Maurice Maeterlinck
Joyzelle
- 1903 -


Maeterlinck M., 1903

Source: M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 2. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 164-237.

OCR & Spellcheck: Aerius (ae-lib.org.ua), 2004


 

INTRODUCTION

La pièce fut écrite pour Georgette Leblanc, en communion de pensée avec elle. Et l'on comprend qu'elle ne trouva pas l'adhésion, notamment de ses amis, qui étaient des admirateurs fervents ; du premier théâtre, Charles Van Lerberghe et Grégoire Le Roy. Sur Maeterlinck qui lui semblait arrivé au faîte de sa carrière, Ch. Van Lerberghe écrivait à Le Roy : Je ne sais pas si comme le héros classique il aspire à descendre [en italique dans le texte]. Mais la vérité fâcheuse est qu'il descend. Un peu plus loin dans sa lettre, il attribue directement à G. Leblanc la responsabilité de cette orientation qu'il estime négative : Mona [sic] Vanna et Georgette Leblanc semblent mettre Maurice dans une direction où il ne se serait pas mis lui-même, tel que nous l'avons connu aux jours de haute fierté. (1)

En dépit de la richesse de la forme, la pièce est écrite en vers blancs, en alexandrins généralement coupés par hexamètres. JoyuUe fut un insuccès en Italie comme en France. On regrettait à l'évidence la spontanéité et les naïvetés d'écriture de La Princesse Maleine. Longueur du texte, complexité de la pièce - jouée en Italie en mars 1914, le quatrième acte fût supprimé - masquent la thèse de l'amour sublime de même que l'idéalisme magique qui nourrit le personnage de Merlin. Contrairement à ce qui est dit par la plupart des critiques, la période symboliste n'est pas encore terminée pour Maeterlinck. Elle ne le sera jamais entièrement - quelles que soient les variations de sa dramaturgie - dans la mesure où la magie novalisienne continuera d'irriguer une pièce comme L'Oiseau bleu, capitale pour la compréhension de la création de Maeterlinck. Le personnage de Merlin sort de cet univers-là.

Joyzelle fut jouée le 20 mars 1903 au Théâtre du Gymnase. Elle est dédiée à J. J. Schûrmann, le directeur qui accueillit JoyzeUe et [165] avait lancé Monna Vanna. La critique fut Lier d'échec. Heureuse surprise : Joyzelle fut créée au Centre Bruxelles à Paris le 23 avril 1992 dans une mise en scène de le Juliens. Il faut saluer l'initiative des Eperonmers ou la pièce rééditée en 1992 dans la collection Theatr'Opera.

PG.

 

NOTE

1. Lettre de Charles Van Lerberghe à Grégoire Le Roy du 25 juin 1903. Annales di la Fondation Maurice Maeterlinck, tome III, 1957, p. b4.

 


 

 

PERSONNAGES

MERLIN

LANCÉOR, fils de Merlin

JOYZELLE

ARIELLE, génie de Merlin (invisible aux autres personnages)

La scène est dans l'île de Merlin.

 

 

ACTE PREMIER

Une galerie dans le palais de Merlin

 

SCÈNE 1

Merlin, Arielle

Merlin près d'ArieIk endormie sur les marches d'un escalier de marbre. H/ait nuit.

MERUN

Tu dors, mon Arielle, toi ma force intérieure, la puissance oubliée qui sommeille en toute âme, et que seul, jusqu'ici, je réveille a mon gré Tu dors, ma petite fée docile et familière, et tes cheveux epars comme une vapeur bleue, invisibles aux hommes, se mêlent a la lune, aux parfums de la nuit, aux rayons des étoiles, aux rosés qui s'effeuillent, à l'azur qui l'inonde, pour nous rappeler ainsi que rien ne nous sépare de tout ce qui existe, et que notre pensée ne sait pas où commence la lumière qu'elle espère, où se termine l'ombre à laquelle elle échappe... Tu dors profondément, et tandis que tu dors, je perds toute ma science, et redeviens semblable a mes aveugles frères qui ne savent pas encore qu'il y a sur cette terre autant de dieux cachés que de cieux qui palpitent... Hélas! je suis pour eux le génie qu'il faut fuir, le mauvais magicien qui a tait alliance avec leurs ennemis... Ils n'ont pas d'ennemis; ils n'ont que des sujets qui ne trouvent plus leur roi... Ils sont persuadés que ma vertu secrète, à laquelle obéissent les plantes et les astres, 1 eau, la pierre et le feu, et à qui l'avenir dévoile par moments quelques-uns de ses traits; ils sont persuadés que cette vertu nouvelle, et pourtant si humaine, est cachée dans des filtres, des paroles maudites, des herbes infernales, des signes redoutables... - Non, c'est en moi qu'elle est comme elle réside en eux; c'est en toi qu'elle se trouve ma fragile Arielle, qui te trouvais en moi... J'ai fait deux ou trois pas plus hardis dans la nuit... J'ai fait un peu plus tôt ce qu ils feront plus tard... Tout leur sera soumis quand ils auront appris a [168] ranimer enfin ta bonne volonté, comme je l'ai ranimée... Mais j'aurais beau leur dire que tu sommeilles ici, et leur montrer du doigt ta grâce éblouissante, ils ne te verraient point... Il faut que chacun d'eux te découvre en lui-même ; il faut que chacun d'eux entr'ouvre comme moi le tombeau de sa vie et vienne t'éveiller ainsi que je t'éveille...

Il se penche sur Arielle et lui donne un baiser.

ARIELLE, s'éveillant

Maître !...

MERLIN

Voici l'heure, Arielle, où l'amour doit veiller. Je troublerai souvent ton sommeil ces jours-ci...

ARIELLE

Mon sommeil fut si long que toujours j'y retombe; mais je me sens plus forte et deviens plus heureuse à chacun des réveils que ta pensée m'impose...

MERLIN

Où conduis-tu mon fils, et quand le reverrai-je?...

ARIELLE

Je le suivais des yeux dans mon rêve attentif... Il s'approche de nous... Il se croit égaré; et son destin le mène où l'attend le bonheur...

MERLIN

Me reconnaîtra-t-il?... Voilà bien des années que l'épreuve prescrite exige que nous vivions étrangers l'un à l'autre; et j'ai hâte de pouvoir l'embrasser comme jadis, lorsqu'il était enfant...

ARIELLE

Non, il faut que le sort se décide librement et que l'amour d'un père dont il doit ignorer l'existence, ne fausse pas l'épreuve... [169]

MERLIN

Mais depuis que Joyzelle est ici, près de nous ; depuis qu'il vient vers elle, l'avenir s'éclaire-t-il, y lis-tu plus avant?...

ARIELLE, regardant la mer et la nuit, dans une sorte d'extase

J'y lis ce que j'y lus dès les premières heures... Le destin de ton fils est inscrit tout entier dans un cercle d'amour. S'il aime, s'il est aimé d'un amour merveilleux, qui d'ailleurs devrait être celui de tous les hommes, mais qui devient si rare qu'il leur semble à présent éblouissant et fou ; s'il aime, s'il est aimé d'un amour ingénu et pourtant clairvoyant, d'un amour simple et pur comme l'eau des montagnes et tout-puissant comme elle, d'un amour héroïque et plus doux qu'une fleur, d'un amour qui prend tout, et rend plus qu'il ne prend, qui n'hésite jamais, qui ne se trompe pas, que rien ne déconcerte et que rien ne rebute, qui n'entend, ne voit plus qu'un bonheur mystérieux, invisible à tout autre, qui l'aperçoit partout, à travers toutes les formes et toutes les épreuves, et qui en souriant, s'avance jusqu'au crime pour le revendiquer... S'il obtient cet amour qui existe quelque part, et l'attend dans un cœur que j'ai cru reconnaître ; sa vie sera plus longue, plus belle et plus heureuse que celle des autres hommes. Mais s'il ne la trouve pas avant la fin du mois, car le cercle se ferme, si l'amour de Joyzelle n'est pas celui que l'avenir lui tend du haut des cieux; si la flamme n'atteint pas les limites de la flamme, qu'un doute l'obscurcisse ou qu'un regret la voile, c'est la mort qui l'emporte, et ton fils est perdu...

MERLIN

Ah! certes, pour tout homme, c'est une heure importante que celle de l'amour...

ARIELLE

Pour Lancéor, hélas! c'est l'heure impitoyable... Il touche ces jours-ci, au sommet de sa vie. Il effleure, à tâtons, le bonheur et la tombe... Il dépend tout entier des derniers pas qu'il fait et du geste de la vierge qui vient à sa rencontre... [170]

MERLIN

Et si Joyzelle n'est point celle que le sort désigne ?...

ARIELLE

Je crains bien que l'épreuve que nous allons tenter, ne soit la seule qu'il offre ; mais il ne faut jamais que l'homme perde courage en face de l'avenir...

MERLIN

Pourquoi tenter l'épreuve si elle est incertaine?...

ARIELLE

Si nous ne l'offrons pas, le destin l'offrira; elle est inévitable mais livrée au hasard; et c'est pourquoi j'essaie d'en diriger le cours...

MERLIN

Et s'il aime Joyzelle sans qu'elle l'aime de l'amour que le destin exige ?...

ARIELLE

C'est alors qu'il faudra que nous intervenions plus manifestement.

MERLIN

Comment?

ARIELLE

J'essaierai de le savoir...

MERLIN

Arielle, je t'en prie, puisqu'il s'agit ici de l'être le plus cher, de bien plus que moi-même, puisque je n'ai qu'un fils et qu'il peut devenir ce que nous savons bien que je ne saurais être ; est-il donc impossible de faire vers l'avenir un effort inouï, presque désespéré, de violer le temps, d'arracher aux années, dussent-elles se venger sur nous deux, le secret qu'elles recèlent avec tant de rigueur, et qui contient bien plus que notre propre vie et que notre bonheur?... [171]

ARIELLE

Non, je m'efforce en vain, je n'atteins pas plus loin... L'avenir est un monde limité par nous-mêmes, où nous ne découvrons que ce qui nous concerne; et parfois, par hasard, ce qui intéresse ceux que nous aimons le plus... Je vois très clairement tout ce qui se déroule autour de Lancéor, jusqu'à ce que sa route coupe celle de Joyzelle. Mais autour de Joyzelle, les années sont voilées. C'est un voile éclatant, un rideau de lumière, mais il cache les jours aussi profondément qu'un voile de ténèbres... Il interrompt la vie. Puis, par-delà le voile, je retrouve le bonheur et la mort qui attendent, comme deux hôtes égaux, indifférents, impénétrables; et je ne saurais dire lequel est le plus proche, le plus impérieux... Il ne m'est pas possible de savoir si Joyzelle est la prédestinée... Tout promet que c'est elle; mais rien ne le confirme... Son visage est tendu vers les années qui viennent... et j'ai beau l'appeler de toute ma puissance, elle ne me repond pas, ne se retourne point. Rien ne peut la distraire ; et je n'ai jamais vu ses traits que je devine... Un seul signe est certain; c'est celui des épreuves, très nettes et cruelles, qu'elle devra surmonter... Ce n'est qu'à ces épreuves que nous la connaîtrons.

MERLIN

II nous faut donc aussi, à partir de ce point que je puis franchir, nous soumettre aux pouvoirs inconnus, interroger les faits comme les autres hommes ; attendre leur réponse, et tenter de les vaincre s'ils veulent le malheur de ceux que nous aimons...

ARIELLE

Mais voici qu'ils s'avancent dans l'aube qui se lève... Hâtons-nous, ils s'approchent... Laissons à leur destin qui commence son œuvre, la solitude et le silence qu'il exige.

Sortent Merlin et Arielle. Quelques instants après, tandis que la clarté du jour augmente rapidement, entrent et se rencontrent

Joyzelle et Lancéor. [172]

 

SCÈNE II

Joyzelle, Lancéor i

JOYZELLE, s'arrêtant étonnée devant Lancéor

Que cherchez-vous?

LANCÉOR

Je ne sais où je suis... Je cherchais un asile... Qui êtes-vous?

JOYZELLE

Je m'appelle Joyzelle.

LANCÉOR

Joyzelle... Je dis le nom... Il caresse comme une aile, une haleine de fleur, un souffle d'allégresse, un rayon de lumière... Il vous peint tout entière, il chante dans le cœur, il éclaire les lèvres...

JOYZELLE

Et vous, qui êtes-vous ?

LANCÉOR

Je ne sais plus moi-même qui je suis... Il y a quelques jours, je m'appelais Lancéor, je savais où j'étais et je me connaissais... Aujour-d'hui, je me cherche, je tâtonne en moi-même et tout autour de moi, et j'erre dans la brume, au milieu des mirages...

JOYZELLE

Quelle brume? Quels mirages?... Depuis quand êtes-vous dans cette île?...

LANCÉOR

Personne ne m'a vu... J'errais sur le rivage, j'étais désespéré...

JOYZELLE

Oh ! Pourquoi ? [173]

LANCÉOR

J'étais bien loin d'ici, j'étais bien loin de lui, quand une lettre me dit que mon vieux père se meurt... Je m'embarque aussitôt. Nous naviguons longtemps ; puis, dans le premier port où le vaisseau relâche, j'apprends qu'il est trop tard, que mon père n'est plus... Je continue ma route, pour rejoindre du moins son dernier souvenir, et pour exécuter sa dernière volonté...

JOYZELLE

Pourquoi êtes-vous ici?...

LANCÉOR

Pourquoi? -Je n'en sais rien, et comment, je l'ignore... La mer était très claire et le ciel était pur... On ne voyait que l'eau sommeillant dans l'azur... Tout à coup, sans raison, des grandes vapeurs bleues ont envahi les vagues. - Elles montaient comme un voile qui s'attachait aux mains, aux agrès, au visage... Puis le vent a soufflé, notre ancre s'est rompue et le navire aveugle, poussé par un courant qui le faisait frémir, s'est trouvé vers le soir dans le port inconnu de cette île imprévue... Triste et découragé, je descends sur la plage, je m'endors dans une grotte qui regarde la mer; et lorsque je m'éveille, la brume s'était levée; et je vois le navire qui s'évanouissait comme une aile lumineuse à l'horizon des flots.

JOYZELLE

Qu'était-il arrivé?

LANCÉOR

Je ne sais... J'aurais voulu le suivre, mais je n'ai pu trouver de barque dans le port... Il me faut donc attendre qu'un autre vaisseau passe...

JOYZELLE

C'est curieux... C'est comme moi...

LANCÉOR

Comme vous?... [174]

JOYZELLE

Oui, moi aussi, c'est une brume épaisse qui m'a menée dans l'île...

LANCÉOR

Et comment?... D'où venez-vous, Joyzelle ?

JOYZELLE

Je venais d'une autre île...

LANCÉOR

Où alliez-vous?

JOYZELLE

Où quelqu'un m'attendait.

LANCÉOR

Mais alors?...

JOYZELLE

Ma mère le voulait...

LANCÉOR

Vous allez obéir?

JOYZELLE

Non.

LANCÉOR

Ah! C'est bien!... J'aime cela... Et moi aussi, mon père, au moment de sa mort, voulait que je choisisse celle qu'il avait choisie... Il avait ses raisons, des raisons très profondes et très graves, paraît-il... Et puisqu'il l'a voulu, et qu'il n'est plus sur terre, il faut que j'obéisse...

JOYZELLE

Pourquoi ?

LANCÉOR

On ne peut se soustraire aux volontés des morts... [175]

JOYZELLE

Pourquoi ?

LANCÉOR

Elles ne peuvent plus changer... Il faut avoir pitié, il faut les respecter...

JOYZELLE

Non.

LANCÉOR

Vous n'obéiriez pas?...

JOYZELLE

Non!

LANCÉOR

Joyzelle!... C'est affreux!...

JOYZELLE

Non, les morts sont affreux, s'ils veulent que nous aimions ceux que nous n'aimons pas...

LANCÉOR

Joyzelle !... J'ai peur de vous...

JOYZELLE

J'ai dit... Qu'est-ce que j'ai dit?... J'ai peut-être été prompte...

LANCÉOR

Joyzelle, vos yeux se mouillent au souvenir des morts et démentent vos paroles...

JOYZELLE

Ne parlons plus des morts... Vous ne m'avez pas dit comment votre naufrage... [176]

JOYZELLE

C'est un brouillard épais qui nous a égarés... Un brouillard si j'épais, qu'il remplissait les mains, comme de plumes blanches... Le pilote s'est trompé. Il a perdu la route... Il a cru voir un phare... Le navire s'est ouvert sur des récifs cachés... Mais personne n'a péri... Les vagues m'ont emportée; et puis, j'ai vu l'eau bleue glisser devant mes yeux, comme si je descendais dans un ciel étouffant... Je descendais toujours... Puis, quelqu'un m'a saisie, et j'ai perdu conscience...

LANCÉOR

Qui donc vous a saisie?...

JOYZELLE

Le maître de cette île.

LANCÉOR

Et quel est-il, ce maître ?

JOYZELLE

C'est un vieillard qui erre comme une ombre inquiète en ce palais de marbre...

LANCÉOR

Si j'avais été là!...

JOYZELLE

Qu'auriez-vous fait?

LANCÉOR

Je vous aurais sauvée!...

JOYZELLE

Ne suis-je pas sauvée?...

LANCÉOR

Ce n'est pas la même chose!... Vous n'auriez pas souffert, rien ne vous eût atteinte... Je vous aurais portée sur la crête des vagues... [177] Ah! je ne sais comment... Comme une couple pleine de perles précieuses, dont pas une ne doit être frôlée d'une ombre, comme une fleur de l'aube où l'on craint d'ébranler une goutte de rosée... Quand je pense aux dangers que vous avez courus, si belle et si fragile, dans les rochers cruels, aux bras de ce vieillard!... Ce qu'il a fait est beau; il a fait l'impossible... Mais ce n'est pas assez... Comment avez-vous pu gagner enfin la rive?...

JOYZELLE

Je me suis réveillée étendue sur le sable... Le vieillard était là. Puis, il m'a fait porter dans ce palais...

LANCÉOR

II est roi de cette île ?

JOYZELLE

L'île est presque déserte, et l'on n'y voit personne que quelques serviteurs qui passent en silence... Il n'aurait pour sujets que les arbres, les fleurs et les oiseaux heureux dont l'île semble pleine...

LANCÉOR

C'est bien, ce qu'il a fait...

JOYZELLE

II est bon et humain, et il m'a accueillie, comme mon père lui-même n'aurait pu m'accueillir... Pourtant, je ne l'aime pas...

LANCÉOR

Pourquoi ?

JOYZELLE

Je crois qu'il m'aime...

LANCÉOR

Comment?... Il oserait!... Non, ce n'est pas possible, ou les années n'ont plus le poids qu'elles doivent avoir et la raison nous mit lorsque la mort s'annonce... [178]

JOYZELLE

Et pourtant, je le crains... Il me l'a fait entendre... Il est étrange et triste... Il a, dit-on, un fils qui est bien loin d'ici, qui est perdu : peut-être... Il y pense toujours... Quand il croit le revoir, son visage s'éclaire, il... Le voici!...

Entre Merlin.

 

SCÈNE III

Lancéor, Joyzelle, Merlin

MERLIN

Je vous cherchais, Joyzelle... Se tournant vers Lancéor et le regardant d'un oeil menaçant. Vous, je sais qui vous êtes, et je sais les raisons qui vous ont amené dans cette île, la ruse de ce naufrage simulé, et quel est l'ennemi qui vous a envoyé...

LANCÉOR

Moi? Mais c'est le hasard seul qui m'a fait aborder...

MERLIN

Ne prononçons pas de phrases inutiles.

JOYZELLE

Qu'a-t-il fait?

MERLIN

II voulait faire, hélas ! ce que l'homme peut faire de plus vil; trahir la bonté, tromper l'amitié et vendre à l'ennemi l'hôte trop généreux qui allait l'accueillir...

JOYZELLE

Non.

MERLIN

Pourquoi non? Vous le connaissez donc? [179]

JOYZELLE

Oui.

MERLIN

Depuis quand?

JOYZELLE

Depuis que je l'ai vu.

MERLIN

Et depuis quand l'avez-vous vu?

JOYZELLE

Depuis qu'il est entré dans cette salle...

MERLIN

C'est peu...

JOYZELLE

C'est assez.

MERLIN

Non, Joyzelle ; et bientôt, des preuves et des faits vous montreront que c'est insuffisant; et qu'un regard loyal, l'innocence du sourire, la candeur des paroles, cachent souvent des pièges plus dangereux que ceux de la vieillesse ingrate ou de l'amour qui n'a que peu d'espoir...

JOYZELLE

Que comptez-vous faire ?

MERLIN

J'attends les dernières certitudes; et alors, je ferai ce qu'il est légitime et nécessaire de faire, pour n'avoir plus à craindre un ennemi qui ne reculerait devant rien. Les mesures impitoyables que je prendrai importent à votre sûreté autant qu'à la mienne ; car la même intrigue nous enveloppe l'un et l'autre, et le sort nous unit... Je ne [180] puis, aujourd'hui, vous en dire davantage; ayez confiance en moi; peut-être savez-vous déjà que votre bonheur est le mien...

JOYZELLE

Vous m'avez sauvé la vie, je m'en souviens...

MERLIN

Vous vous en souvenez sans aucune douceur; mais j'espère qu'un jour vous me rendrez justice. A Lancéor. Pour vous, allez ! L'avis que j'ai reçu ne peut être douteux. Quand les faits que je crains l'auront confirmé, j'agirai. En attendant, vous êtes mon prisonnier. On vous indiquera la partie du palais qui vous est réservée. Si vous franchissez les limites prescrites, vous vous jugez vous-même et vous prononcez la sentence. Elle sera sans recours. Allez, mes ordres sont donnés...

LANCÉOR

J'obéis, mais c'est en attendant que vous reconnaissiez votre erreur. À bientôt, Joyzelle...

MERLIN

Non, dites-lui adieu; car il est douteux que vous la revoyiez jamais... Cependant, Joyzelle, il se peut qu'un hasard vous remette en présence de cet homme. Dans ce cas, fuyez-le, votre vie et la sienne dépendent très strictement de votre prompte fuite. Si j'apprends que vous vous êtes revus, vous êtes irrévocablement perdus. A Lancéor. Me promettez-vous de la fuir?

LANCÉOR

S'il y va de sa vie, oui.

MERLIN

Et vous, Joyzelle ?

JOYZELLE

Non. [181]

 

 

ACTE DEUXIÈME

Un jardin sauvage, abandonné, plein de ronces et de mauvaises herbes.

À droite, un mur énorme et sombre, percé d'une porte à claire-voie.

 

SCÈNE 1

Joyzelle, puis Lancéor

JOYZELLE, entrant

C'est le jardin que personne ne visite; le soleil n'y vient plus, les pauvres fleurs auxquelles on fait la guerre parce qu'elles ne sont pas belles, y attendent la mort et les oiseaux s'y taisent. Voici la violette qui n'a plus de parfum, la renoncule d'or, tremblante et si chétive 1 et le coquelicot qui s'effeuille sans cesse... Voici la scabieuse qui demande un peu d'eau, l'euphorie vénéneuse qui cache ses fleurs vertes, la campanule bleue qui agite en silence ses cloches inutiles... Je vous reconnais toutes, humbles et méprisées, si bonnes et si laides !... Vous pourriez être belles ; il n'y manque presque rien : un rayon de bonheur, une minute de grâce, un sourire plus hardi pour appeler l'abeille... Mais nul œil ne vous voit, nulle main ne vous sèmme, nulle main ne vous cueille; et je viens parmi vous pour être seule aussi... Que tout est morne ici !... L'herbe est déserte et sèche, les feuilles sont malades, les vieux arbres se meurent, et le printemps lui-même et la rosée de l'aube ont peur de s'attrister dans cette solitude.

Lancéor paraît derrière la porte à claire-voie.

LANCÉOR

Joyzelle!...

JOYZELLE, se retournant brusquement

Lancéor!... [182]

LANCÉOR

Joyzelle...

JOYZELLE

Va-t'en!... Va-t'en!... Prends garde!... S'il te voit, c'est la mort!...

LANCÉOR

II ne nous verra pas ; il est bien loin d'ici.

JOYZELLE

Où est-il?...

LANCÉOR

Je l'ai vu s'en aller. Je guettais son départ du haut de cette tour où je suis prisonnier... Il est au bout de l'île, près de la forêt bleue qui forme l'horizon...

JOYZELLE

Mais il peut revenir; ou quelqu'un lui dire... Va-t'en! va-t'en, te dis-je !... Il y va de ta vie !...

LANCÉOR

Le palais est désert; j'ai parcouru les salles, les jardins et les cours, les longues haies de buis, les escaliers de marbre...

JOYZELLE

Va-t'en, ce n'est qu'un piège... Il en veut à ta vie ; je le sais, il l'a dit... il soupçonne que je t'aime... Il ne cherche qu'une excuse à ce qu'il voudrait faire... Va-t'en!... C'est déjà trop!...

LANCÉOR

Non.

JOYZELLE

Si tu ne t'en vas pas, c'est moi qui m'en irai...

LANCÉOR

Si tu t'en vas, Joyzelle, je reste à cette porte jusqu'à ce que la [183] nuit le ramène au palais... Il me retrouvera sur ce seuil défendu... J'ai franchi les limites qui m'étaient assignées, j'ai donc désobéi; et je veux qu'il le voie, et je veux qu'il le sache!...

JOYZELLE

Lancéor aie pitié! Je t'en prie, Lancéor!... C'est tout notre bonheur que tu hasardes ainsi!... Ne pense pas qu'à toi seul!... J'irai où tu voudras si tu quittes cette grille !... Nous nous verrons ailleurs, plus tard, un autre jour... Il faut avoir le temps, il faut qu'on prenne garde, il faut que l'on prépare... Vois, je te tends les bras... que veux-tu que je fasse?... Que faut-il te promettre?...

LANCÉOR

Ouvre la porte.

JOYZELLE

Non, non, non, je ne puis...

LANCÉOR

Ouvre, ouvre, Joyzelle, si tu veux que je vive...

JOYZELLE

Pourquoi veux-tu que j'ouvre?...

LANCÉOR

Je veux te voir de près, je veux toucher tes mains que je n'ai pas touchées, te regarder encore comme je t'ai regardée lorsque le premier jour... Ouvre ou je veux me perdre ; je ne m'en irai pas...

JOYZELLE

T'en iras-tu dès que?...

LANCÉOR

Je te promets, Joyzelle... Dès que tu ouvriras, avant qu'une hirondelle, avant qu'une pensée ait le temps d'accourir de l'endroit où il est pour surprendre ma main qui va toucher la tienne... Je t'en supplie, Joyzelle, ceci est trop cruel... Je suis à cette porte comme un mendiant aveugle... Je ne vois que ton ombre qui passe entre les feuilles... Ces barreaux sont odieux et cachent ton visage... Un [184] seul regard, Joyzelle, où je te verrai toute ; et puis je m'en irai comme un voleur qui fuit avec un grand trésor qui ruisselle derrière lui... Personne ne le saura, et nous serons heureux...

JOYZELLE

Lancéor, c'est affreux!... Je ne tremble jamais, mais je tremble aujourd'hui... C'est peut-être ta vie ; et c'est déjà la mienne... Quelle est cette clarté qui s'élève si vite?... Elle vient nous menacer, elle va nous trahir!...

LANCÉOR

Mais non, c'est le soleil qui monte derrière le mur... C'est l'innocent soleil, le bon soleil de mai qui vient nous réjouir... Ouvre donc, ouvre vite, chaque minute qui passe ajoute ses dangers aux dangers que tu crains. Un seul geste, Joyzelle, un élan de ta main, et tu m'ouvres vraiment les portes de la vie...

Jayzeik tourne la clef. La porte s'ouvre; Lancéor en franchit le seuil.

LANCÉOR, saisissant Joyzelle dans ses bras

Joyzelle!...

JOYZELLE

Me voici!...

LANCÉOR

J'ai tes mains et tes yeux, tes cheveux et tes lèvres, dans le même baiser et dans le même instant, tous les dons de l'amour que je n'ai jamais eus et toute sa présence !... Mes bras sont si surpris qu'ils ne peuvent les porter, et ma vie tout entière ne peut les contenir... N'écarte point ton front, n'éloigne pas tes lèvres!...

JOYZELLE

Ce n'est point pour te fuir, mais pour mieux m'approcher...

LANCÉOR

Ne tourne point la tête; ne me dérobe pas une ombre de tes [185] cils, une lueur de tes yeux; ce ne sont pas les heures mais les minutes mêmes qui menacent ce bonheur...

JOYZELLE

Je cherchais ton sourire...

LANCÉOR

Et le tien le rencontre dans le premier baiser qui passe entre nos lèvres pour unir nos destins... Il me semble aujourd'hui que je t'ai toujours vue et toujours embrassée ; et que je recommence, dans la realité, au seuil du paradis, ce que j'ai fait sur terre en embrassant ton ombre...

JOYZELLE

Je t'embrassais la nuit, quand j'embrassais mes rêves...

LANCÉOR

Je n'ai pas eu de doute...

JOYZELLE

Je n'ai pas eu de crainte...

LANCÉOR

Et tout m'est accordé...

JOYZELLE

Et tout me rend heureuse!...

LANCÉOR

Que tes yeux sont profonds et pleins de confiance!...

JOYZELLE

Et que les tiens sont purs et pleins de certitudes!...

LANCÉOR

Comme je les reconnais!...

JOYZELLE

Et comme je les retrouve !... [186]

LANCÉOR

Tes mains sur mes épaules ont le geste qu'elles avaient quand je les attendais sans oser m'éveiller...

JOYZELLE

Et ton bras sur mon cou reprend la même place...

LANCÉOR

C'est ainsi qu'autrefois tes paupières se fermaient au souffle de l'amour.

JOYZELLE

Et c'est de même aussi que les larmes montaient dans tes yeux qui s'ouvraient...

JOYZELLE

Le malheur ne vient pas tant que l'amour l'enchaîne...

LANCÉOR

Tu m'aimes?...

JOYZELLE

Oui.

LANCÉOR

Oh! comme tu m'as dit oui!... Oui jusqu'au fond du cœur, jusqu'au fond des pensées et jusqu'au fond de l'âme!... Je le savais peut-être ; mais il fallait le dire ; et nos baisers eux-mêmes ne comptaient pas sans lui... Maintenant, c'est assez, il nourrira ma vie; toutes les haines de la terre ne sauraient l'effacer, et trente ans de détresse ne sauraient l'épuiser!... Je suis dans la lumière et le printemps m'accable!... Je regarde le ciel et le jardin s'éveille!... Entends-tu les oiseaux qui font chanter les arbres et répètent ton sourire et le oui merveilleux ; et vois-tu les rayons qui caressent tes cheveux comme des diamants qui jouent parmi les flammes, et les milliers de fleurs qui se penchent sur nous pour surprendre en nos yeux le mystère d'un amour qu'elles ne connaissaient pas!... [187]

JOYZELLE, ouvrant les yeux

II n'y avait ici que de pauvres fleurs mortes...

Elle regarde autour d'elle, stupéfaite; car dès l'entrée de Lancéor, sans qu'ils y aient pris garde, le môme jardin s'est peu à peu et magiquement transfiguré. Les plantes sauvages, les mauvalses herbes qui l'empoisonnaient ont grandi, et chacune, selon son espèce, a magnifié jusqu'au prodige ses fleurs épanouies. Le chétif liseron est devenu une liane puissante dont les admirables calices enguirlandent les arbres surchargés de fruits mûrs et peupies d'oiseaux miraculeux. Le mouron blanc est un grand arbrisseau d'un vert ardent et tendre, où éclatent des fleurs plus larges que des lys. La pâle scabieuse a allongé ses tiges où se dressent des houppes pareilles à présent à des tournesols mauves... Les papillons volent, les abeilles bourdonnent, les oiseaux chantent, les fruits se balancent et tombent, la lumière ruisselle. La perspective du jardin s'est étendue à l'infini; et l'on entrevoit maintenant, à droite, un bassin de marbre, à demicache derrière une haie de lauriers-rosés et d'héliotropes taillés en arcades.

LANCÉOR

II n'y a plus ici que les fleurs de la vie!... Regarde!... Elles descendent, elles ruissellent sur nous!... Elles éclatent aux branches, elles font ployer les arbres, elles entravent nos pas, elles se pressent, elles s'écrasent, elles s'ouvrent toutes grandes les unes dans les autres, elles aveuglent les feuilles, elles éblouissent l'herbe ; je n'en connais aucune et le printemps est ivre; je n'en ai jamais vu d'aussi désordonnées, d'aussi resplendissantes!...

JOYZELLE

Où sommes-nous?...

LANCÉOR

Nous sommes dans le jardin que tu ne voulais pas ouvrir à mon amour...

JOYZELLE

Qu'avons-nous fait? [188]

LANCÉOR

J'ai donné le baiser qu'on ne donne qu'une fois; et tu as dit le mot que l'on ne redit pas...

JOYZELLE, défaillant

Lancéor, je suis folle ou nous allons mourir...

LANCÉOR, la soutenant

Joyzelle, tu pâlis, et tes chers bras me pressent comme si tu craignais qu'un ennemi caché...

JOYZELLE

Tu n'avais donc pas vu?...

LANCÉOR

Quoi?

JOYZELLE

Nous sommes pris au piège, et ces fleurs nous trahissent... Les oiseaux se taisaient, les arbres étaient morts, il n'y avait ici que de mauvaises herbes que personne n'arrachait... Je les reconnais toutes et retrouve leurs noms qui me rappellent encore leur ancienne misère... Voici la renoncule chargée de disques d'or, le pauvre mouron blanc est un buisson de lys, les grandes scabieuses s'effeuillent sur nos têtes ; et ces cloches de pourpre qui dépassent le mur, pour annoncer au monde que nous nous sommes vus, c'était la digitale qui végétait dans l'ombre... On dirait que le ciel a répandu ses fleurs... Ne les regarde pas; elles sont là pour nous perdre... Il avait murmuré de confuses menaces... Oui, oui, je savais bien qu'il avait des prestiges... On m'avait dit un jour, mais je n'avais pas cru... Maintenant c'est son heure; c'est bien, il est trop tard, mais on verra peut-être que l'amour sait aussi...

On entend l'appel du cor.

LANCÉOR

Écoute... [189]

JOYZELLE

C'est le pas des chevaux et la corne d'appel... Il revient. Sauve-toi...

LANCÉOR

Mais toi?...

JOYZELLE

Moi, je n'ai rien à craindre, que son odieux amour... Va-t'en!...

LANCÉOR

Je reste près de toi, et si sa violence...

JOYZELLE

Tu nous perdras tous deux... Va-t'en !... Cache-toi là, derrière ces euphorbes... Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, ne te découvre pas et ne crains rien pour moi, je saurai me défendre... Va-t'en! C'est lui qui vient!... Va-t'en... J'entends sa voix...

Lancéor se cache derrière une touffe de hautes euphorbes. La porte à claire-voie s'ouvre, et Merlin entre dans le jardin.

 

SCÈNE II

Merlin, Joyzelle, Lancéor (caché)

MERLIN

II est ici, Joyzelle?...

JOYZELLE

Non.

MERLIN

Ces fleurs ne mentent pas; elles dénoncent l'amour... Elles étaient vos gardiennes, et m'ont été fidèles... Je ne suis pas cruel et pardonne plus d'une fois... Vous pouvez le sauver en me montrant du doigt le buisson qui le cache... Joyzelle reste immobile. Ne me [190] regardez pas avec ces yeux de haine... Vous m'aimerez un jour; car 1 l'amour a des voies obscures et généreuses... Vous ne croyez donc pas que je tienne mes promesses?... ;

JOYZELLE

Non!...

MERLIN

Je n'ai rien fait, Joyzelle, qui mérite tant de haine, ni une pareille injure... Puisque vous le voulez, je laisse agir le sort...

On entend un cri de douleur derrière le buisson d'euphorbes.

JOYZELLE, se précipitant derrière le buisson

Lancéor!...

LANCÉOR

Joyzelle ! Je suis blessé... Un serpent m'a mordu...

JOYZELLE

Ce n'est pas un serpent... C'est une bête affreuse !... Elle se dresse . contre toi!... Je l'écrase sous le pied... Elle bave... Elle est morte... Lancéor, tu pâlis!... Appuye-toi sur mon cou... Ne crains rien, je suis forte... Lancéor, réponds-moi!...

MERLIN, s'approchant et examinant la blessure

La blessure est mortelle... Le poison est très lent, et son action étrange... Ne désespère pas... Seul, je sais le remède...

JOYZELLE

Lancéor, Lancéor! réponds-moi! réponds-moi!...

MERLIN

II ne répondra pas, il dort profondément... Retirez-vous, Joyzelle, si vous ne voulez pas que ce simple sommeil ne s'achève dans la tombe... Retirez-vous, Joyzelle, ce n'est pas le trahir, c'est écarter la mort... [191]

JOYZELLE

Faites d'abord le signe qui lui rendra la vie !

MERLIN, la regardant gravement

Je le ferai, Joyzelle.

Joyzelle sort lentement, se retourne et se retire enfin, sur un geste grave et impérieux de Merlin. Resté seul, Merlin s'agenouille devant Lancéor pour panser sa blessure.

MERLIN

Va, ne crains rien, mon fils, va, c'est pour ton bonheur et que tout mon cœur s'ouvre dans le premier baiser que je puisse te donner.

Il l'embrasse longuement. Entre Arielle.

SCÈNE III

Merlin, Lancéor, Arielle

ARIELLE

Maître, il faut se hâter, tendre le nouveau piège.

MERLIN

Y tombera-t-il ?

ARIELLE

L'homme y tombe toujours quand son instinct le mène ; mais voilons sa raison, changeons son caractère ; nous aurons un spectacle qui nous fera sourire...

MERLIN

Je ne sourirai pas, car le spectacle est triste; et je n'aime pas à voir un noble et bel amour, un amour qui se croit prédestiné, unique, s'anéantir ainsi dès la première épreuve, dans les bras d'un fantôme... [192]

ARIELLE

Lancéor n'est pas libre, puisqu'il n'est plus lui-même et que durant une heure je le livre à l'instinct...

MERLIN

II aurait dû le vaincre...

ARIELLE

Tu parles de la sorte parce que je suis soumise ; mais souviens-toi du temps où j'étais moins docile.

MERLIN

Tu te crois très docile parce que je t'ai vaincue ; mais même dans la lumière où j'ai su t'élever, il te reste de l'ombre, et je retrouve en toi quelque chose de cruel qui se rejouit trop aux faiblesses des hommes...

ARIELLE

Les faiblesses des hommes sont souvent nécessaires aux desseins de la vie...

MERLIN

Qu'arrivera-t-il s'il succombe?...

ARIELLE

II succombera, c'est écrit. Il s'agit de savoir si l'amour de Joyzelle surmontera l'épreuve.

MERLIN

Et tu ne le sais pas?

ARIELLE

Non, elle a un esprit qui n'est pas tout entier dans ma sphère; qui dépend d'un principe que je ne connais pas, que je n'ai vu qu'en elle, et qui change l'avenir... J'ai essayé de la soumettre; mais elle ne m'obéit que dans les petites choses. Mais il est temps d'agir. - Va retrouver Joyzelle et laisse-moi ton fils. - Va-t'en, pour ne pas faire dévier l'épreuve... Je vais le ranimer, je vais renouveler et [193] rendre plus profonde et plus aveugle encore l'ivresse dans laquelle je viens de le plonger; et je vais devenir visible à ses regards pour tromper ses baisers...

MERLIN, avec un reproche souriant dans la voix

Arielle...

ARIELLE

Va-t'en, laisse-moi faire... Tu le sais, les baisers que l'on donne à la pauvre Arielle, passent comme le reflet d'une aile qui se ferme sur une eau qui s'écoule...

Merlin s'éloigne. Arielle se dirige vers le bassin de marbre; et là,

à demicachée derrière la haie de lauriersrosés, elle entr'ouvre les voiles qui l'enveloppent, s'assoit sur les gradins gazonnés qui entourent le bassin et dénoue lentement sa longue chevelure, tandis que Lancéor s'éveille en tâtonnant.

LANCÉOR

Où m'étais-je endormi? Je ne sais quel poison est entré dans mon cœur... Je ne suis plus le même et ma raison s'égare... Je lutte contre l'ivresse et j'ignore où je vais... Apercevant Arielle. Mais quelle est cette femme derrière les lauriers-rosés... Il s'approche de la haie de lauriers-rosés et regarde. Elle est belle!... Elle est à deminue et son pied recourbé comme une fleur prudente, tâte l'eau qui sourit en le cerclant de perles... Elle lève les bras pour nouer ses cheveux; et la clarté du ciel coule entre ses épaules, comme une eau lumineuse sur des ailes de marbre... S'approchant davantage. Elle est belle, elle est belle!... Il faut que je la voie... Voici qu'elle se retourne et l'un de ses seins nus, à travers ses cheveux, ajoute des rayons aux rayons qui l'assaillent... Elle écoute, elle entend; et ses yeux agrandis interrogent les rosés... Elle m'a vu, elle se cache, elle va fuir... Passant à travers la haie. Non, non, ne me fuis pas!... J'ai vu... Il est trop tard!... Prenant

Arielle dans ses bras. Je veux savoir aussi quelle ombre trop fidèle, quelle profonde retraite recelait la merveille que je tiens dans mes bras!... Quels arbres, quelles grottes, quelles tours, quelles murailles pouvaient donc étouffer l'éclat de cette chair, le parfum de cette vie, la flamme de ces yeux?... Où donc te cachais-tu, toi qu'un aveugle même retrouverait sans peine dans une foule en fête?...

Non, ne m'écarte pas: ce n'est point la passion, l'ivresse d'un [194] moment; c'est l'éblouissement durable de l'amour!... Je suis à tes genoux que j'embrasse humblement... Je me donne à toi seule...Je ne suis plus qu'à toi... Je ne demande rien qu'un baiser de tes lèvres pour oublier le reste et sceller l'avenir... Que la tête s'incline... Je la vois qui se penche, je la vois qui consent; et j'appelle le signe que rien n'efface plus... Il l'embrasse ardemment. On entend un cri de détresse derrière les buissons. Qu'est-ce ?...

Arielle qu 'il tenait embrassée se dégage, fuit et disparaît. - Entre Joyzelle.

 

SCÈNE IV

Lancéor, Joyzelle

JOYZELLE, bouleversée

Lancéor!...

LANCÉOR

D'où viens-tu donc, Joyzelle?

JOYZELLE

Je t'ai vu et entendu...

LANCÉOR

Eh bien, quoi?... Qu'as-tu vu?... Regarde autour de toi, il n'y a rien à voir... Les lauriers sont en fleurs, l'eau du bassin sommeille, les colombes roucoulent, les nénuphars s'entr'ouvrent ; c'est tout ce que je vois, tout ce que tu peux voir...

JOYZELLE

L'aimes-tu ?

LANCÉOR

Qui?... [195]

JOYZELLE

Celle qui vient de fuir...

LANCÉOR

Comment donc l'aimerais-je?... Je ne l'avais jamais vue... Cette femme était là, je passais par hasard... Elle pousse un grand crL J'accours... Elle semble perdre pied; et au moment ou je lui tends la main, elle me donne le baiser que tu as entendu...

JOYZELLE

Est-ce bien toi qui parles?

LANCÉOR

Oui, regarde-moi donc; c'est bien moi tout entier... Approche-toi davantage, touche-moi si tu doutes...

JOYZELLE

L'épreuve était affreuse; mais ceci est mortel...

LANCÉOR

Quoi?...

JOYZELLE

C'était la première fois que tu voyais cette femme?...

LANCÉOR

Oui.

JOYZELLE

Je n'en parlerai plus... Je comprendrai peut-être; en tout cas je pardonne...

LANCÉOR

II n'y a rien à pardonner.

JOYZELLE

Que dis-tu?... [196]

LANCÉOR

Je dis que je n'ai que faire du pardon dont tu accables une faute que je n'ai pas commise.

JOYZELLE

Que tu n'as pas commise ?... Je n'ai donc pas vu ce que j'ai vu, entendu ce que j'ai entendu?...

LANCÉOR

Non.

TOYZELLE

Lancéor!...

LANCÉOR

Lancéor!... Lancéor!... Quand tu me nommerais ainsi durant plus de mille ans, rien ne changerait rien à ce qui ne fut rien!...

JOYZELLE

Je ne sais pas ce qui se passe entre nos deux bonheurs... Mais regarde-moi donc et touche-moi les mains, que je sache où tu es!... Mais si tu parles ainsi, ce n'était donc pas toi que j'ai vu ce matin au jardin merveilleux où j'ai donné mon âme... Non, il y a quelque chose qui se joue de nos forces... Non, il n'est pas possible que tout se perde ainsi à cause d'un seul mot... Je cherche, je m'égare... Je t'avais vu, alors, et toute la vérité, toute la confiance, comme on voit tout à coup la mer entre les arbres!... J'étais sûre, je savais... L'amour ne trompait pas... C'est maintenant qu'il trompe!... Il ne peut pas se faire que tout cela s'écroule pour un oui ou un non... Non, non, je ne veux pas!... Viens, il n'est pas trop tard; nous n'avons pas encore perdu notre bonheur... Il est tout en nos mains qui se ferment sur lui... Ce que tu viens de faire était peut-être fou... Je l'oublie, je m'en moque, je n'ai rien vu, te dis-je !... Cela n'existe pas: d'un seul mot tu l'effaces... Tu sais bien, comme moi, que l'amour a des mots auxquels rien ne résiste et que la plus grande faute, quand elle est avouée dans un baiser loyal, devient une vérité plus belle que l'innocence... Dis-le moi, ce mot-là; donne-le ce baiser; avoue la vérité, avoue celle que j'ai vue, celle que j'ai entendue [197] ; et tout redevient pur comme il avait été ; et je retrouve tout ce que tu m'as donné...

LANCÉOR

J'ai dit ce que j'ai dit; si tu ne me crois pas, va-t'en, tu m'importunes...

JOYZELLE

Regarde-moi... Tu l'aimes puisque tu mens ainsi?...

LANCÉOR

Non, je n'aime personne; et toi moins que les autres...

JOYZELLE

Lancéor!... Qu'ai-je fait?... Peut-être sans savoir?...

LANCÉOR

Rien, ce n'est pas cela... Mais moi je ne suis point celui que tu croyais, et tiens à ne plus l'être... Je suis pareil aux autres; je veux que tu le saches et que tu t'en consoles... et que toutes nos promesses s'éparpillent au vent de quelque nouveau rêve, comme cette feuille sèche que je froisse dans la main!... Ah! l'amour de la femme!... Eh bien tant pis pour elles!... Je vivrai comme les autres dans un monde sans foi où personne ne s'aime, où tous les serments cèdent à la première épreuve !... Ah ! des larmes !... Il en fallait et je les attendais!... Tu es dure, je le sais; et tes larmes sont rares... Je les compte goutte à goutte ! Tu ne m'as pas aimé...

L'amour qui vient ainsi, dès le premier appel, n'est pas celui sur quoi l'on fonde le bonheur... En tout cas ce n'est pas celui que j'espérais... Puis encore des larmes!... Elles coulent trop tard!... Tu ne m'as pas aimé, je ne t'ai pas aimée... Une autre m'aurait dit... Ah! une autre aurait su!... mais toi, non, non, va-t'en!... Mais va-t'en donc, te dis-je!...

Joyzelle s'éloigne silencieusement, en sanglotant. Quand elle a fait quelques pas, elle se retourne, hésite, regarde tristement Lancéor et disparaît, en criant à voix basse: Je t'aime!... Lancéor, accablé, égaré, va s'appuyer en chancelant, contre un tronc d'arbre. [198]

LANCÉOR

Qu'ai-je fait?... J'obéis... À quoi donc?... Je ne sais... Qu'ai-je dit?... Ce n'est pas moi qui parle... J'ai perdu le bonheur, le présent, l'avenir... Je ne m'appartiens plus... Je fais ce que je hais...Je ne sais qui je suis... Joyzelle!... Ah! ma Joyzelle...

Il tombe en sanglotant, la face contre terre. [199]

 

 

ACTE TROISIÈME

Un appartement dans le palais

 

SCÈNE 1

Lancéor, puis Joyzelle

On aperçoit Lancéor amaigri, voûté, vieilli, méconnaissable.

LANCÉOR, devant un miroir

Qui suis-je? En quelques heures j'ai vieilli de trente ans... Le poison fait son œuvre, et la douleur aussi... Je me regarde avec effroi dans ce miroir qui me renvoie les débris de moi-même... Pourtant, il ne ment pas. Allant à un autre miroir. Car en voici un autre qui dit les mêmes choses... À moins qu'ils ne mentent tous; comme tout semble mentir et se jouer de moi dans l'île extraordinaire. Il se tâte le visage. Hélas ! ils ont raison !... Ces rides que suit ma main, ce n'est pas leur cristal malveillant qui les forme... Elles sont bien dans ma chair!... Et ces taches affreuses qui ne s'effacent pas, je les sens sous mes doigts... Ces épaules qui se voûtent, ne se redressent plus ; mes cheveux sont éteints comme une cendre pâle que la flamme a quittée ; mes yeux, même mes yeux se reconnaissent à peine... Ils s'ouvraient, ils riaient, ils saluaient la vie. Ils clignotent maintenant, et leurs regards me fuient comme les regards d'un fourbe... Il ne me reste rien de tout ce que je fus; et ma mère passerait devant moi sans me voir... C'est fini... Tirant le rideau d'une haute fenêtre. Cachons-nous; et que la grande nuit recouvre tout ceci!... H va s'étendre dans un coin obscur de l'appartement. Je renonce, je consens... J'ai fait ce que l'amour ne peut point pardonner... Je perds enfin la vie comme j'ai perdu Joyzelle... Elle ne me verra plus, je ne la verrai plus...

Une porte s'ouvre. - Entre Joyzelle. [200]

JOYZELLE

Surprise par l'obscurité, elle s'arrête un instant sur le seuil. Puis, son regard ayant fait le tour de la pièce, elle aperçoit Lancéar : couché dans un coin, et s'élance vers lui les bras tendus.

Lancéor!... Ah! ces trois jours passés j'ai vécu comme une folle! Je te cherchais partout. J'approchais de la tour... Les portes étaient fermées, les fenêtres aussi. Je rampais sur le seuil pour surprendre ton ombre, j'appelais, je criais, personne ne répondait... Mais i comme tu es pâle, amaigri!... Je te dis des paroles et je ne songe pas... Donne-moi tes deux mains...

LANCÉOR

Tu me reconnais?

JOYZELLE

Pourquoi non?

LANCÉOR

Mais je ne suis donc pas?... Je suis encore moi-même?... Mais regarde-moi donc !... Quelles traces en reste-t-il?... Allant au rideau de la fenêtre et le tirant brusquement. Mais regarde!... regarde!... Où me retrouves-tu?... Dis-moi donc, est-ce ici?... Sont-ce mes mains, mes yeux, mes vêtements peut-être ?

JOYZELLE, le regardant et se jetant tout en pleurs dans ses bras

Oh! comme tu as souffert!...

LANCÉOR

J'ai souffert, j'ai souffert!... Je l'ai trop mérité, après ce que j'ai dit, après ce que j'ai fait!... Mais ce n'est pas cela qui m'importe ou m'accable... Je consens à mourir, pourvu que tu retrouves, ne fût-ce que le temps d'abaisser un regard, ce que tu as aimé... Je me raccroche à moi, au peu qui m'en demeure... Je voudrais me cacher, enfouir ma détresse ; et cependant je veux que tu me voies d'abord, pour que tu saches enfin ce qu'il faudrait aimer, si tu m'aimais encore... Viens, viens, plus près, plus près... Non pas plus près de moi, plus près de moi, mais plus près des rayons qui éclairent ma misère... Regarde donc ces rides, ces yeux morts et ces lèvres... Non, [201] non, n'approche pas, de peur que le dégoût... Je me ressemble moins que si je revenais d'un monde que la vie n'a jamais visité... Tu ne recules pas? Tu ne t'étonnes point?... Tu ne me vois donc pas comme me voient ces miroirs?...

JOYZELLE

Je vois bien que tu es pâle et que tu semblés las... N'éloigne point mes bras... Rapproche ton visage... Pourquoi ne veux-tu pas que j'y pose mes lèvres, comme je les y posais quand tout nous souriait dans le jardin des fleurs?... L'amour a bien des jours où rien ne sourit plus... Qu'importe s'il est là pour sourire quand on pleure... J'écarte tes cheveux qui cachaient ton visage et le rendaient si triste... Regarde, ils sont pareils à ceux que j'écartais dans le premier baiser... Va, va, ne pense plus aux mensonges des miroirs... Ils ne savent ce qu'ils disent; mais l'amour le sait bien... Déjà la vie revient aux yeux qui me retrouvent... Ne garde aucune crainte puisque je n'en ai point... Je sais ce qu'il faut faire, et j'aurai le secret qui guérira ton mal...

LANCÉOR

Joyzelle!...

JOYZELLE

Oui, oui, rapproche-toi ; je t'aime de plus près qu'à la minute heureuse où tout nous unissait...

LANCÉOR

Ah! je comprends ceci; mais l'autre, l'autre chose!...

JOYZELLE

Quelle chose?

LANCÉOR

Je comprends qu'on retrouve son amour dans les ruines, qu'on ramasse ses débris et qu'on les aime encore... Mais où sont ceux du nôtre ! Il n'en reste rien ; puisqu'avant que le sort m'ait frappé comme tu vois, j'avais anéanti ce qu'il n'eût pu détruire... J'ai trompé, j'ai menti ; et dans le moment même où le moindre mensonge recommence dans une sphère où plus rien ne s'efface, une [202] faute que l'amour aurait pu pardonner... La vérité est morte dans notre cœur unique... J'ai perdu la confiance où toutes mes pensées ; entouraient tes pensées, comme une eau transparente entoure une : eau plus claire... Je n'y crois plus moi-même, je ne crois plus en moi; je n'ai plus rien de pur où tu puisses te pencher pour retrouver mon ombre ; et mon âme est encore plus triste que mon corps...

JOYZELLE

Cette femme, tu l'avais embrassée?...

LANCÉOR

Oui.

JOYZELLE

Elle t'avait appelée?...

LANCÉOR

Non.

JOYZELLE

Et pourquoi disais-tu que je m'étais trompée ?...

LANCÉOR

A quoi bon te le dire, Joyzelle, il est trop tard... Tu ne me croirais plus, car il te faudrait croire ce qui n'est pas croyable... Je marchais dans un rêve, dans une sorte de songe invincible et moqueur. Mon esprit, ma raison, ma volonté, que sais-je? étaient plus loin d'eux-mêmes que ce corps délabré n'est loin de ce qu'il fut... J'aurais voulu te dire, te crier mille fois que j'étais un mensonge qui n'obéissait plus; et que les mots honteux qui violaient mes lèvres, étouffaient maigre moi les ardentes paroles d'amour désespéré et l'aveu tout en pleurs qui s'élançaient vers toi... Je faisais des efforts à me rompre la gorge, à me briser le cœur; et j'entendais ma voix perfide me trahir, sans que mes bras, mes mains, mes yeux ou mes baisers puissent la démentir ; car excepté mon âme que tu ne voyais pas, je me sentais en proie à une force ennemie, irrésistible, hélas ! et incompréhensible... [203]

JOYZELLE

Mais si, je la voyais!... Et j'ai su tout de suite que ce n'était pas toi qui me mentais ainsi; que c'était impossible...

LANCÉOR

Comment le savais-tu?...

JOYZELLE

Parce que je t'aime...

LANCÉOR

Mais que suis-je, Joyzelle, qu'aimes-tu donc en moi, en qui j'ai profané, en qui l'on a détruit tout ce que tu aimais?...

JOYZELLE

Toi.

LANCÉOR

Que reste-t-il de moi?... Ce ne sont pas ces mains qui ont perdu leur force, ce ne sont pas ces yeux qui n'ont plus leur éclat, et ce n'est pas le cœur qui a trahi l'amour...

JOYZELLE

C'est toi et toujours toi et ce n'est que toi-même!... Qu'importe qui tu es, pourvu que je te trouve!... Ah! je ne saurais dire comment cela s'explique... Quand on aime comme je t'aime, on est aveugle et sourde, parce qu'on voit plus loin et qu'on écoute ailleurs... Quand on aime comme je t'aime, ce n'est pas ce qu'il dit, ce n'est pas ce qu'il fait, ce n'est pas ce qu'il est qu'on aime dans ce qu'on aime ; c'est lui, et rien que lui, qui demeure le même, à travers les années et les malheurs qui passent... C'est lui seul, c'est toi seul, où rien ne peut changer qui n'augmente l'amour... Lui qui est en toi; toi qui est tout en lui, que je vois, que j'entends, que j'écoute sans cesse et que j'aime toujours...

LANCÉOR

Joyzelle!... [204]

JOYZELLE

Oui, oui, embrasse-moi, étreins-moi tout entière ! Nous avons à lutter, nous aurons à souffrir ; nous voici dans un monde qui semble plein de pièges... Nous ne sommes que deux, mais nous sommes tout l'amour!...

 

SCÈNE II

Joyzelle, Arielle, puis Merlin

Un bosquet. Joyzelle est endormie sur un banc de gazon, devant une haie de buis taillés en arcades où fleurissent des lys. - II fait nuit. - Un jet d'eau murmure. - La lune brille.

Entre Arielle.

ARIELLE

Elle dort... Les souffles du jardin se taisent autour d'elle pour écouter son souffle ; et seul le rossignol, délégué par la nuit qui la baigne d'argent, vient bercer son sommeil... Qu'elle est belle et paisible ; et qu'elle semble pure et mille fois plus pure que l'eau qui coule là, descendue des glaciers, dans l'albâtre qui chante sous les feuillages pâles. Sa douce chevelure s'épanche comme un flot de lumière immobile ; et la lune ne sait plus à qui appartient l'or qui se mêle à l'azur où glissent les rayons... Elle a clos ses yeux clairs; et pourtant les lueurs qui tombent des étoiles, soulèvent en tremblant ses pieuses paupières, pour retrouver sous elles le dernier souvenir du beau jour qui n'est plus... Sa bouche qui est une fleur humide qui respire; et les lys ont versé des gouttes de rosée sur son épaule nue, pour lui donner sa part des perles que la nuit distribue en silence, au nom des cieux qui s'ouvrent sur le trésor des mondes... Ah! Joyzelle, Joyzelle! Je ne suis qu'un fantôme égaré dans la nuit, plus égaré que toi malgré ma clairvoyance, et plus près de la tombe où s'éteint le bonheur... Je ne m'appartiens pas, j'obéis à mon maître, je n'ai rien à donner qu'un baiser invisible, qui ne peut t'éveiller et n'est même pas à moi... Mais je t'aime, je t'aime, comme une sœur moins heureuse aime celle que l'amour [205] a choisi avant elle... Je t'aime; je t'environne de toutes les puissances qui ne sont pas nommées dans les prières de l'homme, et voudrais que mon maître t'eût rencontrée plus tôt, avant que le destin qui chasse devant lui cette heure incomparable, eût fixé l'avenir de larmes qui l'attend et m'attend avec lui... Je penche ma tendresse impuissante et troublée sur ton sommeil si calme... Voici le seul baiser que je puisse te donner... Ah ! pourquoi donc celui dont je ne suis que l'ombre inconsciente et docile ne vient-il pas lui-même le poser sur tes lèvres qui appellent les miennes, comme tout ce qui est beau appelle le mystère...

Elle donne à Joyzelle un baiser sur le front.

JOYZELLE, endormie

Lancéor!...

ARIELLE

Encore un... Le dernier, comme on boit à la source défendue par les anges qui gardent les secrets du temps et de l'espace, et au bord de laquelle on ne s'assoira plus...

JOYZELLE, endormie et d'une voix de rêve

Est-ce toi, Lancéor?... Que tes lèvres sont douces aux souffles de l'aurore!... Je succombe sous les fleurs qui tombent du paradis...

ARIELLE

Fidèle dans le sommeil et constante dans le songe !... Les démons de la nuit ne déroberont rien à l'amour qui remplit le passé et l'avenir d'un cœur!... Ah! mon maître et mon père!... C'est elle qu'attendit en vain ton seul espoir, pour détourner le sort qui menace ta vieillesse!... Ô maître! si tu veux, il est temps encore; et le bonheur est là, que tu n'as qu'à cueillir... Il oscille incertain entre ton fils et toi; un geste suffirait pour le fixer sur nous... Approche! elle est à toi!... Viens, viens, viens, je t'appelle... Je sais que j'ai raison ; et que l'homme ne doit pas renoncer à la vie, et se perdre lui-même pour sauver ceux qu'il aime...

MERLIN, de loin, et d'une voix de grave reproche

Arielle!... [206]

II entre, enveloppé d'un long manteau.

MERLIN

Va-t'en, il est trop tard...

ARIELLE

Non, il n'est pas trop tard; c'est la minute unique; et ton destin dépend du geste que tu vas faire...

MERLIN

Va-t'en ; ne me tente pas ; sinon je te replonge dans ton ombre impuissante... C'est pour m'ouvrir les yeux et non pour m'égarer que je t'en ai tirée...

ARIELLE

Ce n'est point s'égarer que d'écouter l'instinct qui seul sauve les ; hommes... Pense aux jours effrayants que prépare Viviane, celle que ; tu dois aimer si tu n'aimes celle-ci...

MERLIN

Viviane?... Est-ce dans cette vie ou dans un autre monde, que ce i nom retentit au secret de mon cœur comme un nom de folie, de détresse et de honte ?...

ARIELLE

Non, c'est dans cette vie, la seule que tu possèdes... C'est le nom de la fée, qui dans Brocéliande, où ton destin te mène, attend que tu paraisses pour briser ta vieillesse... Oh! Maître! Je la vois!... Prends garde, elle s'approche et va gagner ton cœur!... Dès que cet amour-ci, si pur, si salutaire, aura perdu ses droits, le sien rampe hors de l'ombre... Maître ! je t'en supplie !... Mes yeux comptent ses ruses, elle t'enlace de ses bras qui parodient l'amour, elle te prend ta puissance, ta raison, ta sagesse ; elle t'arrache enfin le secret de ta force; et comme un vieillard ivre, tu tombes sur le sol... Alors elle te dépouille, te raille, se redresse et referme sur nous la caverne mortelle qui ne s'ouvrira plus...

MERLIN

C'est donc inévitable?... [207]

ARIELLE

Tu le sais comme moi, rien ne peut me tromper quand il s'agit de toi et pour moi qui aime tant la lumière et la perds avec toi!... C'est l'heure irrévocable!... Choisis, choisis la vie!... Puisqu'elle s'offre encore, c'est qu'elle nous appartient et que tu y as droit!...

MERLIN

Va-t'en, c'est inutile... Du reste celle-ci ne m'eût jamais aimé...

ARIELLE

II suffit que tu l'aimes et que celui qu'elle aime ne soit plus entre vous... Voilà ce que je lis dans un double avenir...

MERLIN, essuyant une sueur d'angoisse

Va-t'en, puisque je sais... Il est donc écrit qu'en aimant cette enfant j'aurais pu me sauver... Mais elle n'est pas pour moi; et mon heure est passée... C'est l'heure de ceux qui viennent et se sont rencontrés comme l'a voulu le temps, comme l'a voulu la vie... Va-t'en, va-t'en, te dis-je !... Arielle, se voilant la face, s'éloigne en rifewœ. J'abandonne ma part; et c'est pour toi, mon fils, que j'achève l'épreuve... Il ôte son manteau, et apparaît grandi et rajeuni, couvert de vêtements pareils à ceux que porte Lancéor, et lui ressemblant étrangement. S'approchant de Joyzelle. Ah ma pure Joyzelle!... Tu vas souffrir aussi, tu dois souffrir encore, puisque c'est dans tes pleurs que se cache le destin; mais qu'importent les peines qui mènent à l'amour... Je voudrais échanger contre la plus cruelle de ces peines heureuses toutes les joies que j'ai eues dans ma pauvre existence... Se penchant sur Joyzelle. Arielle disait vrai. Je n'ai qu'à faire un geste pour faire rétrograder les heures et les jours, et me soustraire ainsi à l'effroyable fin que le sort me réserve... Oui; mais ce geste-là anéantit celui que j'aime plus que moi-même, celui que les années ont choisi pour l'amour que j'avais espéré... Ah ! quand on tient ainsi dans les mains son bonheur et celui d'un autre homme; qu'il faut écraser l'un pour que l'autre survive, c'est alors que l'on sent quelles profondes racines nous attachent à la terre sur laquelle nous souffrons; c'est alors que la vie pousse un cri surhumain pour se faire écouter et défendre ses droits !... Mais c'est alors aussi qu'il faut prêter l'oreille à l'autre voix qui parle, qui n'a rien à nous dire de précis ni de [208] sûr, qui n'a rien à promettre; et qui n'est qu'un murmure plus sacré que les cris informes de la vie... Lancéor et Joyzelle, aimez-vous, aimez-moi, car je vous ai aimés... Je suis faible et fragile, et fait pour le bonheur comme les autres hommes; et ce n'est pas sans lutte que je cède ma part... Aimez-vous, mes enfants, j'écoute le murmure de la petite voix qui n'a rien à me dire mais qui seule a raison...

Il s'agenouille devant Joyzelle et lui donne un baiser sur leftmt.

JOYZELLE, s'éveillant

Lancéor!...

MERLIN

Oui, c'est moi que la nuit a conduit près de toi, et qui viens t'éveiller dans un nouveau baiser, afin que tu retrouves...

JOYZELLE, se redressant brusquement et le regardant avec terreur

Qui êtes-vous?...

MERLIN, avançant les bras pour l'enlacer

Tu le sais bien, Joyzelle, et l'amour doit te dire...

JOYZELLE, s'écartant vivement

Ah ! ne me touchez pas ou j'appelle la mort pour qu'elle vienne mettre fin à cet horrible rêve !... Je ne sais pas quels fantômes ont hanté cette nuit, mais voici le plus vil, le plus bas, le plus lâche que l'ombre ait envoyé!... Je n'y crois pas encore!... Je cherche le réveil et meurtrissant mes yeux !... Ah ! ne m'approchez pas !... Arrière !... Allez-vous-en! Vous me faites horreur!...

MERLIN

Regarde-moi, Joyzelle... Je ne te comprends pas et le sommeil sans doute trouble encore...

JOYZELLE

Où est-il?... [209]

MERLIN

Réveille-toi, Joyzelle...

JOYZELLE

Où est-il, et qu'en avez-vous fait?...

MERLIN

II est tout où je suis; et si tes yeux t'égarent...

JOYZELLE

Vous ne savez donc pas que je le porte ici, dans ces yeux qui vous voient et comparent ce qu'il est avec ce que vous êtes ?... Vous n'avez donc pas vu ce qu'il est dans mon cœur, pour l'imiter ainsi !... Vous, à côté de lui ; vous sous ses vêtements et sous son apparence, ah ! c'est comme si la mort voulait être la vie !... Mais vous seriez vingt mille qui lui ressembleriez, et lui seul parmi vous ne serait plus pareil à ce qu'il était hier; que je renverserais les vingt mille fantômes, pour aller au seul homme qui ne soit pas un songe parmi les autres songes!... Oh! n'essayez donc pas de vous cacher dans l'ombre... Vous reculez trop tard; je vous ai découvert et je sais qui vous êtes... Je connais vos prestiges; et comme j'en rirais, si je ne craignais point que par vos maléfices, vous n'ayez usurpé, en le faisant souffrir, une forme si chère et si méconnaissable!... Que lui avez-vous fait?... Où est-il?... Je saurai... Vous ne partirez pas sans avoir répondu... Saisissant la main de Merlin. Je suis seule, je suis faible... Mais je veux, mais je veux... Je saurai, je saurai!...

MERLIN

Je t'aime trop, Joyzelle, pour lui faire aucun mal, tant que tu l'aimeras. - II n'a donc rien à craindre. - Ne me crains pas non plus. Je ne suis pas ici pour profiter de l'ombre et surprendre ton cœur. J'avais un autre but. - Ecoute-moi, Joyzelle, ce n'est plus le rival ou l'amant malheureux; c'est un père prévoyant et inquiet qui te parle... Avant que fût venu celui qui t'a conquise, comme jamais homme au monde n'a conquis une femme, j'avais, je le confesse, entrevu un bonheur qu'il est vain de poursuivre au déclin des années... Aujourd'hui, je renonce, triste, mais de bonne foi-Je sais combien tu aimes le pauvre être inconscient qu'un hasard malveillant [210] a placé sur ta route... Et ne t'y trompe point, je t'en parle, à présent, sans haine et sans envie, mais non pas sans effroi, lorsque je pense aux jours navrants qu'il te prépare... C'est pourquoi je m'obstine à t'éclairer sur lui, au risque de te déplaire... Je n'ai plus , d'autre soin que de te détourner d'un malheureux amour, où toutes les déceptions, toutes les larmes t'attendent... Je n'espère rien pour moi... Je ne demande pas que tu m'aimes à sa place... Tu m'as montré que ce n'est point possible... Je souhaite simplement que tu ne l'aimes plus; c'est tout ce que j'implore de la bonté du sort; et le sort, cette nuit, exauce ma prière...

JOYZELLE

Comment?...

MERLIN

L'épreuve est grave et triste; j'aurais voulu te l'épargner... Mais tu sais mieux que moi qu'il y a des souffrances salutaires, devant lesquelles il est honteux de fuir... Un geste va suffir pour renverser un monde... Un petit mouvement de ce cou qui se penche encore sans inquiétude, un unique regard de ces yeux trop confiants et trop pleins d'innocence, va détruire devant moi la chose la plus belle que l'amour ait créée dans le cœur d'une femme... Et pourtant, il le faut... Il est juste, il est bon, qu'elle s'abîme dans des larmes qui ne seront peut-être pas ineffaçables, puisque trop tard, elle aurait dû crouler dans des douleurs que rien n'eût consolées.

JOYZELLE

Que voulez-vous dire?...

MERLIN

Qu'en ce moment même, où tout ce que ton cœur a d'intact et de vrai, de limpide et d'argent, où toutes les vertus transparentes de ton âme, toute la fidélité, toute la loyauté et toute l'innocence de ton sang virginal s'élèvent vers celui que tu avais choisi pour en faire le plus pur, le plus heureux des hommes, il est là, derrière nous, à deux pas de ce banc, à l'abri de ces feuilles qu'il croit impénétrables, dans les bras de la femme avec qui l'autre jour, comme tu l'as vu toi-même, il profanait déjà l'amour miraculeux que tu lui as donné !... [211]

JOYZELLE

Non.

MERLIN

Pourquoi me dis-tu non, sans avoir regardé?...

JOYZELLE

Parce qu'il est moi-même...

MERUN

Je ne demande pas que tu croies mes paroles ; je demande simplement que tu tournes la tête.

JOYZELLE

Non.

MERUN

Entends-tu le murmure de leurs voix qui se mêlent, et le chant des baisers qui répondent aux baisers?...

JOYZELLE

Non.

MERLIN

N'élève pas la voix pour interrompre un crime que tu ne veux pas voir... Ils ne t'entendront pas; ils n'écoutent que leurs lèvres!... Mais retourne-toi donc, Joyzelle, je t'en supplie !... Il y va de ta vie et de tout le bonheur auquel tu as droit!... Ne repousse pas ainsi la vérité qui s'offre et qui vient te sauver si tu as le courage de l'accueillir enfin! Elle ne reviendra plus que pour te faire pleurer quand il sera trop tard !... Mais regarde ! regarde !... Il ne faut même pas que tu tournes la tête ! Ton étoile est démente et ne se lasse point!... Ne ferme pas les yeux, elle vient les dessiller!... Vois!... L'ombre même de leurs bras, allongée par la lune, rampe sous cette arcade pour couvrir tes genoux!... Ouvre les yeux! Regarde!... Elle vient te braver et monte jusqu'à tes lèvres!... [212]

JOYZELLE

Non.

Un silence.

MERLIN

Je te comprends, Joyzelle. Ce n'est pas devant moi que tu dois renier les restes de ton amour... Je te laisse à toi-même, en face de ton devoir, en face de ton destin... De pareils sacrifices ne veulent pas de témoins et demandent le silence... La vérité est là; il est lâche de la fuir... Tu sauras l'affronter lorsque tu seras seule... Il est temps encore... Je t'admire, Joyzelle... Ta vie et ton bonheur invoquent ton courage et dépendent d'un regard...

Merlin sort. Joyzelle, un long moment, reste assise sur le banc, immobile et les yeux agrandis, regardant fixement devant elle.

Puis elle se lève, se redresse et s'éloigne lentement sans tourner la tête. [213]

 

 

ACTE QUATRIÈME

Une salle dans le palais. Vers le fond, à droite, un grand lit de marbre, sur lequel Lancéor, inanimé, est étendu. Joyzelle anxieuse, échevelée, s'empresse autour de lui.

 

SCÈNE 1

Joyzelle, Lancéor, puis Merlin

JOYZELLE

Lancéor ! Lancéor !... Il ne peut plus m'entendre !... Ses yeux sont grands ouverts... Lancéor, je suis là, je me penche sur tes yeux... Regarde-moi, regarde!... Non, il ne me voit plus!... Lancéor, par pitié !... si ta voix est trop faible, fais un signe de vie !... Je te prends dans mes bras, ce sont mes bras qui t'aiment... Viens, viens, reviens à toi, dans notre grand amour!... Vois, vois, ce sont mes mains qui relèvent ta tête... Reconnais-tu mes mains qui caressent tes cheveux?... Tu m'as dit bien souvent, quand nous étions heureux, tu m'as dit bien souvent que la moindre caresse de ces mains bien-aimées rappellerait ton âme, alors même qu'elle serait dans le plus grand bonheur au fond des paradis; dans la plus grande nuit au fond de... Non, non, elle n'est pas là... Mais sa tête se penche, son bras retombe inerte et je crois que ses doigts sont plus froids que ce marbre... Tâtant machinalement une des colonnes du lit. Non, ce n'est pas cela... Mais il faut que je sache... Et ses yeux ne sont plus... Elle lui niève la tête. Est-ce les siens ou les miens qui se troublent ainsi?... Non, ce n'est pas possible!... Non, non, je ne veux pas!... Ah!... j'ouvrirai tes lèvres!... Elle pose ses lèvres sur celles de Lancéor. Lancéor! Lancéor! Tout le feu de ma vie va rentrer dans ton cœur!... Ne crains rien, ne crains rien ! C'est la flamme qui sauve et la vie qui fait vivre!... Aspire-la tout entière dans les derniers replis de mon souffle qui t'aime... Je voudrais suffoquer en échangeant nos vies!... Je te verse ma force, mes heures, mes années!... Les voici, les [214] voici !... tu n'as qu'à faire un geste, à entr'ouvrir les lèvres !... Il faut ; que cela soit!... Il faut qu'il soit possible de faire revivre ainsi ceux ; qu'on aime plus que soi !... Puisqu'on leur donne tout, il faut bien qu'ils le prennent!... Redressant la tête pour regarder Lancéor. Il retombe! ; II s'éloigne !... Affolée elle le reprend dans ses bras. Au secours !... Non, c'est ; trop!... Au secours! Venez donc!... Ah! non, je le sais bien, non, ! non, ce n'est pas elle... Elle ne vient pas ainsi quand l'amour la menace!... Non, non, je ne crains rien, non, non, je ne veux pas!... Mais je crie au secours ! Je ne puis rester seule, je ne puis lutter seule contre toutes les forces de la mort qui s'avance !... au secours, je vous dis!... Il faut qu'on vienne à l'aide!... Il faut que la vie m'aide, ou ce n'est plus possible et nous succomberons!...

Elle tombe en sanglotant sur le corps inanimé de Lancéor. Entre Merlin.

MERLIN

Joyzelle, me voici...

JOYZELLE, se dressant comme pour courir au-devant de Merlin, tout en tenant Lancéor étroitement embrassé

Ah! c'est vous!... C'est donc vous!... Enfin, voici de l'aide et de la vie qui vient!... Regardez donc, voyez!... Il est temps, il retombe!... Je me jette à vos pieds!... Oui, oui, vous pouvez tout; et j'ai vu clair en tout!... Ah ! dans ces moments-ci, on verrait clair au fond de la nuit que les mondes n'ont jamais parcourue !... Ah! je vous en suplie, dites-moi ce qu'il faut faire?... Je ne suis plus Joyzelle, je ne suis plus farouche et je n'ai plus d'orgueil... Je suis brisée et morte, je me traîne à vos pieds ; et il n'est plus question de ceci, de cela, d'amour ou de baisers, ni de toutes petites choses!... C'est la vie et la mort qui se trouvent face à face, qui combattent sous nos yeux et qu'il faut séparer... Vous ne faites pas un pas!... Ah! je sais votre haine et que vous détestez cet homme sans défense... Oui, vous avez raison, il est tout ce qu'on veut, il est lâche, il est fourbe, il est votre ennemi, il a trahi vingt fois, puisque vous y tenez !... Oui, je le reconnais, j'ai eu tort, je l'avoue, et je ne l'aime plus puisque vous le voulez, et je suis prête à tout, pourvu qu'il soit sauvé!... Mais c'est cela qu'il faut, et c'est cela qui compte et tout le reste est fou!... Mais venez, mais venez, je vous dis qu'elle [215] triomphe, et qu'elle va l'emporter!... Voyez, ses mains bleuissent et ses yeux se ternissent et c'est abominable!...

MERLIN

Joyzelle, ne crains rien ; sa vie est dans mes mains, et je le sauverai si tu veux qu'on le sauve...

JOYZELLE

Si je veux qu'on le sauve!... Mais vous ne voyez pas que si vous hésitiez, mais vous ne savez pas que s'il fallait pour lui... Non, non, je voulais dire... la détresse m'égare... Il ne respire plus, je n'entends plus son cœur... Vous me semblez si lent!... Vous ne croyez donc pas qu'il y ait du danger, qu'il faille se hâter?... Je ne parlerai plus. C'est moi qui vous fait perdre des minutes qui peut-être pressaient pour le sauver... Si vous ne voulez pas le secourir vous-même, - et je comprends cela, car vous ne l'aimez pas, - dites-moi simplement ce qu'il faut que je fasse, pour lui venir en aide; et je saurai le faire... Mais je vois, je suis sûre qu'on ne peut plus attendre et qu'il faut qu'on se hâte...

MERLIN

Je te l'ai dit, Joyzelle, sa vie est en mes mains et ne peut s'échapper si je n'y consens pas. Je t'avais prévenue. Le poison fait son œuvre et je la reconnais. Seul je puis le guérir, l'arracher à la mort, rappeler sa vigueur, sa beauté qui s'en vont; et te le rendre tel qu'il était avant que...

JOYZELLE

Ah! je vous en supplie, ne tardez pas ainsi!... Que m'importe sa beauté si sa vie nous échappe!... Rendez-le tel qu'il est, quel qu'il soit, que m'importe, pourvu que je le trouve et pourvu qu'il respire!...

MERLIN

Oui, je te le rendrai. J'ai déjà fait deux fois, - et m'en suis repenti - ce que je vais refaire une dernière fois puisque tu le demandes ; mais c'est un sacrifice que nul autre que toi n'aurait pu obtenir. En lui rendant la vie, je hasarde la mienne. Pour réveiller sa force, pour rappeler son âme, c'est une part de ma force, c'est une part [216] de mon âme que je dois lui donner. Il se peut qu'il me prenne plus qu'il ne m'en demeure ; et que je tombe mort à côté du rival que j'aurai ranimé... Autrefois je risquais ainsi mon existence pour sauver un passant, presque sans hésiter et sans rien exiger en échange... Mais aujourd'hui, je suis plus prudent et plus sage. Puisque j'offre ma vie, il est juste qu'on la paie, et qu'on la paie d'avance, et je ne la lui donne que si tu me promets le moment le plus cher de la tienne...

JOYZELLE

Comment?... Que faut-il faire?...

MERLIN, à part

0 pauvre enfant trop pure!... Et vous, mes pensées chastes, ne vous mêlez donc pas aux odieuses paroles que ma voix va répandre autour de leur amour!... Je rougis de l'épreuve et j'ai honte des mots que je dois employer... Tu me pardonneras lorsque tu sauras tout... Ce n'est pas moi qui parle; c'est l'avenir que l'homme ne devrait point connaître ; l'avenir sans pudeur, l'avenir sans pitié, qui ne révèle un jour et n'éclaire un destin que pour cacher le reste et qui veut que je sache si c'est toi qu'il désigne...

JOYZELLE

Que dites-vous?... Pourquoi hésitez-vous?... Il n'y a rien au monde, j'ai beau m'interroger, je ne vois rien au monde, dans le nôtre ou dans l'autre, qu'on puisse demander et que je ne sois prête...

MERLIN

Voici: je ne parlerai plus par énigmes... Cet homme que tu vois et que tes bras étreignent, il est là, étendu aussi près de la mort que s'il était couché sur la dalle de sa tombe... Un geste le ramène du côté de la vie ; un geste le fait choir du côté opposé... Eh bien, à l'instant même où tu auras dit oui, et avant que l'écho qui sommeille là-bas sous ces arceaux de marbre n'ait le temps de redire que tu as consenti, je fais le geste sûr qui le prend aux ténèbres, pourvu que tu promettes de venir cette nuit, ici, dans cette salle où je vais te le rendre, et sur ce même lit où te voilà penchée, pour te donner à moi, sans pudeur, sans réserve... [217]

JOYZELLE

Moi?... Me donner à vous?...

MERLIN

Oui.

JOYZELLE

Moi, me donner à vous quand il me sera rendu?

MERLIN

Pour qu'il te soit rendu.

JOYZELLE

Non, je n'ai pas compris... Il est des mots, sans doute, que je ne comprends pas... Non, il n'est pas possible qu'un homme qui n'est pas un des princes de l'enfer vienne aussi dans l'instant où toute la douleur de l'amour ne sait plus ce qu'elle peut espérer, ce qu'elle doit entreprendre... Non, j'ai mal entendu, et je vous fais injure... Il faut me pardonner, je suis vierge, ignorante, et je ne sais pas bien ce que ces mots renferment... Mais je vois à présent... Oui, vous avez raison... Oui, oui, vous voulez dire qu'il est juste que je prenne une part du danger, et que ma vie s'unisse un moment à la vôtre pour créer l'autre vie qui doit le ranimer... Mais cette part, je la veux, je la veux pour moi seule, je la veux tout entière, la plus grande possible et je n'espérais pas qu'on pût me la donner!...

MERLIN

Joyzelle, le temps presse... Ne cherche pas ailleurs, tu sais ce que j'exige, et le mot veut bien dire ce que tu n'oses croire...

JOYZELLE

Alors, il faudra donc que dans le même instant où il me reviendra, quand je le reverrai respirer dans mes bras et sourire à l'amour qu'il aura retrouvé, je lui arrache tout ce que j'avais donné?... Mais que lui reste-t-il si vous nous prenez tout; et que vais-je lui dire quand il m'embrassera?... [218]

MERLIN

Tu ne lui diras rien si tu veux son bonheur...

JOYZELLE

Mais s'il faudra tout dire puisque je l'aime !... Non, non, je le vois bien, cela ne se peut pas, cela n'existe point; et il doit y avoir des dieux ou des démons pour empêcher ces choses, sinon je ne sais plus pourquoi l'on voudrait vivre... J'ai confiance en eux, j'ai confiance en vous... Ce n'était qu'une épreuve; et tout ceci n'est pas, ne peut être réel... Il me semble déjà que vous me regardez avec moins de rancune... Tenez, je vous supplie, je me jette à vos pieds et je baise vos mains... Je vous avouerai tout... Je ne vous aimais pas, vous le haïssiez trop ; mais je n'ai jamais cru que vous fussiez injuste ou indigne d'amour... Quand vous êtes entré, je n'ai pas hésité, je suis allée à vous, je vous ai demandé d'arracher à la mort le seul homme que j'aime ; et pourtant je savais que vous m'aimiez aussi... Mais, je ne sais pourquoi, mon instinct me disait, que vous êtes généreux et capable de faire ce que j'eusse fait pour vous, ce qu'il eût fait lui-même ; et quand vous aurez fait ce que nous aurions fait, vous aurez dans nos cœurs une part de notre amour; l qui n'est pas la moins bonne, qui n'est pas la moins belle ni la plus périssable...

MERLIN

Oui, je sais ; lorsque je lui aurai rendu la vie au risque de la I mienne, il aura les baisers, les lèvres et les yeux, et les jours et les I nuits, tout ce qui forme enfin le bonheur éphémère et si vain de l'amour!... Mais moi, j'aurai bien mieux; et l'on m'accordera, quelquefois, par hasard, en passant, un sourire bienveillant, qui ne périra pas, pourvu que je m'abstienne de le réclamer trop souvent... i Non, Joyzelle, à mon âge, on ne se contente plus d'illusions de ce I genre, ni de ces restes décevants. L'heure est passée pour moi du l mensonge héroïque. Je veux ce qu'il aura. Peu m'importe ton sourire que je sais impossible, c'est toi-même que je veux; je te veux tout entière; ne fût-ce qu'un moment: mais j'aurai ce moment; celui-ci me le donne... S'approchant de Lancéor. Regarde-le, Joyzelle, sa face se décompose, nous avons trop tardé et le péril augmente à chaque instant qui passe... Viendras-tu?... [219]

JOYZELLE, regardant autour d'elle avec égarement

Rien n'éclate, rien ne tombe, et l'on est seul au monde!...

MERLIN, tâtant le corps

Le danger devient grave... Je reconnais les signes...

JOYZELLE

Eh bien, oui! je viendrai!... Je viendrai dès cette nuit! Je viendrai dès ce soir!... Mais sauvez-le d'abord et rendez-lui la vie!... Voyez, ses yeux se creusent et ses lèvres se fanent et moi je suis ici à marchander ses jours comme s'il s'agissait...

MERLIN

II te sera rendu ; mais souviens-toi, Joyzelle, que si tu n'étais pas fidèle à ta promesse, la main qui le guérit le frapperait sans merci...

JOYZELLE

Mais j'y serai fidèle, et j'irais à genou au bout de l'autre monde pour y rester fidèle!... Ah! je viendrai, vous dis-je! Je me donne tout entière et je suis toute à vous!... Que vous faut-il de plus?... Il ne me reste rien!...

MERLIN

C'est bien; j'ai ta promesse, j'accomplirai la mienne. A part, prenant Lancéor dans ses bras. Pardonne-moi, mon fils, au nom de ton destin qui exige ce supplice... Il se penche sur Lancéor et lui baise longuement les paupières et les lèvres. Haut. Le voici qui revient des régions sans lumière... La vie lui est rendue, mais ne s'éveillera que dans tes bras ardents. Je te laisse à ton œuvre. Rappelle-toi ta parole...

Il sort. -Joyzelle a pris Lancéor dans ses bras et le regarde avec angoisse. - Bientôt, les yeux de son amant s'entr'ouvrent, et ses mains font un faible mouvement.

JOYZELLE

Lancéor!... Ses yeux se sont ouverts et se sont refermés, et j'ai vu la lumière se baigner dans l'azur ! Et voici que ses mains semblent chercher les miennes!... Elles sont là; Lancéor, elles sont là dans les tiennes qui ne sont plus glacées!... Elles n'osent les quitter [220] de peur qu'elles ne les perdent ; et pourtant je voudrais soutenir ton épaule et enlacer ton cou qui se penche sur mon sein... Ah! Tous les biens reviennent et reviennent à la fois!... J'entends battre son cœur, je respire son souffle, on m'avait tout repris, mais on m'a tout rendu!... - Ecoute-moi, Lancéor, je voudrais te revoir, je cherche ton visage, ne cache pas ton front dans mes cheveux qui t'aiment; mes yeux t'aiment davantage et veulent leur part aussi!... Lancéor relève un peu la tête. - Oh ! il m'a entendue et il m'a exaucée !... Il est là; il est là, il n'y a plus de doute, il est là, devant moi, et les rosés de l'aurore et les fleurs du réveil ont ranimé ses jours et couvrent son sourire, car il sourit déjà, comme s'il me revoyait!... Ah! les dieux sont trop bons!... Ils ont pitié des hommes!... Il y a des dieux de vie!... Il faut leur rendre grâces et s'aimer puisqu'ils aiment!... Viens, viens, viens dans mes bras, tes yeux me cherchent encore, mais tes lèvres me trouvent!... Elles s'ouvrent enfin pour appeler les miennes; et les miennes sont là, qui portent tout l'amour!...

Un silence; elle embrasse longuement, ardemment.

LANCÉOR, reprenant conscience

Joyzelle...

JOYZELLE

Oui, oui, c'est moi, c'est moi; regarde-moi, regarde !... Voici mes mains, mon front, mes cheveux, mon épaule... Et voici mes baisers que les tiens reconnaissent!...

LANCÉOR

Oui, c'est toi, c'est bien toi, c'est toi et la lumière... Et puis la salle aussi que j'avais déjà vue... Il faut attendre un peu... Que m'est-il arrivé!... Je reviens, je reviens... J'étais couché là-bas, là-bas, je ne sais où, devant de grandes portes qu'on essayait d'ouvrir... J'étais enseveli et le froid me gagnait... Et puis je t'appelais, je t'appelais sans cesse et tu ne venais pas...

JOYZELLE

Mais si, je suis venue, j'étais là! J'étais là!... [221]

LANCÉOR

Non, tu n'étais pas là... J'étais pris dans les glaces, j'étais pris dans la nuit et je perdais la vie... Mais maintenant c'est toi!... Oui, oui, mes yeux te voient, te retrouvent tout à coup au sortir des ténèbres... Ils ont beau s'effarer dans la grande lumière; c'est bien toi que voilà, et je passe de la tombe à la joie du soleil dans les bras de l'amour!... Il faut que je te touche, il faut que je m'attache aux caresses de tes mains, aux rayons de tes yeux, il faut que je saisisse l'or réel des cheveux qui m'attestent le jour!... Ah! tu ne saurais croire comme on aime en mourant, et comme je vais t'aimer ; après t'avoir perdue et t'avoir retrouvée!...

JOYZELLE

Moi aussi, moi aussi!...

LANCÉOR

Et la joie du retour dans les bras qui vous serrent et qui tremblent encore parce qu'ils n'espéraient plus!... Sens-tu frémir les riens et les miens t'adorer?... Ils se cherchent, ils s'enlacent, ils craignent de se perdre et n'osent plus s'ouvrir... Ils n'obéissent plus, ils ignorent qu'ils nous blessent et vont nous étouffer dans leur ivresse aveugle!... Ah! ils savent enfin ce que vaut une étreinte autour d'un corps ardent; et l'on voudrait mourir pour apprendre la vie et connaître l'amour!...

JOYZELLE

Oui, l'on voudrait mourir...

LANCÉOR

C'est étrange; lorsque j'étais là-bas, dans la région glacée, quelqu'un s'est approché que j'ai cru reconnaître...

JOYZELLE

C'était lui.

LANCÉOR

Qui? [222]

JOYZELLE

Le maître de cette île.

LANCÉOR

Lui?... Mais il me haïssait...

JOYZELLE

C'était lui.

LANCÉOR

Je ne comprends pas bien... Il m'a donc rappelé à l'amour, à la vie?... Il a voulu me rendre à celle qui m'aimait et qu'il aimait lui-même?...

JOYZELLE

Oui.

LANCÉOR

Mais pourquoi l'a-t-il fait?...

JOYZELLE

Je l'ai tant supplié qu'il y a consenti.

LANCÉOR

II hésitait?

JOYZELLE

Oui.

LANCÉOR

Pourquoi ?

JOYZELLE

II disait qu'en te sauvant la vie, il hasardait la sienne.

LANCÉOR

Rien ne l'y obligeait... Et alors, simplement, il a rendu la vie, au [223] seul homme qui enlève tout espoir à l'amour qui ferait le bonheur de sa vie?...

JOYZELLE

Oui.

LANCÉOR

Et sans rien demander, par bonté, par pitié, par générosité?...

JOYZELLE

Oui.

LANCÉOR

Ah ! nous étions injustes et les pires ennemis sont meilleurs qu'on ne le croit!... Il y a des trésors de noblesse et d'amour au cœur même de la haine!... Et ce qu'il a fait là!... Non, je ne sais vraiment pas si j'aurais pu le faire; et je n'aurais pas cru que ce pauvre vieillard... Mais n'est-ce pas, Joyzelle, que c'est presque incroyable et que c'est héroïque?...

JOYZELLE

Oui.

LANCÉOR

Où est-il? Il faut que nous allions nous jeter à ses pieds, confesser notre erreur, effacer l'injustice que nous avons commise quand nous ne l'aimions pas... Il faut qu'il ait sa part, et la meilleure part du bonheur qu'il nous rend!... Il faut qu'il ait nos cœurs, notre joie, nos sourires et nos larmes d'amour, tout ce qu'on peut donner à ceux qui donnent tout!...

JOYZELLE

Nous irons, nous irons...

LANCÉOR

Joyzelle, qu'y a-t-il?... Tu me réponds à peine... Je ne sais si mes sens sont encore au pouvoir de la nuit d'où je sors, mais je reconnais mal tes paroles et tes gestes... On dirait que tu cherches, que tu doutes, que tu rêves... Et moi qui te reviens plein de joie et [224] d'amour, j'en retrouve si peu dans tes yeux qui me fuient, dans tes mains qui m'oublient... Que s'est-il donc passé?... Pourquoi me rappeler et me rendre la vie, si pendant mon absence, j'ai perdu ce que j'aime?...

JOYZELLE

Oh! non, non, Lancéor, tu ne m'as point perdue!...

LANCÉOR

Ta voix cherche un sourire et ne trouve qu'une plainte...

JOYZELLE

Oui, je voudrais sourire et je souris déjà... Mais ne t'étonne pas, j'ai pleuré si longtemps et tant désespéré que les larmes remontent encore malgré moi... La joie était si loin qu'elle ne peut revenudés les premiers baisers... Il en faudra beaucoup avant qu'elle reprenne confiance dans mon cœur, et je suis presque triste au milieu du bonheur.

LANCÉOR

Oh ! ma pauvre Joyzelle !... C'est donc là ce que dit ton silence si grave?... Et moi qui m'agitait comme un enfant stupide...Je ne pense qu'à moi, je suis ivre de vie et ne comprends plus rien... J'oubliais qu'à ta place, j'aurais perdu courage... C'est vrai, tu as raison, c'est toi, ce n'est pas moi qui reviens de la mort; et quand deux êtres s'aiment comme nous nous aimons, celui qui ne meurt pas, meurt seul réellement... Ne cache plus tes larmes... Plus tu me parais triste, plus je sens que tu m'aimes... Maintenant, c'est à moi de prendre soin de toi, maintenant, c'est à moi de rappeler ton âme, à moi de réchauffer tes mains déconcertées, de poursuivre tes lèvres et de te ramener au milieu du bonheur que nous avions perdu... Nous y serons bientôt puisque l'amour nous guide... Il triomphe de tout quand il trouve deux cœurs qui se donnent à lui sans crainte et sans réserve... Tout le reste n'est rien, tout le reste s'oublie, tout le reste s'écarte et doit lui faire place...

JOYZELLE, regardant fixement devant elle

Tout le reste s'écarte et doit lui faire place... [225]

 

 

ACTE CINQUIÈME

Une galerie dans le palais

 

SCÈNE 1

Entrent Merlin, puis Lancéor

LANCÉOR

Mon père!... Il est donc vrai que vous êtes mon père!... Depuis que je le sais, il me semble en effet que rien ne l'ignorait dans mon cœur clairvoyant... S'approchant davantage. Mais oui, c'est merveilleux! Je vous revois enfin tel que je vous voyais parmi mes jeux d'enfant; et quand je vous regarde, c'est moi que j'aperçois en un miroir plus grave, plus noble et plus profond que ceux qui me reflètent le long de cette salle. Mais que dira Joyzelle?... Elle va rire aux éclats en songeant à ses craintes, car elle s'imaginait... Non, elle-même vous dira ce qu'elle avait pensé, pour se punir ainsi de ses folles terreurs... Elle vous haïssait, mais d'une tendre haine qui souriait déjà comme celle que vont percer les rayons de l'amour... Mais où donc se cache-t-elle?... Voilà près de deux heures que je la cherche en vain... L'avez-vous aperçue? Il faut que je lui dise tout de suite le bonheur inouï que ce soir nous apporte...

MERLIN

Pas encore. Je dois être pour elle, jusqu'à la fin du jour, le tyran sans pitié qu'elle maudit dans son cœur. Mon pauvre et cher enfant!... Comme j'ai torturé votre adorable amour!... Mais je t'ai déjà dit le but de ces épreuves... Je n'ai été, en vous faisant souffrir, que l'instrument du sort et de l'esclave indigné d'une autre volonté dontj'ignore la source, et qui semble exiger que le moindre bonheur soit entouré de larmes... Je n'ai fait que hâter, pour hâter le bonheur, la venue de ces larmes qui étaient en suspens dans vos deux destinées... Vous saurez quelque jour grâce à quelle puissance, qui n'a rien de magique ni de surnaturel, mais qui se cache encore [226] au fond des vies humaines, je commande par moments à certains phénomènes, à certaines apparences qui vous ont égarés. Vous apprendrez aussi que j'ai acquis le don, bien souvent inutile, de lire dans l'avenir, un peu plus clairement et un peu plus avant que le reste des hommes... Je vous avais donc vus, vous cherchant à tâtons, dans le temps et l'espace, pour un amour unique, le plus parfait peut-être que les deux ou trois siècles parcourus par mes yeux recelassent dans leur ombre... Vous auriez pu vous joindre après beaucoup d'erreurs; mais il fallait hâter la rencontre attendue, à cause de toi, mon fils, que la mort réclamait au défaut de l'amour... Et d'un autre côté, rien ne marquait Joyzelle pour l'amour espéré, si ce n'est quelques traits épars et incertains et les épreuves mêmes qu'elle devait surmonter. J'ai donc précipité les épreuves prescrites ; toutes étaient pénibles mais nécessaires ; la dernière sera décisive et plus grave...

LANCÉOR

Grave?... Que voulez-vous dire?... Elle n'est pas dangereuse pour Joyzelle ou pour d'autres?...

MERLIN

Elle n'est pas dangereuse pour Joyzelle, mais elle met en péril, une dernière fois, l'amour prédestiné auquel se lie ta vie... C'est pourquoi malgré tout, malgré ma confiance, malgré mes prévisions, ma certitude même, j'ai peur, je tremble un peu à l'approche de l'heure qui sera décisive...

LANCÉOR

Si Joyzelle décide, l'amour n'a rien à craindre... Allez, n'hésitez pas, Joyzelle sera toujours la source de la joie... Mais je ne comprends pas, que sachant l'avenir, vous ne puissiez pas voir, d'avance, son triomphe?...

MERLIN

Je vous l'ai déjà dit, avant d'entrer ici, Joyzelle peut changer l'avenir qu'elle affronte... Elle possède une force que je n'ai vue qu'en elle ; c'est pourquoi je ne sais si la belle victoire que ton amour attend, ne sera pas mêlée d'un peu d'ombre et de larmes... [227]

LANCÉOR

Que voulez-vous dire?... Vous semblez inquiet... Que me cachez-vous donc?... Comment pouvez-vous croire que Joyzelle soit jamais la cause d'une larme ou la cause d'une ombre ?... Il n'est rien dans Joyzelle, pas même la souffrance, qu'elle pourrait infliger, il ne s'y trouve rien qui n'apporte le salut, le bonheur et l'amour!... Ah! comme je vois bien que vous connaissez peu le triomphe vivant, l'aurore inépuisable qu'il y a dans sa voix, dans ses yeux, dans son cœur!... Il faut l'avoir tenue dans ses bras pour savoir quels trésors d'espérance, quels flots de certitude émanent du moindre mot que murmurent ses lèvres, du plus petit sourire qui se joue sur son front... Mais je regarde trop la victoire impatiente. Allez, allez, mon père... Je reste ici, j'attends, je regarde passer les minutes heureuses, jusqu'à ce qu'un grand cri de joie de ma Joyzelle m'apprenne que l'amour a fixé le destin...

Merlin embrasse Lancéor et sort lentement.

 

SCÈNE II

Merlin, Arielle, puis Joyzelle et Lancéor

La même salle qu'au quatrième acte. La lune s'éclaire de sa lumière bleue. À droite, sur un grand lit de marbre, est assis Merlin. Arielle, au chevet, est agenouillée sur les marches de l'estrade qui supporte le lit.

MERUN

Arielle, l'heure sonne et Joyzelle s'approche... J'ai fait le sacrifice de ma vie inutile ; et pourtant je voudrais que ma mort, s'il se peut, ne vînt pas attrister l'amour le plus ardent et le plus innocent que la terre ait porté... Mais tu trembles, tu pleures, tu me caches tes yeux agrandis par les larmes... Que vois-tu, mon enfant, que tu regardes ainsi avec tant d'épouvanté?...

ARIELLE

Maître, je t'en supplie, renonce à cette épreuve, il en est temps encore!... Mes yeux ne percent pas la brume qui l'entoure... Elle [228] peut être mortelle, je le vois, je le sens, et ce sont nos deux vies que le hasard a mises dans la main d'une vierge aveugle et affolée... Je ne veux pas mourir!... Il y a d'autres issues... Je t'ai toujours servi comme ta pensée même... Mais aujourd'hui, j'ai peur, je ne puis plus te suivre... Tu sais bien que ma mort est l'écho de la tienne... Renonce, nous chercherons ailleurs, dans l'avenir; et nous pouvons encore échapper au péril...

MERLIN

Je ne puis renoncer à la dernière épreuve. - C'est à toi de veiller pour la mener à bien ; c'est à toi d'arrêter l'arme encore incertaine que Joyzelle s'apprête à lever contre nous...

ARIELLE

Mais je ne puis savoir si je le pourrais faire!... La force de Joyzelle est si prompte, si profonde, qu'elle échappe au destin!... Je ne vois que l'éclair de l'acier qui retombe... Tout se mêle dans une ombre ; et ma vie et la tienne dépendent d'un mouvement de ma main malhabile...

MERLIN

Elle est là, je l'entends, elle tâte la porte. - Obéis et tais-toi; moi j'obéis aussi. Veille et sois prompte et forte. -Je vais fermer les yeux pour attendre mon sort...

ARIELLE, épouvantée et affolée

Renonce!... Je ne puis!... Je refuse!... Je veux fuir!...

MERLIN, impérieusement

Tais-toi...

Il s'étend sur le lit, ferme les yeux et semble profondément endormi. Arielle, accablée de sanglots, s'affaisse sur les marches de l'estrade. -A gauche, à l'extrémité opposée de la salle, s'ouvre une petite porte, et l'on voit entrer Joyzelle enveloppée d'un long manteau et une lampe à la main. - Elle fait deux ou trois pas, puis s'arrête. - Arielle se redresse, et, invisible derrière les lourds rideaux, attend au pied du lit. [229]

JOYZELLE, s'arrêtant, hagarde, hésitante, tremblante

Maintenant et ici... J'ai fait le dernier pas... Jusqu'à cette minute que le temps, à présent, ne peut plus retenir et qui va voir une chose qui ne s'efface plus, jusqu'à cette petite porte qui vient de se fermer sur deux destins captifs, je savais, je savais tout ce qu'il fallait faire... Ah! j'avais refléchi et j'avais bien jugé!... Il n'y avait que cela, il n'y avait rien d'autre ; c'était sûr, c'était juste, c'était inévitable!... Mais maintenant tout change et j'ai tout oublié... Il y a d'autres forces, il y a d'autres voix, et je suis toute seule contre tout ce qui parle dans la nuit incertaine... Justice, où êtes-vous?... Justice ! que faut-il faire ? C'est moi qui vais agir parce que vous le vouliez... Vous m'avez convaincue et vous m'avez poussée... Là, tout à l'heure encore, sous les milliers d'étoiles qui éclairaient la porte et que vous invoquiez pour rassurer mon âme !... Il n'y avait pas de doute, alors ! et toute la certitude de tout ce qui respire et de tout ce qui vibre et de tout ce qui aime et a droit à l'amour illuminait mon cœur... Mais en face de l'acte, vous reculez vous-même, vous reniez vos lois et vous m'abandonnez !... Ah ! je me sens trop seule, livrée comme une esclave aveugle à l'inconnu... Je vais marcher sans voir... Je ne regarde rien et je ne lèverai mes yeux fous sur le lit qu'au moment où la chose... Elle s'avance d'un pas pour ainsi dire mécar nique jusqu'au pied du lit. Maintenant, c'est le sort lui-même qui va dire oui... Elle lève la lampe, regarde le lit, aperçoit Merlin endormi; et, étonnée, fait un geste de recul. Il dort!... Qu'est ceci?... Je n'avais pas prévu... Tout excepté ceci... Faut-il attendre encore?... Oh! Je voudrais attendre!... Il dort profondément... Il ne voulait donc point... Mais s'il ne dormait pas, je n'aurais pu le faire... Il m'aurait désarmée, il m'aurait maîtrisée... C'est donc vrai, c'est le sort, c'est le sort juste et bon qui me le livre ainsi... Moi qui cherchais un signe?... Mais le voilà, le signe!... Mais que me faut-il donc s'il me faut davantage... Et pourtant, puisqu'il dort, je ne puis pas savoir... Peut-être a-t-il pitié, peut-être qu'il renonce et qu'il dirait: Va-t'en!... Il n'était pas sans âme ; et dans bien des moments il parlait comme un père... Ah ! s'il s'était levé, s'il avait été là, les bras tendus vers moi, dans un geste de... C'est alors, c'est alors que j'aurais été forte et que j'aurais vaincu!... Mais un homme qui dort... Cela brise la haine... Et puis, on ne sait plus... Et changer ce sommeil qu'un seul mot met en fuite, en celui qu'aucune force humaine ou surhumaine [230] ne peut plus ébranler... Oh ! je voudrais du moins qu'une parole de pardon... Ah! non, je suis trop lâche!... C'est la terreur qui cherche... Je ne suis pas venue pour méditer encore... Il n'y a pas de doute après ce qu'il a fait, après ce qu'il a dit!... Je n'écoute que ma voix, la voix de mon destin qui veut que je nous sauve!... Tant pis si je me trompe !... J'ai raison ! J'ai raison !... Toi ma lampe, éteins-toi; j'ai vu ce qu'il faut voir... Elle éteint la lampe, la pose sur une des marches de marbre, saisit le poignard qu'elle avait caché, l'élève, et le regarde un instant. Maintenant, c'est à toi!... Ah! si tu pouvais faire ce que veut ma pensée, ma pitié acculée, et que la mort qui brille au bout de cette lame ne fût pas la vraie mort, l'irrévocable mort!... Mais c'est trop... Il est temps... C'est dit, c'est fait, je frappe!...

Elle lève la lame pour frapper Merlin. - Arielle invisible, lui saisit le poignet, et, sans aucun effort apparent, paralyse son geste. Au même moment, Merlin ouvre les yeux en souriant, se dresse et dans un mouvement de joie, entoure tendrement Joyzelle de ses bras.

MERLIN

C'est bien!... Joyzelle est grande, et Joyzelle triomphe!... Elle a vaincu le sort en écoutant l'amour: et c'est toi, mon enfant, que le destin désigne...

JOYZELLE, ne comprenant pas encore et se débattant

Non, non, non!... Je n'ai pu... Ah! si le cœur me manque, j'ai pourtant du courage !... Et j'ai toute ma vie si je n'ai plus ma force, et jamais, non jamais, tant que j'aurai le souffle...

MERLIN

Regarde-moi, Joyzelle... Je restitue sa force au bras que tu levais pour défendre l'amour... Je lui laisse son arme qui voulait me frapper et frappait justement... Jusqu'à ce geste-là, tout était indécis; à présent tout est clair, tout est radieux et sûr... Regarde-moi, Joyzelle, et ne crains plus mes lèvres... Elles cherchent ton front pour y poser enfin le baiser que le père met au front de sa fille...

JOYZELLE

Qu'est-ce donc, et que voulez-vous dire que je ne comprends pas?... - Oui, je vois dans vos yeux que vous semblez m'aimer [231] comme on aime un enfant... Je m'étais donc trompée et j'étais sur le point?...

MERLIN

Non, tu avais raison ; tu n'aurais pas été celle que l'amour exige, si tu n'avais pas fait ce que tu allais faire.

JOYZELLE

Je ne sais plus, je rêve... Mais puisque ce n'est pas l'abominable chose, je m'abandonne au songe...

MERLIN

Oui, c'est vrai, ma Joyzelle, je m'attarde à ma joie, à ta surprise heureuse, à suivre tes regards qui me semblent si beaux dans leur fuite étonnée où point la confiance, et qui ne savent plus où reposer leurs ailes, comme des oiseaux de mer qui ont perdu la rive... C'est que je prends ma part du bonheur que je te donne... Je n'en aurai pas d'autre... Mais ne t'inquiète point, nous entrerons ensemble dans les secrets du sort, et lorsque Lancéor...

JOYZELLE

Où est-il?

MERLIN

Ah ! ce nom te réveille, et voici que la rive apparaît aux regards égarés dans l'espace!... Écoute, je l'entends... Ton cœur, à notre insu, est allé l'avertir que tu l'avais aimé jusqu'au point que l'amour ne peut pas dépasser... Il accourt, il est là...

La porte s'ouvre: entre Lancéor suivi d'Arielle invisible.

LANCÉOR

Mon père!... Elle est à moi!...

MERLIN

Mon fils, elle triomphe ; le destin te la donne. [232]

LANCÉOR, saisissant Joyzelle dans ses bras et la couvrant de baisers éperdus

Ah! comme je le savais, et comme j'en étais suri... Joyzelle, ma Joyzelle!... Je ne demande pas ce que tu as pu faire pour désarmer le sort... Je ne sais rien encore; mais on sait tout d'avance quand on s'aime comme nous ; et je salue déjà la vérité nouvelle qu'on a dû découvrir en touchant à ton cœur !... Ah ! mon père, mon père ! je vous l'avais bien dit!... Mais elle ne comprend pas pourquoi je vous embrasse... C'est vrai, je vais trop vite. - Approche-toi, Joyzelle, que je puisse vous unir tous les deux dans mes bras... Nous avions près de nous un ennemi qui nous aime ; il était obligé de nous faire souffrir; et ce doux ennemi c'était mon propre père que j'avais cru perdu, mon père que voici, mon père retrouvé qui n'attend qu'un sourire pour t'embrasser aussi... Oh 1 ne t'écarte pas, ne me regarde pas de ces yeux qui déjà se chargent de reproches... Je ne t'ai rien caché... Je le sais d'aujourd'hui, de ce soir, de l'instant où tu m'avais quitté, et dès que je l'ai su, j'ai dû fuir loin de toi pour ne pas me trahir, car tout notre bonheur dépendait, paraît-il, de ce dernier secret ; et lorsque l'on dépose un secret dans l'amour, c'est comme si l'on cachait une lampe allumée dans un vase de cristal... Tu aurais tout appris rien qu'en voyant mes yeux, mes mains, mon ombre même; et je ne pouvais pas te montrer mon bonheur... Tu devais l'ignorer jusqu'à la grande épreuve... Il fallait que tu fisses une chose impossible... Laquelle?... Je n'en sais rien; mais j'avais beau sourire, il a fallu céder; il m'a fallu attendre et compter patiemment les minutes de l'heure qui séparait ainsi deux ivresses sans patience... Mais maintenant, j'accours, j'écoute, je veux savoir... Parle, parle, j'écoute...

JOYZELLE

Puisque tu es heureux, je suis heureuse aussi... Je ne sais rien de plus... Je me réveille à peine d'un songe plein d'horreur et incompréhensible...

MERLIN

Oui, ma pauvre Joyzelle, le songe était horrible ; mais le voilà vaincu, et l'épreuve est passée en fondant un bonheur que plus rien ne menace, si ce n'est l'ennemie qui menace tous les hommes... [233]

LANCÉOR

Mais quelle était enfin cette épreuve effroyable?...

MERLIN

Joyzelle te le dira dans les premiers baisers purs de toute inquiétude que vous échangerez après cette victoire. Ils voileront bien mieux que mes pauvres paroles ce qui, dans cette épreuve, paraît impardonnable... Elle était dangereuse et presque insurmontable... Joyzelle pouvait choisir une voie différente... Elle aurait pu céder, se sacrifier elle-même, sacrifier son amour, désespérer, que sais-je?... Elle n'aurait pas été la Joyzelle attendue... Il n'était qu'un sentier tracé par le destin ; elle s'y est engagée, l'a suivi jusqu'au bout, et t'a sauvé la vie en sauvant son amour...

JOYZELLE

II est donc ordonné que l'amour frappe et tue tout ce qui tenterait de lui barrer la route?...

MERLIN

Non, Joyzelle, je ne sais... Ne faisons pas de lois avec quelques débris ramassés dans la nuit qui entoure nos pensées... Mais celle qui devait faire ce que tu voulais faire, était celle que le sort désignait pour mon fils... Il était donc écrit pour toi et pour toi seule, et peut-être pour celles qui te ressemblent un peu, qu'elles ont droit à l'amour que le destin leur montre ; et que cet amour-là doit briser l'injustice... Je ne te juge point; c'est le sort qui t'approuve; mais je suis bienheureux qu'il t'ait choisie ainsi entre toutes les femmes...

JOYZELLE

Mon père!... Je tremble encore lorsque je vois cette arme qui durant un instant... - Pardonnez-moi, mon père, je vous aimais déjà...

MERLIN

C'est moi qui te demande de me tendre à présent une main qui pardonne... [234]

JOYZELLE

Non, non, ce ne sont pas les mains froides du pardon... Ce sont celles qui caressent, adorent et rendent grâces!... Je comprends maintenant pourquoi, malgré ma haine, je ne pouvais haïr!... Ce que vous avez fait était plus difficile que tout ce que j'ai fait puisque c'était cruel ; et lorsque je repense à ce qui s'est passé, c'est vous, c'est vous, mon père, qui avez supporté l'épreuve la plus lourde et la plus méritoire...

MERLIN

Non, la plus méritoire n'était point parmi celles que tu peux découvrir... Elle sera le secret de ce cœur qui vous aime et vous unit en lui; et qui ne vous demande, à tous deux, mes enfants, pour changer en bonheur ce secret trop profond, qu'un instant de vos joies ; et peut-être un baiser un peu plus long que ceux qu'on accorde en passant aux vieillards qui s'éloignent...

LANCÉOR, se jetant dans ses bras

Mon père !...

JOYZELLE, l'embrassant également

Mon père aussi!...

ARIELLE, essayant de se mêler au groupe étroitement enlacé

Personne ne me voit, et personne ne songe à me donner ma part de l'amour arraché par mes mains invisibles aux mains parcimonieuses des jours et des années...

MERLIN, souriant

Je te vois, Arielle, tu nous aimes tous trois ; mais vers Joyzelle monte un baiser plus ardent que ceux que tu nous donnes... Va, tu peux l'embrasser; l'épreuve est terminée dans mon vieux cœur aussi... Encore un peu de temps, et nous serons loin d'elle et loin de tout amour...

Arielle embrasse Joyzelle longuement. [235]

JOYZELLE

Que dites-vous, mon père, et à qui parlez-vous?... Il semble que des fleurs que je ne puis cueillir viennent frôler mon front et caresser mes lèvres...

MERLIN

Ne les écarte point, elles sont tristes et pures, c'est ma pauvre Arielle qui les répand sur toi ; c'est ma fille invisible, la bonne fée de l'île, qui vous a découvert et vous a protégés. Elle voudrait se mêler, une dernière fois, à votre grand amour, et demande une part, aussi discrète qu'elle, du bonheur qu'on lui doit...

JOYZELLE

Où est-elle?... Je ne vois près de moi que vous et Lancéor...

MERLIN

Et crois-tu donc, ma fille, qu'on voit tout ce qui vit dans notre vie profonde?... Sois accueillante et douce à la pauvre Arielle... Elle te donne à présent le baiser du départ, avant de s'éloigner pour se perdre avec moi aux lieux où le sort veut que mon destin s'achève...

LANCÉOR

Pour se perdre avec vous?... Mon père, je ne sais...

MERLIN

N'interrogeons pas ceux qui n'ont plus rien à dire... Maintenant tout se fixe... Grâce aux dieux ignorés, j'ai pu faire le bonheur des deux cœurs qui m'étaient le plus chers ; mais je ne puis plus rien, et vous ne pouvez rien pour mon propre bonheur... Je vais à mon destin, et j'y vais en silence, pour ne pas affliger cette heure souriante qui n'appartient qu'à vous... Je sais ce qui m'attend ; et néanmoins je pars...

JOYZELLE

Non, non, non, non, mon père, vous ne partirez pas!... Nous sommes autour de vous, et si quelque danger que nous ne pouvons voir, menace votre vieillesse, nous essayerons du moins d'en alléger la crainte... Quand on est trois qui s'aiment, à subir un malheur, [236] le malheur se transforme en un fardeau d'amour que l'on porte avec joie...

MERLIN

Hélas! non, ma Joyzelle, tout serait inutile... Plût aux dieux que les hommes n'eussent à traverser que des maux bienveillants, comme les vôtres le furent!... Mais toutes les volontés secrètes de la vie ne sont pas aussi claires, ne sont pas aussi bonnes... Mais nous parlons en vain de ce qui est écrit... Je suis encore ici, aux bras de ceux qui m'aiment... Le jour de ma détresse n'est pas encore ce jour... Jouissons de notre heure, dans la douce tristesse qui suit les grandes joies, en écoutant passer et couler une à une nos minutes d'amour, en ce frêle rayon de lumière nocturne où nous nous étreignons pour être plus heureux... Le reste n'appartient pas encore aux hommes.

 


Aerius, 2004


http://okvsk.ru/