Maurice Maeterlinck
L'Anneau de Polycrate
- 1893 -


Paul Gorceix, 1999.

M.Maeterlinck. Oevres I. Le Réveil de l'âme: Poésie et essais. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 143-151.

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II y avait dans la salle de l'auberge, un vieux médecin venu de Vere, l'étrange ville, déserte mais intacte, la Pompéi des marécages, morte depuis des siècles mais toujours neuve, et gardant le sourire fraîchement peint des figures de cire. Sous le manteau de la cheminée, le jeune peintre N..., sa femme, un autre ami et moi attendions la nuit avec patience. Trois paysans zélandais fumaient non loin de nous sans rien dire. Ils portaient la culotte de ce velours du pays, appelé peau de taupe, la ceinture à grandes boucles d'argent et les cheveux taillés à la sébille selon la mode séculaire de ces îles. Un inconnu dormait près des fenêtres, les coudes sur la table.

L'hôte et sa femme s'étaient retirés dans une autre pièce, où l'on accédait par un petit couloir fermé de deux portes. Mon ami, le peintre N..., errait depuis plusieurs semaines dans cet archipel singulier. Il y cherchait l'expression la plus pure de la sagesse et du bonheur. Il avait apporté trois ou quatre petites toiles où s'était admirablement cristallisé tout ce bonheur un peu fabuleux que l'on sentait régner autour de soi. Ce n'était pas un bonheur ordinaire. Il était profond, stable et résigné comme une pensée de Marc Aurèle. Mais il souriait davantage tout en demeurant aussi grave. Il y avait, entre autres, un petit port, endormi, avec un pont-levis peint en bleu et des arbres attentifs et heureux, où l'on apercevait vraiment l'âme de cette joie presque somnambulique. Mais l'aspect de [144] la maison où nous étions l'avait frappé plus que tout autre. Un jour, il avait passé sur la route, vers midi, et s'était subitement arrêté, comme quelqu'un qui a trouvé enfin ce qu'il cherchait. Il me montra l'étude qu'il avait faite. C'était bien la maison, telle que je l'avais vue moi aussi ce matin même. Et à la voir on apprenait à être heureux. Les regards de tous les passants devaient avoir écrit sur le seuil : Je voudrais vivre et je voudrais mourir ici. Et cependant c'était plus simple que le rire d'un enfant.

Une façade de briques, d'un rouge très doux, qui semblait peinte d'hier, et qui était couverte de beaux fruits mûrs et réguliers ; des fenêtres blanches et des volets verts. Un petit jardin plein de marguerites et de plantes tranquilles. Une douzaine de ruches d'un bleu plus tendre que l'azur de juillet. La porte et les fenêtres fermées sur la chaleur de la campagne et de la route ; et sur le seuil, deux paires de petits sabots, merveilleusement blancs, attendaient au soleil, comme dans un conte de fées, indices et témoins adorables de la sagesse, de la fraîcheur, de la quiétude et du silence intérieurs.

Nous parlions des jours heureux et quelqu'un dit que c'étaient les seuls qui vécussent réellement en notre mémoire. Les plus grandes tristesses et les plus grands malheurs, ajoutait-il, ne laissent pas de traces durables. Deux fois, déjà, j'ai vu la mort de si près qu'elle ne pourra plus m'étonner. Et cependant, que me suis-je rappelé dans ces moments où l'on s'efforce de résumer toute la vie dans le souvenir de quelques actes ou de quelques heures, afin de les emporter comme des marques sur son âme, pour ne pas se perdre et s'oublier soi-même à travers l'éternité? Je n'y ai revu aucun de ces événements, qu'on appelle communément les événements graves de la vie; mais j'ai reconnu quelques minutes parfaitement douces, simples et innocentes qui se trouvaient surtout dans mon enfance. Voilà donc ce que je suis en réalité et tout ce qui m'accompagnera probablement de l'autre côté de la vie. Et il est remarquable que ces instants étaient très purs. Lorsque je parle ici de ces choses, à une grande distance de la dernière heure, il me semble que mes moments les plus heureux ont été des moments plus violents et plus coupables. Ils ne revenaient point cependant à l'instant du choix décisif et il faut qu'ils ne m'appartiennent pas autant que les autres. Je n'oserais jamais vous dire ce qu'étaient les autres. Il sont faits de joies si petites, si puériles et si paisibles qu'on [145] ne peut en parler qu'à soi-même. Et cependant, j'en suis sûr maintenant, puisqu'elle a tendu, deux fois déjà les mains vers ces mêmes moments, voilà ce que mon âme va emporter comme le collier qu'on met au cou d'une princesse abandonnée, afin de la retrouver quelque jour. Il est donc vrai que notre enfance est l'âme de notre vie, et que ce "moi transcendantal" qu'ont recherché les philosophes ne doit pas se chercher autre part?

-Je crois que vous avez raison, reprit le peintre N..., mais il faut ajouter quelque chose. J'ai comme vous quelques minutes représentatives qui m'accompagneront dans le voyage dont on n'aime pas à parler, et comme il ne me sera plus donné d'en créer d'autres, ces minutes seront probablement tout ce qui me restera, pour jamais, de moi-même ; car nous ne sommes que notre souvenir. Ces minutes sont peut-être notre récompense ; et là aussi il y aura des pauvres et des riches. Quant à moi, je sais aussi ce que j'emporterai; et c'est un secret que je ne veux pas dire, car l'âme humaine me semble pleine de justice et de pudeur. Vous disiez encore que ces instants étaient toujours heureux, et je reconnaissais que c'est vrai. Nous sommes si bien faits pour le bonheur que ce n'est qu'en lui que nous nous retrouvons nous-mêmes; et il semble qu'il soit la substance de notre être. Mais avez-vous remarqué que nous sommes avertis lorsque nous traversons une de ces minutes éternelles? On les reconnaît à quelque chose d'ineffable. Nous les voyons déjà dans l'avenir et une force invincible nous oblige à ne rien perdre d'un moment qui aura sans doute de grandes conséquences. C'est ce que j'ai très clairement éprouvé la première fois que j'ai vu cette maison telle que je l'ai peinte ici.

Tandis que nous parlions ainsi, d'une voix un peu étouffée, comme si ces choses eussent été dangereuses et défendues (et n'estil pas dangereux de parler trop longtemps du bonheur?), le vieux médecin qui nous avait écoutés sans rien dire interrompit alors mon ami. Voilà, nous dit-il, près de vingt-cinq ans que je connais cette maison dont vous parlez avec tant d'insistance. Et ce n'est pas sans raison que vous l'avez remarquée. Elle a l'air, en effet, plus heureuse que les autres dans cette île où toutes les maisons ont l'air heureuses. Mais vous ne pouvez démêler pourquoi cet aspect de bonheur vous a frappé d'une façon qui n'est pas ordinaire. Quant à moi, je crois le savoir: c'est peut-être parce que ce n'est pas l'aspect d'un bonheur naturel. Vous ne tarderez pas à me comprendre. [146] Mais j'admire en passant la justice et la moralité des choses qui nous avertissent à chaque instant et nous préserveraient de toutes les erreurs, si nous avions des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Vous n'ignorez pas la situation de cette demeure. La mer est à deux mille pas de la porte, de l'autre côté de la digue que vous pourriez voir de cette fenêtre, si la nuit était un peu moins noire. On entend d'ailleurs le bruit des vagues lorsqu'on ne parle pas. Nous nous trouvons ici plus bas que le lit même de la mer, et si la digue venait à se rompre, les eaux monteraient probablement jusqu'aux dernières tuiles de ce toit qui nous couvre. Mais cela n'a pas d'importance. C'est de nos hôtes que je veux vous parler. Monsieur, dit-il en se tournant vers moi, monsieur qui n'a fait que les entrevoir, doit se trouver encore sous le coup de la première impression, laquelle est toujours infaillible, car c'est le moment où l'âme qui habite en nous sort de sa retraite pour saluer une autre âme et la juger. Une fois ce moment passé, elle sait tout ce qu'il faut savoir et ne se dérangera plus. Et c'est pourquoi l'on peut dire que nous ne connaissons vraiment un homme que la première fois que nous le voyons. Nous l'oublions ensuite. Il faut donc se hâter de fixer cette impression à l'aide de quelques paroles, sinon elle s'efface aussi vite que le souvenir des songes, au règne desquels elle appartient peut-être. Eh bien, monsieur, je vous saurais gré de nous dire ce que vous avez éprouvé en pénétrant ici, car moi aussi je suis fort curieux des manifestations de cette partie de notre être, qu'un philosophe américain appelle, assez exactement, je crois, thé over-soul.

- Monsieur, lui répondis-je, vous me demandez là une chose qui n'est pas sans quelque péril. Il est vrai que la première fois que nous approchons un homme, nous le voyons assez clairement dans le passé et l'avenir et que nous le jugeons aussi parfaitement et | d'aussi haut que si nous étions le Dieu qui l'eût créé. Nous vivons ainsi au milieu de certitudes et d'infaillibilités dont nous ne savons pas tirer parti. Mais ces choses s'effacent dès qu'on y réfléchit. Nous sommes, comme des lanternes sourdes, pleins de grandes clartés intérieures, mais qu'il est impossible d'ouvrir. Cependant, je veux essayer de vous satisfaire. Je suis arrivé, moi aussi, vers le milieu du jour, et les quatre petits sabots blancs attendaient sur le seuil. J'ai ouvert la porte avec précaution. L'hôte et l'hôtesse sommeillaient sur ce banc de bois en forme de stalle qui se trouve là-bas, au fond [147] de la salle, dans le renfoncement de la muraille. Elle avait la tête appuyée sur l'épaule de son époux, et celui-ci tenait une des mains de sa femme entre les siennes. Ils avaient les cheveux blancs et souriaient gravement comme des enfants. Mais je n'ai que faire de vous décrire leur apparence. Vous la connaissez mieux que moi. Ce que je voudrais saisir, c'est le petit moment où le Dieu qui réside en moi, comme il réside en vous, a jugé ces deux êtres. Tant qu'ils furent endormis, il n'a rien aperçu. Mais dès qu'ils eurent ouvert les yeux, et dans le peu de temps qu'il faut pour qu'une paupière se lève et s'abaisse, il a rencontré leur âme, lui a fait signe, l'a possédée et sait à quoi s'en tenir. Voilà encore deux âmes qui ne m'abandonneront plus dans ce monde ni dans l'autre. Mais il m'est impossible de dire ce que je sais cependant profondément. Ces choses ne montent pas jusqu'aux lèvres ou jusqu'à la pensée. Je ne puis en parler que d'une manière un peu approximative. Vous rappelez-vous le Lied d'Henri Heine : Das ist ein schlechtes Wetter ? Il ne dit presque rien : Le temps est mauvais, il pleut, il vente, il neige. Quelqu'un est à une fenêtre et regarde dans l'obscurité. Une petite lumière solitaire s'éloigne lentement. C'est une petite vieille avec sa lanterne qui boite là-bas de l'autre côté de la rue. Elle a probablement acheté de la farine, du beurre et des œufs. Elle veut cuire un gâteau pour sa grande fille qui est assise, à la maison, dans le fauteuil, et cligne les yeux en regardant la lumière, tandis que ses boucles d'or tombent le long de son visage. Et c'est tout. Il n'y a rien, et néanmoins ce petit poème me sembla toujours plus menaçant que tout autre. Mais peut-être faut-il lire les vers dans le texte pour éprouver cette menace intime. Ou bien est-ce l'attente d'un événement très grave ? Quoi qu'il en soit, je me suis rappelé ces vers, je ne sais pourquoi, en voyant, tout à l'heure, pour la première fois, notre hôte et notre hôtesse, sur le banc que quittent en ce moment nos trois paysans zélandais.

Les trois paysans zélandais approchaient, en effet, leurs bonnes pipes de terre du réchaud de cuivre rouge qui brûlait sur une petite table, et, ayant couvert leurs cheveux plats de chapeaux étranges qui ressemblaient à des hauts-de-forme dont on aurait strictement coupé les bords, nous souhaitèrent la bonne nuit comme une chose sacrée, et s'éloignèrent, à pas lents, dans l'obscurité, à travers les grandes prairies de leur île. [148]

J'admire, reprit le médecin, après que les trois Zélandais eurent refermé doucement la porte sur la nuit, j'admire que le hasard vous ait fourni une analogie assez satisfaisante pour exprimer quelque chose de ces impressions extraordinaires qui naissent d'une première rencontre. Car le visage que nous voyons pour la première fois, nous le voyons, un moment, avec les yeux infaillibles de l'enfant. Il est étrange que nous vivions et que nous agissions ainsi, exclusivement, selon les lois d'une vie supérieure dont nous ne parvenons pas à parler. Mais voilà que je bavarde encore inutilement, au lieu d'aller au fait. Vous allez voir que le Dieu qui réside en vous, comme vous dites, ne vous a pas trompé, qu'il a bien jugé, et doit avoir vu ces deux êtres dans le passé et dans l'avenir, quoiqu'il n'ait pu vous dire tout ce qu'il sait, car il ne parle pas la même langue que nous. Et d'ailleurs les pensées que nous avons donnent une forme trop arbitraire aux choses de l'âme. Mais en voilà assez. Maitenant que nous sommes seuls - car j'espère que l'inconnu qui dort là-bas près des fenêtres ne nous troublera pas - maintenant que nous sommes seuls, je puis vous dire ce que je sais touchant notre hôte et sa femme. Personne, d'ailleurs, n'ignore dans notre île, ce qui a eu lieu, mais on évite d'en parler, parce que rien n'a été prouvé. Il y a trente ans, notre hôtesse était très belle. Elle avait épousé un homme assez riche et déjà vieux, et ils s'établirent dans cette maison. Ils eurent deux enfants, deux petits garçons blonds et étrangement gros, que j'ai vus plus d'une fois assis sur l'herbe du jardin minutieux où se trouvent maintenant les petits sabots blancs. Ils étaient déjà coiffés du haut-de-forme sans bords et vêtus comme des hommes, selon l'usage de ce pays. La jeune femme et le vieillard menaient une vie parfaite. Ils pratiquaient les petites vertus du village, qui ailleurs seraient presque des vices. Mais ne fautil pas juger la vie selon le lieu où elle évolue ? A cette époque, on eût dit que tous les malheurs qui passaient sur l'île se donnaient rendez-vous, comme des oiseaux trop fidèles, sur le toit de cette maison. Humbles malheurs des petites vies, mais qui faisaient dire aux braves gens des environs que "ce n'était pas juste", car les paysans jugent sans cesse la destinée.

Un jour, un cousin de la jeune femme arriva d'un des îlots voisins. Il était jeune aussi, résolu et prudent ; et des événements qui semblaient avoir dormi jusqu'alors autour de la demeure, s'éveillèrent et se précipitèrent dès qu'il y fut entré. On ne sait pas de [149] quelle façon les choses se sont passées. Et puis ces détails sont dénués d'intérêts. Mais, que voulez-vous? les faits, ce sont les troupes actives des armées divines, et il faut bien qu'on les dénombre. Peu de temps après la venue du cousin, le vieillard mourait subitement d'une façon assez suspecte. J'étais absent alors, on fit une enquête. On hésita. On n'osa pas poursuivre. Au fond, c'était probablement un de ces crimes passifs, un de ces crimes par omission, plus fréquents qu'on ne croit, et qui permettent de ruser quelque temps avec la conscience. La femme hérite du vieillard. Le cousin l'épouse. Une fille naît. Les deux petits garçons du premier lit deviennent malades et meurent presque en même temps. Je fus appelé. Je ne pus rien découvrir. Il ne faut rien faire pour tuer un enfant; il suffit de ne plus l'empêcher de mourir. Je ne pouvais prouver qu'ils les avaient tués; mais je savais qu'ils l'avaient fait; et je dus me taire.

Tout ceci est fort ordinaire et les journaux sont pleins d'événements de ce genre. Mais il doit y avoir autre chose. Et j'attends, comme vous, ce qui va suivre. C'est pourquoi je reviens souvent dans cette maison. Je viens voir si la justice n'intervient pas encore. J'entends, non la justice des hommes, qui est grossière, maladroite et tout à fait négligeable ; mais l'autre, qui doit exister quelque part et qui semble régner sur nos idées. Je ne comprends pas ce qu'elle a fait jusqu'ici. Je sais, comme si j'habitais leur âme, qu'ils sont plus heureux que deux enfants dans un jardin. Je sais que tous les petits bonheurs des humbles, qui me paraissent les seuls enviables, n'ont cessé de se répandre d'une manière presque miraculeuse sur cette demeure. Je suis sûr aussi, les ayant attentivement observés, qu'ils ne portent pas leur châtiment en eux-mêmes. Qu'y a-t-il en réserve? Ils n'ont eu qu'une grande douleur. Il y a vingt ans, à peu près, leur fille unique a disparu subitement. Ils m'avaient prouvé à quel point ils l'aimaient, en lui sacrifiant les deux enfants du vieil homme. Durant trois jours, on ne les revit plus; et la maison demeura close. Mais le matin du quatrième jour, la porte, les volets verts et les fenêtres se rouvrirent. Et lorsque je passai, l'hôte et sa femme souriaient de nouveau sur le seuil. Il se peut que la perte de cette enfant les protège et qu'ils aient expié. Je ne sais et j'attends encore.

- Monsieur, dit l'un de nous, vous avez tort d'attendre. Il n'arrivera rien. Que voulez-vous qu'il arrive ? S'ils ne portent pas leur [150] châtiment en eux-mêmes, ils ne seront jamais châtiés. Mais il faut une âme déjà noble pour qu'elle nourrisse son propre châtiment. J'ai passé deux ans en Afrique où j'ai connu trois rois nègres qui avaient commis tous les crimes. C'étaient les plus heureux des nègres. Et ils furent heureux jusqu'à leur mort. Seront-ils punis autre part ? Je crois que si la justice régnait sur notre univers, elle devrait régner sur tout ce qui existe. Voyez le petit chien qui dort en ce moment sur les genoux de M-me N... Il est hargneux, tyrannique et tout à fait méchant ; et cependant il est gâté comme le fils d'un roi. Il y a dans la cour de la maison un autre petit chien. Vous l'avez vu, je pense. Il est adorable. Il a des yeux d'enfant. Il obéit à un regard et pleure de joie pour un sourire. Il a été enchaîné trois mois après sa naissance, et ses maîtres n'ouvriront son petit collier de fer qu'à l'heure de sa mort. Et, cependant, ils n'ont pas d'autre vie...

- Monsieur, interrompit en souriant M-me N...,je vous défends de dire du mal de mon chien. Il est méchant, c'est vrai. Mais tous ceux de sa race le sont autant que lui. Et puis, je l'aime tel qu'il est. D'ailleurs il est plus beau que l'autre...

Nous nous attardâmes plus d'un jour encore, dans cette maison. Nos hôtes nous intéressaient. Ils étaient si heureux ! Il y avait plus de vingt ans que leurs crimes avaient été commis. Nous les leur avions pardonnes. Un soir, nous nous trouvions dans cette même salle: le peintre N..., sa femme et moi. Il était assez tard. Nous n'avions pas allumé la lampe. Nous ne parlions plus. Nous regardions, par les fenêtres, les arbres de la digue qu'un léger vent du nord inclinait tous dans le même sens. Tout à coup, on frappe timidement à la porte extérieure. Entrez, dit M-me N... On n'entre pas. On frappe encore avec la même timidité. L'hôte et sa femme, à leur habitude, s'étaient retirés de bonne heure dans cette chambre voisine dont ils fermaient toujours les portes avec tant de soin. Je ne sais comment ils entendirent ce bruit très léger. L'homme sort de sa chambre une lampe à la main et ouvre la porte de la maison. Nous ne voyons rien, si ce n'est que toutes les étoiles semblaient l'attendre sur le seuil. Mais nous entendons chuchoter dans l'obscurité. Puis ce sont des exclamations à voix basse. Enfin l'hôte reparaît entraînant par la main une belle jeune femme. Il la pousse, sans rien dire, dans la chambre voisine ; y entre à sa suite et referme les deux portes du petit couloir. Nous n'entendons plus [151] rien. Inquiète, M-me N... allume une lampe. Une demi-heure après, l'hôte entrouve un peu la porte qui donne dans la salle. Son visage est tout éclairé de grosses larmes de joie. Il dit à voix basse, du haut du seuil, une main sur la bouche, comme s'il parlait dans une église : Notre fille est revenue , puis disparaît et referme la porte à double tour.

Je ne sais quelle peur inexplicable s'empara alors de M-me N... Elle ne voulut pas rester une minute de plus dans la maison. Il fallut que son mari la suivît. Ils gagnèrent Vere, à tâtons, par les chemins obscurs. Je demeurai seul dans l'auberge. Mais je la quittai le lendemain matin, heureux au fond d'avoir un prétexte qui me permît d'abandonner, sans avoir l'air de fuir, la demeure trop heureuse, car il me semblait que cette fois encore, M-me N... devait avoir raison.

 

Ce conte a été publié dans L'Indépendance belge (Supplément littéraire, 19 et 26 novembre 1893). Stefan GroB l'a repris dans son anthologie, p. 37-43.


Aerius, 2003


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