© M. Maeterlinck, Bulles bleues, 1949
Source: M.Maeterlinck. Oevres I. Le Réveil de L'Âme. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 633-746.
E-Text: Aerius (ae-lib.org.ua) 2004
MES DÉBUTS D'AUTEUR DRAMATIQUE
AVANT LA NAISSANCE DE "L'OISEAU BLEU"
L'ONCLE HECTOR ET COUSINS ET COUSINES
LES NOCES DE MA COUSINE LOUISE
UNE CONFÉRENCE DE PAUL VERLAINE
C'est ainsi qu'on pourrait appeler les souvenirs heureux. Ce sont les seuls à qui je permette de vivre.
Elles ne sont pas toutes d'un bleu immaculé, l'immaculé est extrêmement rare sur cette terre, même dans les vies qui n 'eurent pas à se plaindre des rigueurs du destin, mais si pâles qu'elles soient, elles planent encore dans les rayons d'azur qui les revêtirent d'illusions.
Les autres, les bulles du malheur ou d'ennui qui surgissent des tristesses ou des déceptions de toute existence, sont mortes en moi parce que je ne les ai pas nourries de mon souffle, parce que je les ai laissées s'évaporer dans l'espace.
Néanmoins, ne croyons pas qu'elles ne soient plus. Rien ne meurt véritablement, en ce monde ou dans l'autre.
Savons-nous, si ce que nous avons oublié n 'est pas aussi impartant que ce que nous nous rappelons ? Quelle est la loi qui garde ou élimine ce que nous avons vu ou vécu ? Pourquoi l'un meurt-il au lieu que l'autre survit qui ne valait pas mieux ? Quelle influence le souvenir mort a-t-il sur notre vie ? N'est-ce pas une des grandes inconnues de notre destinée ?
Quoi qu'il en soit, j'ai nettement constaté que notre volonté peut agir sur ces inconnues en ressuscitant ce que nous avons aimé de préférence à ce que nous avons haï, ce qui nous a fait du bien, à ce qui nous a fait du mal.
On parvient assez facilement à discipliner ce qui reste dans notre mémoire; et le bonheur ou le malheur de notre existence dépend de cette discipline. Il ne faut pas croire que nos souvenirs soient immuables. Ils changent d'aspect selon nos années. Ils s'élèvent et se purifient selon que notre existence s'élève et se purifie, selon ce que nous avons fait, pensé ou subi. Si j'avais fixé les miens le jour qui les vit naître, je ne les reconnaîtrais plus.
Si je les avais écrits il y a vingt, trente ou quarante ans, les faits qui forment leur squelette seraient peut-être ce qu 'ils furent, mais ils n 'auraient plus la même chair, ils ne se baigneraient plus dans la même atmosphère, ils n'auraient plus la même couleur et leur choix même eût été différent.
Les souvenirs sont les traces incertaines et fugaces que nous laissent nos jours. Que chacun recueille les siens, ils ne rempliront pas le creux de la main; mais ce qui reste de poussière est le seul trésor que nous voudrions arracher à la mort et emporter avec nous dans un autre séjour; nous croyons que les années qui prolongent nos misères ou nos joies augmentent leur nombre. Je crois plutôt que ceux que nous acquérons ne compensent pas ceux que nous perdons. A mesure que nous avançons en âge, ce qui nous advient n'a plus le temps de se transformer en souvenir. Le centenaire qui n'est qu'un enfant au prix de l'éternité n'a que ce qu'il avait avant sa vieillesse et ce qu 'il pourrait se rappeler ne prend plus la peine de naître.
Les véritables souvenirs, les seuls qui survivent, les seuls qui ne vieillissent pas, les seuls qui soient enracinés, sont les souvenirs de l'enfance et de la première jeunesse. Jusqu 'à la fin de nos jours, ils gardent la grâce, l'innocence, le velouté de leur naissance et ceux qui naissent contrefaits, malpropres, malheureux ou stupides tombent dans les ténèbres où ils rejoignent les souvenirs de l'âge mûr qui méritent rarement d'être recueillis.
Rien n'est plus capricieux que les sélections de notre mémoire. L'enfant se souvient surtout des enfants de son âge. Nos parents que nous rencontrons dans notre passé ne commencent d'y vieillir que lorsque nous quittons l'enfance pour entrer dans l'adolescence. En revanche les grands-parents y demeurent immobiles à l'état de vieillards. Durant le temps que je connus les miens, ils n'évoluèrent pas et me parurent toujours aussi vieux. Us s'étaient arrêtés au point où les années ne comptent plus.
Parmi les compagnons de la septième à la seizième année, je revois le mieux ceux qui étaient aussi jeunes que moi. On dirait que la mémoire vieillit plus vite que la vie et s'engourdit comme si elle se demandait à quoi bon retenir ce qui bientôt ne sera plus.
Et quand nous mourons que deviennent-ils ? Où s'en vont-ils ? Meurent-ils aussi et tout s'éteint-il pour toujours ?
On me dira sans doute: « Vos souvenirs, surtout vos souvenirs d'enfance, parlent de vous beaucoup moins que de ce qui vous entourait. » Les plus bienveillants me feront remarquer que dans les confessions, les Mémoires, les soliloques autobiographiques, ce n 'est pas les parents, les frères et sœurs, les amis, les compagnons, les instituteurs ou ks domestiques, mais l'auteur seul [634] que nous espérons connaître. C'est la vie d'un enfant qu'on attend et non point celle de ceux qui l'élèvent.
Mais l'enfant n'existe pas encore en soi ni par soi. Sa vie n'a d'autres éléments que ses réactions à l'égard de son entourage. Il a déjà une vie personnelle, mais elle est encore vide, sans visage et sans événements. Elle se nourrit de ce qui l'environne et la submerge. Elle est formée des reflets de ce qu'elle voit, des échos de ce qu'elle entend. Ils deviennent sa substance. Si l'on ne s'occupait que de l'enfant seul et nu dans l'espace et le temps, on aurait tout dit en trois mots. On ne peut le voir ou le reconnaître qu 'à travers ce qui l'environne.
Je ne me fais pas d'illusions sur l'intérêt de ces souvenirs. C'est tout au plus un documentaire qui ne peut avoir quelque valeur que pour ceux qui veulent bien s'occuper de la psychologie enfantine. Il a du moins le mérite d'être sincère et dépourvu d'ornements inventés.
Les histoires de tous ces gens et la mienne ne sont pas passionnantes, je k sais. Que voulez-vous ?Je ne suis pas Attila, Gengis-Khan, César, Napoléon ou Tartarin et je n'ai pas encore commis de crime. Mon entourage n'est pas k leur et je n 'ai rien à vous dire qui ne ressemble à ce que vous diriez. Mais on lit avec plaisir les romans où s'accumulent des détails aussi insignifiants que ceux qu 'on trouve ici. Pourquoi ces détails perdraient-ils toute valeur parce qu'ils ne sont plus pris dans l'imagination ou dans la fiction, mais dans des vies réellement vécues ?
Sommes-nous des héros, des saints ou des génies pour avoir le droit de dédaigner tout ce qui n 'est pas à notre hauteur ? [635]
Quelques jours avant ma naissance, un petit chariot à roulettes attendait ma venue. Mon père, qui aimait bricoler, l'avait soigneusement façonné à mon intention. Le moïse ou la corbeille servant de berceau, de style plus ou moins égyptien, était assujetti à un bâti solide, aux roulettes pleines et massives comme de petites meules évoquant l'art mérovingien ; quant au timon, il aspirait à être grec.
Je naquis après avoir, à mon insu, cruellement meurtri ma mère. J'étais un enfant silencieux, poussant de légers gémissements qu'on entendait à peine. Mais, quelques semaines plus tard, je me mis soudain, sans qu'on sût pourquoi, à hurler à tue-tête. Mon père eut alors l'ingénieuse, mais malencontreuse idée de me déposer dans le char mérovingien, de saisir le timon et de faire lentement le tour de la salle à manger; les hurlements se mettent en sourdine; il accélère, ils cessent momentanément. Il s'arrête, ils reprennent avec force. Il repart, accélère, je me tais. Et ainsi de suite, tout le reste de la nuit, d'arrêts suivis d'éclats et d'accélérations suivies de silences. Mon père n'en peut plus. La nourrice le relaie, puis la femme de chambre remplace la nourrice et la cuisinière prend la suite, espérant qu'au lever de l'aurore la fatigue éteindra mes cris. Il n'en est rien ; ma musique alternée est la même sous le soleil qu'au clair de lune et ne s'arrête une minute que pour prendre les tétées; après quoi, elle renaît comme au coup de sifflet d'un express en partance. On appelle le médecin de famille, un vieux docteur qui, aux maux de l'humanité, ne connaît qu'un remède: le sirop de rhubarbe. Mais, il n'ose en donner aux enfants en bas âge et ne prescrit que la patience.
Les arrêts retentissants et les accélérations muettes poursuivent leur ronde infernale. On fait venir un autre docteur plus moderne. Il ordonne un antiphlogistique, comme on disait en ces temps-là, et un vermifuge. Les remèdes opèrent. On relègue au grenier le char mérovingien et je finis les jours de ma petite enfance dans un berceau sans prestige.
Étais-je né mobilomane ? ou avais-je pressenti trente-cinq ou quarante-cinq ans avant son invention les délices de l'auto? [636]
J'acquis au cours de mes exercices violents des poumons à toute épreuve et une bonne petite hernie inguinale qui, par deux fois, s'étrangla, mit mes jours en danger et ne guérit définitivement qu'au bout de cinq ou six ans.
Je pars donc du jour de ma naissance en repérant ça et là quelques points saillants et du reste sans importance, qui émergent dans l'immense solitude du temps entre mes premières heures et celle' où je n'aurai plus rien à dire.
Ma mère ayant à s'occuper de ma sœur et de mon frère puînés, comme je flottais entre six et sept ans, me mit provisoirement, pour achever mes études qui avaient dépassé BA-BE-BI-BO-BU, chez les Sœurs de je ne sais plus quel ordre, qui peuplaient un grand couvent non loin de notre demeure. On les appelait les Sœurs du «Nouveau Bois», du nom de leur établissement. C'était un couvent aristocratique où toutes les jeunes filles de bonne famille, c'est-à-dire de noblesse inauthentique, (il y en a peu d'autres) étaient mises en pension. On y recevait aussi les petits garçons jusqu'à l'âge de sept ans.
Je fus donc admis dans la classe où les enfants à partir de trois ou quatre ans écoutaient les leçons de sœur Julia, préposée à leur développement intellectuel. Sœur Julia, vêtue de laine ou de coton d'un gris bleuâtre, discipline et chapelet à la ceinture et grande cornette blanche en ailes de colombe sur la tête, était une brave femme, n'ayant pas encore atteint la quarantaine, qui respirait la bonté, le dévouement et l'amour maternel. Les leçons étaient principalement consacrées aux prières, aux plus humbles questions du catéchisme, de l'histoire sainte et à la géographie ainsi qu'aux mathématiques infra-élémentaires. Aux murs blanchis à la chaux étaient suspendus des chromos ou des lithographies coloriées représentant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Une baguette à la main, sœur Julia en expliquait deux ou trois chaque jour. Mes regards étaient surtout attirés par le passage de la mer Rouge, Absalon retenu par les cheveux dans un grand arbre; par [637] une monstrueuse grappe de raisin de la Terre Sainte pendue à une perche qui ployait sous son poids et que portaient deux évêques; par la tête de Jean-Baptiste sur un plat d'argent; par le jugement de Salomon où un garde tenait par les pieds un enfant nu, qu'il s'apprêtait à trancher de son sabre en deux parties égales; et par le massacre des Innocents. Je les revois dans ma mémoire; ils devaient être déplorables; mais ma culture artistique se bornait à m'émerveiller que la couleur ne débordât pas le trait noir qui la cernait. À mes yeux, c'était le comble du savoir-faire et du génie pictural.
La leçon d'histoire était suivie du cours de mathématiques.
- Deux et deux?
- Font quatre, répondait joyeusement la majorité de la classe.
- Trois fois trois ?
- Neuf, répliquait une majorité déclinante.
- Quatre fois quatre ?
- Douze, disaient les uns. Dix-huit, annonçaient les autres.
- Seize, proclamais-je fièrement.
Sur quoi, sœur Julia m'appelle près d'elle, m'embrasse et me félicite devant toute la classe sidérée.
Les cours étaient parfois interrompus par des incidents que d'abord je ne compris pas. Tout d'un coup, un élève s'agitait sur un banc et poussait des hurlements désespérés ; un autre accoudé sur son pupitre, la tête dans les mains, se mettait à sangloter en silence ; un tout petit souriait béatement. Sœur Julia, qui avait l'œil à tout, savait à l'instant ce que ne pas parler voulait dire. Elle prenait le manifestant par la main, l'introduisait dans un petit cabinet attenant à la classe et refermait la porte.
Je demande à mon voisin de pupitre, qu'on appelait «le petit Vicomte » et qui était avec moi le plus âgé de l'assemblée :
- Que se passe-t-il? Qu'a-t-il fait?
- Pipi dans sa culotte, réplique-t-il avec placidité.
- C'est défendu?
- On ne dit rien.
- Et toi, tu l'as fait?
- Pas encore.
- Et que fait sœur Julia ?
- Elle l'essuie. [638]
Alors, rentre sœur Julia tenant toujours le petit par la main. Elle l'assied dans un fauteuil d'enfant près du poêle afin qu'il sèche plus rapidement. Il ne tarde pas à s'endormir souriant aux anges qui visitent son sommeil soulagé.
Le petit Vicomte appartenait à l'une des plus nobles familles de la cité. Il ne cessait de parler avec la plus grande rapidité et la plus grande facilité, mais n'achevait jamais une seule de ses phrases et 'dévorait la moitié de ses mots, en sorte que j'avais souvent du mal à le comprendre. Il me disait par exemple que le plus beau cheval de son père, qui en avait six, ne voulait pas entrer dans la voiture. Je demandais pourquoi il devait entrer dans la voiture.
- Parce que c'est lui qui la fait rouler.
De crainte de passer pour un imbécile, je n'osais insister.
- Ton papa a-t-il une voiture ? demande-t-il.
- Oui, mais elle est morte.
- Pourquoi est-elle morte?
- Parce qu'elle n'a plus de cheval.
- Pourquoi n'a-t-elle plus de cheval ?
- Parce que papa n'en a pas.
Le lendemain, il m'annonce triomphalement que son cheval est entré dans la voiture.
- Comment a-t-il fait? Par la portière? Elle est donc très grande?
- Mais non, tu es bête, il est entré dans les brancards.
- Comment peut-on entrer dans un brancard ? Il était donc dans la voiture?
- Mais non, tu n'apprendras jamais rien. Ils sont devant.
J'acceptais l'explication et c'est ainsi que nous conversions longuement et sérieusement sans nous comprendre, tout en nous aimant bien.
La classe s'ouvrait sur un jardin de curé débordant de fleurs, un mur blanc le séparait du grand parc des pensionnaires qui y prenaient leurs récréations. Nous entendions leurs cris aigus et leurs rires acérés. D'admirables peupliers d'Italie et des cimes d'arbres [639] vieux et touffus dépassaient la crête de la clôture. L'autre côté du mur était pour nous un lieu magnifique, mystérieux, peut-être redoutable, mais en tout cas inaccessible, auquel je ne cessais de penser tout en ayant peur.
Une petite porte verte, dissimulée sous des buissons de lilas, se cachait au bout du mur; mais bien que les plus téméraires l'eussent timidement tenté, il était impossible de l'ouvrir. La clef se trouvait au revers et bouchant le trou de la serrure nous empêchait d'entrevoir l'ombre de nos rêves.
Un dimanche, jour de sortie des pensionnaires, à déjeuner chez mon oncle Hector, je rencontre une de mes cousines, que nous retrouverons plus loin. Elle avait deux ans de plus que moi et était en pension chez les Sœurs du «Nouveau Bois». Je lui dis que je voudrais bien savoir ce qui se passait chez elle où l'on avait l'air de bien s'amuser.
- Rien de plus facile, répondit-elle. Au bout de ton jardin se trouve une petite porte qui communique avec le nôtre.
- Je la connais, fis-je, mais on ne peut l'ouvrir.
- Je sais où l'on cache la clef. Je l'ouvrirai quand tu voudras. Quand veux-tu?
- Dès demain, mais on dit que c'est défendu et très dangereux.
- Pourquoi?
- Parce que les jeunes filles n'aiment pas les petits garçons et les torturent quand elles peuvent les capturer.
- Que tu es bête! mon pauvre ami; on voit que tu n'as jamais quitté les jupes de ta maman. Je t'ouvrirai demain cette petite porte et tu verras ce que c'est. Elles adorent les petits garçons et voudraient bien savoir ce qui se passe chez eux. Tu seras reçu comme un prince.
- Il y en a beaucoup ?
- Trois cents.
- Trois cents? c'est épouvantable... je n'oserai jamais.
- Ne crains rien, je te prends sous ma protection. Tu verras ce que c'est que le monde.
Le lendemain, pendant notre récréation, je m'esquive derrière les lilas. Je frappe timidement à la petite porte ; ma cousine qui m'attend l'ouvre aussitôt et je me trouve devant deux ou trois cents jeunes filles, (je n'ai pas le temps de les compter), qui m'accueillent en poussant des cris délirants. Les plus grandes s'emparent de moi [640] malgré ma résistance intimidée, m'étouffent de baisers, et me portent en triomphe sur une chaise de jardin, suivies et entourées de toutes les autres qui chantent des cantiques en mon honneur. Elles font trois fois le tour d'une pelouse et me déposent dans une tonnelle de tilleuls où m'attendait, discrètement caché sous les feuillages, un goûter clandestin. On m'assoit dans une sorte de fauteuil présidentiel où l'on vient me rendre hommage en m'embrassant sur les deux joues ; on me force à manger de tout ce qui se trouve sur la table ; on bourre mes poches de chocolats, de sucre d'orge, de fondants, de raisins qui ruissellent. Je n'ose plus bouger ni lever les yeux de peur d'anéantir le beau rêve. Mais, voilà que sonne une cloche annonçant la fin de la récréation. Toutes emportent précipitamment ce qui reste de gâteaux et de sucreries, fuient d'un élan panique comme une volée de colombes et je reste seul dans le fauteuil de ma gloire évanouie, devant la table dévastée. Je me mets à pleurer convulsivement en me demandant comment retrouver la petite porte qui sera peut-être fermée.
Rentré à la maison, je ne parle à personne, même pas à ma mère, de ma décevante aventure.
Je ne sais comment on en eut vent, probablement par une indiscrétion de ma perfide cousine qui m'avait lâchement abandonné. En tout cas, sans me donner d'explications, on me fit passer de l'école du «Nouveau Bois» à l'Institut Calamus.
Mon père d'un sourire narquois, enchanté et flatteur, approuva le transfert en disant que j'étais trop intelligent pour moisir plus longtemps dans une boîte à nonnettes.
Je me demandais si c'était une punition ou une promotion.
Ayant quitté les bonnes Sœurs du «Nouveau Bois», j'entrai à l'Institut Calamus.
C'était une sorte d'école primaire assez distinguée, mais un peu sordide, située au centre de la ville entre la cathédrale de Saint-Bavon et le beffroi qui carillonnait jour et nuit. On y envoyait les enfants au sortir de l'école maternelle, c'est-à-dire entre six et huit [641] ans. On les y gardait jusqu'à la première communion, afin de ne pas les faire passer sans transition au collège des Jésuites.
Cette école était dirigée par M. Calamus: le type accompli de Joseph Prudhomme. Lunettes épaisses, nez busqué, haut faux col à pointes droites et, planant sur le tout, un air sacerdotal. Nous étions externes l'hiver et l'été demi-pensionnaires. Au repas de midi, la table était naturellement présidée par M. Calamus qui, armé d'un grand couteau, coupait le veau, le gigot, mais le plus souvent le bœuf, la tranche de préférence, parce que « c'est plus avantageux et plus roboratif». Mme Calamus distribuait les légumes et la soupe. Les repas étaient copieux'et, du moins dans mes souvenirs gloutons, pas mauvais du tout.
Un des cours était confié à M. Poma. Il avait plutôt l'air d'un violoniste que d'un poète, encore que les deux types soient assez voisins quand ils marquent les ratés professionnels. Le pantalon de M. Poma était toujours si mal attaché qu'un jour il tomba d'un seul coup, comme dans une féerie. Nous aperçûmes un fulgurant caleçon de flanelle rouge. La chute du pantalon nous fit partir d'un formidable éclat de rire propre à notre âge sans pitié. Nullement troublé, le professeur se tourna vers nous tout en relevant son infidèle vêtement et nous dit:
- Ne riez pas, vous n'avez vu que mon caleçon.
M. Poma, qui était professeur de littérature supérieure, nous donna un jour le devoir suivant : Dites-nous ce qui vous est arrivé en rentrant à la maison.
Alors j'écrivis:
« Ma mère m'attendait au seuil de la maison, me prit par la main et me fit entrer dans la maison, la maison en ce moment était mal éclairée, cependant malgré tout la maison était fort agréable. »
M. Poma prit mon devoir, souligna les mots «maison» d'un énorme trait rouge et écrivit en marge :
« Ne répétez jamais le même mot dans la même page. Au lieu de dire : "J'entrai dans la maison", vous auriez dû écrire : 'J'y entrai, elle était mal éclairée, mais, malgré tout, fort agréable."»
Je n'ai jamais oublié cette leçon et dès lors j'acquis, grâce aux conseils de M. Poma, une certaine supériorité littéraire.
Mon séjour chez Calamus fut bref et désastreux. Un matin j'apporte triomphalement un magnifique sac de soie bleue, filoché par [642] ma mère. À travers les mailles, cent cinquante billes de cristal ful-guraient de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
Un gros lourdaud sournois repère le trésor de Golconde et me propose une partie. Tous les élèves attirés par la splendeur du sac et flairant une catastrophe m'entourent de leur malveillance. Vais-je troquer mes joyaux contre les ignobles boules de terre cuite de leur rustre?
Dans ma désolante candeur, j'accepte le tournoi. Je n'avais jusqu'ici joué qu'avec ma sœur et mon frère, plus jeunes que moi et je gagnais toujours. J'entrais dans la vie réelle, la seule qui m'attendait jusqu'à la mort.
En moins de dix minutes, mon arc-en-ciel passe dans la poche du croquant où il s'éteint parmi d'immondes débris.
Tous applaudissent l'inique victoire.
Ivre d'indignation, sans réfléchir, je saute à la gorge de l'ennemi deux fois plus grand et plus fort que moi. D'un coup de poing, il m'envoie rouler par terre. Je me relève, il m'abat une seconde fois en ajoutant quelques horions supplémentaires. La foule pousse des cris de triomphe et trépigne de joie. Enfin, s'avance solennellement maître Calamus qui me remet sur pieds et m'ordonne sévèrement de le suivre, comme si j'avais eu tous les torts, en déclarant que j'étais un élément de désordre. Je ne dis mot. Je replie mon sac vide. Je ravale ma colère, mon indignation, mon malheur et l'injustice de la majorité aveugle et cours à la maison pousser de longs sanglots dans les bras de ma mère. Elle me console en me promettant d'autres billes plus belles que celles que j'ai perdues, mais à une condition.
- Laquelle ?
- C'est que tu ne joues plus avec des tricheurs.
- Mais alors, avec qui pourrai-je jouer ?
- Avec ton frère et ta sœur.
- Mais ils ne savent pas encore tricher.
Je ne séjournai pas longtemps chez Calamus. J'avais fait voir à mon père, que l'épisode des billes avait indigné, la grammaire française publiée par le directeur de l'institut. Il la feuillette et constate que pour encourager et faciliter l'étude de la langue française, l'auteur de ce guide-âne avait provisoirement ajourné les difficultés du subjonctif et du participe passé. Il déclare que je ne végéterai pas [643] plus longtemps chez ce « cuistre ignare et outrecuidant » et mon transfert chez les Jésuites est à l'unanimité décidé.
Notre maison de campagne se trouvait à Ostacker, c'est-à-dire Champ du Levant, un gros village des environs de Gand. On y vénérait une vierge miraculeuse dans une anfractuosité rappelant celle de Lourdes et, paraît-il, plusieurs miracles y furent constatés. Les pèlerinages s'y succédaient. Nous allions parfois à la grotte, mais n'accordions quelque attention qu'aux personnages en pain d'épice ou en massepain qu'on achetait dans de petites baraques attenant au sanctuaire.
Notre logis s'élevait au bord de l'eau, le long du canal de Ter-neuze, c'est-à-dire du canal qui mène de Gand en Hollande et à la mer. C'était un canal féerique ombragé d'une double rangée de grands ormes. Les navires, les bateaux à vapeur de Londres et de Liverpool avaient l'air de passer au milieu du jardin. Sur la berge et le chemin de halage couraient des gamins qui criaient aux capitaines :
- Capitaine... capitaine, donnez-nous quelque chose...
Le capitaine jetait de petits sous et les gosses les conquéraient à coups de poing.
Aux innocents campagnards se mêlaient parfois de vicieuses gamines de l'avant-port. Elles connaissaient le goût clandestin des Anglais pour les aperçus entrecoupés, et, n'ayant pour dessous que leur chemise, faisaient la roue et même le poirier, ce qui triplait l'averse des sous et soulevait l'indignation de mon père. Il en parlait au garde-champêtre, lequel, étant toujours ivre, ne pouvait, raisonnablement, être partout.
La maison n'était qu'un cube blanc à volets verts pas très grande ; mais mon père, voyant plus vaste à mesure qu'il avançait en âge et que l'argent provenant d'héritages affluait, l'avait quadruplée d'un seul coup. Il y avait ajouté une tour couverte d'ardoises et l'ensemble de la construction donnait l'idée d'un château de Touraine complètement raté. Il avait la haine des arbres. Le jardin en possédait [644] quelques-uns très grands, très beaux et très vieux. À notre consternation, et surtout à l'indignation de ma mère, il les fit abattre pour avoir « de la vue » sur des champs de blé, de betteraves ou de pommes de terre.
Comme il avait agrandi la maison, il arrondit également le jardin qui s'étendit bientôt sur cinq ou six hectares, autant que possible dépourvus d'ombrages, à l'exception de quelques pommiers, poiriers ou cerisiers qui avaient trouvé grâce à cause de leurs fruits.
C'était un homme juste et bon. Néanmoins, il assombrit bien des heures de mon enfance parce qu'il était tyrannique. Le principe d'autorité l'avait totalement envahi et rongeait son aménité naturelle. Il portait un masque de dictateur, mais la chaleur du cœur en amollissait la cire. Il voulait paraître sévère parce qu'il se sentait conciliant et timoré ; car cet homme indomptable et infatigable était au fond timide comme un enfant, au point de n'oser entrer seul dans un restaurant. Il avait été élevé trop rigoureusement, trop religieusement sous les jupes d'une mère qui avait l'âme sainte, terrible, honnête et implacable d'un inquisiteur.
Nous l'appelions «Torquemada». Durant la Terreur, au péril de sa vie, elle aurait caché dans les caves de sa maison une demi-douzaine de prêtres réfractaires, comme durant l'Inquisition espagnole elle aurait livré à l'autodafé deux douzaines d'Israélites.
Ayant toujours été tyrannisé, pour affermir son existence, mon père croyait récupérer sa liberté perdue dans l'innocence en tyrannisant à son tour. Tout était défendu. Il était convaincu qu'il nous améliorait en nous contrariant et formait notre caractère en le brisant. L'erreur Spartiate ou jésuitique était alors préconisée: « L'homme, il faut le tuer, pour lui apprendre à vivre. »
II avait commencé ses humanités en pays wallon chez les Jésuites de Namur ; mais il avait dû les interrompre ayant, comme on disait en ce temps-là, « trop de sang et trop de santé » ; en d'autres termes, il ne pouvait supporter la vie sédentaire des couvents. On était obligé de le saigner à blanc parce qu'il semblait frôler l'hémorragie [645] cérébrale. Abandonnant les livres, il devint homme-cheval et dompteur d'animaux rebelles. Quand un étalon se montrait intraitable, on venait chercher Polydore. C'était le prénom fâcheux dont l'avait affligé son parrain. Tel il était avant l'heure des infidélités conjugales qui l'assagirent.
Au début de ma jeunesse, un banquier l'avait pris en tutelle et en affection et, res miranda populo, le banquier n'était pas Juif. Il avait entrepris de le déniaiser, de le sortir de sa coquille et de lui apprendre à jouir de la vie.
Les convictions religieuses de mon père qui étaient plus traditionnelles que profondes s'effritèrent avec une rapidité déconcertante. Piloté par son mentor, il fréquenta les cafés, ce qu'il n'avait jamais osé faire, s'étant toujours montré très austère, d'une extrême sobriété et ne buvant que de l'eau. Sous l'influence de cet ami libérateur, il se mit bientôt à regarder les petites femmes. Grand marcheur, il faisait de longues et inutiles randonnées. Je le vois encore, son vieux panama sur la tête, chaussé d'espadrilles de cuir souple et glissant deux sandwiches dans sa poche.
- Où vas-tu, Polydore ? disait ma mère.
- En Hollande.
- Mais mon ami, tu es fou, il y a trente kilomètres...
- C'est trop peu. Je vais les faire à pied pour l'aller et je rentrerai ce soir par le train.
Il abattait ainsi des kilomètres pour faire «tomber le sang» comme il disait, et rapportait dans un sac dix ou quinze kilos de champignons cueillis dans les prés hollandais.
On trouvait, dans ce qu'il appelait «sa bibliothèque», un gros volume Le Bon Jardinier, puis trois ou quatre petites brochures de l'encyclopédie Roret, Le Bon Menuisier, Le Bon Forgeron, Le Bon Plombier, etc., et les cahiers d'un mensuel pomologique.
Quelques années après l'article retentissant d'Octave Mirbeau, il entreprit la lecture de La Sagesse et la Destinée. Je quittais la maison pour un voyage d'une quinzaine de jours et, quand je revenais, la lecture avait avancé de cinq ou six pages. C'était facilement contrôlable, l'homme de bonne volonté ayant l'habitude de mettre un signet au bout de sa laborieuse séance. Je crois bien qu'il est arrivé à la fin de sa vie sans atteindre la fin du volume. Il y mettait un zèle visible et touchant. [646]
Quant aux petites femmes, il n'eut pas à les chercher bien loin. Les ressources qu'offrait la maison familiale suffisaient encore à ses modestes appétits.
On avait décidé que nous apprendrions l'anglais et l'allemand outre le français qui était notre langue maternelle, sans parler du flamand réservé pour les rapports avec les domestiques. On engage donc une gouvernante anglaise. Nous subissons avec ennui les premières leçons. Comme la gouvernante était jolie, au bout de deux mois, ma mère soupçonneuse et assez inquiète la renvoie. Elle est remplacée par une Allemande plus épaisse. Nous oublions rapidement ce que nous savions d'anglais et nous nous mettons à l'allemand. L'Allemande dure aussi deux mois; mais renaissent les soupçons de ma mère à cause du jeune et trop frais visage de la fraulein qui est également congédiée. On rengage une Anglaise, choisie à dessein parmi les moins alléchantes. Mon père lui trouve tous les défauts et finit par obtenir qu'on la remercie ; nous repassons par une Allemande, puis par une troisième Anglaise et ainsi de suite. Nous mélangeons l'allemand et l'anglais dans une sorte de sabir incompréhensible.
Mon père n'était pas regardant, mais savait compter. Il avait un sens imperturbable de l'économie; il était en somme comme tous les bourgeois et n'aimait pas les prodigalités.
Cependant, lui qui contrôlait tout et à qui il fallait rendre compte des moindres dépenses de la maison, fit sur les conseils de son ami des placements téméraires. On avait lancé, à grand fracas, des valeurs russes qui bientôt ne valurent plus rien et encombraient les coffres-forts de leurs luxueuses et onéreuses vignettes. Un jour, je le trouvai devant le grand calorifère qui chauffait toute la maison. C'était à la campagne ; le calorifère se carrait dans le hall d'entrée près de l'escalier. Mon père était là, droit devant les flammes, le visage morne, tenant sous le bras de gros paquets des fameuses valeurs qu'il engloutissait lentement dans la fournaise. Il en avait pris pour 6 ou 700000 francs. C'était un désastre financier et nous assistions à l'envolée d'une partie de la fortune familiale qui s'en allait en fumée. Ma mère, consternée, le regardait et, souriant malgré tout, disait: «Que voulez-vous ? Je ne peux rien dire, il n'écoute que les conseils des banquiers. »
Je dois ajouter que plus tard, malgré ses désastreux placements, lorsque j'allais, par exemple, à Paris, il se montrait toujours assez [647] généreux, et sans qu'il fût nécessaire de le lui demander, il me donnait presque clandestinement un ou deux rouleaux de pièces d'or.
Physiquement, il était grand, raide, droit comme un I, bombant le torse, des moustaches à la Napoléon III, une impériale également napoléonienne, le nez aquilin. Son ambition était d'ailleurs de ressembler à l'empereur. En ces jours heureux et périmés, c'était l'idéal.
Son ami l'avait incité à prendre une maîtresse. Il était de notoriété publique à Gand que tout bourgeois d'une certaine classe en avait une. Celui qui n'en possédait pas était regardé d'un œil inquiet et soupçonneux. Il devait être impuissant, onaniste ou inverti.
On recrutait facilement ses amours chez les petites mains, modistes, couturières, bref dans le menu fretin qui ne coûte pas cher.
Les bourgeois les mettaient en chambre, et pourvues de mensualités modérées, elles faisaient elles-mêmes leur ménage, leur cuisine et leur lessive. On pouvait avoir une très gentille petite femme pour 250 ou 300 francs par mois, tout compris.
Au crépuscule, quand arrivait l'amant, il passait la soirée avec sa protégée dans l'intimité la plus familiale. Ils jouaient au loto, aux cartes ou dominos, au jeu de l'oie, au trie trac ou au Zanzibar, bref à tous les jeux idiots. La morale locale interdisait de se promener avec son amie, mais on pouvait l'accompagner incognito dans un petit voyage à Bruxelles afin de déjeuner ou dîner dans un bon restaurant.
Ils appelaient ces petites amies «leurs Petites Ailes». Ces petites ailes ne les aidaient guère à s'élever au-dessus d'eux-mêmes, mais elles leur donnaient un air conquérant, mauvais sujet, casse-cœur et enfin ils savaient où aller le soir. Elles fournissaient d'ailleurs d'agréables et inépuisables sujets de conversations qui roulaient principalement sur leur éducation et leurs qualités erotiques.
Mon père avait naturellement pris une « Petite Aile » ; il y eut même un incident assez scabreux. J'avais une maîtresse et, ignorant qu'elle m'appartenait, il lui avait fait la cour. La petite n'eut rien de plus pressé que de me rapporter ses propos tendres. S'étant aperçu que cette enfant était à moi du droit du premier occupant, il n'alla pas plus avant et ne poursuivit pas une route qui nous aurait menés à une sorte d'inceste larvé. [648]
Cette pratique des « Petites Ailes » était parfaitement admise dans la bourgeoisie. Les femmes légitimes n'en prenaient pas ombrage. Philosophiquement, elles se disaient que pendant que leur seigneur et maître était chez la Petite Aile, elles ne sentaient plus le poids de sa présence. La vie s'installait ainsi et ces rendez-vous clandestins finissaient par prendre une tournure plus pot-au-feu, plus économique et plus raplapla que la vie conjugale.
Du reste, la Petite Aile ne tardait pas à engraisser et, au bout de quatre ou cinq ans, devenait une poularde.
Catholique pratiquant, mais chancelant, mon père le vendredi ne mangeait que du poisson et faisait ses Pâques au dernier moment, ce qui le rendait insupportable pendant une quinzaine de jours.
Je fus mis au collège des Jésuites, considéré comme le seul collège aristocratique de la ville ; mais les bons pères ne parvinrent pas à me capter, parce que rentrant à la maison, lorsque je racontais ma journée et que je parlais de ce qu'on avait fait, mon père répondait : « Oui, toujours les mêmes histoires invraisemblables, nous connaissons ça...» Je disais:
- Papa, tu sais maintenant que la grande affaire c'est le culte du Sacré-Cœur de Jésus et on veut que je fasse partie de sa congrégation.
- Le Sacré-Cœur..., ce n'est plus de l'idolâtrie, c'est de la charcuterie.
C'est à lui que je dois d'avoir été libéré des affres de l'enfer et du purgatoire qui auraient pesé sur ma vie. Je lui en suis très reconnaissant, bien que lui-même au fond ne fût pas tout à fait rassuré au sujet des flammes éternelles et, comme on ne sait ce qui peut arriver, de temps en temps, il invitait à dîner M. le Curé. C'était une sorte d'assurance économique contre les surprises et les dangers de l'autre monde.
Il me demanda un jour, à moi qui connaissais tant de bons pères, de lui indiquer un confesseur un peu plus intelligent que le curé et les vicaires de la paroisse qui ne comprenaient rien et refusaient l'absolution pour la moindre peccadille. Je lui recommandai un vieux jésuite complètement sourd qui, après l'aveu des péchés les plus graves, vous disait: «Très bien, mon enfant... Combien de fois?...» On donnait un chiffre quelconque... «Très bien, mon enfant, continuez... » et l'absolution suivait automatiquement. [649]
Son confessionnal était si richement achalandé qu'il finit par susciter quelques soupçons. On lui donna un autre titulaire et, lorsque mon père s'agenouilla dans la boîte magique où il comptait trouver le plus large des pardons, il se heurta au prêtre le plus sévère et le plus intransigeant qu'il eût rencontré, qui lui posa les questions les plus indiscrètes et, devant la persistance de ses récidives, voulut lui imposer un pèlerinage à Fûmes pour y figurer dans la procession des grands pénitents. Mon père promit de faire ce qu'il exigeait, mais trouva de bons prétextes pour ne pas entreprendre le voyage.
Il crut que je lui avais fait une mauvaise plaisanterie et me bouda jusqu'à la Quasimodo.
Notre jardin s'allongeait entre la maison et le canal maritime ; mais, quelque vingt ans plus tard, le canal s'élargissant à son tour dévora une partie du jardin ; puis, d'élargissement en élargissement, engloutit, vers la fin de ma jeunesse, la totalité de la propriété qui devint un port de mer, en sorte qu'il n'en reste plus trace que dans mon souvenir.
Au bord de ce canal fascinant, attirés par l'eau et les poissons qui s'y prélassaient, nous rôdions du matin au soir.
C'est en lui que je faillis me noyer.
Qui de nous n'a frôlé la mort? Pour moi, je crois l'avoir vue d'aussi près qu'il se peut, sans être sa proie... J'espère la retrouver aussi clémente, aussi prompte, aussi douce.
De ce canal rectiligne, large d'une centaine de mètres, le jardin n'était séparé que par le chemin de halage. Nous regardions sans cesse la nappe liquide qui représentait l'infini et baignait pour ainsi dire le seuil de notre porte.
Un après-midi de juillet, ma sœur, mon frère et moi y prenions nos ébats en compagnie d'un ami de mon âge. J'étais l'aîné de la bande. Je nageais deux ou trois brasses, après quoi généralement, je coulais à pic, plutôt par peur de couler que par inhabileté. M'aventurant à deux mètres de la berge, je pousse un cri et disparais. [650] Mon ami se précipite à mon secours. Je saisis sa jambe, la tire à moi, sens que tout cède et je la lâche. Avais-je l'obscure pensée qu'il était inutile d'entraîner mon sauveteur dans la mort? Si improbable que ce soit, je le crois, en tout cas, j'ai l'idée de regagner la rive en rampant le long de la pente ; puis tout s'effondre, s'abolit, je perds connaissance et ne sais plus ce qui se passe.
Mon père du haut de la tour en construction dont il voulait orner sa maison, entouré de charpentiers et de maçons voit se dérouler le drame et s'écrie :
- Il se noie...
- Pas du tout, dit un maçon, vous voyez bien qu'ils jouent...
- Non, non, il se noie...
Il s'élance pour descendre. Un jeune charpentier plus agile, le devance. Il n'y avait pas encore d'escalier, mais une complication d'échafaudages, d'échelles, de paliers. Le charpentier se jette dans le canal, m'agrippe et me ramène sur la rive. Je reviens à moi dans mon lit, étonné, un peu malade, ayant avalé et rendu pas mal d'eau ; mais pour le reste en assez bon point.
Je fus donc tout près de la mort. Je crois que si je l'avais réellement touchée, je n'aurais pas éprouvé autre chose. J'avais franchi la grande porte sans m'en apercevoir. J'avais vu, un moment, une sorte de ruissellement prodigieux. Aucune souffrance, pas le temps d'une angoisse. Les yeux se ferment, les bras s'agitent et l'on n'existe plus.
Est-ce la mort ? Pourquoi pas ? Ou bien y a-t-il autre chose après la perte totale de la conscience? Que voulez-vous qu'il y ait? La conscience, c'est notre moi. Elle perdue, que reste-t-il? Il faudrait qu'elle se réveillât sous une autre forme. Est-ce possible sans le corps? Question fondamentale à laquelle on n'a pas encore répondu.
Voici une autre aventure aquatique. Une célèbre chiromancienne qui était un médium remarquable m'avait dit: «Méfiez-vous de l'eau. C'est le grand danger qui menace votre vie.» Du reste, [651] comme toutes les pythonisses, elle voyait mieux le passé que l'avenir. Un graphologue reconnut le même avertissement dans mon écriture. Pourquoi pas? Tout n'est-il pas possible depuis que nous voyons ce que nous n'avions pas encore vu, depuis que nous savons ce que personne ne savait il y a un demi-siècle ?
Donc, voici l'autre événement qui se déroula à la surface des eaux du même canal.
Chaque fois que nous passions près de la buanderie, nous admirions le grand cuvier qui s'y prélassait sur son trépied. Nous avions entendu notre père nous affirmer plus d'une fois qu'un tel cuvier, mis à l'eau, porterait parfaitement un homme et même deux. L'affirmation n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd, et je m'étais dit qu'à la première occasion favorable je tenterais l'aventure.
Un matin, en descendant l'escalier, je rencontre la cuisinière qui m'apprend que mes parents ne sont pas à la maison, qu'ils sont partis sans dire où ils allaient:
- Ils sont probablement à Gand, ajoute-t-elle. Madame a oublié de donner des ordres pour le déjeuner ; ils ne rentreront sans doute que le soir ; que faut-il faire ?
- D'abord une poule au pot avec beaucoup de céleris et des cornichons, ensuite de la crème au chocolat avec des macarons, ensuite une douzaine de gaufres à la vanille, ensuite douze beignets aux pommes, ensuite...
- Cela suffira. Je vais mettre la poule au pot et, pour le reste, j'attendrai le retour de Madame.
J'appelle mon frère et lui dis que voici ou jamais l'occasion d'essayer le cuvier. Nous courons à la buanderie et, avec l'assistance du fils du jardinier plus âgé et plus fort que nous, nous parvenons à rouler jusqu'à la berge du canal, l'énorme demi-tonne et à la mettre à l'eau.
En prévision de cet heureux événement, depuis plusieurs jours, à l'aide d'une perche à haricots et de deux bouts de planchette cloués à chaque extrémité, j'avais fabriqué une pagaie sans prétention.
Le cuvier flotte. Mes collaborateurs le maintiennent d'aplomb pendant que je m'y installe précautionneusement et cherche un précaire équilibre. Je suis assis confortablement au milieu de ma barque ronde. Je donne le signal du départ. À l'aide d'une perche à houblon, plus longue que ma perche à haricots, ils me poussent [652] au large et je risque mon premier coup de pagaie. À l'instant, mon cuvier se met à tourner comme une toupie hollandaise. J'arrête de mon mieux sa redoutable rotation et je me rends compte que la navigation sera moins agréable que je ne l'avais prévu. Il faudra procéder très lentement, très prudemment, à petits coups de pagaie alternés, en évitant de me pencher ou à droite ou à gauche, car l'esquif a des inclinaisons inquiétantes. Je sens qu'au moindre mouvement mal calculé, il se retournera tout d'une pièce et m'envoyant au fond de l'eau. Me voici au milieu du canal. Je voudrais bien trouver un prétexte honorable pour revenir au rivage, mais l'amour-propre ne m'en fournit pas encore, lorsque, tout d'un coup, j'entends des cris perçants et je vois, sur la berge, s'avancer et se rapprocher mon père et ma mère. Ma mère hurle et se démène comme une folle, mon père s'efforce de la retenir et de la calmer. Subitement, elle rebrousse chemin et court vers le pont tournant qui se trouve à trois cent cinquante mètres en amont du point où nous sommes.
Pour comble d'horreur, j'entends la sirène d'un grand cargo qui rugit impérieusement pour qu'on tourne le pont. Si on lui livre passage, il sera sur moi dans quelques instants, ne me verra pas et je me sens perdu. De la berge, mon père qui s'est rapproché, me fait signe de revenir, me parle gentiment, me dit de ne pas m'affoler et de pagayer lentement vers la rive. J'ai tout le temps qu'il me faudra. Ma mère a couru vers les pontonniers pour leur dire de ne pas tourner le pont tant que je serai en danger... J'aborde tranquillement. Il me saisit brutalement par le collet, m'emporte dans sa chambre et, là, tout en essuyant de grosses larmes de joie, dans sa colère, m'administre, sur le derrière sans pantalon, la plus mémorable fessée de ma carrière d'ange rebelle.
Ma mère survient hors d'haleine, arrête l'exécution, m'embrasse à m'étouffer pendant que je me frotte les reins et, comme si j'étais sorti tout ruisselant de l'eau, m'essuie et me masse à l'aide de serviettes chaudes, m'enveloppe de couvertures brûlantes dans lesquelles j'étouffe jusqu'au soir. On m'abreuve de laits de poule dont j'ai horreur, alors que je meurs de faim et que j'aspire, sans oser l'avouer, la merveilleuse odeur du meilleur pot-au-feu de la saison qu'on savoure loin de moi, dans la belle salle à manger, fraîche comme une grotte à stalactites de neige et de glace, telle que j'en vis une dans la forêt des Ardennes. [653]
Après avoir subi la pénultième à la suite de l'aventure du cuvier, voici la dernière fessée.
C'était le soir. J'avais neuf ou dix ans. J'étais en chemise et, révérence parler, je faisais pipi dans mon pot de chambre. J'étais tourné vers la porte. Entre la gouvernante, une Anglaise qui était alors la favorite de papa. Elle pousse un cri d'horreur et m'ordonne de me tourner vers le mur. Je lui réponds :
- Ferme les yeux si ça te plaît pas... J'achève tranquillement ma petite opération. -Je vais le dire à ton père.
- Dis-lui que tu as vu le petit bourgeois de Bruxelles, qu'il m'a montré et qui fait ça tout le temps sur une place publique, et même qu'il a ajouté que c'est un chef-d'œuvre parce que tous les journalistes le disent et qu'ils ont bien raison.
- Bien, le mensonge et l'insolence s'ajoutent à l'impudicité. Ton compte est bon ; et je quitte la maison où de pareils scandales sont tolérés.
Une minute plus tard, elle remonte, précédant mon père, furieux. Il ne dit rien, me prend par le bras, m'emporte dans une penderie mal éclairée, relève ma chemise, et se met à me fesser à tour de bras. Je me débats comme un beau diable. Si j'étais en chemise, il était, lui, en robe de chambre (le pyjama n'était pas encore inventé). Dans la lutte elle bâille et j'aperçois je ne sais quoi où je m'agrippe et que je tords férocement. Mon père pousse un cri, me lâche et s'en va sans dire un mot. Je ne m'explique pas ce qui s'est passé, mais depuis, il s'abstint de m'envoyer la moindre claque.
Lorsque j'avais neuf ou dix ans (car ma vocation est probablement née en même temps que moi), je commençai ma carrière d'auteur dramatique par un scandaleux tripatouillage de Molière. [654]
J'avais découvert dans la bibliothèque de ma grand-mère qui ne me défendait rien, deux volumes dépareillés de notre grand comique : Le Médecin malgré lui m'avait enthousiasmé à cause des coups de bâton.
Revisant le texte sacré, j'avais d'autorité coupé toute l'intrigue sentimentale qui me semblait, naturellement, sans intérêt; mais la géniale trouvaille des coups de bâton me paraissant trop parcimonieusement exploitée, j'avais hardiment transféré et accumulé dans le premier acte tous ceux qui sont prodigués dans Les Fourberies de Scapin, en même temps que le sac enfariné de celui-ci, y ajoutant pour corser le spectacle, les chapeaux pointus et les seringues des médecins et des apothicaires du Malade imaginaire.
J'arrivais ainsi à une sorte de comprimé ou de triple extrait comique que je jugeais irrésistible et sans précédent.
Je communiquai mon chef-d'œuvre à mon frère, à ma sœur, ainsi qu'à trois ou quatre petits amis que nous avions parmi nos voisins de campagne et, sous ma direction, commencèrent les répétitions.
Oscar, le cadet de mes frères, âgé de trois ans, inutilisable dans la troupe, fut promu spectateur, dignité qui l'effraya d'abord et à laquelle il voulut se dérober en prétextant qu'il ne savait pas encore «spectater». On le rassura en lui affirmant que pour bien «spec-tater», il suffisait de se tenir tranquille et d'applaudir violemment chaque fois que les acteurs se taisaient parce qu'il y avait un trou dans leur mémoire.
La première, qui fut en même temps la dernière, eut lieu dans une longue serre à raisins, où les grappes pourpres des Franken-tals et les grappes d'or des chasselas et des muscats s'alignaient en perspective d'un bout à l'autre de la salle de verre.
Le public, qui se composait de mon père, de ma mère, d'un oncle, d'une tante, des parents de nos petits amis, du jardinier et des domestiques, occupait le fond du théâtre.
La représentation commença et se déroula sans trop d'anicroches, parmi des rires bienveillants que déchaînèrent des coups de bâton parfois trop vigoureusement assenés. Mais, à une réplique innocemment ânonnée par ma sœur qui tenait le rôle de Martine, femme de Sganarelle, je vis mon père dresser l'oreille, froncer le sourcil, et «tiquer», comme on dit en argot de théâtre. Martine, vous vous le rappelez, dit quelque part: [655]
«Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari, mais c'est une punition beaucoup trop délicate pour mon pendard. »
N'ayant jamais lu Molière (car il ne s'intéressait qu'à l'arboriculture), et ne sachant où de pareils propos allaient nous conduire, il prit peur, leva la séance et donna le signal du départ en annonçant que le chocolat chaud et le pain d'épice nous attendaient dans la salle à manger. À l'appel du chocolat, ma troupe se débanda et je restai seul sur les ruines de mon chef-d'œuvre.
Ainsi finit, indécise ou plutôt écourtée, et sans doute prémonitoire ou préfigurative, ma première expérience d'auteur dramatique.
À la campagne, nous fûmes victimes d'un vol remarquable qui fournit à mes parents un sujet de conversation jusqu'à la fin de leurs jours.
Il eut lieu après ce qu'on appelait « la grande lessive bisannuelle ». On lavait tout le linge de la maison accumulé pendant six mois. Une demi-douzaine de lavandières venaient travailler dans un bâtiment spécialement affecté à cette opération. Le linge lavé et rincé était étendu sur les pelouses devant la maison ; il y restait deux jours et deux ou trois nuits afin que les rayons de lune le rendissent plus éblouissant que la neige. On donne tant de propriétés aux rayons de la lune qu'on se demande pourquoi, puisqu'ils rongent les vitraux des cathédrales, ils hésiteraient à blanchir le linge de nos parents ?
Bref, le linge s'étalait sous la surveillance d'un gardien qui la nuit veillait dans une guérite cachée parmi les feuillages et les branchages. Une nuit, il voit les chemises et les draps de lit s'envoler comme de grands papillons blancs pour disparaître dans l'obscurité. Il sort de sa guérite, tire un coup de fusil, entend un cri, puis la chute d'un lourd paquet de linge et quelqu'un prenant la fuite. Le lendemain, on apprend qu'on avait arrêté à la frontière hollandaise un homme qui avait reçu un coup de feu dans l'arrièretrain [656] pour avoir volé un navet. On le porte à l'hôpital où on lui retire des fesses trente-six plombs de chasse. On apprit ensuit que le voleur qui fit des aveux, s'appelait Michel Souris. Il fut condamné à un an de prison et, après avoir fait son temps, eut l'impudence de venir réclamer une indemnité. Il fut naturellement mis à la porte avec fracas.
Trente-six grains de plomb dans un derrière ! Quelle merveille ! Cela nous semblait aussi beau qu'un conte de fées et nous plongeait dans le ravissement. Nous admirions l'héroïsme du vieux jardinier que son coup de feu avait ému à tel point que, durant huit jours, il se déclara incapable de tout travail. Il en profita pour faire le tour de tous les cabarets du village et entretenir son ébriété jusqu'à la fin de la semaine.
Mes premiers rêves et ma première vocation furent nettement acrobatiques. Mon père qui était spontanément sportif, en un temps où le mot sport venait à peine de naître, les encourageait.
Dans un cercle de verdure formé de thuyas et de noisetiers autour d'une aire gazonnée, il nous avait installé une salle de gymnastique très complète: anneaux, trapèze, barre fixe, barres parallèles, échelles de corde, corde à nœuds, escarpolette, tremplin, haltères, etc. Mon idéal aux anneaux ou au trapèze était de me « tirer » où m'élever d'un bras. Je n'ai pu le réaliser; mais, sans l'aide des pieds, je grimpais rapidement à la corde à nœuds ; je faisais facilement la roue ou le poirier et même trois ou quatre pas sur les mains. Mais, faute de conseils techniques, je ne pus jamais réussir le saut périlleux et faillis plus d'une fois me casser les reins en le tentant. En revanche, grâce à la manière de m'y prendre, je parvins, beaucoup plus tard, vers les dix-huit ou vingt ans, à « arracher » des haltères que les rustres puissants mais empotés qui venaient contempler nos exercices, notamment le saut du tremplin et de l'escarpolette, ne parvenaient pas à élever au-dessus de leur tête.
J'avais acquis des biceps gros comme des œufs de paonne et des pectoraux en bourrelets de muscles que je faisais tâter à la ronde, [657] plus fier que si j'avais écrit un chef-d'œuvre ou accompli un acte héroïque ou épousé la sœur du Léonidas des Thermopyles.
Mais le triomphe, c'était le saut de l'escarpolette. On lançait celle-ci jusqu'à l'horizontale, on atteignait ainsi une hauteur de cinq ou six mètres et on lâchait les cordes ; il y avait deux secondes de lutte entre les deux forces qui gouvernent les mondes, la centripète et la centrifuge, et dans l'instant où elles se réconciliaient en se contrariant, on était déposé lentement, mollement sur le sol comme un oiseau planeur à la fin de son vol.
Les vendredis étaient des jours bénis. Mon père allait à Gand toucher les fermages et les loyers de ses propriétés. Il ne rentrait que tard le soir, généralement d'assez mauvaise humeur à cause de discussions avec les paysans qui demandaient ou des réparations ou des diminutions de loyer. La première question était de savoir ce que les enfants avaient fait dans la journée.
Quand papa partait, s'ouvrait pour nous une ère de liberté. Immédiatement, on entreprenait toutes les opérations interdites, notamment de grands travaux souterrains. Notre ambition était, à force de creuser, d'arriver jusqu'à l'eau ; ce n'était pas difficile, attendu que le jardin se trouvait à peu près au niveau du canal. À moins d'un mètre de profondeur, nous avions ce que nous cherchions. Nous poussions des cris de triomphe. Nous criions:
« Voici l'eau ! Voici l'eau ! » comme les Grecs de YAnabase criaient : « Thalassa ! Thalassa ! » Nous pataugions dans la boue, nous imaginant avoir trouvé et conquis l'océan. Nous cherchions des trésors, de grands fossiles et de l'inattendu, toujours possible. Nous construisions des tunnels, des caves, des canalisations. Tout d'un coup survenaient des effondrements dont nous sortions couverts de vase jaune.
Ces travaux étant défendus, quand le père rentrait on essayait de masquer les dégâts : nous posions des branches recouvertes de terre et de feuillages de manière qu'il ne vît pas les excavations. En somme, nous inventions le camouflage des armées modernes sans [658] le savoir. Mais un jour qu'il inspectait plus sérieusement les lieux, une des planches céda et il prit un copieux bain de limon argileux. La mésaventure le mit dans une fureur inconsidérée; il distribua de généreuses taloches, puis confisqua tous nos outils de jardinage: bêche, pioche, pelle, seaux, etc. Nous les retrouvions d'ailleurs le vendredi suivant, car il n'est pas de cachette qui échappe aux enfants. Le bon sourire de ma mère planait sur ces incidents et tout finissait par retomber sur elle à cause de la bienveillance avec laquelle elle tolérait nos explorations.
II y avait au fond du jardin, une chaumière que mon père avait transformée en atelier. Elle était recouverte de plantes grimpantes. Il y passait toutes ses journées. Il y entrait à huit heures du matin, y restait jusqu'à midi, venait déjeuner, y retournait aussitôt et y demeurait jusqu'à sept ou huit heures du soir et en sortait noir comme Vulcain de sa forge ou comme Noé couvert des copeaux de son arche. On pouvait faire de tout dans cet atelier; menuiserie, serrurerie, plomberie, ferronnerie, peinture, etc.
Mon père adorait les grandes entreprises. Il transforma d'abord le matériel des ruchers. Nous n'avions que de vieilles ruches de paille, il fabriqua en quelques semaines trente ruches à hausse et cadres mobiles, pour pouvoir extraire le miel par la force centrifuge.
On remplaça les anciennes demeures des abeilles par de modernes palaces. Il est certain que nous eûmes le plus complet et le plus parfait rucher du pays.
Nous fûmes en quelque sorte élevés au milieu des abeilles. Les ruches s'étageaient au fond du potager dans un parterre de résédas et de mélilots : et, dès que nos jeux nous laissaient un moment de loisir, nous allions visiter les infatigables travailleuses. Nous avions appris à transvaser les essaims comme des grains de café. Nous étions rarement piqués, parce que nous avions acquis, à nos dépens, l'expérience nécessaire et que de nombreux coups de dards [659] nous avaient immunisés. La suprême élégance, c'était de travailler sans masque et sans gants, le visage, les mains et les bras nus.
Le grand secret c'était d'éviter les mouvements trop brusques, les parfums violents, l'odeur de l'alcool et surtout la sueur, car la sueur humaine rend folles les plus pacifiques avettes.
Mais ces abeilles trop inoffensives n'apaisaient plus nos instincts belliqueux, et, un soir, mon frère et moi déclarâmes la guerre aux guêpes qui, durant un été anormalement chaud et sec, infestaient la maison. Nous nous équipons donc pour la grande aventure. Nous insérons le bas des pantalons dans des bottes, nous ficelons les poignets de nos manches, nous enfilons des gants de cuir, nous nous coiffons de chapeaux voilés et, ainsi armés de pied en cap, la bêche à la main, nous attaquons le plus grand des guêpiers.
Nous avions, au préalable, installé notre sœur dans un petit pavillon transformé en poste de secours ou en pharmacie provisoire, grandiosement pourvu de vinaigre, de citrons, d'ammoniac et d'une brassée de poireaux dont le suc assagit le venin. En cas d'alerte, nous devions nous y replier pour y trouver refuge et nous y faire panser par l'héroïque apothicaire.
D'abord, tout va bien. Nous sommes enveloppés d'un nuage d'insectes ivres de fureur et continuons en souriant dans notre scaphandre notre besogne de prospecteurs. Mais bientôt et simultanément, nous voilà piqués et repiqués par des ennemis invisibles qui se sont insinués jusqu'au bas de notre dos.
On sait que l'abeille ne peut piquer qu'une seule fois, après quoi, elle meurt sur place, parce que son dard se termine par un crochet et ne peut être arraché qu'avec ses entrailles. Mais l'aiguillon de la guêpe est lisse et inusable. Elle peut le retirer de la blessure et l'y replonger dix ou vingt fois de suite ; et nous voici victimes de cette mitraillette inépuisable qui fonctionne sans arrêt aux replis de nos vêtements les plus intimes. Alors, pris d'une panique incoercible, nous courons au pavillon du salut qu'envahit la horde furibonde. La pharmacienne criblée de dards empoisonnés, éperdue, prend la fuite en poussant des hurlements d'épouvanté et nous, toujours poursuivis, épuisés, finissons par lasser des vainqueurs aussi las que les vaincus. Tout se termine par une privation de dessert et une distribution de claques paternelles; mais durant deux ou trois jours, nous ne sûmes plus comment nous asseoir. [660]
Mon père entreprit également la construction d'abris vitrés longs de plus de deux cents mètres, sous lesquels il cultivait des pêchers. Ils se mirent à fructifier au bout de trois ou quatre ans et, quand ils furent en plein rapport, ce fut un bonheur sans égal, par un beau jour de soleil, en juillet ou en août, de nous glisser clandestinement dans cette espèce de serre qui sentait violemment la pêche et le brugnon et de subtiliser adroitement les plus beaux fruits.
Lorsque le rendement des pêches devint considérable, mon père, toujours enclin aux entreprises chimériques, fabriqua une centaine de caissettes pour l'exportation des fruits en Angleterre. Il était l'ami du capitaine d'un cargo qui faisait la navette entre Gand et Londres. Le cargo s'appelait Balmoral et le capitaine était connu comme un three bottles man, c'est-à-dire un homme qui absorbe ses trois bouteilles de whisky dans les vingt-quatre heures. Quoique imbibé d'alcool, c'était un bon père de famille et il ne paraissait jamais en état d'ébriété.
Un beau jour donc, mon père mit ses cent caissettes sur le bateau et les accompagna en Angleterre.
De grands espoirs se fondaient sur la vente de ces fruits et de merveilleux châteaux en Espagne s'élevèrent dans les nuées. Les pêches étant magnifiques, il espérait en tirer cinq francs pièce ; on lui avait dit que c'était le prix normal en Grande-Bretagne.
On arrive à Londres. On met les caisses chez un grossiste ; la moitié des fruits cueillis trop mûrs pourrissait déjà et cette opération qui aurait dû se solder par un bénéfice de 4000 francs aboutit, tous frais payés, à un injuste zéro.
Mon père renonça aux pêches. Les espaliers furent déracinés et jetés au bûcher. On les remplaça par des vignes. Grâce à certaines pratiques de pollinisation, il croyait pouvoir créer une variété nouvelle et donner aux chasselas de Fontainebleau, un goût très prononcé de muscat par exemple. C'était possible. Les premières grappes furent presque musquées ; mais d'année en année le goût du muscat s'éventa et les baies retournèrent à leur état primitif et à leur banalité. [661]
Encore une expérience ratée. Il avait appelé ce raisin « le Raisin Polydore». Sans se laisser abattre par le destin, il tourna alors toute son activité vers les fleurs, se passionnant chaque année pour deux ou trois fleurs nouvelles auxquelles il sacrifiait toutes les autres. J'ai connu ainsi l'année des gloxinies, des résédas, des cyclamens, des giroflées, des glaïeuls, des amaryllis et même l'humble capucine.
Je me rappelle en passant qu'à l'entrée du potager, gloire de son jardin, se dressait un arbre qui, nourri par la même tige, portait en même temps des reines-Claude, des prunes rouges et jaunes, des pêches, des brugnons et des abricots. Ce phénomène, dû à de savantes greffes et qui n'a rien de mystérieux, émerveillait les visiteurs.
L'auteur de mes jours avait, en outre, inventé une pêche qui porte son nom et l'on trouve encore dans les revues pomologiques de l'époque «la pêche Maeterlinck» qui, paraît-il, avait d'indiscutables qualités. Le sécateur à la main, il soignait aussi avec amour de longs espaliers consacrés aux poiriers qui séparaient avec ordre et méthode les carrés de légumes. Chacun portait sur la maîtresse branche une bague de plomb numérotée; ce numéro correspondait à une brève notice consignée dans un gros carnet qu'il avait toujours dans sa poche. La notice révélait le nom du fruit, ses qualités essentielles, la date de sa maturité, etc.
Par une chaude après-midi d'été, la cousine dont j'ai déjà parlé, un peu plus âgée que moi et à qui je ne pouvais rien refuser, eut une idée diabolique. Avec mon concours épouvanté mais obéissant, elle enleva les bagues de plomb, les mêla, les brassa dans son chapeau, puis nous les remîmes en place au hasard, n'importe où.
Ce fut un cataclysme horticole qui jeta le désarroi dans l'âme innocente de mon papa. Les chiffres de la bague ne répondaient plus à ceux des notices. Tout était bouleversé, les bergamotes, les louises-bonnes d'Avranches, les bons-chrétiens William, les Soldats-laboureurs, les Zéphirin-Grégoire, se révoltaient contre la loi et versaient dans une anarchie presque humaine. Ce qui devait être fondant devenait croquant, ce qui devait être sucré s'avérait acidulé, ce qui devait mûrir en décembre rougissait en juillet, etc.
Mon père, dérouté, perdit sa foi en l'arboriculture et revint à la floriculture. C'est ainsi que les plus futiles causes produisent parfois de grands effets inattendus et bien souvent ne sont pas plus mystérieuses, pas plus profondes que le caprice d'une cousine écer-velée. [662]
Un jour, sur la pente d'un sentier conduisant à un petit pavillon qui dominait le canal, ma sœur, mon frère et moi jouions sur un tas de sable de couleur d'or comme tous les sables du pays.
Arrive, conduit par notre bonne Léocadie, un jeune snob, un peu plus âgé que nous, vêtu de flanelle blanche, tiré à quatre épingles et parlant du nez en nous regardant de haut en bas. Effaré et intimidé, je l'invite à prendre part à nos jeux. Il me répond que c'est trop sale et qu'il n'aime pas ce genre de distraction. Négligemment appuyé sur une petite canne de jonc à pomme argentée, il se met à nous parler des magnificences de sa maison paternelle et notamment d'une sorte de jardin d'hiver terminé par une grotte à stalactites de ciment incrustées de milliers de miroirs multicolores qui, de l'avis de tous les connaisseurs, était ce qu'on pouvait trouver de plus beau dans tous les pays du monde.
Je lui dis que nous avions mieux que ça sous le pavillon, parce que c'était plus naturel.
Il s'y trouvait en effet une vieille et profonde cave voûtée et ténébreuse où le jardinier entassait les pots cassés et des pommes de terre discréditées, des champignons de couche abandonnés qui prospéraient dans les ténèbres, des oignons à fleur dédaignés et d'autres tubercules déclassés qui y germaient et lançaient de toutes parts de longs filets blancs qui me semblaient aussi féeriques que les lianes de mes imaginaires jungles tropicales.
Je lui ouvre la porte de la cave aux miracles, attendant un coup de foudre, il me dit froidement: «C'est bien sale,» se pince les narines et me prie de refermer la porte.
Quelque chose s'effondre dans ma confiance, dans mes certitudes et dans ma foi pendant que monte en moi je ne sais quel horrible désir de vengeance.
Léocadie revient au pavillon portant un plateau garni de chocolat, de quatre tasses et de tranches de pain d'épice. Nous nous asseyons dans l'unique salle de la gloriette. Léocadie verse le chocolat et tandis que Joseph (ainsi se prénommait le jeune gandin) regarde le canal, je répands dans la tasse qui lui était destinée une [663] bonne poignée de sable et la lui présente avec un aimable sourire. La bonne Léocadie a vu mon geste, mais ne dit mot car elle nous était aussi dévouée qu'une mère. Joseph trouve que notre chocolat n'est pas bon et que notre sucre ne vaut rien puisqu'il ne fond pas. Néanmoins, il avale le tout. Pour l'instant je m'estime suffisamment vengé ; mais les offenses, les injustices subies par un enfant ont des racines qui ne meurent pas. Je ne voulus plus le revoir.
La bonne Léocadie remplaçait momentanément notre mère assez souffrante qui ne pouvait s'occuper de nous. C'était une petite Wallonne pourvue d'un gros nez un peu spongieux; mais son cœur était aussi naturellement maternel que si nous eussions été ses enfants. Rien ne la rebutait, ni nos désobéissances, ni nos insolences, ni nos taquineries, ni notre ingratitude. Elle répondait à tout par des inventions inattendues pour nous faire plaisir. Par exemple, à notre fête patronale ou à l'anniversaire de notre naissance, elle se levait avant l'aurore afin de cueillir au jardin ou dans les champs toutes les fleurs qu'elle y trouvait pour orner de guirlandes bien tressées la chaise de notre déjeuner. Nous nous y installions plus fiers que le pape dans sa cathèdre et étions couronnés les rois incontestés de la journée. Nous pouvions tout nous permettre, rien ne nous était refusé et nous en abusions.
Quand elle nous parlait de notre ange gardien, elle le faisait avec une telle conviction que nous sentions autour de nous le vent de ses ailes.
Elle nous avait enseigné nos prières, que nous comprenions peu. Il s'y trouvait plus d'un point obscur ou mystérieux que nous enjambions avec indifférence. Mais déjà fureteur, le sixième commandement de Dieu qui disait: «L'œuvre de chair n'accompliras qu'en mariage seulement, » attirait notre attention. Comme elle prononçait très nettement l'œuf, elle et nous étions bien convaincus qu'il s'agissait d'un œuf monstrueux et probablement diabolique qui contenait tout le mal de la terre.
- Quelle couleur a-t-il ? questionnai-je.
- Il est rouge, rouge feu, rouge sang ou rouge géranium, expliquait-elle, comme si elle l'avait eu sous les yeux.
- Est-il plus gros qu'un œuf de poule ? - Plus gros que ta tête. [664]
- Mais qui le pond?
- La femelle du diable.
- Mais pourquoi n'est-il permis de s'en servir que dans le mariage ?
- Parce que Dieu le veut.
La théologienne ou la casuiste d'occasion avait réponse à tout.
Mon père qui nous écoutait se tordait, mais respectant l'innocence n'osait intervenir, sachant que les meilleures explications n'expliquent rien et que toutes ont à peu près la même valeur dans l'inconnu.
La pauvre fille, victime de «l'œuf de la chair» qui empoisonne la plupart des humains, finit par épouser un brave et superbe gendarme qui mangea ses économies, se mit à boire et la battait trois fois par semaine.
Elle disparut de notre horizon, devenue la proie d'une injustice qu'on dit immanente parce qu'on ne la voit jamais. Nous n'en entendîmes plus parler.
Puisse ma fidèle et affectueuse pensée la rejoindre dans d'autres mondes où elle m'a probablement précédé.
Je peux dire que j'ai passé mon enfance entre deux béguinages: le premier était situé au bout de la rue du Poivre où je suis né. On l'appelait le Grand Béguinage. Il datait du quatorzième siècle. C'était une enceinte entourée de fossés pleins d'eau et qu'un pont-levis à la nuit tombée, séparait du commun des mortels.
Elle contenait environ douze cents béguines. Une municipalité anticléricale et imbécile tracassa à tel point les inoffensives religieuses qu'un beau jour elles abandonnèrent leurs maisonnettes séculaires et allèrent se réfugier dans une petite cité artificiellement gothique, que de puissants protecteurs à la tête desquels on citait les princes d'Arenberg, avaient fait construire pour elles aux portes de Gand.
Le second s'appelait le Petit Béguinage et se trouvait rue Longue des Violettes, dans le voisinage de la maison que mon père avait [665]
bâtie et où nous nous étions définitivement installés. Ma mère ayant de proches parentes et des amies dans l'une et l'autre de ces pieuses petites villes allait les visiter chaque semaine et comme je l'ai dit dans une page de mon Cadran stellaire, je l'y accompagnais avec joie, car les saintes filles fort gourmandes me comblaient de sucreries et de chocolats.
On sait que les béguines ne prononcent aucun vœu, ont leurs couvents ou leurs maisons particulières, s'astreignent seulement à rentrer au logis à l'heure du couvre-feu, acceptent un célibat révocable et portent un uniforme qui remonte au treizième siècle. Elles font de la dentelle et des travaux de lingerie, et jouissent d'une modeste aisance qui leur permet le dimanche la poule au pot et la crème-caramel des pensions de famille.
Jusqu'à ma première communion, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de dix ou onze ans, je fus admis à ces édifiantes palabres. Plein de respect et de conviction, je me disais, en suçant mon sucre de pomme sous une table, que je n'entendrais parler que du bon Dieu, de la Sainte Vierge, des anges et des félicités célestes. Il n'en fut jamais question. Toutes les conversations sans coupures s'enroulaient autour des petits travers de l'aumônier qui aimait le vin blanc, des prétentions de la «Grande Dame» ou Mère Supérieure, de l'avarice de Sœur Aglaé, des sorties inconsidérées de Sœur Euphémie, des intrigues de Sœur Philomène, des propos fielleux de Sœur Anas-thasie et des menus chapardages de la sœur tourière.
« Elles sont heureuses, me disait ma mère. Elles ont tout ce qu'on peut désirer et Dieu par-dessus le marché. Elles vivent dans les blancheurs des dentelles, les parfums de l'encens, parmi les chants de l'orgue, les fleurs et les oiseaux de leurs jardinets, que leur faut-il de plus ? »
Elles sont heureuses, ayant Dieu par surcroît. Oui, mais quel Dieu? Enfin, elles s'en contentaient et, comme malgré elles il est plus grand que dans leur esprit, il les rendait plus heureuses que ne le méritaient leurs pensées et tout s'arrangeait dans une sorte de béatitude attiédie, à leur portée et à leur taille.
Je n'étais pas convaincu. Il est vrai que derrière elles s'étendait un paradis plus grand que la pelouse où broutaient leurs trois chèvres; mais elles n'avaient pas l'air de s'en occuper. L'immobilité de leur existence assurait leur félicité. Elles avaient une idée qui valait à peu près celle que nous n'avons pas encore et toute [666] idée, si petite qu'elle soit, même quand on ne la voit pas, même quand on ne l'entend pas, même quand elle n'a ni queue ni tête, suffit à fixer un peu de bonheur.
Devant la maison s'étendait une belle pelouse verte et rectangulaire. Un matin, mon père a l'idée de la transformer en roseraie. On retourne le gazon malgré les regrets et les objections de ma mère, que j'approuve de mon mieux en silence. Du reste, je trouvais que les rosés n'étaient pas à leur place à cet endroit. J'aimais mieux le gazon que cette pépinière, car j'avais déjà des idées arrêtées et entêtées sur bien des choses et sentais d'instinct la différence entre une villa banlieusarde et un véritable château entouré de grands arbres.
Arrive un millier d'églantiers qui prennent la place de l'herbe ensevelie. On les plante régulièrement alignés. Il s'agit à présent de les écussonner. Les écussons sont fournis par une seule variété de rosés rouges, qui sont les favorites paternelles. Il voit déjà en imagination, entre la grille de la propriété qui s'ouvre sur la route et la façade blanche de la maison, un immense, un éblouissant bouquet de fleurs écarlates.
Mais, l'écussonnage de mille églantiers à raison de deux écus-sonnages par pied, est minutieux et demande beaucoup de patience, de conscience et de temps. Il s'agit de trouver de la main-d'œuvre qui ne soit pas trop onéreuse. Il nous réunit tous trois, ma sœur, mon frère et moi et nous fait une petite allocution familiale afin de nous inculquer l'amour de l'écussonnage qui est presque un devoir social. Mon frère et ma sœur approuvent avec ardeur et s'engagent à se mettre tout de suite à l'ouvrage. Je me tais, mon père m'interpelle et me dit:
- Eh bien ? Tu ne dis rien ? Qui ne dit rien n'aura rien.
- Qu'est-ce qu'ils auront?
- Tu le sauras, quand tu ne l'auras pas. Je n'aime pas cette insoumission perpétuelle et sournoise où tu te complais depuis trop longtemps. [667]
Je réponds que ce n'est pas de l'insoumission, mais que je me suis foulé le pouce avant-hier et que par conséquent...
- Montre-moi ton pouce... On n'y voit rien.
- On n'y voit rien, mais il me fait très mal parce que c'est à l'intérieur.
- Sais-tu comment on t'appellerait si tu étais soldat?
- Non.
- Tire-au-flanc.
- Que faut-il faire pour ça?
- Rien du tout, comme toi; et ce n'est pas flatteur; mais je ne condamne personne aux travaux forcés. Rira bien qui rira le dernier.
Voilà les deux innocents en besogne. Je m'éloigne jouissant d'une liberté sans gloire. Au bout d'une heure, je reviens contempler d'un œil narquois les travailleurs bénévoles. Je leur annonce que toutes les framboises ont mûri en une nuit, que j'en ai mangé jusqu'à plus faim et cueilli plein ma boîte. Ils lèvent une morne tête où se lit un vaste regret; mais, fidèles au devoir, ils reprennent leur tâche en me criant comme défi:
- Nous aurons triple dessert.
- Moi aussi, maman me le promettra, mais ne le dites pas à papa. Je m'en vais, gambadant comme un poulain, en leur lançant:
- Je vais du côté des fraisiers et puis je secouerai la haie. C'est plein de hannetons, je vous en donnerai à chacun une demi-douzaine pour votre triple dessert, le dessert des esclaves, puis je m'occuperai des vers à soie qui commencent à filer et je vais jouer avec les abeilles; en attendant, travaillez bien, et ne vous embêtez pas trop.
- Nous ne nous embêtons pas du tout, nous nous amusons.
- Vous n'en avez pas l'air ; voulez-vous mon mouchoir ?
- Pourquoi faire ?
- Pour pleurer. Au revoir, je reviendrai bientôt avec d'autres nouvelles et une brassée de raphias pour vous approvisionner jusqu'au soir.
L'après-midi, ils retardent autant que possible la reprise de la besogne. Mon frère a une blessure à l'index, ma sœur des douleurs dans le dos. Le lendemain matin, tous deux se portent souffrants. Ils avaient dû prendre froid en travaillant trop lentement et les écussons attendirent des mains plus mercenaires et moins fugitives. [668]
Nous avions trois grandes fêtes dans l'année : Saint-Nicolas, Noël et les Étrennes. Mais la reine des reines était la Saint-Nicolas. Elle était triplée, c'est-à-dire que, dans la même matinée, elle se célébrait dans trois sanctuaires. D'abord chez nos parents où elle se matérialisait en formes de pains d'épice fourrés de melons de Livourne, en nacelles de massepain semées d'anis rosés et ornées de mâts aux voiles de clinquant, en lots de chocolats et de sucreries aux aspects insolites. Il s'y joignait quelques étrennes qu'on appelait utiles: livres de classe, ardoises, crayons, plumiers, pantoufles brodées par maman qui ne retenaient pas notre attention.
Le second sanctuaire était austère et monacal. Dans un vaste salon enlinceulé de housses sépulcrales, sur de petites tables hostiles se rangeaient des livres de prières, des manuels de congrégation, des chapelets, des scapulaires, des crucifix, des bénitiers, de petits saints, de petits anges sans derrière, de glaciales images gothiques ou saint-sulpiciennes. Il fallait avoir l'air ravi et, au commandement de papa, crier: «Merci saint Nicolas», d'une voix qui semblait sortir de terre après avoir traversé des tombeaux et embrassé Torquemada qui avait une petite moustache noire, ce qui n'était guère affriolant.
Mais la dernière station chez la grand-mère maternelle dépassait tous les rêves et toutes les prévisions. Figés d'admiration et d'épouvanté heureuse, en silence nous avancions à petits pas dans le royaume des fées, car le bonheur trop grand ne trouve plus de mots et ose à peine respirer.
Les tables, les divans, les fauteuils ruisselaient de toutes les sucreries de l'arc-en-ciel. Les pains d'épice étaient des meules et les navires de massepain n'y voguaient plus isolés mais y flottaient en escadrille. Au pied de chaque table s'étalaient, scrupuleusement reproduits dans le ciel, les jouets que nous avions choisis nous-mêmes à «la foire de Leipzig», dans une vieille maison flamande, sous le beffroi et tenue par deux innocentes et vieilles filles, les sœurs Le Broquy, mandatrices attitrées de saint Nicolas. La marche du miracle était très simple. Du doigt, on désignait chez elles les poupées, les polichinelles, les soldats, le cheval mécanique, le chef [669] de gare, le sabre et le mousquet à vent, la citadelle, l'entrepôt, la cuisine, le salon, le navire à ressort, la chambre à coucher, l'épicerie, l'arche de Noé, la bergerie que l'on désirait. Elles en avisaient le saint qui les trouvait sans peine dans les célestes réserves et venait en personne, la nuit de sa fête, les descendre dans la cheminée principale ; après quoi, l'un des anges qui l'accompagnaient les rangeait sur les tables du salon ou de la salle à manger. Bien que nos parents ne prissent guère de précautions pour ménager notre crédulité, jamais le moindre doute n'effleurait notre esprit. C'était bien ainsi que tout se passait. Je me souviens qu'un jour, ayant demandé une bergerie avec beaucoup de moutons, six arbres ronds et un bon chien, je reçus une épicerie. Elle n'était pas mal, même acceptable, vu qu'elle renfermait beaucoup de tiroirs où sommeillaient des raisins de Corinthe et des pruneaux. Elle avait même un comp-• toir avec de belles balances de cuivre rouge ; mais c'était une erreur. Saint-Nicolas s'était trompé J'en étais tout marri. Je déclarai à mes parents que j'allais lui écrire un mot pour lui signaler mon désappointement. Ils approuvèrent ma résolution. Je me mis donc au travail et rédigeai la lettre que voici, qu'on a conservée dans les archives de la famille.
«Monsieur saint Nicolas,
«Vous vous avez trompé, ce n'est pas une épicerie, mais une bergerie que j'ai commandée. Je demande la bergerie à la place de l'épicerie. Si vous ne pouvez sortir du ciel, parce que ce n'est plus votre fête, envoyez un ange. Je veux que la maison du berger soit bleue comme chez les sœurs Le Broquy. Dites à l'ange de mettre les raisins de Corinthe et les pruneaux de l'épicerie dans le grenier de la bergerie, dites-lui aussi qu'on ne fera pas de feu dans la cheminée du salon afin de ne pas brûler ses ailes.
«Si la bergerie est aussi belle et aussi complète que celle des sœurs Le Broquy, je dirai une petite prière pour le repos de votre âme.»
Mon père admira la lettre n'y trouvant qu'une faute de français, il déclara qu'il sortirait exprès pour la poster.
Rien ne trouble la foi des enfants; elle n'est que l'image anticipée et le symbole de la foi ou de la crédulité des hommes et des peuples. [670]
Après l'Institut Calamus, je fus mis chez les bons Pères, au collège de Sainte-Barbe. C'était un collège aristocratique où abondaient les barons, les vicomtes, les comtes et les hobereaux à particule acquise qu'on achetait en devenant propriétaire d'une chaumière ou d'une « étable entourée de quatre fossés bourbeux » comme le Monsieur-de-L'Isle de Molière.
Je constatai rapidement que tous les efforts de morale convergeaient vers un seul but, vers ce qu'ils appelaient « la belle vertu », ce qui voulait dire la pureté et la chasteté parfaites et invraisemblables. Il n'était question que des tentations et des péchés de la chair. S'ils n'en avaient pas parlé, nous n'y aurions jamais pensé.
Cette chasteté était poussée à tel point qu'on nous donnait comme modèles le Bienheureux Jean Berchmans et saint Louis de Gonzague.
Le Bienheureux Berchmans était un doux lévite mal cuit dont on voyait la statue sur un pilier de l'église, une sorte d'asticot qui ne changeait jamais de chemise craignant les blandices de sa chair encrassée. Quant à saint Louis de Gonzague, il n'osait regarder sa mère de peur de sentir s'éveiller en lui de mauvaises pensées.
Voilà ce qu'on nous proposait comme parangons. Grâce à eux, nous ne cessions d'osciller entre l'enfer et le ciel. La moindre pensée charnelle vous précipitait dans les flammes éternelles. Tous les sermons ne s'occupaient que de l'enfer. Le père prédicateur se mettait dans une telle fureur en évoquant les supplices éternels que j'en serais demeuré timoré comme un lièvre si l'influence de mon père n'avait amorti l'épouvante que se plaisaient à attiser nos chers maîtres. Il haussait dédaigneusement ses épaules en sifflotant et nous savions ce que cela voulait dire.
Sans en vouloir aux bons Pères, je dois reconnaître que j'ai passé chez eux les moments les plus désagréables de mon existence. Ils avaient un bizarre amour de la crasse et de la laideur qui offusquait le petit garçon bien propre que j'étais et l'ami des belles lignes et des belles couleurs, des fleurs et des grands arbres que je sentais naître en moi. [671]
Leur église était un chef-d'œuvre ignominieux qui me faisait souffrir de ce que doit souffrir un papillon dans une boîte à ordures.
Le réfectoire, les salles d'études, les murs de la cour, nue et sans un arbre, sombre comme le préau d'une prison mal tenue, tout était recouvert d'une patine noire et gluante. La vaisselle, la verrerie, les couverts graisseux glissaient sous les doigts comme des anguilles.
Tous les mois, les pensionnaires prenaient un bain de pieds au réfectoire ; on trempait et on savonnait tout ce qui se voyait au-dessous du genou. Le reste, qui semblait ne pas exister, était relégué dans un sombre mystère. Les bains d'été se prenaient dans un étang fangeux, sous un épais vêtement de laine cartonneuse et de couleur chocolat, d'une chasteté têtue et hermétique comme un scaphandre. On sortait de l'eau emportant une sainte odeur de vase et de poisson pas frais.
Les repas étaient abondants et solides, mais grossiers et « bouilla-qués», comme on dit dans le Midi. On les arrosait à discrétion d'une bière aigrelette souvent imbuvable. Elle était fournie à tour de rôle par les brasseurs dont les fils étaient pensionnaires de la maison. Grâce aux domestiques, nous savions toujours quel était le brasseur qui avait livré les derniers tonneaux. Quand le liquide était vraiment trop mauvais, nous organisions ce que nous appelions le « supplice de la presse ».
Nous détournions un moment l'attention du surveillant par une altercation simulée ou, à l'aide d'une balle, venue on ne sait d'où, qui lui brisait ses lunettes sur le nez. Nous entraînions alors dans un coin de la cour le fils du brasseur délinquant et tous ensemble nous le pressions dans l'angle d'où il sortait laminé, bleu et défaillant. À la livraison qui suivait l'opération, nous constations avec plaisir que la bière était incontestablement meilleure.
Tout était dirigé par le préfet des études. Le Révérend Père se montrait plus soupçonneux, plus inquiet, plus fureteur, plus inqui-sitorial que les autres. On le rencontrait partout, il rôdait sans cesse autour de nous, il savait tout, flairait tout, devinait tout. C'était la suspicion, toutes les suspicions incarnées dans un vieux renard borné par ses propres ruses. Son rêve était que les élèves intelligents et intéressants le prissent pour confesseur. L'établissement serait devenu une lanterne et la maison n'aurait plus eu de secrets. Tous ses clients à leur insu ou malgré eux se transformeraient en [672] espions et en délateurs, car il est avec le secret élastique du sacrement de la pénitence des accommodements et la fin, ici, comme en bien des choses, justifiait les moyens. Ses fidèles inféodés jouissaient d'appréciables avantages, immunités, amnisties, permissions, petits banquets bisannuels arrosés de vins de messe, etc. Il tenta plus d'une fois de m'embrigader dans la sainte cohorte ; il me serrait tendrement contre un ventre qu'il croyait être son cœur. Méfiant, je faisais l'idiot qui ne comprenait rien, et, levant les yeux au ciel, il n'osait insister.
Ils vivent trop dans la mort, mais dans une mort sans grandeur et sans horizon, une petite mort pratique, économique, commercialisée et avantageuse.
Malgré leur incessante préoccupation des péchés de la chair, la plupart étaient au fond tellement purs qu'ils commettaient d'étranges et incompréhensibles imprudences. C'est ainsi que notre professeur de « poésie » nous faisait étudier et apprendre par cœur le Formosum Pastor Corydon ardebat Alexim Delicias domini (Le berger Corydon brûlait d'amour pour le bel Alexis, délices de son maître), l'églogue de Virgile consacrée à «l'amour qui n'ose pas dire son nom». L'innocent et chaste professeur ne semblait nullement se rendre compte de l'énorme péché auquel était consacré le poème. Comme nous, il n'y voyait que de l'eau claire et n'attachait d'importance qu'aux détails prosodiques et grammaticaux. Si ce n'était candeur, à quoi attribuer ce choix déconcertant, qui du reste devait avoir eu l'approbation des supérieurs et ne choquait personne?
Pour tout dire en quelques mots, si les surveillants étaient généralement insupportables, bornés et tracassiers, les professeurs étaient très bons, très patients et très dévoués. Ils croyaient faire leur devoir et agir pour le bonheur de tous. Il y avait incontestablement des saints dans leur groupe. J'ai, du reste, vu germer des saints parmi mes condisciples. Ils ne se dévoilèrent complètement qu'en «rhétorique», c'est-à-dire dans la dernière année, aux derniers jours de la grande retraite des vocations. D'apparence un peu souffreteuse, nous les appelions irrévérencieusement «les mal cuits». Ils étaient sept dans notre classe qui ne comptait que seize élèves et entrèrent tous les sept dans la Compagnie de Jésus. Nous avions frôlé le salut contagieux. Nous les regardions avec une sorte d'étonnement et d'envie apitoyée et respectueuse. Parfois, par réaction et pour savoir de quel bois ils se chauffaient, nous leur cherchions [673] querelle en leur donnant un croc-en-jambe ou en leur lançant une balle dans les fesses. Enveloppés de leur Dieu, ils ne nous voyaient pas et, impressionnés, nous n'osions insister. Ils vivaient déjà dans un autre monde. Évidemment, dans leur nombre se trouvaient de petits saints larvés qui n'aspiraient qu'à une place de comptables en grâces et indulgences dans un ciel économique et de tout repos. Mais deux ou trois, après une vie de sacrifices, moururent martyrs en de lointains pays : car même dans un saint plus ou moins larvé, le principe qui le porte étant magnifique, il y a toujours un saint héroïque prêt à faire des miracles.
J'étais alors un gamin de treize ou quatorze ans qui usait ses fonds de culotte sur les bancs de la quatrième latine en suivant nonchalamment les cours.
Notre professeur, un Père jésuite français, plus dégourdi que les Belges, jeune, plein de zèle, rompant avec la séculaire routine de la Compagnie de Jésus par des coups d'audace prématurés et téméraires, s'évertuait à éveiller en ses élèves quelque curiosité littéraire.
Il y perdait d'ailleurs son latin et son temps. Néanmoins, deux ou trois grains ne tombèrent point sur le roc et germèrent tant bien que mal sur les bas côtés de la route.
Cet excellent homme au lieu d'imposer aux enfants une amplification sur les réflexions et la mort de Manlius Capitolinus précipité de la Roche Tarpéienne, ou le discours de Volumnie à Coriolan afin de l'arrêter aux portes de Rome, nous demanda plus simplement le récit d'une journée de vacances à la campagne.
Je ne sais quelle lueur perça à ce moment les brumes de mon avenir. Sans chercher midi à quatorze heures, ma pensée me transporta dans la cour de la ferme contiguë au jardin de ma grand-mère maternelle et je me mis à décrire naïvement et en l'enjolivant un peu (car déjà le professionnel futur guidait la plume de l'apprend) ce que j'y avais vu un matin que j'y étais assis à l'ombre d'un pommier.
Je n'ai pu retrouver le texte authentique de ce précoce et puéril chef-d'œuvre. Je me souviens cependant que les hommes et les [674] femmes étant aux champs, la cour appartenait aux animaux domestiques.
Je ne sais d'où l'idée vint alors au jeune écolier que j'étais de les animer et les humaniser comme je le fis trente-cinq ou quarante ans plus tard dans L'Oiseau Bleu.
Le vieux chien de garde somnolait dans le tonneau qui lui servait de niche en surveillant du coin de son œil rouge les allées et venues de tout ce qui remuait, prêt à rétablir l'ordre en cas de conflit.
Les poules toujours affamées picoraient dans l'herbe sous la protection du coq flamboyant qui, d'un gloussement attendri, appelait parfois la favorite de l'heure pour lui désigner dans le sable un morceau de choix.
Tout était béatement paisible sous un flamboyant soleil de juillet, lorsque à la queue-leu-leu s'amenèrent une douzaine de canards qui devaient, pour rejoindre leur mare, traverser le sentier où s'affairaient les poules. Comment faire?
Stupidement attachées à leur picorage, les poules n'auraient pas eu l'idée de se déplacer; de leur côté, les canards ne connaissaient que le sentier qui conduisait à l'eau et n'auraient jamais envisagé la possibilité d'un détour.
Indignés, clabaudant, claquant du bec, clapotant sur leurs pieds palmés, ils appellent à l'aide leurs grandes amies les oies qui cancanent à l'autre bout du verger. Dressant leur tête jaune et claironnant avec autorité, elles se dandinent au secours de leurs petites sœurs; cependant que le coq ahuri, perdant la tête, tumultueusement volette autour de ses poules qui ne cessent de picorer.
Les pigeons du haut du toit contemplent le spectacle en roucoulant.
Le chat, non loin d'eux, se pourléche le ventre.
Les lapins au fond de leur clapier ombreux, pressentant la bagarre, de leurs pattes de derrière battent le tambour des proches catastrophes.
Alors le chien, le bon chien qui n'a pas perdu un détail du drame qui menace la paix de la ferme dont il est responsable, lève sa grosse tête et s'apprête à bondir sur le champ de bataille, mais s'aperçoit qu'une chaîne imbécile l'attache à son tonneau. Attristé, incompris, malgré tout fidèle au devoir, faute de mieux, il pousse les abois réglementaires, furieux et autoritaires. [675]
Les poules effarées prennent la fuite, le coq reluctant les suit en les réprimandant et, clairons en tête, les oies alliées aux canards se dirigent vers la mare où palpite le soleil des grands jours.
Le succès quand je lus mon papier fut considérable, inattendu, presque hostile.
On commença par me soupçonner d'avoir copié quelque part ce morceau déconcertant. On fouilla mon pupitre pour n'y trouver que le Petit Larousse auquel les élèves avaient droit. Comme, d'autre part, j'avais écrit la page sous les yeux du professeur et de toute la classe, il fallut bien se rendre à l'évidence. Le soupçon et l'accusation tombèrent devant la révélation imprévue.
Mais si le bon maître n'avait plus de soupçons, les condisciples ne se résignaient pas à croire qu'un des leurs fût capable de faire sans malhonnête subterfuge ce que j'avais fait.
C'est pourquoi, sans avoir besoin de se consulter longuement, ils me condamnèrent unanimement à l'ignominieux supplice de la « presse ».
La « presse » était le châtiment traditionnel réservé aux « cafardeux». Elle s'organise donc rapidement selon les règles bien établies et le rituel que j'ai décrit plus haut.
C'est ainsi que je fus pour la première fois victime de la presse. Depuis, ces policiers de la vie littéraire que sont les journalistes m'en ont fait voir bien d'autres.
Ayant vécu six ou sept ans de mon enfance au collège Sainte-Barbe, j'ai passé d'innombrables heures à l'église.
Matin et soir on y était condamné au supplice de prières sans conviction et de prêches trop menaçants pour être pris au sérieux.
Les dimanches, les jours de fête, les semaines de retraite, les mois de dévotion spécialisée, par exemple le mois de mars consacré à saint Joseph ou le mois de mai monopolisé par la Vierge, on ne quittait guère l'édifice religieux qui, malgré l'encens économiquement prodigué au compte-grains, avait une odeur de renfermé et [676] d'émanations clandestines: car les petites fenêtres situées dans la coupole ne pouvaient pas s'ouvrir.
Messes du matin, litanies de la Vierge, rosaires interminables, sermons alternés : l'un par une larve blanche et soporifique d'une voix trop huilée ne parlant que de la grâce et des délices du ciel où la bonté divine nous permettrait peut-être de pénétrer, nous endormait par sa douceur ; l'autre que nous avions appelé « le Père Satan », une sorte de Gréco déchaîné et cuit au four ne fourgonnant que les feux de l'enfer dans sa chaire en forme de coquetier, trépignait, gesticulait, écumait comme un diable dans un bénitier d'eau bouillante. Au bout de cinq minutes, nous ne l'écoutions plus, nous disant qu'après tout si l'on n'a, comme il le prétendait, qu'une chance sur dix mille d'échapper aux flammes éternelles, mieux vaut penser à autre chose et de préférence aux choses défendues.
Je ne fus pas heureux dans le choix de mes églises ou plutôt je n'eus pas de choix. Il m'était imposé. Je viens de dire que celle du collège Sainte-Barbe était un chef-d'œuvre du style jésuite ignominieux.
L'église Sainte-Anne, église paroissiale, de mes parents, répétait, mais en grand, d'outrageantes horreurs. L'architecte, pour être sûr de ne pas se tromper, y avait ingénieusement mélangé tous les styles; mais le byzantin mâtiné de roman de la décadence et de gothique naissant dominait la laideur générale et innocemment intégrale de l'ensemble. Elle était ornée jusqu'à la pullulation de saints et de saintes de plâtre noir, blanc, rosé et bleu issus des funestes manufactures de Saint-Sulpice ; et, pour comble d'infortune, couverte du haut en bas, sans que fût épargné le moindre recoin, de gigantesques peintures murales par un artiste du cru qui croyait égaler Michel-Ange parce qu'il avait passé un tiers de son existence à les perpétrer et qu'à l'exemple du colosse de la Sixtine, il sortait de son œuvre les yeux révulsés, les cheveux blanchis et l'estomac définitivement ruiné ; après avoir fixé, croyait-il, l'éternité dans une chapelle infiniment plus vaste mais aussi immortelle que celle du Vatican.
Sa vocation l'avait mal dirigé. Il avait transposé sur ces énormes murs exactement l'équivalent des pieuses images coloriées à la main que les bons prêtres recèlent dans leurs bréviaires et qu'ils donnent en primes à leurs ouailles préférées, avec leur bénédiction. [677]
C'est dans cette église que je fis ma première communion et que j'assistai aux obsèques de mes parents et de mes deux frères.
J'y fis donc ma première communion après une préparation follement intensive. On nous avait promis une commotion surnaturelle, une transformation miraculeuse et subite de notre être après l'entrée de Dieu. Par malheur pour moi, il manqua son entrée. L'hostie qui renfermait sa chair et son sang se colla obstinément à mon palais. Je savais qu'il était interdit de la toucher du doigt, ma langue même se sentait à demi sacrilège s'efforçait vainement d'attendrir et de libérer le Dieu Tout-Puissant misérablement englué.
D'ineffables minutes espérées se perdirent en des luttes sans gloire et ne revinrent plus. Je me demandais avec désespoir ce que diraient, ce que feraient les anges pour adorer en moi le Maître des deux et de la terre. Je regrettais la bonne église de notre village où j'aurais pu m'approcher de la Sainte Table, les fenêtres ouvertes sur la campagne, au bruit des feuilles dans les arbres, au chant des oiseaux, dans une saine et fraîche odeur d'étable bien tenue.
Le sort m'avait condamné à vivre avec Dieu dans d'indignes logis. L'erreur était d'autant plus grande que la ville de Gand compte deux monuments d'une beauté, d'une noblesse incontestables: Saint-Nicolas, auguste demeure sacrée du treizième ou quatorzième siècle : massive, accroupie comme un lion prêt à bondir sur l'incrédulité, fortifiée comme l'entrée d'un imprenable paradis; et la cathédrale de Saint-Bavon, d'un gothique sévère et impressionnant comme un obscur secret murmuré par des anges résignés.
Il faudrait choisir avec le plus grand soin les églises où l'enfant apprend à parler à Dieu. Au moment où il joint les mains pour les premières prières, il croit ouvrir le ciel et en même temps ouvre en lui la région la plus sensible, la région éternelle de son âme. L'idée de Dieu y prend l'existence et la première forme. Cette existence, il la puise dans l'atmosphère spirituelle qu'il respire et cette forme sera le reflet de ce qui l'entoure.
C'est un crime de provoquer la naissance ou de contrarier la croissance de la pensée divine qui s'élève dans des temples qui ne sont que des pierres qui blasphèment. [678]
C'était un jeu assez barbare qu'on appelait par syncope, contraction ou convenance «balle au der».
La victime que désignait le sort devait faire le tour de la cour et les camarades de sa bande avaient le droit de lui lancer leurs balles de cuir qui étaient aussi dures que possible ; la malheureuse cible vivante courait comme un lapin en essayant des mains et des bras de protéger son visage.
Un jour que j'étais cette cible infortunée, galopant frénétiquement et ne regardant que les balles, je donnai de la tête contre le seuil d'une fenêtre. Le front fendu, je tombai comme un bœuf à l'abattoir. On accourt, on s'empresse et, très inquiet, on m'emporte sans connaissance à la pharmacie du collège. Par bonheur, le médecin qui faisait sa tournée quotidienne s'y trouvait encore; il examine la blessure, déclare que l'os frontal a résisté, qu'il n'y a pas de fracture et que deux ou trois jours de congé me remettront d'aplomb.
Je porte encore la cicatrice de cette plaie qui, autrefois, rougissait dans mes colères mais qui, aujourd'hui, ne devient plus visible que dans les moments de grande indignation ou lorsque je me trouve brusquement devant une injustice plus révoltante que de coutume.
Un autre accident m'arriva dans la même cour. Un accident moins grave et plutôt grotesque, dont également je porte encore le stigmate.
En jouant au football, un football grossier et déréglé qui n'a avec le jeu anglais ou américain que de lointaines accointances, le lourd ballon tombe à pic sur un petit doigt qu'il désarticule et replie sur le dos de la main. D'instinct, je le remets en place et me retire dans un coin pour cacher ma douleur en tâchant de ne pas m'évanouir parce que c'est «déshonorant».
Le soir, à la maison, me voyant un peu pâle, on me demande ce que j'ai. J'explique ce qui s'est passé ; aussitôt, ma mère affolée veut appeler un médecin. Je déclare que j'ai remis mon doigt en place et que je ne veux pas qu'on y touche, si l'on ne m'accorde pas trois jours de congé. À ces mots, mon père se rebiffe, déclare qu'il n'admet [679] pas pareil chantage et que je n'aurai ni docteur ni congé. Ma mère nous implore vainement l'un et l'autre. Nous restons sur nos positions et c'est ainsi qu'en souvenir de cet accident et de cet entêtement, mon auriculaire de la main gauche est resté bossu comme un crochet et se révèle encore plus inutile que celui de la main droite.
Il ne faut pas s'exagérer la qualité de mon stoïcisme. La crainte du mal qu'allait me faire le docteur autant que mon amour-propre assuraient l'héroïsme apparent de ma résolution.
Entre douze et quatorze ans, je devais être un assez joli petit garçon puisque j'avais éveillé autour de moi quelques amitiés tendres.
La plus fidèle et la plus passionnée fut celle d'un jeune camarade un peu plus âgé que moi. Ces amitiés se bornaient d'ailleurs à de très innocentes manifestations, le péché contre le sixième commandement dont on nous parlait dans tous les sermons, nous étant assez peu connu, nous ne savions pas du tout ce qu'il fallait faire pour avoir le plaisir de le commettre. Notre innocence nous préservait de tout écart, mais nous vivions dans une atmosphère de crainte et de suspicion vis-à-vis de notre conscience ; nous nous demandions tout le temps si nous n'avions pas péché, à notre insu. L'idéal de ces amitiés était un baiser sur la joue ; baiser espéré, baiser attendu, qu'au surplus on ne donnait jamais. Tout se réduisait à un regard mouillé, à des serrements de main, à des paroles intimidées qui n'avaient aucun rapport avec la pensée qui nous préoccupait ni avec le péché qui rôdait autour de nous. Ces baisers furtifs, qui ne se donnaient pas et dont on parlait toujours, représentaient le sommet jamais atteint des tentations charnelles. L'ami passionné dont je parlais s'appelait Idesbalde. Il avait acheté l'indulgence de mon maître d'armes et, après la leçon, lorsque j'avais quitté la salle il demandait l'autorisation de chausser mon gant et de mettre le masque qu'avait sanctifié mon souffle. Il s'asseyait dans un coin en jouissant de la tiédeur de ma main absente et des délices du souffle envolé. Le maître d'armes assez inquiet, parce que chez [680] les Jésuites les murs ont des yeux et des oreilles, s'efforçait de limiter ces manifestations suspectes qui se seraient reproduites trop souvent après chaque séance d'escrime.
Je ne partageais pas du tout cette passion, je ne me l'expliquais même pas, mais clandestinement, je faisais tout ce qu'il fallait pour l'entretenir. Le ferment de femme qu'il y a en tout homme et la coquetterie expliquent probablement la satisfaction d'être ainsi adoré en silence. Ce camarade avait une certaine influence sur le choix de mes cravates; par exemple, j'essayais de me rapprocher de la couleur des siennes.
Dans une pantomime, mise en scène par un bon père qui avait été missionnaire en Chine et où je jouais le rôle d'un jongleur et d'un acrobate du Céleste-Empire, mes talents de gymnastique se réduisant à faire la roue, je portais un costume bariolé qui me semblait assez avantageux ; mais trouvant mon teint trop pâle, j'avais pris pour l'aviver un peu de la pellicule rouge et transparente dont on enveloppait les bonbons à pétard qu'ont connus tous les enfants de ma génération. Ce fard trop ardent me donna bien des ennuis parce que je ne parvenais pas à l'effacer. Le préfet et tout le monde s'informaient de la cause de