide et simple lumière qui tombe sur l'oreiller des dernières heures ? Est-ce cette même lumière qui baigne déjà ces visages lorsqu'ils nous sourient fixement et qui nous impose un silence qui ressemble à celui de la chambre où quelqu'un se tait pour toujours ? »

 

 

MA SŒUR

Entre mon frère et moi, ma sœur Marie menait une vie assez houleuse. Elle n'était mêlée à nos jeux qu'en qualité de souffre-douleur. Plus souvent qu'à son tour, victime de nos mauvaises plaisanteries, elle allait se plaindre à papa qui nous talochait sans nous corriger.

À seize ans, à la suite de je ne sais quelles lectures, elle se découvrit soudain une vocation de peintre. Elle apprit à dessiner fort correctement et se mit à peindre à l'huile; mais n'ayant aucun sens de la couleur, elle ne peignait qu'au jus de pipe. Un enfant, un paysage verdoyant, une rosé rouge ou rosé devenaient sur sa toile une tache de nicotine. Elle travailla durant deux mois à élaborer, grandeur nature, sur son fumier, un Job qui avait l'air de sortir d'une manufacture de cigares. Elle croyait créer des Rembrandt ou des Ribera. Mon père l'encourageait dans cette voie catastrophique. Le marron, le café, le chocolat lui semblaient plus sérieux et plus solides que les teintes claires, légères et printanières.

Elle mettait à son travail la même obstination, le même acharnement que lui. À huit heures, elle montait à son atelier, sous les combles, en descendait à midi, y remontait à deux heures et ne reparaissait que le soir à l'heure du dîner.

Puis elle se maria, abandonna définitivement la peinture et jeta palette et pinceaux dans la boîte à ordures.

Elle épousa un homme qu'elle n'aimait pas, un sinistre dévot qui portait autant de médailles bénites, en cuivre, en plomb, en argent, autant de scapulaires que le roi Louis XI dont il avait le caractère fouineur, soupçonneux, cruel et rancunier, mais nullement l'intelligence, car il était aussi borné qu'une huître et par-dessus le marché magistrat. [707]

Enfin, elle obtint un divorce difficile et reporta, sur le fils qu'elle lui donna, tout l'amour qu'elle n'avait pas eu pour son mari. Elle adora en lui tout ce qu'elle avait abominé dans son conjoint.

J'avais pris en grippe son futur époux et obnubilais de mon mieux ses jours de fiançailles. Mais il tint le coup car il ne perdait pas de vue la dot séduisante. Durant les repas, je le circonvenais de propos désobligeants, sans secouer son inertie, etj'ai lieu de croire que, sous la table, il égrenait sournoisement les grains de son rosaire.

Ayant remarqué qu'il avait le nez rouge et voulant en avoir le cœur net, avec l'approbation et la collaboration clandestine et financière de mon père, qui l'avait pris également en aversion, je l'invitai onctueusement à déjeuner dans le meilleur restaurant de la ville. Il accepta avec un empressement également onctueux. Le festin fut arrosé de grands crus. Je veillais à ce que ses verres ne fussent jamais à sec. Il les vidait avec une componction religieuse et reconnaissante. J'attendais avec impatience sa maturité qui tardait à se manifester. Il portait le vin beaucoup plus allègrement que moi et, en fin de compte, ce fut lui qui dut m'aider à regagner mon domicile.

Au bout de trois ans de mariage, ma sœur ne put plus supporter sa présence. Je l'engageai faute de mieux à prendre un amant; mais il lui avait inspiré une telle horreur de l'homme que l'approche de l'amant le plus irrésistible l'aurait fait fuir à l'autre bout du monde ou, comme le disait la princesse Isabelle, « au bout de l'autre monde... »

 

 

HÉRÉDITÉ

Je sais, je sens que vivent en moi plusieurs réincarnés. J'ignore la foule de mes ancêtres qui m'ont précédé dans les ténèbres des siècles et qui, humbles bourgeois, petits artisans ou paysans obscurs, n'ont pas laissé de traces dans la mémoire des hommes. Peut-être en est-il un qui me domine et me dirige à mon insu plus nettement que les autres, parce que je le représente directement sur la terre. Mais je ne peux parler que de ceux que j'ai vus de mes yeux ou plus ou moins connus par ouï-dire. [708]

C'est de cette façon que j'ai connu le mari de ma grand-mère, mort quand j'étais encore en bas âge. Il s'est, paraît-il, réincarné dans le frère de ma mère, l'oncle Edmond. Ce grand-père maternel avait été un avoué retors, habile et très actif qui gagnait pas mal d'argent, mais refusait de le dépenser tout en exigeant une chère, un service, un confort de premier ordre. Ma grand-mère, esclave de sa bonté, parvenait à les lui assurer par des miracles d'ingéniosité et d'économie domestique. Il vidait par exemple, à chaque repas, deux bouteilles d'un Saint-Émilion de grande année, mais défendait d'acheter du vin et d'en introduire dans sa maison. Heureusement, cette maison balzacienne se trouvait au bord d'une rivière et, la sainte femme, en l'absence du tyran, faisait clandestinement passer les barriques dans la cave par une porte oubliée au ras de l'eau.

J'ai parfois à lutter contre cet hôte absurde et autoritaire qui prétend me donner des conseils et des ordres que je n'accepte pas.

Néanmoins, je crois que c'est à lui que je dois le goût et la connaissance presque innée des bons vins.

Cette grand-mère et ma mère trop discrètes n'ont incarné en moi qu'une mansuétude et une résignation qui ne sont jamais sorties de l'ombre, et dont j'ai rarement usé.

Ma mère se taisait et j'entends son sourire plutôt que le son de sa voix.

Mon grand-père paternel, petit vieillard propret, à perruque et à râtelier, insouciant, bricoleur, était également soumis et tyrannisé. En revanche sa femme, une sorte de dragon de vertu devait avoir dans les veines du sang espagnol. Elle était dominée par une bande de capucins et d'augustins qui occupaient des couvents contigus à sa demeure et aurait brûlé père, mère, époux, frères, sœurs et enfants coupables d'un péché véniel. Ce qui encombrait sa vie, c'était, après Dieu, un ver solitaire dont elle ne parvenait pas à se débarrasser. Elle n'agit en moi que par réaction contre ce qu'elle voudrait m'inculquer. À chacun de mes livres, elle doit pousser dans ma conscience d'outre-monde des cris suraigus que je n'entends pas. Ils ressemblent probablement aux clameurs qui ébranlèrent l'office un soir qu'elle y surprit la vieille cuisinière sur les genoux du vieux cocher. Le voisinage en fut bouleversé. Elle fit pénitence en nous privant de dessert durant trois semaines pour remercier le [709] ciel de n'avoir pas foudroyé la maison où s'était perpétré l'inexpiable crime.

 

 

LE NAUFRAGE

Et voici, longtemps après le cuvier, ma troisième mésaventure aquatique. Je souhaite sans l'espérer qu'elle soit la dernière, car les prédictions de la voyante, pareilles à celles de la pythonisse d'En-dor, trop longtemps bravées, finiraient par se réaliser.

Ma bonne-maman connaissant mes rêves de navigateur m'avait par testament légué un beau canot à voiles. Il ne devait m'être . confié que lorsque j'aurais atteint ma quinzième année. Il attendit l'heure fatidique complètement équipé dans un garage du chantier. J'allais le voir deux fois par mois. C'était un superbe canot en chêne et bois de teck. Il était pourvu d'une dérive pareille à celle d'un center-boat qui lui permettait de louvoyer. Comme voilure, il possédait une brigantine, un foc, un top-sail et un tape-cul. Il avait, en outre, dans ses plats-bords quatre tolets pour la navigation à rames.

Piloté par mon voisin de campagne, grand marinier d'eau douce et président d'une société de canotage, il vint toutes voiles dehors s'amarrer un beau matin devant notre maison de campagne. Ce fut la plus belle aurore de ma vie.

Notre voisin nous apprit tous les secrets du métier et au bout de quelques jours, mon frère et moi devînmes vieux loups de canal. Mais les paisibles promenades par une petite brise familiale ne tardèrent pas à paraître bien monotones. Nous ne sortions plus que par grand vent et bientôt nous n'aspirions plus qu'aux tempêtes.

Je dis à mon frère Ernest:

- Oserais-tu sortir par ce temps-là?

Tel que je le connaissais, il suffisait de lui demander n'importe quoi sous forme de défi, il l'exécutait à l'instant. On lui disait par exemple :

- Oserais-tu manger six hannetons tout crus?

- Où sont-ils? [710]

J'allai les chercher, car j'en avais toujours en réserve. Je mis la demi-douzaine dans sa bouche, il les mastiqua un instant et avala tout sans cracher les élytres : il ne s'en trouva pas plus mal que s'il avait absorbé une demi-douzaine de groseilles.

Il fallait être très prudent dans les défis. Je lui aurais dit : « Tu n'oserais pas me tuer», qu'il est fort à craindre que, tout à son idée fixe, il m'aurait bel et bien mis à mort sans penser à mal. Je dois avouer que je sus plus d'une fois tirer parti de cette vertu extravagante pour lui faire faire tout ce que je désirais. Son amour-propre l'animait d'une passion héroïque et irrésistible et il aurait commis les plus regrettables folies. Du reste, ce chevalier insensé devint après son mariage le plus tranquille, le plus paisible, le plus sédentaire des notaires.

Bravant donc l'ouragan dont les rafales hurlaient comme une horde de démons, après avoir pris deux ris, à grand-peine nous hissons un bout de toile qui nous claquait au visage, nous démarrons et nous voilà au milieu du canal filant vent arrière à une vitesse folle. La chaloupe donne dangereusement de la bande et menace d'embarquer ; je largue l'écoute autant que possible, mon frère se penche en dehors pour faire contrepoids, nous nous sentons les proies d'une force infernale contre laquelle il nous est impossible de lutter. Tout d'un coup, sous un assaut plus furibond que les autres, le canot se retourne la quille en l'air et nous voilà qui bar-bottons dans les eaux du canal. Nous gagnons la terre à la nage et afin de ne pas prendre froid, d'une haleine nous courons à la maison pour nous sécher, nous réchauffer et changer de vêtements. Quand, une demi-heure plus tard, nous revenons sur le lieu de l'accident, nous voyons deux mariniers munis de longues gaffes qui fouillent les roseaux du rivage. Je leur demande ce qu'ils font. Ils répondent tranquillement qu'ils cherchent les cadavres des deux noyés, vu qu'on donne à la mairie une prime de cent sous pour chaque corps repêché et qu'en outre, parfois la famille, quand elle est satisfaite, y ajoute un bon pourboire.

Ils eurent l'air sincèrement contrariés quand ils apprirent que nous étions les cadavres qu'ils espéraient.

C'est ainsi que je vis l'importance que prennent les morts dans l'esprit de ceux qui survivent. [711]

 

 

INTERLUDE

Durant l'été notre maison de ville était inhabitée ; seul mon père, comme je l'ai dit ailleurs, s'y rendait les vendredis pour y régler ses affaires. Une chambre d'amis s'y trouvait toujours prête à recevoir un hôte de passage qui, du reste, ne passait jamais. De mon côté, pour abriter mes rendez-vous, je louais au mois, un modeste appartement dans une ruelle écartée. Mais, durant la belle saison, afin d'économiser le prix de cette location très onéreuse à mon humble budget, je résolus de profiter de la vacance de la demeure paternelle pour y installer le centre de mes opérations profanes.

Un après-midi que la chambre d'amis offrait asile à nos offensives distractions, nous entendons s'ouvrir la porte d'entrée de l'immeuble. Quelqu'un monte l'escalier en sifflotant l'air:

Elle a-z-un œil qui dit:

Je vais à la campagne,

L'aut' lui répond: vas-y,

Moi je reste à Paris...

Aucun doute possible. C'est mon père qui vient inopinément visiter sa maison. De l'intérieur, je ferme à clef la porte de la chambre et, osant à peine respirer, nous attendons la catastrophe. Que va-t-il se passer ? Impulsif, emporté, coléreux tel que je le connais, s'il nous découvre, il y aura du fracas et de la casse. Il atteint le palier. Devant la porte qui, généralement était entr'ouverte, il s'arrête un instant. Il la trouve fermée ; alors, sans hasarder un geste pour l'ouvrir discrètement, il s'éloigne sur la pointe des pieds.

Il ne fit jamais la moindre allusion, fût-ce par un silence ou un sourire, à ce qu'il avait évidemment compris.

Il est bon que l'homme pèche de temps en temps pour lui apprendre à vivre et pour l'humaniser. [712]

 

 

NOS CHIENS

 

BLACK

On l'avait nommé Black, parce qu'il était d'un roux ardent piqueté de taches jaunes. Il servait tour à tour de chien de garde et de chien de trait. Il appartenait à cette robuste race flamande qui s'éteint depuis qu'une loi, remontant à une quinzaine ou une vingtaine d'années, interdit l'attelage de l'unique ami de l'homme.

Ils sont un peu plus grands que les policiers, moins hauts et plus trapus que les danois. Dans de légères charrettes à deux roues du fond de la campagne, ils portaient vers les villes, en des cruches de cuivre étincelantes et rebondies, le lait quotidien.

L'après-midi, journellement astiquées, on voit miroiter au soleil ces cruches sur l'herbe de tous les vergers des Flandres ou du Bra-bant.

Tous les dimanches d'hiver, Black tirait sa charrette où trônait le jardinier apportant, de notre maison de campagne, une ample provision de légumes, d'œufs et de beurre. L'été nous avions essayé de l'utiliser pour nos promenades dans la même charrette ; mais il fallut y renoncer, chacune de ces tentatives finissait régulièrement dans les fossés en bordure de la route.

Le chien n'admet pas le mors. Bien dressé, il obéit plus ou moins à la voix, mais se trompe souvent. Ce n'est pas mauvaise volonté, il déborde d'un zèle innocent; mais on n'arrive pas à lui faire comprendre qu'il est suivi d'une charrette. Il est convaincu que partout où il passe, celle-ci passera avec la même facilité. Aux endroits difficiles, carrefours, encombrements, changements de direction, il faut que le conducteur saute à bas du véhicule et le guide à la main. Ce n'est pas un transport de tout repos ; mais il est rapide, car l'animal y déploie un courage indomptable et si on ne le ménage pas, si on ne ralentit pas son allure, si on ne lui donne pas, quand on le sent à bout de souffle, une minute de repos, il mourra, le cœur brisé, sur la route.

Black, exubérant, à demi-sauvage, mais très doux était, je l'ai dit plus haut, en même temps chien de garde. On le trouvait toujours aux aguets, sachant interpréter les apparences et les bruits, sérieux, [713] discret, incorruptible. Victime comme tous ses congénères d'un préjugé stupide qui affirme qu'un chien de garde, si l'on veut entretenir sa vigilance, ne doit pas être libre, il passait ses jours sans joie à tourner, à bout de chaîne, autour de sa niche, ou à déloger ses puces en se grattant alternativement de l'une ou de l'autre de ses pattes de derrière. Pour toute nourriture, on lui donnait quelques tranches de pain de seigle, parfois un os pour le distraire et de l'eau à discrétion.

En qualité d'aîné, j'avais la mission de confiance, agréable et honorifique, de lui octroyer chaque soir une heure de récréation. Il m'écoutait approcher, en hurlant de joie, m'accueillait avec des transports bouleversants et, une main à la boucle de son collier, je ne savais comment de l'autre défendre mon visage de coups de langue enveloppants et impétueux. Le collier enlevé, il partait comme une flèche folle pour aller droit devant soi, on ne savait où, il ne savait où ; puis revenait un peu calmé, faisait trois fois, au triple galop, le tour de la pelouse et s'abattait devant moi pour me remercier.

Une semaine, je fus absent durant trois jours que je passai chez ma grand-mère. On oublia qu'il était enchaîné. En me voyant revenir, il eut une telle joie convulsive qu'il m'effraya. Il tourna sur lui-même, se redressa pour sauter sur moi, afin de m'embrasser une dernière fois et tomba pour ne plus se relever.

Je courus à la maison en poussant des cris d'alarme. Mon père affirma qu'on l'avait empoisonné. On appela le vétérinaire pour l'autopsie ; il ne trouva rien d'anormal ; mais un vétérinaire de campagne qui, pratiquement, ne fait que délivrer des juments ou des vaches, n'est pas une autorité infaillible. Pour moi, je demeure convaincu qu'il est mort de bonheur. Le bonheur ne laisse pas de traces visibles dans un cœur. Surmontant les tristesses et les regrets de la captivité, il s'accumule dans ce cœur innocent et le fait éclater. C'est je crois ce qu'on appelle l'anaphylaxie.

 

KIKI

Pour compléter la galerie canine, rompant l'ordre chronologique, je place ici le quatrième, le plus inoubliable de mes chiens. Il vécut les plus beaux jours de sa trop courte existence non loin [714] de Paris, au château de Médan, que les Allemands ont pillé et repillé à fond et dont ils n'ont laissé debout que les murs, après avoir rasé les bois qui l'enveloppaient, derniers survivants en ces parages de l'antique forêt de Saint-Germain. Mais cela n'est qu'une parenthèse et fera l'objet d'un autre récit.

Maintes années après les aventures de Didi et de Gustave dans ma vie nouvelle, apparut le petit chien qui m'a le plus aimé, que j'ai le plus aimé. C'était un minuscule griffon bruxellois à poils longs, toujours en désordre, qui lui donnaient l'air d'un chrysanthème de bronze, la plus hirsute des dernières créations de l'horticulture. Il regardait le monde à travers ses cheveux. À cause de son front tombé et de sa barbe en désordre, nous l'avions d'abord appelé Socrate, puis Verlaine ; mais ces deux noms trop sévères ne répondaient pas à son affectueuse gentillesse, à la mobilité, à l'agilité de son visage dont les deux yeux et tous les poils semblaient nous sourire sans cesse.

Il acquit, je ne sais comment, peut-être l'avait-il lui-même suggéré et imposé, le nom sans prétention de Kiki qui lui convenait beaucoup mieux.

Il était naturellement né avec deux yeux, mais un colley jaloux arracha sournoisement l'un d'eux sous la table de la salle à manger. Une mèche de cheveux masqua l'œil perdu, on oublia qu'il était borgne et tout son amour, tout ce qu'il avait à nous dire se concentra dans le regard qu'avait bien voulu lui laisser son malheur.

Il semblait né sous une étoile tragique. J'avais deux grands lévriers russes, deux magnifiques bêtes impulsives et irréfléchies qui bousculaient aveuglément tout ce qu'elles rencontraient. La cour des communs leur était réservée, mais celle du château sévèrement interdite. Un jour que Kiki prenait innocemment ses ébats dans celle-ci, un domestique oublieux laissa ouverte la porte de communication. Les deux géants russes aperçoivent la petite bête, l'un d'eux fond sur elle, l'enlève dans sa gueule, fait le tour de la cour et, comme une balle, la jette à son compagnon qui l'emporte au galop. Aux cris que poussent ceux qui assistent au drame et tentent d'intervenir, je descends quatre à quatre de mon studio qui se trouve au premier étage. Sans raison, las du jeu, l'un des bourreaux laisse tomber sa proie, j'arrive à temps pour ramasser Kiki. Il n'a pas une écorchure. Je l'emporte dans mes bras et il me couvre de [715] caresses passionnées comme si, au péril de mes jours, je l'avais arraché à la mort.

Il n'avait qu'une mission, un but, un mobile, une raison d'être : aimer l'homme. Ce n'était pas un chien, c'était un cœur à quatre pattes, un comprimé d'amour, tant de cœur dans une si petite chose ! Les instants où il ne pouvait vous témoigner sa tendresse, sa fidélité, son dévouement, le don total de soi, étaient visiblement pour lui des minutes pénibles et mortes. Elles n'existaient pas, il n'existait pas non plus et il attendait impatiemment le retour féerique toujours aux aguets de l'amour. Un sourire, un regard, une main qui se rapprochait le jetaient dans l'extase. Ne sachant que faire, il s'anéantissait à vos pieds et l'on sentait qu'il eût été heureux de mourir pour prouver qu'il ne vivait que pour vous.

Il aimait tous les humains, mais je ne sais pourquoi, sans que je l'eusse mérité, par un caprice de la prédestination, il m'avait élu entre tous. Je n'étais pas son homme mais son Dieu. Quand, par exemple, je revenais de Paris, mon auto était encore à deux ou trois kilomètres du château qu'il courait au portail, s'efforçait de l'ouvrir, se mettait à pleurer, à japper d'impatiente allégresse, sautait probablement autour de mon fantôme projeté devant moi dans l'espace et que seul il apercevait et accueillait ivre d'amour, comme l'image de son Dieu.

En été, durant ma sieste, après déjeuner, il couchait à mes pieds sur le grand divan de cuir de mon cabinet de travail et, quand il me croyait endormi, lentement, avec mille précautions, pour ne pas me réveiller, rampait jusqu'à moi et je sentais sa petite langue se promener sur mes doigts qu'il léchait, tendrement, pieusement, comme pour me remercier d'être son Dieu ; puis, avec les mêmes précautions qu'il avait prises pour me joindre, après ce silencieux hommage, il regagnait sa place à mes pieds.

Il s'éteignit dans mes bras, en me regardant de son œil brillant, à l'approche de la mort, d'un rayon vert comme l'œil d'un chat dans la nuit. Il semblait me dire : «Je ne meurs pas puisque tu es là. » Puis son cœur se brisa.

Ma femme et moi nous le prîmes tour à tour pour l'enterrer sous un haut platane d'une avenue intérieure. Je creusai sa petite tombe et, au moment de l'y déposer, nous nous regardâmes, les yeux en larmes et dîmes en même temps: «Non, ce n'est pas possible... [716] Attendons... Pas encore... et qu'il reste avec nous jusqu'à la fin du jour. »

 

DIDI

Tous les chiens ont trop de cœur. Tous ceux que j'ai connus en sont morts, excepté le dernier, celui que je possède en ce moment, un pékinois, qui ne se sert du sien que pour se féliciter d'être au monde.

Il me remet en mémoire une gracieuse petite levrette que j'avais appelé Didi-^isse-partout, parce que très émotionnable, en ses moments de gratitude et de tendresse, elle aspergeait discrètement, à son insu, les parquets et les tapis. Au cours de mes promenades équestres à travers la campagne, elle suivait, en se jouant, le trot vif du cheval qu'il m'était interdit de faire galoper parce qu'on l'attelait au coupé ou au panthéon. Aux approches de la maison, elle me précédait, et, pour me prouver qu'elle n'était pas fatiguée, sur le seuil, elle m'accueillait en chantant, car elle avait un don inné, je ne dirai pas pour la musique, mais pour une certaine expression vocale, une sorte de cantilène primitive d'allégresse et d'amour. Il suffisait de lui dire : « Didi, assieds-toi là et chante » ; elle levait la tête, tendait le cou et poussait un hououou prolongé qu'elle tyroli-nisait, jusqu'à ce qu'on lui dit: « C'est assez. » Elle se taisait et, faute de mieux, venait me lécher la main.

Elle est morte elle aussi, d'une maladie de cœur.

 

L'INCONNU

Un autre chien, une grosse bête hirsute qui n'aboyait pas, de je ne sais quelle race nordique, qu'un ami norvégien, devant s'établir en Angleterre, m'avait confié en partant, me donna une preuve d'intelligence bien extraordinaire. J'avais fait avec lui quelques pas dans le voisinage. Le lendemain, je l'invitai à m'accompagner pour me rendre à notre maison de campagne. À cet effet, on prenait un petit bateau qui faisait un service régulier entre Gand et Terneuze, en Hollande. Je m'embarque, on lève la passerelle, le bateau s'éloigne et je m'aperçois que mon chien est resté sur le quai d'où [717] il me regarde gravement. Le capitaine prétextant le respect de l'horaire, qui est surtout un horaire de petits verres, refuse de faire demi-tour pour le prendre. Je me dis que la pauvre bête est perdue, que je ne la reverrai plus car en ces temps encore plus cruels que les nôtres n'existaient pas les fourrières pour les animaux égarés. On les volait, s'ils étaient beaux, ou la police les abattait sans autre forme de procès, s'ils n'avaient pas de collier portant leur adresse et mon malheureux compagnon n'avait pas plus de collier que de nom.

Vers le soir, je revins par le même bateau et, sur le seuil de notre maison, je trouve mon ami à quatre pattes qui m'y attendait tranquillement en s'occupant gravement de ses puces, comme s'il était chez lui.

Il avait dû, d'un bout à l'autre, traverser une ville encombrée, afin de retrouver cette demeure dont il n'avait entrevu que la porte et où il n'avait passé qu'une nuit, au fond d'une niche reléguée dans un coin sombre d'une cour intérieure.

Il n'était pas allé au domicile de celui qui me l'avait donné. Il avait dû comprendre le transfert de son vieux maître.

Il me revit sans manifestations conventionnelles, parce qu'il ne me connaissait pas ou ne m'aimait pas encore, mais avec une aménité tempérée de réserves qui interrogeaient l'avenir.

Vous me direz que c'est de l'anthropomorphisme trop facile, je l'admets, mais comment l'expliquer autrement?

Ce qui se passe dans l'instinct ou l'inconscient de l'animal est peut-être aussi humain que ce qui se passe dans l'intelligence de l'homme. C'est une question de traduction ou d'interprétation.

L'inconnu que j'avais amené dans le Midi, ne pouvant supporter le climat trop doux de Nice, y mourut de la tuberculose.

 

GUSTAVE

Le troisième était un caniche café au lait, extrêmement intelligent comme tous les caniches, une sorte d'humoriste jovial ou de pitre. Je ne sais pourquoi on l'avait appelé Gustave. Il s'était toujours montré d'une scrupuleuse probité. On pouvait laisser traîner sur la table de la cuisine un gigot, des côtelettes, un quartier de [718] faux filet, il s'asseyait sur une chaise, ne les perdait pas de vue et n'y touchait jamais.

Si la cuisinière quittait un instant ses fourneaux, pour descendre à la cave, ou cueillir au jardin une touffe de thym, de sarriette ou une feuille de laurier, il ne permettait à personne l'entrée du sanctuaire et tournait autour de la table comme pour en chasser l'ombre de voleurs invisibles.

Un beau jour, sa morale commença à s'effriter de façon insensible, mais bientôt manifeste.

Les petites pièces, côtelettes, saucisses, boudins, ris d'agneau disparurent sans laisser de traces. Bientôt ce fut le tour des gros morceaux, un gigot raccourci, une demi-tête de veau, une tranche de plates-côtes s'évanouirent comme dans une féerie. Effaré, notre cordon bleu vint trouver mon père. On n'osait soupçonner Gustave qui avait une magnifique et inébranlable réputation d'honnêteté : néanmoins, on me confia la délicate et flatteuse mission d'observer ses allées et venues. Par un trou, dans la cloison du tourne-broche à contrepoids qui occupait un coin de la vaste cuisine, je pouvais parfaitement suivre ses réactions devant une côte de veau qui s'étalait volontairement et ostensiblement sur la table. Elles ne furent pas longues : après avoir d'un coup d'œil circulaire constaté qu'il était absolument seul, il la saisit à pleine gueule, ouvrit d'une poussée la porte de l'office et s'en fut tout droit, au grand galop, dans la plaine. Je suivis assez facilement sa piste dans l'herbe tendre et je vis qu'elle aboutissait à une ferme voisine. Mon père alla trouver le paysan qui lui dit qu'il était fort ennuyé : il avait une chienne en mal d'amour et, tous les jours, notre Gustave faisait un nouveau trou dans la haie, venait la rejoindre en ayant l'air de lui apporter quelque chose qui le gênait dans le passage du trou. Il avait même trouvé autour de sa niche des os de gigots et de poulets qu'on n'avait jamais mangés à la ferme. On voulut éclaircir le mystère : on fit à la scie deux raies parallèles, dans un os à moelle auquel adhéraient encore quelques lambeaux de chair et, le lendemain, dans un os de côte de veau. Le lendemain et le surlendemain, le bon voisin retrouva les deux pièces à conviction, pourvues de leurs raies accusatrices. La preuve était irrécusable, plus de doutes, Gustave avait une maîtresse qu'il entretenait luxueusement. Il était devenu voleur par amour. Nous ne savions si nous devions le battre ou l'admirer et le féliciter. On trouva plus simple de fermer plus [719] rigoureusement les portes de la cuisine et de l'office et d'enchaîner provisoirement notre Gustave qui, conformément au titre d'un méprisable mais célèbre roman de Paul de Kock, était devenu Gustave, le Mauvais Sujet.

 

 

L'ONCLE FLORIMOND

II était le mari de la sœur de ma mère. Grand seigneur terrien, il possédait cinq ou six cents hectares de prairie, dans la région la plus fertile de la Belgique qui s'étend entre Fûmes et Dixmude. Des centaines de vaches y paissaient et produisaient un beurre supérieur à celui d'Isigny, le meilleur beurre de France.

L'oncle Florimond passait l'hiver à Gand et l'été dans son château aux portes de Dixmude. Il était bien plus grand que mon père et nous semblait monumental. Sa face soigneusement rasée avait l'air d'une pleine lune ovale. Son quadruple menton descendait jusqu'au creux de l'estomac et le ventre qui le précédait d'un mètre tombait jusqu'aux genoux. Pour y loger son abdomen proéminent, afin de lui permettre d'atteindre les verres et les assiettes, on avait fait une large échancrure aux tables des deux principales salles à manger. Je dis les deux principales, parce que, détestant les salons (et il n'avait pas tort quand on pense aux ameublements Napoléon III ou Emile Loubet qui sévissaient alors) il n'admettait que des salles à manger et en possédait quatre. Deux d'entre elles étaient réservées aux petites collations, aux petits goûters, aux petits en-cas de la journée. Un peu court d'haleine, il marchait, ce qu'il faisait le moins souvent possible, majestueusement, les mains derrière le dos pour faire contrepoids à la masse des entrailles. Jovial et hilare, il m'accueillait toujours à coup de citations latines : « Ah ! ah ! mon petit Doctor in utroque jure, tu viens passer un jour sub tegmine fagi ? Macte anima, generose puer, sic itur ad astra: Labor omnia vincit improbus, etc.», qui attestaient moins son érudition que sa fréquentation des pages rosés du Petit Larousse illustré; il souriait malicieusement en se tournant vers les dames impressionnées. «Hein? nous nous comprenons, nous savons ce que parler veut dire. Maintenant, tous à table, et proclamons non pas Mens mais Mensa agitât molem. » [720]

Une fois à table, entre le déjeuner et le dîner, il quittait rarement son échancrure et attendait figé dans sa graisse. Quand nous étions ses hôtes, ce qui nous arrivait tous les deux ans, il ne se levait guère que pour nous montrer ses ananas. In illo tempore, comme il aurait dit, ils étaient rares ceux qui osaient se livrer à cette culture extrêmement onéreuse. Il réservait à ces broméliacées d'Amérique une serre spéciale où l'on était obligé d'entretenir à l'aide d'un calorifère, été comme hiver, une température de 25 à 30 degrés. Chaque ananas, avouait-il, lui revenait à 100 ou 150 francs. Ils mûrissaient lentement, précairement, tour à tour, et celui qui commençait à se dorer était l'objet de soins spéciaux et méticuleux. Le bruit de la maturité prochaine se répandait dans le pays et les amis des châteaux voisins, ainsi que les grands bourgeois de Dixmude, venaient contempler le fruit miraculeux.

Mon père trouvait que c'était de l'argent stupidement gaspillé et que ses melons étaient tout aussi bons, plus juteux, moins prétentieux et moins ruineux.

Le château de Dixmude était pompeusement hideux. Il avait été bâti sur les ruines d'un délicieux manoir du seizième siècle dont il ne reste le souvenir que dans une gravure sur cuivre. L'architecte local avait amalgamé le style tourangeau au cottage anglais mâtiné de chalet suisse, et le résultat était naturellement catastrophique. Pour comble d'horreur, il était orné de vitraux en verre véritable, qui avaient l'air de chromos transparents, et le soleil accoutumé aux magnifiques verrières du douzième, du treizième et du quinzième siècle semblait rougir de honte en les illuminant.

Dixmude, si ma mémoire est exacte, se trouve à une vingtaine de kilomètres de La Panne, qu'illustra la première guerre œcuménique. Le Roi-Chevalier y avait établi son quartier général et y laissa d'impérissables souvenirs.

En ces temps reculés, La Panne n'était qu'un village de pêcheurs et ne possédait qu'une rudimentaire auberge. L'expédition se prépara comme une exploration en Afrique centrale ou vers l'un des deux pôles. Dans une sorte de diligence vieille d'un demi-siècle et réservée aux grandes randonnées, on entassa des costumes de bain, des manteaux de fourrures, des couvertures, des bottes de caoutchouc, une tente, un parasol, trois ceintures de sauvetage et des vivres suffisantes pour nourrir deux familles durant cinq ou six jours dans l'Arabie Pétrée en attendant la manne. Les routes, à l'approche [721] des dunes, n'étant que sable mouvant, on attela à la patache trois chevaux de labour pareils à de jeunes éléphants et capables de désenliser une locomotive.

On part ! Enfin ! Nous éclatons d'un incoercible, d'un insupportable enthousiasme. Nous arrivons à l'auberge où tout est généreusement préparé pour nous recevoir. « Mais la mer, où est-elle ? » On nous dit qu'elle se trouve derrière la maison, cachée par un • kilomètre de dunes ; qu'en ce moment, à cause de la marée basse, elle est trop loin, qu'elle reviendra à marée haute et nous attendra tranquillement, mais qu'il faut d'abord déjeuner. Dominique, le valet de pied, aidé d'Onésime, le cocher, déballe les vivres : jambon, poulet, pâtés de foie gras, œufs durs, desserts et bonnes bouteilles. L'auberge y ajoute un énorme turbot, un cochon de lait et une demi-douzaine de lapins sauvages, frères de ceux qui détalent devant nous dans le sable.

Tout est en retard sur l'horaire. Des collègues de la «Wate-ringue » ou de l'administration des Eaux sont venus d'Ypres et de Fûmes, saluer leur président. Celui-ci les invite au déjeuner qui prend l'allure d'un banquet de comices agricoles. On se met à table à deux heures et à six heures on finit le café. Alors survient Oné-sime, le cocher, qui déclare qu'il s'est permis d'atteler les chevaux parce qu'il est temps de partir, les routes ensablées étant incertaines et dangereuses dans l'obscurité, et si tout va bien, on n'arrivera à Dixmude qu'à dix heures... «Et notre mer?» implorons-nous... « Elle ne s'en ira pas, nous reviendrons un de ces jours ; on lui dira d'attendre... »

On fait ses adieux à la hâte et l'on rentre dans la diligence. C'est ainsi que ce jour d'entre les jours, comme on dit dans Les Mille et Une Nuits, venus pour voir la mer « multitudineuse, aux bruits sans nombre» du vieil Homère, nous ne contemplons que les coussins crevés de la vétusté voiture. Seul, je pleurais inconsolé, inconsolable, et finis par m'endormir aussi.

L'année suivante, l'oncle Florimond mourut étouffé dans sa prospérité. Étant le personnage le plus riche, le plus important de la région, maître des Eaux, régnant sur les rivières, les canaux et les fossés d'un pays aquatique, président nourricier d'une douzaine de sociétés, tous les gens d'alentour et des villes voisines assistèrent aux grandioses obsèques. Les cérémonies liturgiques terminées, on porta le cercueil devant le caveau funèbre et l'on s'aperçut avec [722] une épouvante superstitieuse qu'il était impossible de l'y introduire. On fut obligé de le ramener dans l'église en attendant que les maçons eussent élargi le monument à la taille de son énorme mort.

Vingt ans plus tard, les bonnes femmes du pays, en mantes noires, faisaient encore le signe de la croix en se remémorant la mauvaise volonté du tombeau qui refusait son maître.

Et tout cela n'est plus. Le château, Ypres, et Dixmude ont été rasés, les tombeaux mêmes ont disparu. On a rebâti les deux villes, mais la seconde guerre plus féroce que la première les a-t-elle respectées ? Faudra-t-il tous les vingt ou trente ans recommencer la vie et rentrer dans la mort?

Et que sont devenus ma sœur, prisonnière des nazis à Bruxelles, et les parents de Florimond? Sa fille vit-elle encore, et sa petite-fille? Celle-ci avait épousé un officier français descendant de la famille Jacques Amyot, l'admirable traducteur de Plutarque et de Longus et l'un des créateurs de notre langue. Où sont-ils? Nul ne peut le dire et j'attends avec angoisse dans les ténèbres et le silence universels les cruelles révélations, les mortelles surprises de la paix.

 

 

UNE CONFÉRENCE DE PAUL VERLAINE

Avec mes deux amis, le bon poète Grégoire Le Roy et Charles Van Lerberghe, nous avions fait comprendre aux directeurs du Cercle artistique et littéraire de notre vénérable ville qu'ils devaient profiter du passage en Belgique de Paul Verlaine pour l'inviter à faire une conférence à Gand. Ils y consentirent assez volontiers. Un beau matin, accompagnés d'un nommé Jean Casier, nous attendîmes notre invité à l'arrivée du train. Jean Casier, fils d'un sénateur ultra-catholique qui avait eu l'audace de reprocher au pape les nudités du Vatican, était un fervent admirateur de Verlaine parce que, ayant lu Sagesse, il le croyait un grand saint. Lui-même était un saint plus naïf et plus larveux que le Bienheureux Berchmans ; il émettait des vers pieux à faire sangloter un sacristain et se pâmer un bedeau. Le train arrivant de Bruxelles s'arrête dans la gare presque déserte. Une fenêtre de troisième classe s'ouvre à grand bruit et encadre la tête faunesque du vieux poète qui nous crie: [723]

«Je la prends au sucre. » C'est paraît-il son salut habituel quand il voyage ; une sorte de cri de guerre ou de mot de passe qui voulait dire qu'il sucrait son absinthe. On fraternise violemment, on l'aide à porter son baluchon, un cabas de tapisserie fatigué. Pas de temps à perdre. Il s'agit de s'installer dans une voiture qu'on appelait alors « Vigilante » comme au temps de Louis-Philippe ; et en route pour la Taverne Saint-Jean, le meilleur restaurant de la cité où nous attend un magnifique déjeuner commandé par le fils anémié du sénateur presque pontifical.

Verlaine a l'air ravi et sourit comme un ange velu. On offre le porto, mais il préfère le genièvre. Au moment de s'asseoir à la table fleurie, il demande avec une simplicité franciscaine : « Où sont les goguenots?» Un nuage passe. Le séraphique Jean Casier s'agrippe à sa chaise pour ne pas défaillir. Verlaine revient de plus en plus souriant et nous confiant que tout s'est bien passé. Le repas commence et se poursuit familièrement. Notre invité se croit chez un grand bistrot et nous raconte de charmantes et délicieuses anecdotes où se glissent quelques obscénités salées que notre saint Casier, n'y comprenant rien, prend pour de subtiles plaisanteries.

Je sais que notre bon Verlaine s'oublie facilement en présence des grands liquides et, j'arrête discrètement le zèle du maître d'hôtel, ne perdant pas de vue notre hôte qui doit parler ce soir devant un public collet monté et assez susceptible.

Je le regarde plus attentivement et la question vestimentaire se pose avec acuité. Il arbore notamment une chemise de flanelle rosé-grise, mais plus grise que rosé, fermée au col, en guise de cravate, par une ficelle à glands inquiétante. Je lui fais remarquer qu'une chemise blanche à col amidonné est indispensable et lui propose de le conduire chez mon chemisier ; il y consent avec bienveillance. Le patron du magasin lui soumet de remarquables chefs-d'œuvre qui ont l'air de carapaces émaillées et indéformables. Il les écarte dédaigneusement. Ce qu'il veut c'est un simple plastron triangulaire comme en ont les garçons les plus distingués des marchands de vins. C'est plus pratique, moins cher et bien satisfaisant.

Ainsi harnaché, il s'agit maintenant de passer de l'après-midi à la soirée sans le quitter de l'œil. Depuis qu'il a découvert les qualités encore insoupçonnées d'un genièvre intitulé «Hasselt vieux système », il a une dangereuse tendance à préférer les plus humbles estaminets aux plus nobles, aux plus antiques curiosités de la ville. [724]

Enfin, voici le soin-Grégoire Le Roy, le sculpteur Georges Minne et moi, tous trois bons boxeurs, nous nous chargeons de la police de la séance qui pourrait être orageuse. La salle est presque comble. Verlaine, présenté par le président du Cercle, s'approche et s'incline dignement. Il y a dans le public quelques ondulations qui nous déplaisent et nous serrons les poings. Il s'assied à la table officielle et lit, en bredouillant parfois, quelques douzaines de vers. Mais bientôt il embrouille les pages, perd le fil des idées, sans perdre la tête. Un joueur de billard de la salle voisine ouvre la porte, écoute un moment, la queue à la main, puis sort avec fracas en murmurant: « Cet homme est saoul. »

Nous frémissons, prêts à bondir, mais devant le calme imperturbable de notre vieux maître, tout se tasse, finit par s'arranger et la conférence se termine sans anicroche et assez honorablement, au bruit d'applaudissements espacés mais distingués.

A la sortie, le président de l'Artistique remet au conférencier une enveloppe soigneusement cachetée ; pas de demandes d'autographes ou de propos inanes et nous gagnons la ruelle qui longe l'édifice du cercle. Au premier réverbère rencontré, Verlaine ouvre fiévreusement l'enveloppe:

- Trois cents francs ! s'écrie-t-il, pâle d'émotion ; où se trouve la banque la plus proche?

- Elles sont toutes fermées à cette heure, lui dis-je.

- Mais alors que faire ? Vous comprenez que je ne peux passer la nuit en gardant sur moi pareille somme !

Nous le tranquillisons de notre mieux en l'assurant qu'en cas de perte, Jean Casier et moi serions solidairement responsables. Il est près de onze heures. Je tombe de sommeil et je confie notre héros patibulaire à Grégoire Le Roy, noctambule invétéré. Le lendemain, il me dit qu'il avait lutté jusqu'à deux heures pour empêcher le brave Lélian de s'enivrer et de régaler tous ceux qu'il rencontrait. Le matin, il le conduisit à la gare pour le confier à un destin qui n'allait plus que de l'hôpital à l'immortalité promise aux grands poètes de cette pauvre terre. [725]

 

 

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

Je ne parlerai pas de mes études de droit à l'Université de Gand. Il n'y advint rien qui ne demande l'oubli. Au fond, c'étaient des études de perroquets. Les professeurs dictaient des cours qu'on apprenait par cœur ; tant bien que mal. Toutes les facultés du cerveau se réfugiaient dans la mémoire. On passait assez facilement des examens précipités qui ressemblaient à des loteries, après quoi on était officiellement promu à l'inamovible dignité de docteur en droit.

Ces études terminées, sous le naïf et fallacieux prétexte, bénévolement accepté, d'y saisir les secrets de l'éloquence judiciaire, mes parents me donnèrent les subsides indispensables pour passer six ou sept mois à Paris. Mon ami, Grégoire Le Roy, m'y accompagnait sous des prétextes aussi fantaisistes.

Nous trouvâmes à nous loger modestement dans une obscure maison de l'obscure rue de Seine. Il me suffit de quatre ou cinq séances au Palais de Justice pour constater que l'éloquence du Barreau à Paris aussi bien qu'à Bruxelles, se traînait dans les mêmes bas-fonds des iniques chicanes. Je ne remis plus les pieds dans les majestueuses salles où se manifeste l'indigence d'une justice qui ne se trouve plus que dans de monumentaux répertoires (les Dalloz, les Pandectes et autres recueils de la même farine) de jugements ou d'arrêts généralement illisibles.

Mon ami, plus débrouillard que moi, avait bientôt lié connaissance avec une demi-douzaine de poètes post-parnassiens avides d'avenir et, mêlé à leur groupe, je rencontrai un soir Villiers de l'Isle-Adam, l'homme providentiel qui, au moment prévu par je ne sais quelle bienveillance du hasard, devait orienter et fixer ma destinée.

Il y a cinquante-six ou cinquante-sept ans que je fis cette rencontre qui, plus que toute autre, compte dans mon existence littéraire.

Elle eut lieu à Paris dans une vulgaire brasserie de Montmartre. Nous l'attendions, mes amis et moi, tous jeunes poètes totalement inconnus, qui n'avions en nous que des œuvres futures. Il nous traitait en égaux comme s'il avait lu tout ce que nous n'avions pas [726] encore écrit. Il avait vingt ans de plus que le moins jeune d'entre nous et, dans les milieux littéraires de l'avenir, jouissait de cette gloire secrète qui ne couronne les plus grands d'entre les hommes qu'après leur décès, ne pouvant plus les encourager à mourir de faim puisqu'ils sont enterrés.

Il avait des yeux voilés d'énigmes, fanés et fatigués de regarder dans l'âme ou dans l'au-delà et d'y voir ce que d'autres ne voient point et n'y verront jamais, le teint pâle et plombé, les traits las mais qui ressuscitaient, quand une certaine pensée les illuminait.

Vêtu d'un pardessus et d'une redingote élimés, il portait sa discrète misère avec la dignité d'un roi provisoirement détrôné. Il achevait d'écrire l'Eve future dans une chambre nue et sans feu. Il avait publié les Contes cruels d'une sarcastique splendeur et l'un des plus inaltérables chefs-d'œuvre de la prose française. La trop surhumaine tragédie d'Axel paraissait dans une revue mensuelle, La Jeune France, et le futur éditeur de l'Eve future, d'Akédysséril, où figurait la plus éclatante, la plus sonore prose française qu'on ait écrite depuis les Oraisons funèbres de Bossuet et les grandes pages de Chateaubriand. Nous eûmes aussi la seconde partie des Contes cruels qui ne devaient être recueillis et publiés qu'après sa mort. Noua vîmes sortir de terre comme un spectre maudit l'effroyable Tribulat Bon-homet le « tueur de Cygnes », le Joseph Prudhomme infernalisé des dernières années du dix-neuvième siècle et avons entendu son incomparable dialogue avec le Dr Lenoir où sont agités et résolus, autant qu'ils peuvent l'être, les plus grands problèmes de la vie, par des interlocuteurs dont l'un est au niveau et l'autre au-delà des mortels. Nous avons écouté certaines tirades inédites d'Axel, outre des fragments d'œuvres qui ne furent jamais écrites et qui ne vivent plus que dans notre mémoire. Il me souvient notamment d'une « Crucifixion » parodiée par des singes dont l'atroce et grandiose ironie nous faisait frissonner d'horreur. Tout cela crépitait comme des étincelles aux pointes des paratonnerres.

Ces mystères étaient célébrés à voix basse comme une messe secrète, dans un coin sombre d'une brasserie empestée de pipes et de relents de bière et de choucroute, dans le vacarme de conversations crapuleuses ou de l'ignoble rire de filles chatouillées, parmi le fracas des commandes de tête de veau à l'huile ou de pieds de porc, des bocks et des plats entrechoqués et de la mangeaille gloutonnement mastiquée. [727]

Nous avions l'impression d'être les officiants ou les complices de je ne sais quelle cérémonie pieusement sacrilège, dans l'envers d'un ciel, qui nous était tout d'un coup révélé.

À la fermeture de la brasserie, nous reconduisions Villiers à son domicile incertain, puis chacun rentrait chez soi : les uns abasourdis, les autres à leur insu mûris ou régénérés au contact du génie, comme s'ils avaient vécu avec un géant d'un autre monde.

Chaque nuit, vers une heure du matin, pour regagner à pied nos tristes chambres, nous traversions en silence le Paris ténébreux, ployés sous le poids royal du spectacle et des pensées, dont l'infatigable magicien et l'inépuisable visionnaire nous avait accablés.

J'ai connu un certain nombre d'hommes qui ne vivaient qu'aux cimes de la pensée, je n'en ai pas rencontré qui m'aient donné aussi nettement, aussi irrévocablement l'impression du génie.

Je ne crois pas du reste que Villiers soit un dieu tombé du firmament; cela n'arrive plus, n'est jamais arrivé sur notre terre et n'y arrivera probablement jamais, bien qu'on ne sache pas ce qui, grâce à l'intervention possible d'une planète compatissante et plus évoluée que la nôtre, peut fort bien se produire.

Quoique vêtu d'éternité, Villiers était de son temps et quelques erreurs marquent sa place dans le siècle qui finissait. Quand je le relis aujourd'hui avec le recul des années, je vois plus clairement ce que l'on peut reprocher à son œuvre. Il est le dernier-né d'un romantisme post-baudelairien et, dans sa prose parfois trop uniformément tendue, trop resplendissante, on trouve ça et là quelques lambeaux d'un sublime désuet où la phrase ou le mot ampoulé fait tort à la pensée. Il s'y mêle aussi le résidu d'un occultisme qui ne connaissait les livres sacrés de l'Inde, de l'Egypte, de la Grèce et les commentaires ésotériques de la Palestine qu'à travers des textes falsifiés, tronqués ou imaginés par les Grecs ou les Orientaux d'Alexandrie, où confluaient toutes les religions du monde, et aveuglément acceptés par les nécromanciens du Moyen Âge, les Rosés-Croix du dix-septième et les kabbalistes du dix-huitième siècle.

Ce sont des déchets qui brûlent encore au coin de quelques pages, mais que la haute pensée qui les a rallumés en passant enveloppe de sa flamme.

Dans sa prose, il n'y a pas seulement la musique des phrases ou des images, mais aussi, ce qui est au plus haut de l'échelle des [728] valeurs humaines, la musique de la pensée qu'on ne trouve qu'en lui et qui accompagne, justifie, soutient et surélève celle des mots qui atteignent ici ce qui n'est pas atteint par d'autres écrivains presque aussi grands mais plus prudents que lui.

Je n'avais écrit jusque-là que des centaines, voire des milliers de vers, qui suivaient plus ou moins les fluctuations littéraires des années, qui partent de François Coppée en passant par Jean Riche-pin, Banville, Leconte de Lisle et Heredia, pour aboutir à Baudelaire en effleurant Verlaine et Mallarmé.

Mon seul écrit en prose, «Le Massacre des Innocents», qui devait paraître bientôt dans la Pléiade que nous venions de fonder et qui vécut ce que vivent les rosés, non pas l'espace d'un matin, comme disait Malherbe, mais l'espace plus prosaïque de six numéros, ce Massacre indique une orientation nettement réaliste, étant la transposition d'un tableau de Breughel le Vieux. La Princesse Maleine, Mélisande, Astolaine, Sélysette et les fantômes qui suivirent attendaient l'atmosphère que Villiers avait créée en moi pour y naître et respirer enfin.

 

 

IMPRIMERIE

À mon retour en Belgique, j'achève les Serres chaudes que j'avais commencé à Paris.

Ce titre de Serres chaudes s'imposa naturellement, car Gand est une ville d'horticulture et surtout de floriculture et les serres froides, tempérées et chaudes y abondent. Les feuillages et les fleurs exotiques, la température lourde et tiède des maisons de verre paternelles m'avaient toujours attiré. Par un beau jour d'été, quand j'étais haut comme trois pommes, rien ne me semblait plus agréable, plus mystérieux que les abris vitrés où régnait la puissance du soleil. Je m'imaginais parcourir les tropiques et y devenir le Paul de Bernardin de Saint-Pierre attendant Virginie.

Il fallait maintenant imprimer ces humbles poèmes. Je savais qu'il était inutile de s'adresser à un éditeur. Ils fuient épouvantés à l'approche des vers. Où trouver l'argent nécessaire? Chacun de nous avait une tirelire dans le coffre paternel. À l'insu de mon père qui [729] aurait poussé les hauts cris et demandé des explications gênantes, avec la complicité de ma mère, je parvins à entrer en possession de la mienne. C'était insuffisant; mais j'obtins la coopération de mon frère et de ma sœur, à titre de prêts portants intérêts et à remboursements échelonnés et lents.

Un de mes amis de collège était un petit imprimeur pour cartes de visite et circulaires. Il possédait quelques centaines de caractères plus ou moins elzéviriens et une modeste presse à volant qui n'avait d'autre moteur que la force de nos bras.

Nous voilà donc, mes deux amis, Grégoire Le Roy et le futur grand sculpteur Georges Minne, et moi, devenus typographes. Un vieux prote retraité et un jeune apprenti font la besogne technique et nous actionnons tour à tour le volant. Nous ne pouvions travailler que le soir et la nuit, la journée étant réservée aux clients sérieux. Enfin la plaquette sur beau papier de Hollande van Gel-der apparaît avenante et presque radieuse. On en vend une douzaine d'exemplaires et le grand événement espéré n'a d'autre retentissement que celui d'un coup d'épée dans l'eau.

Mais le manuscrit de La Princesse Maleine, complet et impatient, attendait son tour. Cette fois, il ne s'agissait pas d'un livret de deux ou trois feuillets, mais d'un volume d'environ trois cents pages. Je ne pouvais plus faire appel aujc tirelires de ma sœur et de mon frère qui regrettaient déjà le mauvais placement de leurs économies. Je m'adressai donc directement à ma mère qui, je le savais, ne pouvait rien refuser à ses enfants et je lui demandai 250 francs pour La Princesse Maleine. Sans m'interroger au sujet de cette princesse onéreuse, dont elle n'avait jamais entendu parler, elle promit de me les fournir vers la fin du mois en truquant un peu les comptes du ménage. En ces temps bienheureux, avec 250 francs on faisait des miracles.

Ma pâle princesse d'Ysselmonde affronte à son tour la gloire ou la mort. Mais sa naissance fut plus longue et plus laborieuse, car, vu la pénurie des caractères elzéviriens, après le tirage de chaque feuille, il fallait procéder à la distribution.

Le livre imprimé et broché est mis en vente, à Bruxelles, chez le libraire Paul Lacomblez. On en achète une quinzaine d'exemplaires, j'en envoie une dizaine à quelques amis, notamment à Stéphane Mallarmé qui, en quelques mots ciselés comme des joyaux, [730] m'en accuse réception. Puis tout se tait, tout retombe dans la tombe réservée aux poètes qui commencent la vie.

Mais voici que, quelques mois plus tard, un coup de foudre ébranle la maison.

Nous étions à la campagne par un magnifique dimanche d'été, dans la grande salle à manger. Il y avait à la longue table, mes parents, mon frère, ma sœur et moi, plus l'oncle Hector qui s'était invité en passant. Mon père découpait de main de maître la grasse poularde élevée et engraissée chez nous. Nous voyons le facteur entrer dans le jardin et, peu après, paraît le valet de chambre apportant le courrier sur un plateau. Il y avait quelques lettres et un journal sous bande à mon adresse. Je déplie le quotidien, c'est Le Figaro et, surmontant les deux premières colonnes de la première page, je lis mon nom en grosses capitales: MAURICE MAETERLINCK. Stupéfait, n'attendant rien du sort qui ne m'avait jamais ménagé de pareilles surprises, je parcours rapidement l'article, redoutant Vin cauda venenum de la presse française généralement épineuse quand il s'agit de l'étranger ; je pâlis, je rougis, le soleil m'éblouit. Mon père voit mon trouble et me dit:

- Qu'as-tu donc? Qu'est-ce que c'est?

Silencieusement, je lui passe la feuille. À son tour, il parcourt très ému, les deux colonnes qui me concernent et me regarde avec inquiétude, se demandant sans doute ce qui me tombe sur la tête, comme si j'avais commis un crime inattendu. Il la plie et me la repasse sans rien dire. Ma mère, craignant un scandale mais ne pouvant y croire, me pardonne déjà. Mais l'oncle Hector, assis à côté de mon père, avait lu par-dessus son épaule. En homme pratique, il entrevoit quelque chose dans le lointain et l'oeil concupiscent, me regardant avec étonnement, fait le geste significatif de passer de la main droite à la main gauche une énorme pile d'écus imaginaires, en me disant à mi-voix:

- Hein... Maurice?...

Puis le repas poursuivit son cours et les convives, assez intrigués, et ne comprenant rien à l'incident parlent d'autre chose.

En attendant, la superbe poularde est plus froide qu'une morte.

Voilà les premières conséquences de l'article d'Octave Mirbeau, sur «La princesse Maleine», paru dans Le Figaro du 24 août 1890. En voici le début: [731]

«Je ne sais rien de M. Maurice Maeterlinck. Je ne sais d'où il est et comment il est. S'il est vieux ou jeune, riche ou pauvre, je ne le sais. Je sais seulement qu'aucun homme n'est plus inconnu que lui; et je sais aussi qu'il a fait un chef-d'œuvre, non pas un chef-d'œuvre étiqueté, chef-d'œuvre à l'avance, comme en publient tous les jours nos jeunes maîtres, chantés sur tous les tons de la glapissante lyre - ou plutôt de la glapissante flûte contemporaine ; mais un admirable et pur et éternel chef-d'œuvre, un chef-d'œuvre qui suffit à immortaliser un nom et à faire bénir ce nom par tous les affamés du beau et du grand ; un chef-d'œuvre comme les artistes honnêtes et tourmentés, parfois aux heures d'enthousiasme, ont rêvé d'en écrire un et comme ils n'en ont écrit aucun jusqu'ici. Enfin, M. Maurice Maeterlinck nous a donné l'œuvre la plus géniale de ce temps et la plus extraordinaire et la plus naïve aussi, comparable et, oserai-je le dire? Supérieure en beauté à ce qu'il y a de plus beau dans Shakespeare. Cette œuvre s'appelle La Princesse Maleine, Existe-t-il dans le monde vingt personnes qui la connaissent? J'en doute. »

Mirbeau était un grand artiste, mais un grand violent. Il fallait faire la part du feu et rabattre la moitié ou les deux tiers de son enthousiasme, en prendre un peu et en laisser beaucoup. C'est ce que je fis, sans le faire exprès.

J'étais d'autant plus étourdi que je n'avais pas envoyé ma Princesse à Mirbeau que je n'avais jamais vu. Je sus plus tard que c'était Stéphane Mallarmé qui, angéliquement confraternel, lui avait communiqué l'exemplaire qu'il avait reçu, en appelant sur mon œuvre la vigilante attention du grand polémiste.

À cette époque, un article de ce genre avait un énorme retentissement et ne pouvait s'obtenir, quelque prix qu'on y mît. C'est ainsi que, dans un ordre d'idées analogue, mais inverse, un érein-tenient par Jules Lemaître dans le Journal des Débats avait d'un seul coup et définitivement mis fin à la triomphale carrière de Georges Ohnet.

L'événement affola les libraires. De tous côtés on leur demanda La Princesse Maleine. Il n'y avait dans le commerce qu'une cinquantaine d'exemplaires qui disparurent comme une goutte d'eau dans une fournaise. Lacomblez en fit en hâte une édition courante mais qui parut avec de longs retards, c'est-à-dire quand le feu de [732] la curiosité flambait déjà dans une autre direction et je ne connus pas encore les joies rémunératrices du best seller.

La presse belge reproduisait l'article avec des commentaires moitié figue moitié raisin. Elle se méfiait encore comme les habitants de Nazareth si parva licet componere maximis, et craignait d'être victime d'une mystification parisienne.

Mon père aussi était perplexe. Ses amis l'évitaient ou l'abordaient d'un air condoléant, comme s'il y avait un mort dans la maison. On attendait une réaction ou un démenti foudroyant. D'autres disaient entre eux:

- Polydore a de l'argent, c'est entendu, mais vous n'imaginez pas ce qu'a dû lui coûter cet article... Moi, je m'en doute, parce que, grâce à mes relations, je connais les habitudes de la presse et, s'il continue, il ne tardera pas à voir le ciel à travers la pleine lune...

Enfin, au bout d'un certain temps, tout se tasse, tout se calme. La réaction et le démenti espérés ne viennent pas ; on finit par se résigner à la chance qui a choisi un des leurs dans le troupeau, tout en se disant, pour atténuer le feu de la blessure : « Pourvu que cela dure. »

Après ces heures de gloire évanescente, une humiliation cruelle m'attendait. Mon père s'était vanté plus d'une fois d'avoir pour ami intime un sénateur catholique, grand sucrier, très écouté du ministre au pouvoir, parce qu'il disposait d'une influence électorale redoutée. Il avait rassuré mon père au sujet de mon avenir, lui affirmant qu'au moment voulu il ferait sentir sa puissance, me prendrait sous sa protection et me réserverait une situation dans la magistrature où, à mon choix, dans les bureaux de l'État. J'avais dit à l'auteur de mes jours qu'aimant la campagne et la solitude, mon humble rêve, afin de pouvoir travailler tranquillement à mon œuvre qu'il ne connaissait pas, était d'être juge de paix dans une petite ville ou un gros village des environs de Gand.

Il loua la provisoire modestie de mes ambitions et me dit qu'en principe son ami n'ayant rien à lui refuser, l'affaire était faite.

Il va trouver le sénateur qui, entendant sa requête, roule des yeux exhorbités et lui déclare qu'à son grand regret, il savait déjà qu'en haut lieu on ferait des objections, et que lui-même estimait qu'on ne pouvait élever à la situation qu'il sollicitait un jeune homme qui s'était disqualifié en écrivant les Serres chaudes et La Princesse Maleine. Ce serait un scandale sans précédent dans la magistrature. Mon [733] père, ne connaissant que les titres de ces œuvres néfastes, n'ose pas insister et, rentré tout penaud, m'apprend ce qui s'est passé. À la place que j'avais espéré, on nomma une sorte de minus habens qui avait servi de plastron à notre trio de poètes malicieux.

Par la petite porte rustique de la justice de paix, il entra donc dans la magistrature, y prospéra, paraît-il, et peut-être y prospère-t-il encore.

Voici entres autres un des mauvais tours que nous lui avions joués.

Nous avions, à maintes reprises, vanté devant lui les félicités qu'on trouvait dans les maisons hospitalières, que, à nous entendre, bien que n'y allant jamais, nous fréquentions assidûment. Il mordit à l'hameçon et nous pria de l'emmener au paradis. Nous lui répondîmes que c'était impossible, vu que les règlements discrets de la corporation interdisaient formellement ce genre de présentation ; mais il y avait un moyen de les tourner et de préparer sa réception. Il suffisait de prendre une précaution essentielle, n'avoir sur soi ni sa montre, ni son argent, parce qu'étant obligé de se déshabiller, pendant qu'on est au lit, on fouille les vêtements pour y subtiliser tout ce qui a quelque valeur. Il trouve cela tout naturel. Il n'a à s'occuper de rien, tout sera payé d'avance, y compris une bouteille de Champagne à dix francs, le prix de la consommation charnelle, les pourboires et le petit bénéfice habituel pour les gants de l'adorée.

Il y va le soir même, entre comme un habitué, commande la bouteille de Champagne qu'il partage avec l'élue de son cœur prise un peu au hasard, et monte à l'autel du sacrifice.

Quand il descend, il passe devant le comptoir du patron comme la Seine devant Paris. Il est interpellé et sévèrement prié de payer l'addition. Il répond fièrement que tout a été réglé d'avance par les trois amis qu'il nomme. Le patron jure qu'il ne les connaît pas, qu'au surplus, il n'a pas le temps de discuter, qu'il lui faut de l'argent tout de suite. Notre pitoyable victime assure qu'elle n'a pas un sou. Le tenancier, une brute herculéenne, sort de son comptoir, le tâte et le fouille des pieds à la tête, constate qu'en effet il ne possède rien, le secoue comme un prunier dans la tempête et lui envoie la plus magistrale paire de gifles qu'ait jamais encaissée un candidat à la magistrature. « Tout va bien, dit son bourreau, je vais prévenir la police. Vous serez accusé et convaincu de grivèlerie et la petite fête finira en prison. » [734]

Effondrement, supplications du délinquant. Il donne son nom, son adresse et toutes les références qu'il peut imaginer ou retrouver dans sa mémoire. « Soit, dit l'autre, je crois que vous êtes plus bête que méchant. Vous allez rentrer chez vous, accompagné du nègre de l'établissement et vous lui paierez votre dette, sinon je dépose ma plainte. »

Ainsi dit, ainsi fait, le futur magistrat forge à l'usage de ses parents je ne sais quelle histoire plus ou moins acceptable et vient nous conter ses mésaventures qu'il attribue à il ne sait quel regrettable malentendu. Nous compatissons à ses peines, lui remboursons les frais et lui promettons qu'à l'avenir nous prendrons de plus sérieuses précautions. Il n'a aucun soupçon et se dit qu'au fond, il n'a pas fait une mauvaise affaire.

Je bénis aujourd'hui mon étoile, qui voulut que le sénateur microcéphale, me mesurant à son aune, me déclarât inapte à trancher une question de bornage entre paysans, qui ne savent ni lire ni écrire, ou à écouter en prenant des airs de Salomon d'interminables palabres au sujet d'un cochon litigieux. S'il m'en avait cru capable, j'aurais été enlisé dans la mélasse de betteraves, qui l'avait porté, en triomphateur, au sommet de la politique nationale.

Évidemment, il était assez difficile de survivre au panégyrique de Mirbeau. Autant que la mort, il obstruait l'avenir. Mais il ne me découragea point. Nullement impatient ou curieux d'aller cueillir à Paris des lauriers qui déjà se fanaient, j'achevai l'été à la campagne et ma vie continua sans y rien changer. Je songeais à L'Intruse, aux Aveugles et j'achevai Pelléas; j'entrepris la traduction de L'Ornement des noces spirituelles de Ruysbroeck l'Admirable, ainsi que des œuvres de Novalis et écrivis la moitié du Trésor des humbles et Les Douze Chansons, déjà allégé d'une célébrité évasive qui, pour ne pas me troubler, respectait mon silence et passait loin de moi.

Que devint La Princesse Maleine? Par un télégramme pressant, Antoine me demanda de la donner à son théâtre. Je la lui accordai avec joie ; puis l'ayant immobilisée, il n'y pensa plus et, jusqu'ici, elle n'a pas vu la scène ni les mensonges du cinéma. La voilà toujours vierge et même vierge un peu mûre. Afin de m'en consoler, je suppose qu'elle attend ma mort pour la faire vivre ; mais elle préfère, j'en suis sûr, son éternel sommeil dans sa tour sans fenêtres. [735]

Quelques mois plus tard, je m'en fus à Paris et y rencontrai Mir-beau. Il m'embrassa fraternellement et me dit: «Enfin vous voilà!... Je suis heureux de vous voir... J'ai eu peur... J'aurais pu vous tuer ! »

Qu'est-ce que la gloire que je croyais toucher ou peut-être sa petite fille, la Renommée, qui m'avait effleuré de son aile?

C'est, je pense, un éveil, un réveil ou un reflet de ce qu'on pourra faire, de ce qu'on aurait pu faire, de ce que probablement on ne fera jamais.

Il y a ainsi dans toute existence un rayon qui ne peut être que posthume. Comme l'a dit magnifiquement Balzac, «la gloire est le soleil des morts». Un soleil incertain et fugitif quand on se traîne encore sur cette terre.

Je m'arrête ici, pour évoquer, dans un autre livre, les souvenirs d'une autre ère, qui s'accroche aux aspérités d'un avenir que, comme le commun des mortels, je ne connais pas jusqu'au bout.

 

 

TROIS POÈTES

Gand, notre bonne, sombre et vieille ville qui, dans mon enfance, comptait autant de ponts que de rues, était hermétiquement fermée à toute littérature.

Nous y vivions, Van Lerberghe, Grégoire Le Roy et moi, isolés sur un îlot de glace et, toutes proportions gardées, comme le malheureux Ovide chez les Scythes.

On ne nous en voulait pas, on ne nous houspillait pas ; mais on nous traitait avec une dédaigneuse bienveillance, comme d'inof-fensifs minus habentes, dont les années assagiraient la monomanie. Du reste, nous ne parlions jamais aux profanes de nos secrètes délectations. Grégoire Le Roy, très allant, très en dehors, ami de tout le monde, servait d'agent de liaison.

Il était le don Juan du trio, car Van Lerberghe demeurait vierge et aimait trop ses princesses et ses fées pour s'intéresser à celles de cette terre ; et pour moi, les félicités de l'amour n'étaient qu'une introduction aux félicités spirituelles. Voici pourtant, afin de donner une idée de notre existence dans cette ville emmurée comme au Moyen Âge, un épisode assez mémorable dans la carrière du séducteur délégué. [736]

II avait pour maîtresses deux institutrices, Claire et Clara, sœurs jumelles auxquelles il accordait à tour de rôle ses faveurs. Elles se ressemblaient à tel point que leur mère les confondait. Les ménechmes, qui s'adoraient, souffraient mortellement de ce partage et résolurent de mettre fin à une existence qui n'était plus tolérable. En bonnes institutrices, elles choisirent un poison en quelque sorte professionnel et absorbèrent, l'une et l'autre, un demi-litre d'encre. Elles n'en moururent pas, mais furent assez malades et l'encre, agissant au rebours d'un aphrodisiaque, la tragédie sombra dans de ténébreux haut-le-cœur. Après quoi, chacun suivit sa destinée.

Sa vie plus accidentée que la nôtre troublait parfois notre laborieuse quiétude.

C'est ainsi qu'en ma qualité de bon épéiste, je dus être son témoin dans un duel inévitable à la suite d'injures et de claques échangées. Normalement, l'autre second eût dû être Van Lerberghe ; mais il ne pouvait supporter le cliquetis des épées ou les détonations des armes à feu. Nous le remplaçâmes par le fils d'un général qui nous était complètement dévoué. Nous rencontrâmes les représentants de l'adversaire. J'offris aux combattants une allée dans les jardins d'Ostacker et nous nous mîmes tous les quatre rapidement d'accord pour introduire, à l'insu de nos clients, dans les pistolets de combat, beaucoup de poudre en oubliant les balles, que je glissai dans ma poche. Deux projectiles imaginaires furent donc, selon la formule consacrée, «échangés sans résultat», l'honneur déclaré satisfait, et une réconciliation parfaite célébrée dans un bon repas champêtre, généreusement arrosé de précieuses bouteilles, honnêtement empruntées aux caves paternelles.

Grégoire Le Roy faisait des vers moins beaux que ceux de Van Lerberghe, mais d'un accent particulier et souvent émouvant ; malheureusement, il avait trop de dons. Il en était encombré et perdait son temps à choisir celui qu'il cultiverait. On croyait qu'il écrivait un poème et il peignait un paysage d'ailleurs remarquable. On croyait qu'il peignait et il faisait de la sculpture ou de la musique. C'est ainsi qu'il n'arriva pas aux points qu'il aurait atteints si, au lieu de s'égarer à droite et à gauche, il n'avait suivi qu'un seul sentier dans la montagne.

Avec Van Lerberghe, nous entrons dans un autre monde. Il possédait une petite maison rue du Poivre, exactement en face de celle [737] où je suis né, à deux pas du Grand Béguinage. Il y vivait en ermite avec sa sœur plus jeune que lui, et une cousine d'âge presque canonique qui dirigeait le ménage.

Je n'ai pas à parler ici de ses vers ; ils nous entraîneraient trop loin et trop haut et mériteraient, comme les grands classiques, tout un volume de commentaires.

Les Entrevisions et La Chanson d'Eve n'ont pas encore la place qu'ils méritent dans le temple immortel à côté de Verlaine, de Mallarmé et du Moréas des Stances. Elles appartiennent à la constellation des poètes que par antiphrase, on appelle les poetoe minores, probablement parce qu'ils sont plus parfaits et par moments plus grands que les plus grands.

Les deux recueils que je viens de citer ne renferment pour ainsi dire que des morceaux d'anthologie. Je ne vois rien dans les littératures qui soit plus fin, plus sûr, plus précis dans l'imprécis, plus éthéré dans le réel ou le possible, plus heureux dans une mélancolie d'outre-ciel, plus gracieux dans l'inimaginable que la plupart des strophes de celui qu'on a appelé le poète au crayon d'or. On pourrait demander parfois une émotion un peu plus humaine ; mais n'est-ce pas exiger que le feu soit semblable à l'eau et l'eau pareille au feu? N'oublions pas que le poète n'eut pas le temps de donner sa mesure. La mort nous le ravit il y a trente-six ans.

Durant nos années d'apprentissage, nous nous passions tout ce que nous écrivions. Nous avons lu et critiqué des milliers de nos vers. Nous jugions, nous épluchions chacune de nos strophes, chacune de nos phrases, avec une brutale franchise, une sévérité implacable; la moindre négligence, le moindre laisser-aller, la plus vénielle impropriété, la plus excusable faiblesse était mise au pilori. Plus la critique était sévère, plus la victime était reconnaissante. Il me doit quelque chose, je lui dois beaucoup ; car, bien qu'à peu près de mon âge, il semblait être né plus vieux, plus expérimenté, plus habile et plus précoce que moi.

Derrière sa maison se trouvait un petit jardin qu'un grand poirier habitait seul ; il passait l'été sous cet arbre qui lui représentait les Jungles de l'Éden. Il avait une façon tout à fait inédite de faire sa cour aux femmes. Il en repérait deux ou trois, en général de petites filles, angéliquement anémiques, puis, à partir du moment qu'elles semblaient avoir remarqué ses allées et venues devant leur maison, il les traitait par ce qu'il croyait être le supplice du silence, [738] de l'abstention ou de l'absence, c'est-à-dire qu'il évitait scrupuleusement de se montrer dans la rue qu'elles habitaient, s'imaginant qu'elles allaient se demander: «Où est-il? Que fait-il? Qu'est-il devenu ? Pourquoi ne le revois-je plus ? »

II s'interdisait ainsi plusieurs avenues pour ne pas risquer de les rencontrer dans le voisinage, comme le débiteur insolvable contourne la boutique de son créancier.

Inutile de dire que les jeunes filles angéliquement anémiques ne remarquaient rien du tout et que cette cour négative n'aboutissait, dans le désert de l'amour, qu'à la plus totale carence.

Au collège, depuis la sixième latine, d'année en année, nous suivions les mêmes cours. À partir de la troisième, nous rivalisions ardemment dans ce qu'on appelait «la composition française», c'est-à-dire les narrations, les amplifications ou les discours purement littéraires. C'était pour nous les seuls lauriers jugés dignes de nos fronts. D'un bout de l'année à l'autre, sans autres compétitions, nous y étions fraternellement premiers tour à tour. Seul un « outsider » un frère du futur imprimeur de La Princesse Maleine s'intercala une ou deux fois, parce qu'il était l'enfant chéri des bons Pères. 11 devait, trois ans plus tard, prononcer ses vœux dans leur noviciat de Tronchiennes.

Au cours des récréations, l'attitude de Van Lerberghe était exceptionnelle. Il ne prenait part à aucun jeu. Au milieu des manifestations les plus criardes, des luttes autour du ballon, des courses folles, des batailles à échasses, il avait su organiser une sorte de péripaté-tisme imperturbable. Ses disciples et lui se promenaient tranquillement dans le coin le moins turbulent des mêlées. On s'amusait parfois à leur envoyer une balle dans les fesses, mais sans en abuser.

Il était toujours flanqué à droite ou à gauche de deux ou trois auditeurs, qui l'écoutaient avidement en lui faisant une sorte de garde muette et, chose étrange, seuls les moins intelligents, les plus rustiques l'accompagnaient; seuls il les choisissait et les retenait.

J'avais essayé par deux fois, m'arrachant à une passionnante partie de barres ou de balle au mur de m'insinuer dans leur groupe, mais j'y étais froidement reçu. Le maître se taisait et les regards glacés des apôtres me faisaient comprendre que j'étais un trouble-fête, qu'on m'avait assez vu. N'ayant pas l'habitude de m'imposer, je n'insistais pas. [739]

Je compris qu'il voulait régner seul, sans partage et sans lutte, sur des cadavres dociles et mécaniquement approbateurs. Comme Jésus, il préférait et recherchait les simples, parce qu'ils écoutent plus religieusement et n'élèvent que des objections facilement réfu-tables. Les douze pécheurs illettrés par exemple n'ont jamais posé que des questions enfantines à leur divin Maître.

Peut-être, ainsi que le faisait Villiers de l'Isle-Adam, essayait-il généreusement in anima vili, l'effet ou la portée de ses paradoxes, de ses inventions, de ses théories et de ses plaisanteries, car il était doté d'un humour qui giclait d'une source qu'on ne trouvait qu'en lui.

Ils l'ont suivi jusqu'à la mort et le juge de paix, qui usurpa la place qui m'était destinée et que nous avons rencontré, était l'un de ses plus fidèles péripatéticiens. Comme vous l'avez vu, sa fréquentation ne lui avait pas débouché l'entendement.

Se sentant au bord de la mort, me prenant la main, il me jura qu'il ferait tout ce qui était humainement ou surhumainement possible dans l'autre monde pour se manifester à mes yeux, à mes oreilles ou à mon esprit, afin de me prouver qu'il vivait encore. Je l'attends depuis trente-six ans. Ainsi que d'autres qui m'avaient fait le même serment, il n'est pas revenu. Il ne vit plus qu'en moi. C'est tout ce qu'on peut savoir, tout ce qu'on peut espérer jusqu'ici.

 

 

L'ÎLE DU CIMETIÈRE

II y a une cinquantaine d'années, je visitais avec un ami dont le père avait des intérêts dans un polder zélandais à l'embouchure de l'Escaut et de la Meuse, une petite île ou plutôt un îlot rocheux, ce qui est assez rare dans ce pays, dont on ne parlait qu'avec des réticences et qui était connu sous le nom de l'île du cimetière.

Elle n'était habitée que par un vieux couple qu'on croyait aux trois quarts fou. Ils vivaient là absolument isolés depuis des temps qu'on ne précisait point, et seul, le vieillard à l'aide d'un canot, à la rame ou à la voile selon les circonstances, venait une fois par semaine se ravitailler dans une île voisine.

Grâce à l'intervention du père de mon ami, qui, dans un moment difficile avait sauvé le couple qu'on allait expulser et exproprier en [740] vente publique à cause de taxes en retard, j'obtins l'autorisation d'aborder dans le port minuscule où s'abritait leur canot. Ils m'attendaient au débarcadère et me reçurent aussi aimablement que le leur permettaient les traits ankylosés de leur visage. Ils étaient chaussés de sabots blancs comme tous les paysans de la contrée. L'homme portait de larges pantalons en peau de taupe, un gilet brodé et une sorte de haut-de-forme sans bords. La femme, les bras nus, en quadruple jupe ballonnée, avait des tire-bouchons d'or dans les cheveux. Ils me menèrent vers leur maison, une assez longue bâtisse de pierre brute, couleur de nuit, tournant le dos à la mer et ne lui montrant qu'un mur aveugle, sans portes ni fenêtres. L'intérieur du logis aux lourds meubles de chêne noirci par les ans n'avait rien d'anormal, bien que ça et là, le lit par exemple, un buffet, une armoire sculptée, une grande horloge à gaine, attestassent une prospérité ou un bien-être depuis longtemps évanouis. Mais ce qu'on voyait des fenêtres de la façade opposée à celle qui tournait le dos à l'estuaire était inattendu, incroyable et presque inadmissible. La maison semblait littéralement envahie et comme poussée vers l'Océan par le cimetière qui l'attaquait de trois côtés. Devant soi, à la place qui autrefois avait été un jardin clôturé, on apercevait une armée de stèles toutes de même taille et formées de lames identiques arrondies par le haut et plantées dans le sol à trois pieds l'une de l'autre, elles se rapprochaient de la vieille demeure en cercles semi-concentriques. Celles qui y touchaient presque, les plus récentes, étaient à peine atteintes par les intempéries, au lieu que les plus éloignées paraissaient complètement noircies et parfois de guingois comme les soldats d'une arrière-garde fatiguée.

- Vous êtes donc les gardiens de ce cimetière ? dis-je pour dire quelque chose.

- Nous en sommes les gardiens et les propriétaires, répondit l'homme.

- L'île appartient à la famille depuis près de trois siècles et nous sommes les derniers survivants... Oui, ajouta la femme, mais elle appartient surtout aux morts qui, comme vous le voyez, nous exproprient peu à peu et nous poussent vers la mer. S'il en vient d'autres, nous ne saurons plus où les mettre; nous n'avons plus de place dans la terre et tout le reste est d'un roc si dur qu'il faudrait la dynamite pour y creuser une tombe. [741]

- Il n'en viendra plus d'autres, puisque vous êtes les seuls survivants.

- On ne sait jamais, notre famille qui fut autrefois très nombreuse s'est dispersée dans d'autres mondes et, comme tous ceux de notre sang tiennent à dormir ici leur dernier sommeil, nous avons de temps en temps un mort inconnu et inattendu qu'on nous envoie d'Angleterre, d'Espagne, de France, d'Italie et même d'Amérique, et nous n'avons plus de quoi les loger; vous voyez, tout est pris et bientôt, si on les laissait faire, ils entreraient dans la salle à manger.

- Et qui ou quoi vous prouve que le mort qui demande une place chez vous soit votre parent?

- Nous exigeons toutes les attestations légales, actes de naissance, de décès, preuve de filiation, d'identité, etc.

- Et si les morts ne peuvent vous les fournir que faites-vous?

- Nous ne les admettons point.

- Que deviennent-ils ?

- On les emporte ailleurs, le reste ne nous regarde pas.

- Voulez-vous nous suivre, dit la femme, vous vous rendrez compte, nous sortirons par ce qu'on appelait autrefois la porte du jardin et qui est à présent la porte du cimetière.

- Vous n'avez plus de jardin?

- Il y a deux ans, nous avions encore quelques tulipes sous les fenêtres de la cuisine; ils les ont dévorées; il a fallu les sacrifier pour planter les trois dernières stèles; je pense que ceux d'ici doivent dire aux autres qu'on est très heureux dans notre île. Je crois qu'au moment de mourir, ils le savent.

- Mais les autorités, que disent-elles?

- Quelles autorités?

- Celles du pays ; il n'est pas permis, je crois, de faire un cimetière de son jardin.

- La famille le fait depuis près de trois siècles ; l'île nous appartient; il n'y a rien à dire.

- Ils ne viennent pas faire d'inspections sanitaires ou autres?

- Ils n'oseraient.

- Que feriez-vous s'ils osaient?

- Nous lâcherions nos morts.

- Ils font donc ce que vous voulez?

- Non, mais ils font ce qu'ils veulent et ils savent ce qu'ils font. [742]

Je les suis donc dans le jardin funèbre et je constate que chaque stèle porte un nom et deux dates : la naissance et la mort. Une rangée presque entière était accaparée par les victimes d'une épidémie, les plus récentes remontaient à deux ans, les plus anciennes déjà presque effacées au dix-septième siècle. Entre chaque rangée, il y avait l'espace d'un homme étendu dans sa tombe.

Pendant que mon ami écoute les explications de la femme, je prends l'homme à part et lui demande :

- Ils dorment bien ?

- Ils ne dorment point.

- Comment le savez-vous?

- Parce que je les vois.

- Comment sont-ils?

- Comme s'ils vivaient.

- Et elle, les voit-elle ?

- Pas du tout, elle ne s'en doute pas; surtout ne lui dites rien, elle deviendrait folle.

Voulant en avoir le cœur net, je m'approche de la femme et, la prenant également à part, je lui demande :

- Ils ne vous troublent pas, ils dorment tranquillement?

- Ils le disent...

- Comment, ils le disent?

- Ils en ont l'air, puisqu'ils ne disent rien.

- Que font-ils?

- Ils remuent.

- Vous les voyez donc ?

- Comme je vous vois.

- Comment sont-ils?

- Je ne peux pas le dire.

- Pourquoi?

- Ils le défendent...

- Et lui, les voit-il ?

- Non ; ne lui dites rien, car il perdrait la tête. Rentrés dans la maison, la femme me demande :

- Vous n'avez pas soif?

- Non.

- C'est curieux, tous ceux qui visitent notre cimetière meurent de soif. Voulez-vous un verre d'eau?

- Non, merci. [743]

- N'ayez pas peur, ce n'est pas l'eau des morts, c'est de l'eau de pluie, nous n'en avons pas d'autre.

Mon jeune ami, plus émotionnable que moi, vacille ; je le sens au bord de la panique. Sous un prétexte futile, nous pressons le départ et nous éloignons de l'île en remerciant nos hôtes qui, du rivage, des bras et des mains, nous font des signes de bienveillant adieu ou de désespoir.

Je me demande entre ciel et mer, bercé par le jusant :

« N'habitons-nous pas la même île ? Essayons d'y vivre comme y vivaient les deux vieillards, la bouche close, qui, par amour, gardaient le même secret. »

 

 

ÉPILOGUE

Presque tout ce que je viens de raconter, se passait il y a plus de soixante ans. Tous sont entrés dans la mort; seul je leur survis quelques jours pour les faire revivre. Après quoi, ils disparaîtront avec moi.

Miracle du souvenir, résurrection des morts!...

Quand on pense à eux, quand on parle d'eux, ils envahissent la chambre et la maison.

Lorsque je les évoque, ils ne veulent plus me quitter. Je ne peux plus les renvoyer à leurs tombes, ils s'accrochent à ma vie, ils m'obsèdent et me dévorent jour et nuit.

La nuit surtout, ils se montrent exigeants. Les plus petits me tirent par la manche pour me dire :

«Tu m'as donc oublié? C'est moi qui te servais à table, c'est moi, murmure un autre, qui faisait la cuisine... Et moi, j'ai réparé ta petite voiture... »

Même les plus grands, ceux que j'ai favorisés et comblés de belles phrases, ne sont pas encore satisfaits et viennent me rappeler mille détails passés sous silence. On dirait des acteurs qui voudraient être tout le temps sur le plateau et y parler sans cesse.

Ils ne sont pas responsables, ils n'y songeaient même pas durant leur humble passage sur cette terre. C'est moi qui leur ai donné des idées trop modernes, des idées de théâtre. Je ne les vois plus [744] tels qu'ils furent, mais tels qu'ils se meuvent en moi. Mea culpa. Il faut leur pardonner. Ils n'ont plus d'autre vie et ne respirent plus que dans ce que je pense et surtout dans ce que je vois, dans ce que je dis en pensant à eux. Malheur à nous si nous pouvions les abolir. Ils ne vivent qu'en nous, mais nous n'existons que par eux. N'en plus avoir serait la mort que nous redoutons tous et que nous acceptons, malgré tout, comme nous acceptons le sommeil à la fin d'une journée de travail.

Je ne sais s'ils sont tous ainsi; mais les morts, que j'évoque volontairement ou qui reviennent spontanément me visiter, ne se montrent jamais qu'en des scènes ou des moments de douceur, de résignation, de tendresse. Ils ont toujours un sourire indulgent dans une sorte de pénombre attristée. Je n'ai jamais rencontré un mort mécontent, agressif ou revendicateur, menaçant ou tragique. On dirait que le trépas ne laisse vivre que la bonté des hommes. Peut-être sont-ils las d'avoir vécu. C'est après la mort qu'on doit sentir tout le poids de la vie. Du reste un mort est privilégié. On oublie ses défauts, on ne retient que ce qui l'excuse, on ne magnifie que ses qualités. Même la découverte posthume de fautes, de vices, de trahisons, de vilenies, passe presque inaperçue et ce qui l'aurait confondu ne lui semble plus imputable. On ne commence d'aimer sincèrement, fermement, profondément quelqu'un que lorsqu'il n'est plus.

Pourquoi n'agissons-nous pas envers les vivants comme envers les morts? On ne l'a jamais fait. Il faut croire que c'est impossible.

Parfois je les revois dans une hallucination très nette, ils sont toujours autour de la longue table, mais cette table semble n'être que son reflet dans une eau trouble. N'étant que le reflet d'eux-mêmes, ils ne se nourrissent plus que de l'image de ce qu'ils ont vu. Des fantômes de fruits passent sur la nappe et disparaissent en eux. À force de ne rien comprendre, ils atteignent une sorte de grandeur, une sorte de bonheur. Dès qu'ils croient comprendre quelque chose, ils sont épouvantés et se taisent comme s'ils offensaient Dieu. Le jour où ils comprendront qu'ils sont morts, ils revivront peut-être. Ils ne parlent que de ce qu'ils ne comprennent pas et bientôt se dissolvent dans l'éternelle nuit.

Est-ce l'oubli qui poursuit le souvenir ou le souvenir qui poursuit l'oubli? [745] Tous mes morts me reviennent. J'ai trop de morts et je me demande pourquoi je vis encore...

La mort n'ouvrira-t-elle rien et fermera-t-elle tout?

Voilà les premiers souvenirs avec lesquels je me présenterai devant Dieu. Il me dira sans doute qu'ils ne sont pas remarquables, que ce n'était pas la peine de vivre si longtemps pour lui offrir si peu de chose. Je répondrai que, du moins, il n'y trouvera rien d'injuste ou de déshonorant. C'est tout ce que peut lui apporter un homme de bonne volonté qui n'est pas un héros, un martyr ou un saint. Ceux-ci sont très rares, et, je pense, eurent des occasions qui me manquèrent ou que je ne sus découvrir. En tout cas, pourrais-je ajouter, le souvenir auquel je tiens le plus, Seigneur, est celui des heures où je vous ai cherché, où j'ai pensé à vous, où j'ai essayé de vous comprendre, de vous pénétrer, de vous justifier, afin de pouvoir vous adorer sans mensonge et sans rien demander. [746]

 


© Aerius, 2004