Maurice Maeterlinck
Le Bourgmestre de Stilmonde
- 1919 -


Maeterlinck M., 1919

Source: M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 2. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 449-520

OCR & Spellcheck: Aerius (ae-lib.org.ua), 2004


 

INTRODUCTION

Ces deux drames pourraient surprendre de la part du fervent admirateur de la pensée allemande qu'avait été Maeterlinck depuis ses débuts. L'Allemagne le lui avait rendu. N'était-elle pas la caisse de résonance principale du succès de ses pièces de théâtre ? L'extraordinaire réception de Monna Vanna outre-Rhin en est le témoignage. On peut dès lors imaginer que le choc émotionnel provoqué par la violation de la neutralité belge fut d'autant plus violent que, pour les intellectuels de Belgique, c'était le pays le plus pacifique d'Europe, le pays des poètes et des penseurs , de Goethe et Schiller, de Novalis et Hoffmann. À partir de là, l'engagement de Maeterlinck pour la cause nationale se comprend peut-être mieux. Comme Verhaeren, Maeterlinck met sa plume au service de la patrie. L'aveu qu'il dépose dans l' Avant-Propos à son livre Les Débris de la guerre (1916) se passe de commentaire:

[...] J'ai aimé l'Allemagne, j'y comptais des amis qui maintenant, morts ou vivants, sont pour moi dans la tombe. Je l'ai crue grande, honnête et généreuse et elle me fut toujours hospitalière et bienveillante. Mais il y a des crimes qui anéantissent le passé et ferment l'avenir. En écartant la haine, j'aurais trahi l'amour.

Le Bourgmestre de Stilmonde fut écrit en 1917. La pièce fut traduite en espagnol et représentée pour la première fois en 1918 à Buenos-Aires où elle fut accueillie avec ferveur, ensuite à Paris au Théâtre Moncey en 1919. Elle fut jouée en Espagne et en Angleterre avec succès, où elle fut présentée par sir John Martin Harvey. Aux États-Unis, Russell en achète les droits et la fait représenter à New York le 3 mars 1919. Parurent des éditions en suédois (1920), en danois (1920) et en allemand (1921). Les nombreuses représentations [450] données dans ces pays témoignent du succès de cette pièce - longtemps interdite en France parce que des uniformes allemands apparaissaient sur la scène.

Le Sel de la vie fut écrit la même année. En novembre 1918, on envisageait de jouer Le Sel de la vie à la suite du Bourgmestre de Stilmonde, mais l'auteur estima que les deux pièces étaient trop semblables et se feraient tort (Alex Pasquier).

Ce théâtre de guerre a valeur de document, à plus d'un titre. Il est significatif de la mobilisation des intellectuels belges pour la patrie en danger et de la prise de conscience de l'existence de la Belgique en tant que nation. À travers l'ultimatum allemand du 2 août 1914, nous étions patriotes... le pays venait de découvrir son âme (Pierre Nothomb) (1). Ici, Maeterlinck met en évidence, sans équivoque, son attachement à son pays, lui qui depuis de longues années avait quitté la Belgique et choisi la France comme lieu de séjour.

P. G.

 

NOTE

1. Cité par Jacques MARX, Emile Verhaeren, Bruxelles, Palais des Académies, 1997, p. 516.

 


 

 

PERSONNAGES

CYRILLE VAN BELLE, bourgmestre de Stilmonde, 60 ans

BELLA (ISABELLE), sa fille, 28 ans

FLORIS, son fils, 14 ans

LE COMMANDANT BARON VON ROCHOW, 45 ans

LE LIEUTENANT OTTO HILMER, gendre du bourgmestre, 32 ans

LE LIEUTENANT KARL VON SCHAUNBERG, 28 ans

CLAUS, 63 ans

JEAN GILSON, 30 ans

LE SECRÉTAIRE COMMUNAL, 45 ans

UN VALET DE CHAMBRE

UN SERGENT ET UN SOLDAT ALLEMANDS

La scène à Stilmonde, petite ville des Flandres belges. Le premier acte conmence à 10 heures et finit à midi; le deuxième à 2 heures et finit à 4; le troisième à 5 heures et demie et finit à 7 heures de la même journée.

Fin août 1914.

 

 

ACTE PREMIER

Le cabinet de travail du bourgmestre, vaste pièce située au premier étage de la maison, mibureau, milaboratoire horticole, très convenablement meublée: fauteuils de cuir; bibliothèque vitrée, grande table encombrée de papiers, de corbeilles, de coupes et de vases pleins de fleurs et de fruits : orchidées, pêches, prunes et superbes grappes de raisins. Dans un coin, une grande horloge à gaine, outils de jardinage, pulvérisateurs, alambics, éprouvettes, ruches, etc. Au fond, portes-fenêtres s'ouvrant sur un balcon. A droite, porte massive.

 

SCÈNE 1

Jean Gilson, le secrétaire

Au lever du rideau, le secrétaire communal écrit sur un coin de la table. Entre à droite, Jean Gilson. Il porte des vêtements de paysan qui lui vont assez mal. Il a le bras droit en écharpe.

JEAN GILSON

Bonjour, monsieur le secrétaire.

LE SECRÉTAIRE, sans lever la tête

Bonjour. Que désirez-vous?

JEAN GILSON, s'approchant

Tu ne me reconnais pas?

LE SECRÉTAIRE

Tiens, c'est toi Jean!... D'où viens-tu? Mais tu es blessé?...

JEAN GILSON

Oui une balle dans le coude. J'ai reçu ça aux environs d'Aerschot. On m'a évacué sur Bovecapelle, mais hier les Allemands sont [454] entrés dans le bourg. Alors, comme je pouvais marcher, je n'ai pas attendu mon reste. On m'a donné cette défroque de paysan, je me suis défilé, j'ai passé une partie de la nuit dans un fossé, j'ai marché trois heures à travers champs et me voici à Stilmonde d'où je compte repartir à l'instant pour tâcher de rejoindre mes carabiniers qui doivent être là-bas, quelque part, du côté d'Overloop...

LE SECRÉTAIRE

Tu as l'air fatigué. Ton bras te fait souffrir?... Et puis tu es trempé...

JEAN GILSON

Oui. Ce n'est rien, ou plutôt, ce n'était rien; mais aujourd'hui, on dirait qu'il veut faire du vilain...

LE SECRÉTAIRE

C'est la fatigue. Il faut te reposer et te faire panser. On te trouvera bien un lit quelque part, soit chez moi, soit ici, qui est la maison du bon Dieu...

JEAN GILSON

II ne s'agit pas de repos ni de lit; ils seront ici dans la matinée.

LE SECRÉTAIRE

Qui?

JEAN GILSON

Les Allemands ! toutes les routes sont déjà infestées de uhians, et je dois précéder de fort peu le gros de la troupe.

LE SECRÉTAIRE

Pas possible!... Nous ne savons rien; toutes les communications sont coupées...

JEAN GILSON

Où est le bourgmestre ?

LE SECRÉTAIRE

Je l'attends. Il est dans l'une des serres. Il paraît que l'orage de [455] cette nuit y a fait des dégâts. Il sera ici dans un instant; le valet de chambre est allé le chercher. Tu as à lui parler?

JEAN GILSON

Je voulais simplement lui recommander, de la part du bourgmestre de Bovecapelle, d'être très prudent et surtout de veiller à ce qu'on ne trouve pas d'armes dans la ville.

LE SECRÉTAIRE

Toutes les précautions sont déjà prises et toutes les armes, jusqu'aux objets de panoplie, déposés dans une salle de l'Hôtel-de-Ville, dont j'ai la clef. Alors, ils sont à Bovecapelle?...

JEAN GILSON

Oui, il y en a trois ou quatre cents... Il paraît qu'ils sont commandés par le beau-fils du patron...

LE SECRÉTAIRE

Quel patron?...

JEAN GILSON

Ton patron, le bourgmestre de Stilmonde.

LE SECRÉTAIRE

Otto Hilmer? Pas possible?...

JEAN GILSON

Oui, je crois que c'est ce nom-là: lieutenant Hilmer... C'est donc vrai? Je ne voulais pas y croire. Sa fille a donc épousé un Allemand?

LE SECRÉTAIRE

Mais oui, pourquoi pas? On n'aimait pas beaucoup les Allemands par ici, mais après tout, ils ne nous faisaient aucun mal, au contraire... Cela s'est fait avant la guerre, quand on ne savait pas-Heureusement que la pauvre madame Van Belle, la femme du patron, est morte un an avant le mariage. De son vivant il ne se serait jamais fait, car elle détestait les Prussiens ; et si elle voyait ce [456] qu'ils font aujourd'hui!... Mais c'est le patron qui sera stupéfait!... Il est probable que le lieutenant Otto compte venir ici?...

JEAN GILSON

En effet, il paraît qu'il l'a dit au bourgmestre de Bovecapelle. Mais comment ce mariage s'est-il fait?...

LE SECRÉTAIRE

Le plus naturellement du monde. Que veux-tu, on ne pouvait prévoir que les Allemands allaient nous massacrer et commettre toutes les horreurs qu'ils commettent, si ce qu'on dit est vrai...

JEAN GILSON

C'est vrai ; on en dit beaucoup moins qu'ils n'en font...

LE SECRÉTAIRE

C'est possible, mais personne ne se serait douté... Il faut savoir que monsieur Van Belle, notre bourgmestre, allait souvent en Allemagne pour ses affaires. Il y était très choyé, très fêté. À Cologne, on l'avait même nommé président de toutes les fédérations horticoles de la région. Il connaissait depuis longtemps la famille Hilmer et descendait chez les parents d'Otto, chaque fois qu'il passait par Cologne.

JEAN GILSON

Ils sont riches les 111... Comment dis-tu déjà?...

LE SECRÉTAIRE

Les Hilmer? Ils sont propriétaires de la plus grande fabrique d'appareils et de machines électriques de la Prusse Rhénane. Alors comme le fils Hilmer, le lieutenant Otto dont nous parlons, désirait se mettre au courant de la culture des orchidées et du raisin de serre, spécialités de la vieille maison Van Belle et C" ; et comme de son côté le fils de monsieur Van Belle ne s'intéresse qu'à l'électricité, on a échangé les deux jeunes gens ; le fils Van Belle est allé là-bas et Otto est venu ici.

JEAN GILSON

II y était depuis longtemps? [457]

LE SECRÉTAIRE

Voici presque deux ans.

JEAN GILSON

Et le fils Van Belle, où est-il?...

LE SECRÉTAIRE

II a été surpris là-bas par la déclaration de guerre ; mais le bruit court qu'il est parvenu à s'échapper. En attendant, on n'en a pas de nouvelles précises et nous sommes très inquiets...

JEAN GILSON

Et l'autre, comment a-t-il pu passer en Allemagne ?...

LE SECRÉTAIRE

Je ne sais pas comment cela s'est fait. On a dû le prévenir mystérieusement. Toujours est-il qu'il nous a quittés brusquement vers la fin de juillet, sous prétexte que sa mère était souffrante...

JEAN GILSON

Nouvelle preuve qu'ils savaient ce qui se préparait et que le coup était monté depuis longtemps. Mais puisqu'il était au courant, il aurait pu prévenir son beau-père et surtout son beau-frère...

LE SECRÉTAIRE

Que veux-tu? ces gens-là ne sont pas faits comme nous...

JEAN GILSON

Ou plutôt, nous ne sommes pas faits comme eux, heureusement pour nous... Ils sont mariés depuis longtemps?...

LE SECRÉTAIRE

Près de six mois.

JEAN GILSON

Et c'est un heureux ménage?... [458]

LE SECRÉTAIRE

Ils s'adoraient. Il faut du reste rendre justice à Otto. Il est très gentil, très bon garçon, très serviable, pas fier, très travailleur, très poli, très intelligent, et somme toute, on n'a rien à lui reprocher.

JEAN GILSON

Excepté qu'il est Allemand, et c'est trop... Et sa femme, comment prend-elle la chose?...

LE SECRÉTAIRE

Elle est évidemment très frappée, et c'est d'autant plus dangereux que je me suis laissé dire qu'en ce moment... tu comprends?... Enfin ce n'est pas encore certain... Elle est très inquiète, très triste, mais elle n'en dit rien; elle n'a jamais été très expansive...

JEAN GILSON

Mais il a dû la prévenir, la préparer... Elle devait être au courant de ce qui se tramait?...

LE SECRÉTAIRE

Je n'en sais rien ; elle ne m'a pas fait ses confidences.

JEAN GILSON

Et le patron, que dit-il ?

LE SECRÉTAIRE

II est assez déconcerté. Il a d'abord été comme frappé de la foudre. Il ne voulait pas croire... Puis furieux, indigné, consterné-Mais en somme, comme en toutes choses il a toujours été très optimiste, il s'est un peu repris; il s'est calmé et commence à croire que tout s'arrangera rapidement... Mais le voici.

Entre le bourgmestre. Il porte une corbeille qui déborde de magnifiques grappes de raisin. [459]

 

SCÈNE II

Les mêmes, le bourgmestre

LE SECRÉTAIRE, se levant

Bonjour, monsieur le bourgmestre.

LE BOURGMESTRE

Bonjour Pierre, comment allez-vous?

LE SECRÉTAIRE

Aussi bien que possible, quand on a travaillé toute la nuit...

LE BOURGMESTRE

Tout est en règle à l'Hôtel-de-Ville ?...

LE SECRÉTAIRE

Tout est en règle, monsieur le bourgmestre. On y a déposé toutes les armes que j'ai classées moi-même et dont j'ai donné reçu. Mais permettez-moi de vous présenter mon vieil ami Jean Gilson, instituteur à Ninove et blessé à Aerschot. Il était soigné à Bovecapelle, où les Allemands sont entrés hier et d'où il a pu s'échapper cette nuit.

Les deux hommes se serrent la main.

LE BOURGMESTRE

Vous étiez donc à Aerschot?...

JEAN GILSON

Oui, j'étais sergent dans le bataillon de carabiniers chargé de couvrir la retraite.

LE BOURGMESTRE

L'affaire a été chaude ?

JEAN GILSON

Assez chaude. Les deux tiers du bataillon y sont restés; et puis, [460] c'est toujours la même chose, nous étions un contre dix et sans artillerie... On a tenu tant qu'on a pu, puis il a bien fallu se replier.

LE BOURGMESTRE

Mais vous semblez très fatigué et vous devez mourir de faim!... Pierre, où avez-vous la tête, mon garçon?... Attendez je vais donner des ordres... Il sonne. Entre le valet de chambre. Firmin, apportez donc tout ce que vous trouverez de viande froide à l'office; et puis du pain, du beurre, des œufs, du fromage, des confitures. Qu'y a-t-il en fait de viandes froides?...

LE VALET DE CHAMBRE

II y a du veau, du poulet, du jambon, de la langue fumée...

LE BOURGMESTRE

C'est bien, apportez tout... Et puis à boire... À Jean Gilson. Que préférez-vous ? J'ai un Rudesheim excellent; et puis un Porto 1882 dont vous n'aurez pas à vous plaindre. Que choisissez-vous?... Apportez donc les deux, c'est plus simple ; vous viendrez à bout des deux bouteilles. Au besoin, on vous donnera un coup de main, n'est-ce pas, monsieur le secrétaire ?... Ce sera toujours ça qu'ils ne nous boiront pas... Puis ce n'est pas les fruits qui manqueront. Vous avez là des poires, des prunes, des pêches de mes espaliers ; et voici des raisins que je viens de cueillir. Regardez donc ces grappes. Elles sont incomparables !... Ce sera mon triomphe. C'est une variété que j'ai lentement obtenue à force de patience, un hybride du Black Alicante, qui est superbe mais insipide, d'un muscat d'Espagne, chétif mais délicieux, et d'un Saint-Jeannet des environs de Nice. Il réunit les qualités des trois espèces en excluant tous leurs défauts... Goûtez-moi ces grains-là, n'est-ce pas merveilleux?... Ils sont en même temps fermes et moelleux, ils craquent et fondent sous la dent... On dirait une gorgée de Frontignan dans une ampoule de glace... Dans cinq ans, je pourrai en jeter sur le marché plus de cinq cents kilos par semaine... Vous en avez l'étrenne... Alors, ils sont donc à Bovecapelle?...

JEAN GILSON

Oui, monsieur le bourgmestre ; et ils seront ici dans la matinée, je les précède de peu... [461]

LE SECRÉTAIRE

Jean vient de me dire que c'est votre beau-fils, monsieur Otto, qui les commande.

LE BOURGMESTRE

Comment, Otto?... Pas possible!... On vous l'a dit?... Vous l'avez vu?...

JEAN GILSON

Je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit. Il y avait trois chefs à Bove-capelle: un commandant et deux lieutenants; Otto Hilmer étaitl'un d'eux. Il a dit, paraît-il, qu'il viendrait occuper Stilmonde avecun détachement du 62e de ligne...

LE BOURGMESTRE

En effet, il était lieutenant de reserve... C'est bizarre qu'il ait osé-

Mais non, au fait, il a raison. Il a bien fait, il arrangera les choses et nous n'avons plus rien à craindre... C'est égal, c'est assez extraordinaire... Voilà mon gendre qui rentre chez moi, en conquérant, botté, casqué, le sabre au poing, après avoir violé la frontière de sa patrie d'adoption... Enfin, c'est la guerre, et ce n'est pas sa faute...

11 n'est pas responsable et ne fait pas ce qu'il veut. Après tout c'est tant mieux pour nous; tant qu'il sera là, nous n'aurons rien à redouter... Et quels sont les deux autres chefs?...

JEAN GILSON

Un commandant dont je ne me rappelle plus le nom ; pas trop méchant, dit-on, et un lieutenant, un Prussien authentique, un hobereau féroce, paraît-il, détesté de ses hommes qu'il maltraite et brutalise comme des chiens...

LE BOURGMESTRE

Comment se conduisent-ils à Bovecapelle ? Ils n'ont pas fait trop de mal?...

JEAN GILSON

Pas jusqu'à mon départ. Ils ont pris comme otages le bourgmestre, [462] le curé et le notaire et ont déclaré qu'ils les fusilleraient si l'on tirait un seul coup de feu dans le village...

LE BOURGMESTRE

Ils n'en feront rien, grâce à Otto. Otto est un brave garçon, incapable de faire du mal à une mouche. On a du reste, j'en suis sûr, beaucoup exagéré leurs massacres et leurs atrocités ; après tout, ce ne sont pas des sauvages...

JEAN GILSON

Je vous demande pardon, monsieur le bourgmestre, on n'a pas exagéré du tout ; on ne connaît même qu'une partie de la vérité-Ce qu'ils ont fait à Andenne, à Visé, à Dinant, à Louvain, à Aerschot, et dans toutes les villes où ils sont passé, est épouvantable-Mais je ne vous parle que de ce que je sais de source personnelle et sûre, des massacres de Dinant et de Louvain que deux de mes camarades ont vus de leurs propres yeux ; à Louvain ils ont exécuté deux cent dix innocents dont vingt-quatre femmes et quatorze enfants ; à Dinant, six cent six victimes dont trente-neuf enfants et soixante et onze femmes ; à Aerschot, parmi d'autres citoyens complètement inoffensifs, ils ont fusillé le bourgmestre et son fils âgé de quinze ans...

LE BOURGMESTRE

C'est donc vrai qu'ils l'ont fusillé?... Je ne le croyais pas. Et pourquoi?...

JEAN GILSON

Une balle perdue, tirée par un dé leurs hommes, avait tué leur colonel.

LE BOURGMESTRE

Diable!... Ils sont dangereux... Mais il faudrait contrôler tout cela... Entre le valet de chambre. En attendant, voici Firmin qui apporte les vivres... Voilà les sandwichs et les deux bouteilles... Remplissant les verres. Ceci, c'est mon Rudesheim 1895. Qu'en dites-vous?...

JEAN GILSON, dégustant

Pas ordinaire!... [463]

LE BOURGMESTRE

En effet... C'est un lot de six cents bouteilles que j'ai acheté à la vente après décès du notaire Van Hulthem, qui avait la meilleure cave du pays. Mais que comptez-vous faire? Vous n'allez pas vous remettre en route dans cet état?... Vous allez vous reposer ici quelques jours et l'on pansera sérieusement votre blessure ; il ne faut pas badiner avec ces choses-là-

JEAN GILSON

C'est que s'ils me découvrent ici, ils m'enverront en Allemagne, à moins qu'ils ne me fusillent sur-le-champ comme franc-tireur-

LE BOURGMESTRE

II n'y a rien à craindre. Je vous cacherai dans la maison ; je mettrai Otto au courant et il arrangera les choses...

JEAN GILSON

Je ne demanderais pas mieux-Je suis très fatigué et je sens que je n'aurai pas la force d'aller bien loin... Mais j'ai peur de vous compromettre si l'on me découvre chez vous...

LE BOURGMESTRE

Je vous assure qu'il n'y a rien à craindre; j'en fais mon affaire. Otto n'a rien à me refuser et tout cela se passera en famille, vous verrez.

Entre le valet de chambre.

LE VALET DE CHAMBRE

Monsieur le bourgmestre, ils sont devant la grille.

LE BOURGMESTRE

Qui?

LE VALET DE CHAMBRE

Les Allemands, des officiers et une douzaine de uhians- Faut-il leur ouvrir? [464]

LE BOURGMESTRE

Assurément ouvrez tout de suite. Priez les officiers de vous suivre ; je les attends ici...

LE SECRÉTAIRE

Faut-il vous laisser seul, monsieur le bourgmestre?...

LE BOURGMESTRE

Non, restez. Mais mettez d'abord en sûreté votre ami... Passez avec lui dans la pièce à côté ; puis, quand Firmin sera revenu, on lui trouvera un lit. Au revoir monsieur Gilson, emportez donc les vivres et les bouteilles, vous n'avez rien à craindre... Jean Gilson passe dans la pièce voisine. Et maintenant préparons-nous à affronter l'en-nemi... J'entends traîner leur sabre sur les marches du perron...

 

SCÈNE III

Les mêmes, moins Jean Gilson. Le commandant baron von

Rochow. Les lieutenants Otto Hilmer et Karl von Schaunberg

Le valet de chambre ouvre la porte. Entrent les trois officiers allemands.

LE BOURGMESTRE

Voyant Otto, il fait un pas au-devant de lui.

Otto! c'est toi!...

Il lui tend machinalement la main, puis la retire.

OTTO

C'est moi.

Présentant le bourgmestre au commandant.

Mon commandant, voici le bourgmestre de Stilmonde, mon beau-père. Commandant baron von Rochow, le lieutenant Karl von Schaunberg. [465]

LE COMMANDANT

Monsieur le bourgmestre, nous occuperons la ville jusqu'à nouvel ordre. Il vous faudra pourvoir au logement de deux cent cinquante hommes. Provisoirement, vous n'aurez pas à les nourrir. Mes deux officiers et moi vous demanderons l'autorisation de nous installer dans votre maison. Je connais les liens qui vous unissent à l'un d'eux. J'espère que grâce à ces excellentes relations, aucune difficulté ne surgira entre nous. Néanmoins, selon l'usage, vu le mauvais esprit que la population civile a jusqu'ici manifesté et conformément aux instructions formelles que j'ai reçues, je suis obligé de vous considérer comme otage. Si par malheur - ce qu'à Dieu ne plaise ! - un attentat était dirigé contre un de mes officiers ou de mes hommes, votre vie répondrait de la sienne. Mais nous n'aurons pas, j'y compte bien, à envisager d'aussi fâcheuses extrémités. Si la population civile se comporte décemment, elle n'a rien à redouter; quoi qu'on en ait dit, nous ne sommes pas des barbares. Nous sommes justes avant tout, mais les nécessités de la guerre nous obligent parfois à être sévères et toujours sur nos gardes. Dans une heure je vous convoquerai à l'Hôtel-de-Ville, pour régler les réquisitions et fixer la contribution de guerre.

LE BOURGMESTRE

La contribution de guerre ? Il ne me semble pas que jusqu'ici nous ayons rien fait qui la justifie...

LE COMMANDANT

Pardon, je permettrai peut-être d'en discuter le montant, mais non point le principe.

OTTO, au bourgmestre

Veuillez donner au commandant la grande chambre du premier qui a un balcon sur la place, et le salon qui la précède. Le lieutenant von Schaunberg et moi prendrons les deux chambres d'ami. Firmin, conduisez le commandant et le lieutenant à leurs appartements.

LE COMMANDANT

Je suis forcé, monsieur le bourgmestre, de vous prier d'avancer [466] le déjeuner d'une demiheure. C'est donc à midi précis que nous aurons l'honneur de nous asseoir à votre table.

LE BOURGMESTRE

C'est entendu, monsieur.

Sortent le commandant et le lieutenant von Schaunberg, précédés par le valet de chambre.

 

SCÈNE IV

Le bourgmestre, Otto

LE BOURGMESTRE

Mon pauvre Otto!...

OTTO

Où est Bella?...

LE BOURGMESTRE

Là-haut, dans sa chambre. Elle ne vous aura pas entendus...

OTTO

Comment va-t-elle?- Elle n'est pas souffrante?-

LE BOURGMESTRE

Pas précisément, mais très déprimée, très fatiguée, très affectée par ces événements... Elle doit dormir encore et il est préférable de ne pas la réveiller-

OTTO

Comment prend-elle la chose ?-

LE BOURGMESTRE

Comme nous la prenons tous, avec stupeur, indignation, consternation... Mais elle est naturellement plus frappée que nous qui n'en [467] croyons pas nos yeux... Mon pauvre Otto, la vilaine besogne qu'ils te font faire là!...

OTTO

Croyez bien que nous ne la faisons pas de gaîté de cœur... Nous n'agissons ainsi que contraints et forcés par l'attitude invraisemblable de vos compatriotes...

LE BOURGMESTRE

C'est évidemment la Belgique qui a commencé...

OTTO

C'est plus vrai que vous ne pensez... Elle a commencé par faire le jeu de nos ennemis; et si nous n'avions pas pris les devants, nous

étions victimes de notre confiance en sa loyauté...

LE BOURGMESTRE

Voyons, Otto, toi dont je connais l'intelligence, la conscience et la profonde honnêteté, toi qui as vécu parmi nous et qui sais à quoi t'en tenir, comment oses-tu me soutenir sérieusement de pareilles...

Je ne trouve pas le mot, ou il serait trop dur... Qu'on fasse croire ces bourdes aux malheureux soldats et à quelques hobereaux ivres d'orgueil et de stupidité, mais à toi!... Tu sais aussi bien que moi la simple et terrible vérité, comme tu sais ce qu'il faut penser des effroyables massacres de Visé, d'Andenne, de Dinant, d'Aerschot, de Louvain et de tant d'autres lieux-

OTTO

Permettez, ce n'est pas la même chose- J'admets que la violation de la Belgique soit regrettable; à mon avis c'est une erreur, peut-être nécessaire, à certains points de vue, mais que nous paierons cher. Mais je n'admets pas les massacres. Il y a eu des exécutions d'otages, et des représailles nécessitées par de perfides et incessantes agressions de la population civile. Peut-être y eut-il, ça et là, quelques excès de zèle; c'est malheureusement inévitable.

Mais l'armée allemande, que je connais mieux que vous puisque j'en fais partie, est la plus disciplinée qui soit, et il est fort rare, I pour ne pas dire impossible qu'elle agisse sans ordre ou que l'ordre i donné soit outrepassé... [468]

LE BOURGMESTRE

C'est justement ce que je lui reproche ; à en juger par les effets, ces ordres sont abominables!...

OTTO

II est heureux que nous soyons seuls. Évitez les paroles de ce genre ; maigre toute ma bonne volonté, je ne pourrais pas toujours vous épargner leurs fâcheuses conséquences...

LE BOURGMESTRE

C'est bien; ne discutons pas davantage. Nous ne nous entendrons jamais sur ces points ni sur beaucoup d'autres. Je sais ce que je sais et je m'y tiens.

OTTO

Je sais aussi ce que je sais et l'Histoire nous jugera. Tâchons plutôt de retrouver ce qui nous unissait avant ce cataclysme dont nous ne sommes pas responsables...

LE BOURGMESTRE

C'est encore heureux que toi du moins, tu ne nous rendes pas seuls responsables des désastres que vous accumulez sur nous. Je te remercie.

OTTO

Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Je suis absolument étranger à ce qui s'est passé. Je suis obligé d'obéir, comme les autres, à une autorité à laquelle personne ne peut résister... Je suis pris dans l'engrenage. Je ne peux pas ne pas faire ce que je fais... Mais il ne m'est pas défendu de garder intacts mes affections et mes sentiments d'avant la guerre- J'ai obtenu qu'on m'envoyât ici, afin de vous prouver ma gratitude...

LE BOURGMESTRE

Et parce que tu connaissais bien le pays...

OTTO

Je vous en prie, ne continuez pas sur ce ton ; il est injuste et m'est [469] extrêmement pénible. J'ai voulu simplement, comme je l'ai dit, vous prouver ma reconnaissance en vous épargnant autant que possible ainsi qu'à la ville dont vous êtes le chef, les désagréments et les dangers d'une occupation que je ne pouvais empêcher...

LE BOURGMESTRE

Soit, écartons encore ceci... Combien de temps comptes-tu séjourner ici avec tes hommes?...

OTTO

Nous n'en savons rien; peut-être deux heures, peut-être deux mois... Tout dépend des événements et des ordres que nous recevrons-

LE BOURGMESTRE

Et le commandant, quel homme est-ce?... Il n'a pas l'air commode-

OTTO

II est sévère, un peu sec, un peu cassant, un peu hautain, très strict sur la discipline, mais foncièrement juste ; en somme, pas méchant... Je le répète, vous n'avez rien à craindre si vos gens se conduisent convenablement. Du reste, en cas de conflit ou de malentendu, je saurai user de mon influence pour adoucir les angles...

Et maintenant, soyons amis, si vous le voulez bien, et permettez-moi de vous embrasser comme autrefois...

LE BOURGMESTRE, reculant

Permettez... Excusez-moi... Je ne peux pas en ce moment.

OTTO

C'est bizarre et je ne comprends pas... Car enfin cette guerre passe pardessus nos têtes et n'est pas notre affaire... Mais je ne vous en veux pas et je dirai comme Antigone :

Je prends part à l'amour et non pas à la haine.

Mais quelle heure est-il?... Onze heures. On pourrait peut-être prévenir Bella, si vraiment elle n'est pas souffrante?... Vous comprenez que j'ai hâte de la revoir après cette longue absence et ce qui s'est passé... [470]

LE BOURGMESTRE

Je vais lui envoyer la femme de chambre-

Il sonne. Entre le valet de chambre à qui il donne des ordres.

As-tu des nouvelles de mon fils?...

OTTO

D'Odilon?... Non. Il n'est pas ici?-

LE BOURGMESTRE

Non, on ne nous a pas prévenus comme toi du mauvais coup qui se préparait; de sorte qu'il est resté là-bas à Cologne... nous sommes assez inquiets...

OTTO

II n'a rien à craindre, s'il se tient tranquille. Je me charge de prévenir les miens qui feront le nécessaire pour qu'il soit bien traité. Tiens, je vois là, sur votre table, une des cattleyas qui étaient malades avant mon départ... Comment vont-elles?...

LE BOURGMESTRE

Je crois qu'elles sont sauvées. J'ai découvert au microscope la cause de leur dépérissement. C'est un petit cryptogame qu'on n'avait pas encore signalé dans la culture des orchidées et qui résiste à toutes les vaporisations et fumigations classiques. J'ai imaginé un nouveau mélange dont je te donnerai la formule ; et qui jusqu'ici fait merveille... Pourvu que cette guerre ne fasse pas de mes pauvres serres où j'ai mis toute ma vie et près de la moitié de mon avoir, un tas de verre pilé et de ferraille. Il y a là, tu le sais, pour plus d'un demimillion de fleurs précieuses ; et ce serait un irréparable désastre, car il faudrait une existence entière pour reconstituer une collection comparable à la mienne...

OTTO

Soyez sans crainte ; nous n'aurons pas de bataille ni de bombardement de ce côté ; et pendant l'occupation, je saurai protéger ou faire protéger la maison de ma femme et de mon beau-père... [471]

LE BOURGMESTRE

Voici Bella

Entre Bella.

 

SCÈNE V

Les mêmes, Bella

BELLA

Elle s'arrête un instant sur le seuil et s'élance dans les bras d'Otto.

Toi!... Comment, toi!... Tu étais là et je ne savais pas!...

OTTO, l'enlaçant

Bella !...

BELLA

Tu n'es pas blessé?... Tu n'as pas souffert?-

OTTO

Non; et toi?- On m'a dit que tu n'allais pas très bien-

BELLA

Ce n'est rien, c'était l'horreur de tout ce qui se passe et l'inquiétude de te savoir constamment en danger parmi les ennemis...

LE BOURGMESTRE

Quels ennemis?... Les ennemis c'est lui et les siens; et il ne court aucun danger au milieu d'eux... Mais je vous laisse. Vous me rappellerez quand vous aurez besoin de moi...

Il sort. [472]

 

SCÈNE VI

Otto, Bella

BELLA

C'est vrai, je ne sais plus- J'appelle ennemis tous ceux qui te veulent du mal et ce sont tous ceux que j'aime... C'est trop pour le cœur d'une femme... Mais c'est fini j'espère, et le plus dur est fait...

OTTO

Non, le plus dur commence- Mais j'étais sûr de toi, et que toi du moins tu ne me condamnerais pas sans m'entendre...

BELLA

Je condamne les autres ; mais je sais bien que tu n'es pas plus coupable que moi... Et puis qu'importe tout, puisque je te retrouve comme tu m'avais quittée... Mais je vais te garder quelques jours ?- C'est autant de pris sur cette horrible guerre...

OTTO

Je n'en sais rien... Il se peut que je sois obligé de repartir demain.

BELLA

Es-tu en première ligne?-

OTTO

Tout est en première ligne en ce moment. Nous avançons comme un torrent. Je n'ai pas osé le dire à ton père, mais toute la Belgique est envahie. Anvers tombera demain et Paris dans huit jours...

BELLA

Et après?-

OTTO

Après ce sera la victoire ; et nous nous installerons ici, à moins que tu n'aimes mieux me suivre en Allemagne... [473]

BELLA

J'irai où tu iras...

Entre Fions.

 

SCÈNE VII

Les mêmes. Fions

FLORIS

Papa n'est pas ici?...

OTTO

Bonjour, Floris ! viens m'embrasser-

FLORIS, reculant d'horreur

Vous embrasser, vous!...

BELLA

Voyons, Floris!-

FLORIS

Où est papa?...

BELLA

Dans la pièce à côté. Mais tu pourrais du moins être poli et serrer la main à Otto qui ne t'a fait aucun mal et vient ici pour nous protéger.. .

FLORIS

Je n'ai que faire de sa protection.

Il sort en claquant la porte. [474]

 

SCÈNE VIII

Les mêmes, moins Floris

OTTO

Tu vois la haine?... C'est extraordinaire... C'est ainsi partout et toujours et tout autour de nous... Ils ne veulent rien entendre, ils ne veulent rien comprendre ; et je l'ai sentie bouillonner jusque dans le cœur de ton père, l'homme le plus débonnaire, le plus juste, le plus pacifique que je connaisse. Que veux-tu que nous fassions quand on nous traite ainsi?- Mais il faudra surveiller ce gamin. Tant que ses propos malsonnants ne s'adressent qu'à moi, il n'y a rien à craindre ; mais s'il s'avisait de traiter de la sorte le commandant ou le lieutenant von Schaunberg qui ne sont pas très i patients, cela tournerait mal...

On entend au loin un coup de feu.

On a tiré!...

BELLA

Oui. C'est au bout du jardin, du côté du bois.

 

SCÈNE IX

Les mêmes, le bourgmestre, Floris

LE BOURGMESTRE

Avez-vous entendu?... C'est un coup de fusil...

FLORIS, entre ses dents

Un de moins.

OTTO

Que dis-tu?... [475]

FLORIS

Rien... Ce qui me plaît-

LE BOURGMESTRE, inquiet

Mais qui donc a tiré?... Ce ne peut être qu'un de vos hommes.

Il n'y a plus une arme dans la maison...

OTTO

C'est probablement mon collègue, le lieutenant von Schaunberg, qui est allé faire un tour dans le bois. Il est grand chasseur et je lui ai dit qu'il y avait du lapin par là-

LE BOURGMESTRE

En effet, le coup venait de ce côté ; mais il n'y avait plus un seul fusil de chasse dans la maison-

OTTO

II emporte toujours le sien dans ses bagages... En tout cas, si toutes les armes sont à l'Hôtel-de-Ville, vous n'avez rien à craindre...

Vous repondez de vos gens? Il n'y a pas de mauvais esprit?-

LE BOURGMESTRE

Qu'appelez-vous mauvais esprit?... Ils sont irrités, outrés, indignés, exaspérés, c'est assez naturel; mais ils savent se contenir et ne sont pas assez fous pour tenter un mauvais coup inutile qui entraînerait la ruine de la ville et la mort de centaines de victimes innocentes, comme à Dinant, Andenne, Louvain, Aerschot. Je les connais, ils sauront patienter et attendre leur heure-

OTTO

Quelle heure?-

LE BOURGMESTRE

Celle qui viendra plus tard-

OTTO

Je ne vous reconnais plus. Voilà que vous parlez comme nos pires ennemis... [476]

LE BOURGMESTRE

Serais-je de vos amis, par hasard, et me feriez-vous l'injure de me compter parmi ceux qui?... Mais c'est vrai; mieux vaut se contenir- C'est cet incident qui m'énerve... Vous savez que je suis responsable et que s'il survient quelque chose de fâcheux, tout retombera sur moi...

OTTO

II me semble qu'on court autour de la maison-

Allant à la porte-fenêtre qu 'il ouvre.

C'est toi, sergent Hartung?... Qu'est-ce que c'est?

LE SERGENT, d'en bas, dans le jardin

Je ne sais pas mon lieutenant... J'ai vu le lieutenant von Schaunberg se diriger de ce côté-

OTTO

Quand ?

LE SERGENT

II y a un quart d'heure.

OTTO, au bourgmestre

C'est bien ce que je disais; il est allé chasser dans le bois-

LE SERGENT

Pardon, mon lieutenant, il n'avait pas d'armes-

OTTO

Tu en es sûr?... Ceci devient bizarre... Mais cours donc voir ce que c'est, au lieu de rester là, le bec ouvert, comme une oie qui digère-

LE SERGENT

A vos ordres, mon lieutenant, j'y allais quand vous m'avez arrêté-Mais plusieurs de mes hommes y sont déjà. [477]

OTTO

J'entends des cris... Il se passe quelque chose d'inquiétant- Mais voici un de nos hommes qui revient ; nous allons savoir ce que c'est-

LE SERGENT, toujours dans le jardin

Allons, plus vite- Qu'y a-t-il ?...

LE SOLDAT, également invisible dans le jardin

Le lieutenant? Où est le lieutenant?-

OTTO

Me voici!... Qu'y a-t-il?... Parle...

LE SOLDAT

Mon lieutenant, le lieutenant von Schaunberg, ils l'ont assassiné!-

OTTO

Quoi?- Qui?- Approche donc!... Que dis-tu?...

LE SOLDAT

II est mort.

OTTO

Où, comment?- Qu'on appelle un médecin... Je vais voir... Il n'est peut-être que blessé ?-

LE SOLDAT

Non, mon lieutenant. Il a une balle dans la tête- On l'a trouvé dans un fourré...

OTTO

On a arrêté l'assassin?-

LE SOLDAT

On cherche dans le bois... On n'a vu personne... [478]

OTTO

Qu'on place des sentinelles à toutes les issues de la propriété... Vite ! Vite !... et qu'on abatte quiconque tente de sortir... Il ne peut échapper... Où est le commandant?-

LE SERGENT

Je ne sais pas, mon lieutenant...

LE BOURGMESTRE

II est probablement dans sa chambre, à l'autre bout de la maison. Il n'aura pas entendu...

OTTO

Qu'on aille le prévenir.

LE BOURGMESTRE

Ceci ne présage rien de bon...

OTTO

Ne craignez rien... Le coupable ne saurait échapper; et quand il sera pris, on fera un exemple qui leur enlèvera le goût de recommencer... Mais il est heureux que je sois là... Restez tous ici. Que personne ne sorte, sinon je ne réponds de rien... C'est grave, c'est très grave...

Il sort. [479]

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

SCÈNE 1

Le commandant, le bourgmestre, le lieutenant Otto, le secrétaire, Bella

LE COMMANDANT

Monsieur le bourgmestre, le lieutenant Karl von Schaunberg a été assassiné chez vous, dans votre propriété. Un de vos contremaîtres a été arrêté à proximité du lieu du crime. Il est donc à présumer qu'il est le coupable. En tout cas, jusqu'à preuve du contraire, je le tiens pour tel et cela suffit. Il faut faire un exemple ; notre sécurité l'exige et le soin de cette sécurité l'emporte sur toute autre considération. En temps de guerre, la meilleure justice est la plus prompte. Votre contremaître sera donc fusillé à sept heures précises, à moins que d'ici là vous ne m'ayez livré celui qui selon vous est le coupable. Vous connaissez mieux que moi la valeur et la moralité de vos gens, vous êtes donc, mieux que moi, à même de le découvrir. Je pourrais ordonner une répression terrible. Tout autre à ma place aurait livré la ville au pillage et à l'incendie et passé par les armes le tiers ou la moitié de ses habitants. C'eût été plus régulier. Accédant aux désirs de mon lieutenant Otto Hilmer, je me contente d'une seule victime. Ne me faites pas regretter ma clémence et ma modération.

LE BOURGMESTRE

Je repète ce que j'ai dit à ceux qui l'ont arrêté ; il est tout à fait impossible que mon contremaître, le vieux Claus, ait commis le crime. Il est à mon service depuis plus de quarante ans et j'en réponds comme de moi-même. C'est l'homme le plus doux, le plus patient, le plus résigné, le plus inoffensif qu'on puisse rencontrer. Si on l'a arrêté dans le petit bois où est tombé le lieutenant, c'est qu'au milieu de ce petit bois se trouve une pépinière où je l'avais moi-même envoyé ce matin pour y écussonner les rosiers. Il n'avait [480] d'autre arme que son sécateur et son greffoir... Il n'y a plus une arme à feu dans la maison. Je suis du reste convaincu que de tous les ouvriers ou employés, le vieux Claus est peut-être le seul qui de sa vie n'ait manié un fusil ou un revolver.

LE COMMANDANT

Monsieur le bourgmestre, vous ne semblez pas vous rendre compte qu'en disculpant votre contremaître, c'est vous-même que vous accusez et condamnez. Mais je ne discute pas ; l'enquête ne me regarde point. Arrangez-vous comme vous voudrez; ce que j'ai dit est dit. Il me faut un coupable et il faut que ce coupable soit exécuté à sept heures. Ce sera lui que vous désignerez parmi les vôtres; vous-même, si vous ne m'en offrez pas d'autre. En attendant, veuillez vous considérer comme prisonnier chez vous. La maison est gardée ; et toute tentative d'évasion serait impitoyablement réprimée. Je vous ferai connaître, à quatre heures, le montant de l'amende que la ville, outre la contribution de guerre, aura à me payer demain matin, avant midi.

Il sort.

 

SCÈNE II

Les mêmes, moins le commandant

LE BOURGMESTRE

C'est insensé!... Comment! il faut que je désigne moi-même le coupable parmi mes gens, alors que je sais qu'il est matériellement impossible qu'il s'y trouve ; et si je ne le livre pas avant ce soir, c'est me livrer moi-même au peloton d'exécution!- Avouez que votre commandant, avec sa clémence et sa modération, est un pince-sans-rire assez sinistre... J'aimerais mieux avoir affaire à une brute qui fusille à tort et à travers et met tout à feu et à sang ; au moins on saurait tout de suite à quoi s'en tenir- [418]

OTTO

Que voulez-vous?... Telle que l'affaire se présente, il ne lui est guère possible d'agir autrement-

BELLA

Otto!

OTTO

Mais c'est vrai, à la fin!... Vous le voyez, nous sommes entourés d'ennemis et de traîtres, nous baignons dans la haine et vivons dans un guet-apens perpétuel ; notre vie tient à un fil ; et à chaque instant, chacun de nous s'attend à recevoir une balle dans la tête... Il est naturel que nous nous défendions puisqu'on nous traite ainsi !-

Il me semble que la décision de mon commandant est très juste, très raisonnable et très humaine. Il avait le droit, il avait presque le devoir de tout massacrer; il se contente d'une seule victime-

Vous ne pouvez pourtant pas exiger qu'un pareil crime reste impuni; c'en serait fait de nous. Il vous sera d'ailleurs facile de trouver le coupable ; vous n'aurez qu'à confirmer les circonstances qui le désignent. Le seul fait de sa présence dans ce bois crée contre lui une présomption si grave, que tous vos efforts ne parviendront pas à l'ébranler. Vous n'avez qu'à laisser faire, à laisser aller les choses, à ne pas intervenir; et si le commandant se trompe, que l'erreur retombe sur lui.

LE BOURGMESTRE

Je ne vous reconnais pas, Otto, et la guerre vous a complètement transformé... Vous connaissez le vieux Claus aussi bien que moi...

Vous savez que de tous mes ouvriers c'est peut-être le seul qui soit absolument incapable d'un acte de ce genre- Ce serait n'importe quel autre, je pourrais avoir un doute, je pourrais me dire : soit, peut-être... En temps de guerre, on ne sait plus... Mais lui! C'est aussi impossible que si l'on affirmait que l'enfant que Bella va mettre au monde a fait le coup- Une présomption grave !- Comment osez-vous me dire ça !... Vous savez pourquoi le pauvre homme était là dans la pépinière- Je l'y avais envoyé moi-même, quand il était venu prendre mes ordres à six heures du matin... Si je ne fais pas tout ce qu'il m'est possible de faire pour démontrer son innocence, [482] c'est comme si je commandais moi-même le peloton d'exécution-

OTTO

Et si vous démontrez son innocence, vous vous mettez à sa place, devant le peloton.

LE BOURGMESTRE

Tant pis, j'aime mieux ça!... Mais il n'est pas possible que nous en venions là...

OTTO

Et nous n'y viendrons pas, si vous le voulez bien... Nous avons du temps devant nous. D'ici ce soir, il est à peu près certain que le véritable coupable sera découvert.

LE BOURGMESTRE

Le véritable coupable?- Savez-vous où il faut le chercher ?... Parmi vos hommes!... C'est tout simplement un de vos soldats qui a profité de l'occasion pour se débarrasser d'un chef qui le maltraitait. Vous m'avez dit vous-même, avant l'entrée du commandant, que le lieutenant von Schaunberg était un insupportable hobereau que tous méprisaient et détestaient...

OTTO

C'est possible, et cela ne m'étonnerait nullement... Il a déjà, paraît-il, dans un autre régiment, échappé par miracle à un attentat du même genre; mais on a étouffé l'affaire... C'est donc assez probable ; mais il s'agira de le prouver et ce ne sera pas facile... En tout cas, je ferai moi-même l'enquête de ce côté ; vous, du vôtre, interrogez Claus; peut-être pourra-t-il nous donner quelques indications utiles...

LE BOURGMESTRE

Je veux bien, mais je n'en attends pas grand-chose ; le pauvre homme ne sait évidemment rien, sinon, il aurait déjà dit ce qu'il sait... Mais, entre nous, croyez-vous que le commandant ait parlé sérieusement et qu'il ait réellement l'intention de m'écraser dans [483] son effroyable dilemme en me condamnant à mourir à la place de l'innocent que je me refuse à livrer?-

OTTO

Ne vous faites pas d'illusions; ce n'est pas par là qu'il nous faut chercher le salut. Tel que je le connais, il ne revient jamais sur ce qu'il a décidé. Il n'y a pas d'espoir de ce côté : mais il y en a beaucoup de tous les autres. Nous nous y mettrons tous. Interrogez d'abord votre Claus; moi je vais voir mes hommes...

BELLA

Et moi, puis-je sortir?...

OTTO

Pourquoi?...

BELLA

Tu comprends que je ne vais pas rester tranquillement dans mon coin pendant que la vie de mon père est enjeu !-Je vais descendre en ville, voir des gens, parler, interroger, faire quelque chose enfin!... Il n'est pas possible que tous nos efforts réunis-

OTTO

Bien, viens avec moi, j'obtiendrai l'autorisation-

LE BOURGMESTRE

Claus est-il là?...

OTTO

II est arrêté et gardé par mes hommes, je vais vous l'envoyer...

Il sort avec Bella.

LE SECRÉTAIRE

Je vous quitte aussi, monsieur le bourgmestre... Je vais voir les échevins, les conseillers... Peut-être qu'une démarche de leur part et leur intervention... [484]

LE BOURGMESTRE

Allez, mon bon Pierre...

Il lui serre la main.

Il y a des mauvais moments... Mais voici Claus, laissez-moi seul avec lui...

Sort le secrétaire. Entre Claus la lèvre fendue et les vêtements déchirés.

 

SCÈNE III

Le bourgmestre, Claus

CLAUS

Bonjour, monsieur le bourgmestre...

LE BOURGMESTRE

C'est toi, mon bon Claus... Mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait?- Tu saignes de la bouche et du front?...

CLAUS

II n'y a pas grand mal, monsieur le bourgmestre... Ils m'ont un peu secoué parce que je ne comprenais pas tout de suite ce qu'ils me voulaient, mais il n'y a pas grand mal- Heureusement que j'avais une vieille chemise et mon pantalon numéro trois-

LE BOURGMESTRE

Vous savez de quoi ils vous accusent?

CLAUS

Oui, monsieur le bourgmestre, je ne comprenais pas d'abord; mais monsieur Otto m'a expliqué...

LE BOURGMESTRE

Voilà plus de quarante ans que nous travaillons ensemble, mon [485] vieux Claus, et nous n'avons rien à nous reprocher. Vous avez confiance en moi?...

CLAUS

Oui, monsieur le bourgmestre.

LE BOURGMESTRE

Dites-moi donc tout ce que vous savez. Parlez sans crainte, je vous donne ma parole que tout ce que vous direz restera entre nous.

CLAUS

Je ne sais pas grand-chose, monsieur le bourgmestre. J'étais dans la pépinière où vous m'aviez envoyé ce matin; j'étais en train d'émonder les rosiers... Ils en avaient bien besoin, monsieur le bourgmestre, surtout les Paul Néron, qui avaient des gourmands hauts comme ça!... Et les Malmaison et les Niel commencent la rouille, monsieur le bourgmestre-

LE BOURGMESTRE

La rouille?... Ça m'étonne, je n'avais rien remarqué, il y a deux jours. Nous reste-t-il encore du cryptol sulfureux?...

CLAUS

Deux ou trois litres, monsieur le bourgmestre...

LE BOURGMESTRE

C'est peu... Enfin, j'irai voir ça demain... Et ensuite, que s'est-il passé ?

CLAUS

Ensuite, monsieur le bourgmestre, j'ai entendu un coup de fusil...

LE BOURGMESTRE

De quel côté? À quelle distance?...

CLAUS

Pas très loin, monsieur le bourgmestre... Peut-être à quarante ou cinquante mètres de l'endroit où je travaillais... [486]

LE BOURGMESTRE

Ensuite?...

CLAUS

Ensuite, monsieur le bourgmestre, j'ai continué mon travail, en me disant qu'un coup de feu de plus ou de moins, en temps de guerre, ce n'était pas une raison pour abandonner mes rosiers. Alors j'ai entendu des cris, je suis sorti de la pépinière, pour voir ce qui se passait; des soldats allemands m'ont aperçu, se sont jetés sur moi, m'ont bousculé et distribué des coups de poing en me criant: Kapout! kapout! et m'ont entraîné vers la maison où monsieur Otto m'a délivré et mis sous clef dans la resserre des semences...

LE BOURGMESTRE

Après le coup de feu, vous n'avez vu personne à proximité, personne n'a fui sous bois, vous n'avez rien entendu, rien remarqué?-

CLAUS

Vous savez, monsieur le bourgmestre, qu'il y a une haie très épaisse tout autour de la pépinière et qu'on ne voit rien de ce qui se passe dans le bois...

LE BOURGMESTRE

Et parmi nos ouvriers, vous ne soupçonnez personne, vous ne voyez personne à qui on ait monté la tête ou qui ait tenu des propos qui puissent nous mettre sur la voie?-Je vous donne une fois de plus ma parole que tout ceci restera strictement entre nous...

CLAUS

Les jeunes gens sont partis, monsieur le bourgmestre, les têtes chaudes sont allées rejoindre l'armée... Il ne reste ici que les vieux comme nous qui savent bien qu'on ne peut rien contre la volonté de Dieu et que la violence attire le malheur...

LE BOURGMESTRE

Et dans le pays, dans la ville, vous ne connaissez pas une mauvaise tête qui soit capable d'avoir fait le coup ?... [487]

CLAUS

C'est plus difficile, monsieur le bourgmestre... Mais j'ai beau chercher, depuis le départ des jeunes gens, je ne vois plus personne...

LE BOURGMESTRE

Vous êtes croyant et très pieux, mon bon Claus ; et ce n'est pas moi qui vous le reprocherai... Vous me jurez donc que tout ce que vous m'avez dit est l'exacte vérité et que vous ne me cachez rien?-

CLAUS

Je le jure sur mon salut éternel, monsieur le bourgmestre-

LE BOURGMESTRE

Je vous crois, mon vieux Claus et n'avais pas besoin de ce serment... Mais c'est que tout ceci est très important pour moi, car ma vie en dépend...

CLAUS

Votre vie?... Comment donc, monsieur le bourgmestre ?...

LE BOURGMESTRE

Oui, vous savez que si je déclare que vous êtes innocent, et si je ne trouve pas le coupable, c'est moi qui serai fusillé, ce soir, à votre place-

CLAUS

Vous monsieur le bourgmestre?... Pourquoi?- Mais vous n'avez rien fait!- Ce n'est pas possible et ça ne s'est jamais fait!-

LE BOURGMESTRE

Mais si, mon pauvre Claus ; c'est ce qui s'est fait à Aerschot, c'est ce qui se fait partout et ça se fera également ici... Otto m'a dit lui-même que rien ne saurait l'empêcher...

CLAUS

Ce n'est pas possible, monsieur le bourgmestre, ce serait trop injuste ! On trouvera le coupable, ou bien quand il saura, il aura honte et il viendra se dénoncer... Ou bien vous pourrez fuir, M. Otto [488] vous aidera... Il arrivera quelque chose et je suis sûr que le bon Dieu ne permettra pas...

LE BOURGMESTRE

II permet bien d'autres choses, mon pauvre Claus, il permet tout aujourd'hui... Il n'arrivera que ma mort; et nous pourrons nous estimer bien heureux s'il n'arrive rien de pire... Vous savez comme moi que toute fuite est impossible... Otto pourrait à la rigueur favoriser la mienne; mais alors il serait fusillé à ma place; et ce ne serait pas juste non plus... Mais tout n'est pas perdu. Otto, en ce moment, fait une enquête parmi ses hommes ; elle donnera peut-être un résultat... Vous, de votre côté, vous allez réunir les jardiniers. Vous leur parlerez. Vous avez sur eux une grande influence ; ils vous écouteront. Vous leur exposerez la situation telle qu'elle est; et si l'un d'eux connaît le coupable, vous vous arrangerez entre vous- Je ne demande pas qu'ils le livrent... Je ne veux pas m'en mêler... C'est à eux de savoir ce qu'ils auront à faire...

CLAUS

Je leur parlerai, monsieur le bourgmestre, et soyez sûr que si le coupable se trouve parmi eux, il fera son devoir...

LE BOURGMESTRE

Réunissez-les dans la serre aux palmiers, sous prétexte d'un travail urgent pour y réparer les dégâts de cette nuit. Je demanderai à Otto qu'on vous laisse aller et venir librement... Justement, le voici...

Entre Otto.

 

SCÈNE IV

Les mêmes, Otto

LE BOURGMESTRE

Otto, j'ai interrogé Claus; comme j'en avais la certitude, il est aussi innocent que vous et moi ; et comme je l'avais prévu, il n'a [489] pu me donner aucun renseignement. Pouvez-vous prendre sur vous de le laisser aller et venir librement, afin qu'il puisse faire, parmi mes jardiniers et employés, l'enquête qui amènera peut-être la découverte du coupable?-

OTTO

Parfaitement; j'ai pleine confiance en lui. Suivez-moi, Claus, je vais donner les ordres nécessaires.

Il sort avec Claus.

 

SCÈNE V

Le bourgmestre, Otto

Resté seul, k bourgmestre tire sa montre et regarde l'horloge à gaine.

LE BOURGMESTRE

Trois heures... Il n'y a plus beaucoup de temps à perdre-

Rentre Otto.

Eh bien, qu'avez-vous trouvé, de votre côté ?-

OTTO

Je suis un peu moins inquiet; mais tout dépendra de vous... Voici d'abord le résultat de l'autopsie sommairement faite par le docteur Van Cassel : il est établi que la balle, entrée par la nuque, a traversé le cervelet et est sortie par le front. Elle n'a pas été retrouvée. Elle paraît avoir le calibre d'une arme de guerre-

LE BOURGMESTRE

C'est déjà quelque chose, puisque cela prouve qu'il ne s'agit pas d'un fusil de chasse-

OTTO

Oui, mais c'est peut-être une balle de revolver... En tout cas, il me semble impossible de prouver qu'un des nôtres a commis le [490] crime. Au moment du coup de fusil, nous n'avions ici que cent cin-quante hommes, plus une douzaine de uhians. Les soldats ont formé les faisceaux sur la place et ne l'ont pas quittée. Les uhians, à l'exception de deux d'entre eux qui étaient de planton devant la maison, pansaient leurs chevaux dans l'écurie de l'hôtel de la Licorne. Je n'ai de doutes qu'au sujet de six hommes munis de leurs armes, qui ont été placés dans la petite cour derrière les communs... Ce sont eux qui sont accourus au coup de feu... Il faudrait que l'un d'eux eût rôdé dans le jardin et dans le bois- C'est possible, mais il est certain qu'aucun de ses camarades ne le dénoncera; car tous avaient à se plaindre du lieutenant... J'ai moi-même examiné les armes des six hommes en question; il ne semble pas qu'ils en aient fait usage depuis ce matin ; les canons, en effet, en sont brillants et huilés comme s'ils sortaient de chez l'armurier...

LE BOURGMESTRE

II est facile de passer une baguette dans le canon d'un fusil.

OTTO

Évidemment; mais disons-nous bien que si nous n'apportons pas au commandant une preuve matérielle et irréfragable, il n'admettra jamais qu'un de ses hommes ait fait le coup- Quand je lui ai parlé de mes soupçons, j'ai cru qu'il allait m'étrangler; il s'est mis à hurler que j'étais un renégat, que je ne pensais qu'à déshonorer un collègue dont j'étais jaloux et l'armée allemande tout entière dont je n'étais plus digne de faire partie-J'ai dû prestement battre en retraite et lui affirmer que mes soupçons ne reposaient sur rien ; sinon nous perdions tout...

LE BOURGMESTRE

De sorte qu'il n'y a plus rien à espérer de ce côté?...

OTTO

Je le crains...

LE BOURGMESTRE

Encore une porte qui se ferme... Et vous avez revu le commandant ?... [491]

OTTO

Je l'ai revu; j'en rapporte une impression plus favorable, mais, encore une fois, tout dépendra de vous- Mais voici, tout d'abord, une proclamation qu'il m'a remise, afin que vous y apposiez votre signature. Elle est du reste déjà imprimée et sera bientôt affichée sur les murs de la ville-

LE BOURGMESTRE

Voyons cette proclamation-

OTTO

La voici :

Usant.

Un attentat inqualifiable ayant été commis sur la personne d'un des chefs de l'armée allemande, si le coupable n'est pas livré avant sept heures précises de ce soir, le bourgmestre de la ville de Stilmonde, responsable, sera fusillé à la susdite heure.

Si un autre attentat était commis, la ville sera livrée au pillage et à l'incendie ; et le dixième homme de tous les habitants mâles sera passé par les armes.

LE BOURGMESTRE

Et il veut que je signe ça?...

OTTO

II le faut... Il a du reste escompté votre consentement, car votre signature figure déjà au bas de la feuille...

LE BOURGMESTRE

Alors ce n'était pas la peine de me la demander-

OTTO

C'est plus correct et plus régulier-

LE BOURGMESTRE

Et si je refuse?... [492]

OTTO

Vous n'y gagnerez rien ; il passera outre et ne vous pardonnera pas votre refus...

LE BOURGMESTRE

Que peut-il faire de plus que me fusiller?...

OTTO

Vous n'êtes pas le seul qu'il puisse fusiller...

LE BOURGMESTRE

C'est vrai... Après tout, ce n'est que ma propre condamnation que je signe, et je ne fais tort à personne...

Il signe.

Voilà qui est fait- Mais on pourrait peut-être améliorer un peu la syntaxe...

OTTO

Gardez-vous d'y toucher... Il est persuadé que c'est irréprochable.

LE BOURGMESTRE

Mon pauvre Otto, je crois qu'il ne me reste plus qu'à faire mon testament- II est fait d'ailleurs; mais je voudrais bien le revoir, afin de retoucher certaines dispositions...

OTTO

Ne dites pas cela, ne perdez pas courage ; il y a encore bien des chances de vous en tirer-

LE BOURGMESTRE

Ah?- Moi je n'en vois plus...

OTTO

II y a d'abord ceci: le commandant est si bien convaincu que Claus a fait le coup qu'il est fort capable de le faire fusiller en même temps que vous, si vous vous obstinez à proclamer son innocence. Il s'imagine que vous voulez, à toute force, le soustraire au [493] châtiment qu'il mérite. Au fond, je m'en suis aperçu, il ne tient pas du tout à vous faire fusiller; il n'a aucune haine contre vous...

LE BOURGMESTRE

II est bien bon-

OTTO

Mais il lui faut son exemple à tout prix ; sur ce point, il est irréductible et je ne saurais lui donner tort... J'ai compris qu'au besoin il n'exigera plus que vous affirmiez la culpabilité de Claus- II suffira que vous vous teniez tranquille, que vous ne fassiez pas d'esclandre et ne proclamiez pas son innocence- Vous n'avez qu'à ignorer ce qui se passe.

LE BOURGMESTRE

Ah?... Et vous, que feriez-vous à ma place?-

OTTO

Je n'hésiterais pas. Après tout, puisqu'il y a ici deux innocents, pourquoi serait-ce vous, incontestablement le plus innocent des deux, qui seriez seul sacrifié ? Nous sommes en guerre ; il y a des chances et des malchances qui n'ont plus rien de commun avec celles de la vie ordinaire. Ceux sur qui tombe le malheur n'ont qu'à se résigner... Les autres ne sont pas responsables d'une injustice à laquelle ils n'ont pas plus de part, à laquelle ils sont aussi étrangers qu'à l'injustice d'un pont qui s'effondre ou d'une tour qui s'écroule...

LE BOURGMESTRE

Tout ceci est beaucoup trop subtil pour moi. Je ne vois et ne comprends qu'une chose : Claus est innocent. Si je ne l'affirme pas hautement, de par la volonté même de votre commandant, mon silence équivaut à une accusation formelle ; et pour sauver ma vie, je pousse moi-même, de mes propres mains, celui que je sais innocent devant le peloton d'exécution. Cet acte a-t-il un nom en allemand?-

OTTO

Vous ne voulez pas me comprendre. De toute façon, en me mettant [494] à votre point de vue, une injustice sera commise. Il s'agit de savoir qui, de vous ou de Claus, en doit être victime. Pourquoi est-ce vous plutôt que lui qui devez mourir?...

LE BOURGMESTRE

Pourquoi est-ce lui plutôt que moi qui doit périr?...

OTTO

Parce qu'il a été désigné par le sort, le hasard, le destin ou ce que vous voudrez... Vous n'en êtes pas comptable ; et il n'y a aucune raison de vous écrier, à peu près comme Nisus : Moi ! c'est moi qui l'ai fait; laissez-moi mourir à sa place !- C'est du sublime de théâtre et de l'héroïsme intempestif qui n'ont rien à faire ici-

LE BOURGMESTRE

Evidemment, si j'allais dire au commandant, afin de sauver Claus: Ne cherchez plus, c'est moi qui ai tué le lieutenant. Je ferais, comme vous dites, de l'héroïsme intempestif; et cet héroïsme-là n'est pas du tout à ma portée... Je n'ai rien d'un héros; je ne suis qu'un pauvre honnête homme, comme les autres hommes de cette ville; comme les autres hommes j'ai peur de la mort et je tiens à la vie autant que n'importe qui; et peut-être plus que n'importe qui, car ma vie jusqu'ici fut plus heureuse que je ne le méritais-Je voudrais la finir aussi tranquillement que possible ; mais encore faut-il la finir proprement... Vous avez beau me dire que Claus, tout innocent qu'il est, doit mourir parce qu'il a été désigné par le sort et que je n'en suis pas responsable- Mais moi aussi je suis désigné par le sort!... Si un malheureux hasard a voulu qu'il se trouvât à l'endroit du crime, c'est un hasard pareil et également malheureux qui veut que je me trouve à la tête de cette ville au moment d'une responsabilité et d'un danger terribles... Notre situation, au point de vue de la malchance et de l'excuse que vous cherchez dans le destin, est absolument identique... Si Claus avait dans ses mains le pouvoir que j'ai dans les miennes, si ma vie ou ma mort dépendait de son seul témoignage, et si, me sachant innocent, il me proclamait coupable, vous le considéreriez comme un monstre ou le dernier des lâches ; or il ferait exactement ce que vous voulez que je fasse. Nous sommes, lui et moi, tous deux marqués, au même point, par la même fatalité et nos chances sont égales ; mais vous voudriez [495] m'inciter à tricher, à profiter d'injustes avantages, au détriment d'un brave homme sans défense, qui a confiance en moi... Je ne demanderais pas mieux que de me laisser convaincre par tout ce que vous me dites ; mais ce n'est pas possible et je ne comprends pas que vous ne le compreniez pas enfin!...

OTTO

Soit, ne discutons plus, puisque vous ne voulez rien entendre... Admettons que la situation soit pareille ; mais puisqu'il faut choisir entre deux existences, mettrez-vous en balance la vôtre, utile et nécessaire à tous, avec celle d'un pauvre diable qui n'a pas de parents, pas d'enfants, que personne ne regrettera, qui ne rend plus aucun service et qui bientôt sera à charge de tout le monde...

LE BOURGMESTRE

L'existence de mon vieux Claus vaut la mienne; et il ne serait pas le brave et saint homme qu'il est, mais le dernier des misérables, que ma réponse serait la même. Il ne s'agit pas ici d'estimer la valeur ou l'utilité d'une vie ; mais de savoir si, oui ou non, je veux déshonorer la mienne.

OTTO

Je ne reconnais pas l'homme sage, l'homme de bon sens et de bon conseil qui m'a fait l'honneur de me donner sa fille...

LE BOURGMESTRE

Et moi je ne connaissais pas l'homme à qui je l'ai donnée-

OTTO

Je serai plus juste et plus raisonnable que vous, et ne renonce pas à l'espoir de vous sauver malgré vous. Vous avez le temps de réfléchir, il vous reste plus de trois heures et j'obtiendrai qu'on vous laisse le choix jusqu'à la dernière minute...

LE BOURGMESTRE

Mon choix est fait. Plus je réfléchirai, plus je verrai clairement qu'il m'est impossible de faire autre chose que ce que tout honnête homme ferait à ma place- [496]

Entre Claus.

Mais voici le bon Claus qui nous apporte des nouvelles... Elles rendront peut-être plus inutile encore toute discussion qui ne pouvait mener à rien... Eh bien, Claus, qu'avez-vous appris?...

 

SCÈNE VI

Les mêmes, Claus

CLAUS

Voilà, monsieur le bourgmestre... J'ai donc réuni les jardiniers dans la serre aux palmiers... Ils étaient tous présents, excepté le vieux Decoster qui est malade et les jeunes gens qui sont partis depuis quinze jours... Je leur ai dit ce qui s'était passé et ce qui allait se passer... Ils ont compris... Ils étaient indignés... Et j'ai bien vu qu'ils ne savaient rien, qu'ils ne pouvaient rien faire... Mais je sais aussi que si le coupable s'était trouvé parmi eux, ils n'auraient pas eu besoin de le livrer... Il se serait livré lui-même... Il y avait des larmes dans tous les yeux, monsieur le bourgmestre ; et dans les cœurs autre chose que je ne dirai pas en présence de M. Otto...

LE BOURGMESTRE

J'en étais sûr...

CLAUS

Maintenant, monsieur le bourgmestre, me permettez-vous de vous dire quelque chose ? Je le dirai en présence de monsieur Otto, car il n'y a pas de mal à ce qu'il rapporte à monsieur le commandant-

LE BOURGMESTRE

Qu'est-ce donc, mon bon Claus?...

CLAUS

Voici, monsieur le bourgmestre-J'ai réfléchi, monsieur le bourgmestre, [497] je suis un vieillard, j'aurai soixante-trois ans à la fin du mois prochain... Je suis veuf, je n'ai pas d'enfants, monsieur le bourgmestre. Personne ne m'attendra si je ne rentre pas à la maison ce soir... J'ai des infirmités qui me font souffrir et ma vie, qui est presque finie, ne vaut plus grand-chose, monsieur le bourgmestre-

Alors je me suis dit comme ça, monsieur le bourgmestre : mon vieux

Claus, puisque tu as été surpris auprès du lieutenant qu'on a tué, il serait peut-être préférable que tu ne dises plus que ce n'est pas toi qui l'as tué-

OTTO

Vous reconnaissez donc que vous l'avez tué?...

CLAUS

Non, monsieur Otto... Je ne peux pas reconnaître que je l'ai tué, puisque je ne l'ai pas fait... Je n'ai qu'à ne rien dire quand on m'accusera encore... Ou bien je demanderai à monsieur le commandant qu'il me fasse fusiller à la place de monsieur le bourgmestre.

La vie de monsieur le bourgmestre est nécessaire à tout le monde, surtout en ce moment ; au lieu que la mienne ne sert pas à grand-chose...

OTTO

Vous voyez?... C'est exactement ce que je vous disais... Il n'y a plus à hésiter... Ce brave homme a compris, mieux que vous, son devoir et le vôtre... Permettez-moi de vous serrer la main, mon vieux

Claus...

CLAUS, retirant sa main

Non, monsieur Otto... Excusez-moi, j'ai remué la terre et je salirais vos gants blancs...

LE BOURGMESTRE

Je ne veux pas seulement vous serrer les mains, bien qu'elles soient couvertes de terre, je veux vous embrasser comme un frère, mon vieux Claus.

Il l'embrasse.

Et maintenant, qu'il n'en soit plus question... Ce que vous voulez [498] faire est très beau; et, de votre part, ne m'étonne pas du tout; mais ce n'est pas praticable... D'abord je n'ai pas le droit d'accepter votre sacrifice. Autant il est beau de l'offrir, autant il serait odieux d'en profiter... Et puis, si je l'acceptais, à moins que vous ne vous déclariez formellement coupable, il est à peu près certain que le commandant n'en voudrait pas de son côté. Ce n'est pas votre vie, mais la mienne ou celle de l'assassin qu'il lui faut, pour l'exemple éclatant qu'il veut faire.

CLAUS

Je dirai tout ce qu'il faudra dire pour mourir à votre place, monsieur le bourgmestre...

OTTO

Dans ce cas il acceptera, j'en réponds, je m'en charge et vous êtes sauvé...

LE BOURGMESTRE

Vous ne voyez donc pas que c'est toujours la même chose, que c'est toujours livrer un innocent; et que plus vous cherchez à l'obscurcir, plus mon devoir s'éclaire- Si je ne permets pas que Claus meure volontairement à ma place en se déclarant innocent, il faut que je permette encore bien moins qu'il le fasse en se reconnaissant coupable, alors que je sais qu'il ne l'est pas... Ce serait commettre deux lâchetés au lieu d'une-

OTTO, cherchant à entraîner Claus

Venez, Claus, sauvons-le malgré lui- Allons trouver le commandant...

LE BOURGMESTRE

Restez, Claus... Vous m'aimez, mon vieux Claus, vous venez de m'en donner la preuve la plus belle et la plus profonde que l'homme puisse donner à l'homme... Je vais vous en demander une autre, plus pénible peut-être, ce sera la dernière !- Promettez-moi que quoi qu'il arrive, vous n'irez pas trouver le commandant- [499]

CLAUS

Monsieur le bourgmestre... Monsieur le bourgmestre, vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire-

II éclate en sanglots.

Mais c'était de bon cœur, monsieur le bourgmestre-

LE BOURGMESTRE, l'embrassant

Adieu, mon vieux Claus...

CLAUS

Adieu, monsieur le bourgmestre.

Sort Claus.

OTTO

Je n'y comprends plus rien... C'est tout simplement la folie du martyre...

LE BOURGMESTRE

Non, mon ami, ce sont simplement d'honnêtes gens de ce pays-

Mais on frappe- Entrez donc...

Entre le valet de chambre.

Qu'y a-t-il?

LE VALET DE CHAMBRE

Monsieur le bourgmestre, monsieur le commandant vous prie de l'accompagner à l'Hôtel-de-Ville avec le lieutenant Otto.

LE BOURGMESTRE

C'est juste; j'oubliais la contribution de guerre et l'amende... La discussion sera dure... Je compte sur vous, Otto-

OTTO

Je ferai de mon mieux, mais je ne peux rien promettre, le commandant ne permet guère qu'on ne soit pas de son avis- [500]

LE BOURGMESTRE

Quelle heure est-il?... Quatre heures passées... Et j'étais là à m'occuper tranquillement de mes petites affaires, comme si j'étais seul au monde... Il est temps de penser aux autres... [501]

 

 

ACTE TROISIÈME

 

SCÈNE 1

Le bourgmestre, Bella, Floris, le secrétaire communal

LE BOURGMESTRE, au secrétaire

Puisque vous n'avez pu assister à la réunion, monsieur le secrétaire, je vais vous mettre au courant de ce qu'on y a décidé. La question de la contribution de guerre et de l'amende imposée à la ville pour la mort du lieutenant von Schaunberg, est réglée. Le commandant exigeait cinq cent mille francs pour la contribution et deux millions pour l'amende...

FLORIS

Plus de deux cent mille fois ce qu'il valait!-

LE BOURGMESTRE

Évidemment, évidemment- C'est un peu cher-J'ai obtenu, non sans peine, qu'on réduisît le tout à un million, qui devra être payé demain, avant midi. J'ai dans mon coffrefort cinquante mille francs en espèces que je mets à la disposition de la commune. La banque De Cuyper nous versera deux cent cinquante mille francs; l'échevin Van den Bulke, cinquante mille et le conseiller De Rudder, soixante-quinze mille francs... Voilà déjà près d'un demimillion d'assuré... L'échevin Vermandel tâchera de trouver le reste de la somme chez les conseillers communaux et les notables de la place. Vous le seconderez dans ses démarches. Tout est donc à peu près en ordre et je peux m'en aller sans trop de soucis... Les conditions sont dures, mais, à tout prendre, meilleures que je ne l'espérais ; et Stilmonde n'aura pas trop à souffrir de l'occupation- En tout cas, son sort est presque enviable quand on le compare à celui de tant d'autres villes... C'est en grande partie à la présence d'Otto qu'elle doit cette faveur. Il a vraiment fait tout ce qu'il pouvait faire sans se compromettre dangereusement... Je tiens à le reconnaître [502] devant vous et à lui rendre justice... J'ai fait mes adieux aux échevins, aux conseillers et à tous mes amis de l'Hôtel-de-Ville... Ils ont été touchants, et je ne savais pas qu'on m'aimât à ce point... L'échevin Vermandel faisait pitié... Il n'avait plus figure humaine... Il se cramponnait à mon veston et voulait mourir à ma place... J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre que ce n'était pas son tour et que son sacrifice était impossible et inutile... L'abbé De Coninck, curé de Saint-Jean-Baptiste, est arrivé à la fin de la séance et a demandé au commandant pourquoi il ne l'avait pas pris comme otage avec moi, ajoutant que c'était un honneur auquel il avait droit. Il avait grande allure en réclamant sa part... Le commandant lui a répondu qu'il ne perdait rien pour attendre... C'est égal, il y a encore de braves gens en ce monde-

Regardant l'heure.

Cinq heures et demie- Nous avons encore une heure et demie-Mais vous n'avez pas de temps à perdre, mon bon Pierre; allez à vos affaires. J'attendrai ici, avec mes enfants, le retour d'Otto- Et votre ami Gilson, notre soldat blessé, qu'est-il devenu dans toute cette aventure? Nous l'avons un peu oublié...

LE SECRÉTAIRE

Firmin l'a installé dans la chambre du chauffeur. Je suis allé le voir, il y a un instant. Il dort à poings fermés, comme un enfant, sans se douter de rien-

LE BOURGMESTRE

Tant mieux. Je vous le recommande, veillez sur lui, quand je n'y serai plus, car il pourrait commettre quelque imprudence...

LE SECRÉTAIRE

Soyez tranquille, je m'en charge... Au revoir, monsieur le bourgmestre.

LE BOURGMESTRE, lui serrant la main

Au revoir- Oui, peut-être nous reverrons-nous encore-

Sort le secrétaire. [503]

Otto est allé tenter une dernière démarche près du commandant- Je n'en espère pas grand-chose... Je vais bientôt vous quitter, mes enfants, et je veux vous faire mes dernières recommandations...

Bella et Floris se jettent dans les bras de leur père.

BELLA

Mon père !...

FLORIS

Papa!-

LE BOURGMESTRE, les caressant tendrement

Ne pleurez pas, mes enfants, ce n'est pas encore le moment-

Mais il faut tout prévoir- Mon testament est déposé chez le notaire

Van Overloop... J'y prends certaines précautions contre Otto, qui, après tout, n'est pas de la famille- Vous trouverez dans le coffrefort, outre les cinquante mille francs réservés au paiement de l'amende, dix mille francs d'argent liquide qui vous permettront de vivre en attendant... Voici la clef de ce coffrefort que je remets à Bella- Ne parlez pas à Otto de ces dix mille francs... La situation de Bella sera très difficile après la guerre. Les Flamands ont la mémoire tenace et la haine sera telle qu'Otto ne pourra pas reparaître ici...

FLORIS

J'y compte bien...

LE BOURGMESTRE

Tais-toi, Floris, aie pitié de ta sœur; et quoi qu'il arrive, n'oublie jamais qu'elle est ta sœur- Mais voici Otto, nous allons savoir à quoi nous en tenir.

Entre Otto. [504]

 

SCÈNE II

Les mêmes, Otto

BELLA, s'élançant au-devant d'Otto

Eh bien?... Tu as obtenu?... Est-ce fait?... Il a compris?...

OTTO

Rien !... J'ai prié, supplié, je me suis traîné à ses pieds, j'ai dit et fait ce qu'aucun officier allemand n'aurait fait à ma place... Rien, rien ! il a fini par m'imposer silence d'un tel ton qu'il n'était plus possible d'insister...

BELLA

II faut recommencer... Tu renonces trop vite; ce n'est pas ainsi qu'on obtient ce qu'on veut!... Si tu m'avais permis d'y aller avec toi, comme je t'en avais supplié, je sais bien qu'il aurait fini par céder!... Après tout, il a beau être Allemand, c'est tout de même un homme !... Allons-y... Je veux y aller avec toi... Si tu n'y vas pas, j'irai seule...

OTTO

C'est inutile, il ne nous recevra pas.

BELLA

As-tu dit tout ce qu'il fallait dire?... Tu as des influences en Allemagne ; ta famille est riche et puissante, tu l'as dit bien des fois... Il faut l'effrayer, l'inquiéter, le menacer, que sais-je-

OTTO

Le menacer! Tu ne te rends pas compte; tu ne sais pas ce que c'est- J'ai compris que sa patience était à bout... Mais je n'ai pas tout dit... Il y a autre chose... Il y a pire...

BELLA

II y a pire?... Pire que quoi?... que peut-il y avoir de pire que la mort?... [505]

OTTO

Si, il a trouvé pire; et peut-être n'est-ce pas de sa faute... Il est, comme nous tous, esclave de la discipline et des règlements militaires- II m'aime moins peut-être qu'il n'aimait von Schaunberg, car je ne suis pas de sa caste... Mais je ne crois pas qu'il me veuille du mal... Il s'est toujours montré peut-être un peu distant, mais en somme assez juste envers moi, jusqu'ici... Il n'est pas méchant; c'est un de nos chefs les plus humains ; mais ce qu'il veut me faire faire est épouvantable !...

BELLA

Mais qu'est-ce donc, enfin?... Nous n'avons plus rien à craindre...

Nous sommes tout au fond du malheur... Il ne va pas rétablir la torture, je suppose?... Veut-il d'autres victimes?... Il n'y a pas de vies qui nous soient plus précieuses que celle de notre père- Est-ce nous qu'il demande?... J'aime mieux ça... Nous mourrons tous ensemble... Après tout ce n'est plus la peine de vivre après ce qui se passe-

OTTO

II n'exige pas d'autres victimes, mais il ordonne- Non, je ne peux pas... Je n'ose pas, devant toi...

BELLA

Mais qu'est-ce donc, qu'est-ce donc?- Tu me fais horreur à la fin... Après ce que je sais, on peut tout dire devant moi ; et si je perds mon père, je n'ai plus rien à perdre-

LE BOURGMESTRE

Rien n'est plus cruel en effet, que de jouer ainsi avec son angoisse... Voyez dans quel état vous la mettez... Puisque vous avez commencé, dites-nous ce que c'est... Je n'imagine pas quelque chose de pire que ce qui nous attend-

OTTO

Vous avez raison... Eh bien, il ordonne, il exige que ce soit moi qui commande le peloton... [506]

BELLA

Le peloton, le peloton qui doit tuer mon père?-

OTTO

Oui.

FLORIS

Le cochon! le cochon!-

BELLA

Toi, Otto, toi?... Ce n'est pas vrai!... Il n'a pas osé... Ce n'est pas possible!... Et tu n'as pas bondi, tu ne l'as pas cravaché, tu ne l'as pas sabré, tu n'as rien trouvé dans ton âme pour le foudroyer du regard?... Je n'y crois pas encore, et dans aucune guerre on n'a jamais rien vu qui ressemble à ceci!... Mais ce n'est pas possible et ce n'est qu'une épreuve... Il a voulu savoir jusqu'où l'on peut aller; mais il sait bien qu'un homme, qu'aucun homme en ce monde, fût-il un Allemand, ne peut accepter ça?... Mais toi, qu'as-tu répondu?... J'espère bien qu'à présent il sait ce qui l'attend et que si ton malheur t'a fait naître en Allemagne, tu n'es pas encore semblable à ce qu'ils y sont tous!-

OTTO

II est obligé de faire ce qu'il fait... Je suis le seul officier qu'il ait ici- C'est le règlement, il ne peut pas faire autrement-

BELLA

II ne peut pas faire autrement!... Et tu oses me dire ça, comme si tu l'approuvais!- Mais toi, toi, qu'as-tu dit, qu'as-tu fait et que comptes-tu faire?...

OTTO

J'ai dit que c'était impossible...

BELLA

Enfin, enfin ! voilà un mot... Voilà le premier mot qui soit digne de nous et où je reconnaisse l'homme que j'avais choisi!- Et qu'a-t-il répondu?... Il n'a pas insisté, je suppose?... [507]

OTTO

II m'a dit qu'il me donnait le temps de refléchir jusqu'à sept heures... Si, à sept heures précises, je ne me trouve pas, à la tête de mes hommes, dans la petite cour, derrière les communs, il me fait arrêter, placer à côté de votre père, devant le mur, et commande lui-même le peloton des deux exécutions...

BELLA

C'est bien, j'irai me mettre entre vous deux... Il commandera trois salves et ce sera fini... Après tout, la vie n'était plus possible...

FLORIS

J'irai aussi-

BELLA

Et l'homme n'est pas méchant, comme tu dis!... C'est le plus humain de leurs chefs!...

OTTO

C'est la guerre !...

BELLA

Qui donc l'a déchaînée, la guerre ?...

OTTO

Parmi vous, c'est vous-mêmes!... Et beaucoup d'entre nous avaient la mort dans l'âme, lorsqu'il nous fallut marcher contre vous... Mais vous l'avez voulu !... Ah ! il a fait un joli coup, votre roi bien-aimé, le jour où il s'est mis en travers d'une armée pacifique qui ne demandait qu'à passer en amie...

LE BOURGMESTRE

Taisez-vous !... Notre roi a voulu ce que nous voulions tous; et s'il fallait demain refaire ce que nous avons fait, vous nous trouveriez à la même place, parmi nos ruines, nos martyrs et nos morts, prêts à recommencer... [508]

FLORIS

Allez le dire à votre empereur!-

OTTO, se raidissant soudain, en une attitude menaçante

Attention !...

LE BOURGMESTRE

Voyons, voyons, arrêtons ces folies et soyons raisonnables... ne perdons pas notre sangfroid... Le commandant est un monstre, une brute, tout ce que vous voudrez; mais, de son point de vue, il a raison ; il suit le règlement, et, toujours de son point de vue, ne saurait agir autrement... Je le demande encore une fois à Otto, est-il absolument certain qu'il ne revienne pas sur sa décision ? La dernière minute amène souvent de grands revirements et fait réfléchir les plus entêtés...

OTTO

Tel que je le connais - et je le connais depuis plus de dix ans -il fera exécuter, de point en point, ce qu'il a décidé.

LE BOURGMESTRE

Ne peut-il faire commander le peloton par un sous-officier?

OTTO

II ne le fera pas... Du reste, en y réfléchissant, je me suis peut-être un peu trop avancé tout à l'heure, en affirmant qu'il n'avait aucun grief contre moi... J'ai parfois remarqué une certaine malveillance, presque une certaine animosité à mon égard... Je ne sais trop à quoi l'attribuer... Peut-être la richesse roturière de ma famille offusque-t-elle sa misère patricienne... Peut-être, m'étant marié dans le pays, me soupçonne-t-il d'en trop aimer les habitants... Toujours est-il qu'il ne serait pas fâché de me prendre en faute ou du moins de me mettre à l'épreuve et de tirer de cette épreuve un exemple éclatant qui montre, une fois de plus, à nos soldats, la force de la discipline allemande...

LE BOURGMESTRE

Et si je lui demandais la faveur de commander le feu?... [509]

OTTO

J'y ai pensé- II a naturellement et péremptoirement refusé, disant que ce n'était pas un honneur à faire à un rebelle et à un traître...

FLORIS

Un traître?...

LE BOURGMESTRE

Mais oui, mon enfant ; ils appellent traîtres tous ceux qui ne trahissent pas leur patrie au profit de l'Allemagne...

OTTO

II a ajouté qu'au surplus, c'était contraire à tous les règlements; il était dès lors inutile d'insister...

LE BOURGMESTRE

Bien... Que comptez-vous faire?...

OTTO

Ce que Bella décidera-

LE BOURGMESTRE

Et que veux-tu qu'il fasse, Bella?-

BELLA

Qu'il refuse d'obéir.

FLORIS

C'est évident !...

LE BOURGMESTRE

Et si vous refusez d'obéir, Otto, croyez-vous que votre refus puisse changer quelque chose à mon sort?-

OTTO

Je suis malheureusement convaincu que rien n'y saurait changer quoi que ce soit... [510]

LE BOURGMESTRE

D'autre part, s'il refuse d'obéir, te représentes-tu bien, Bella, toutes les conséquences de son refus?- Il est immédiatement arrêté et fusillé à mes côtés. - C'est bien cela, Otto?...

OTTO

II n'y a pas le moindre doute.

LE BOURGMESTRE

C'est bien ce que tu veux, Bella?... Il mourra donc en même temps que moi?-

BELLA

Et en même temps que moi...

LE BOURGMESTRE

II n'est pas certain qu'ils te permettent de mourir avec nous...

BELLA

Ce serait bien la première fois qu'ils feraient grâce à une femme... Il n'y a rien à craindre sous ce rapport- En tout cas, ceci me regarde et j'en fais mon affaire...

LE BOURGMESTRE

Acceptez-vous, Otto?-

OTTO

J'accepte, en ce qui me concerne ; c'est-à-dire que je refuserai d'obéir; mais je n'admets pas que ma mort entraîne celle de Bella...

LE BOURGMESTRE

Donc, en vous ordonnant de désobéir, Bella vous envoie devant le peloton d'exécution. Elle n'a le droit de vous y envoyer que si elle est absolument décidée à ne pas vous survivre. Si on n'accompagne pas dans la mort celui qu'on y jette volontairement et de propos délibéré, comme tu le fais, Bella, après lui avoir formellement promis de l'y suivre, on commet une des plus odieuses, une des plus lâches trahisons qu'on puisse commettre sur cette [511] terre- Réfléchissez tous deux; il s'agit de prendre, devant moi, un engagement solennel et irrévocable...

BELLA

C'est tout refléchi; l'engagement est pris...

LE BOURGMESTRE

Otto mourra donc dans une heure et tu mourras avec lui?- C'est bien ce que tu veux?...

BELLA

C'est bien et tout ce que je veux.

LE BOURGMESTRE

Vous acceptez, Otto?

OTTO

J'accepte, puisque Bella le veut...

Un silence.

LE BOURGMESTRE

C'est bien ; vous êtes dignes l'un de l'autre- Vous m'avez prouvé que vous m'aimez et que vous vous aimez plus que la vie- Maintenant que la preuve est faite et que votre sacrifice est accompli comme si la mort l'avait scellé, nous n'avons plus à craindre de déchoir et pouvons parler librement... Il n'y a dans tout ce mauvais rêve qu'une mort nécessaire et inévitable : la mienne. Les deux autres ne dépendent que de nous; c'est dire qu'elles ne doivent pas avoir lieu... Si j'étais en ce moment étendu sur mon lit d'agonie, ma Bella, tu ne me refuserais pas d'écouter et d'exécuter mes dernières volontés... Je suis ici, debout sur mes deux pieds, mais aussi près de ma fin que si j'étais étendu sur un lit...

Six heures sonnent.

Six heures, tu entends?... Tu le vois, je la touche du doigt... J'ai, de plus, ce que n'ont pas toujours les mourants dont la raison est souvent obscurcie, la pleine possession de mon intelligence... La volonté que je vais exprimer, la prière que je vais vous faire à tous [512] deux, doit vous être d'autant plus sacrée... Me promets-tu, Bella, comme on le promet aux mourants, de faire pieusement ce que je vais te demander?-

BELLA

Je sais déjà ce que tu vas me demander et ne peux te promettre d'ordonner à celui dont je suis la femme, de devenir l'assassin de son père et du mien-

LE BOURGMESTRE

Ne jouons plus, Bella, en un pareil moment, avec des mots qui ne représentent pas ce qu'ils disent et masquent odieusement la vérité. Otto vient de nous révéler la seule vérité qui compte, en nous prouvant qu'il est prêt à sacrifier sa vie non seulement pour sauver la mienne, si c'était possible, mais même pour t'épargner simplement la douleur de le voir devenir l'instrument involontaire et irresponsable de ma mort... À nous, maintenant, de nous montrer dignes de ce sacrifice, en ne l'acceptant pas...

BELLA

Si je ne l'acceptais pas, je ne serais pas digne d'être ta fille...

LE BOURGMESTRE

Des mots, encore des mots, Bella, qui ne touchent pas la vérité... Nous n'avons plus de temps à perdre autour de phrases qui ne disent pas ce qu'il faut dire- Les minutes s'écoulent, il m'en reste bien peu, et je ne voudrais pas mourir avant de t'avoir convaincue... Otto, tu le sais aussi bien que moi, est pris dans l'engrenage et ne peut pas s'en dégager. Il est, pour ainsi dire, mécaniquement justifié... Il est aussi peu responsable du mal qu'il va me faire, que le sabre qu'il porte ou les douze fusils qui m'enverront leurs balles... II faut voir les choses comme elles sont et s'élever au-dessus de phrases ou d'impressions toutes faites qui les font voir comme elles ne sont pas... Si son refus pouvait retarder d'un jour ou d'une heure mon exécution, je comprendrais, à la rigueur, ta décision ; mais il ne la retardera pas de trois minutes... Que ce soit lui ou un autre qui commande le feu, les dix ou douze balles qui m'entreront dans le corps y feront les mêmes ravages- [513]

BELLA

Assez, assez!...

LE BOURGMESTRE

Non, ce n'est pas assez, tu ne m'as pas encore promis-

BELLA

Je ne peux promettre...

FLORIS

Bella !...

BELLA

Que veux-tu?-

FLORIS, se jetant dans les bras de sa sœur

Je ne sais pas...

LE BOURGMESTRE

J'ai fait mon devoir, Bella et tu m'as approuvé... J'ai fait le sacri-I fice de ma vie ; et je l'ai fait beaucoup plus facilement que je ne l'avais espéré de mon courage... Mais je ne suis pas un héros; je ne suis qu'un pauvre homme que rien n'avait préparé à faire ce que je dois faire aujourd'hui- II ne faut pas m'en demander trop- Ma force a des limites... Je n'ai pas l'habitude de souffrir et de tenir tête au malheur... Je peux porter le mien, mais non celui des autres ; et je sens que je n'irai pas jusqu'au bout sans faiblir, si je dois entraîner dans ma perte la plus précieuse des existences que je croyais avoir rachetées... Tu ne m'infligeras pas la seule douleur intolérable qui puisse encore m'atteindre- II faudrait le comprendre... Il faut m'aider un peu... Mais au lieu de m'aider, vous m'accablez tous deux!... Tu veux donc que ton père ne se tienne pas droit en face de l'ennemi?... Je n'avais pas peur de ma mort; mais j'ai peur de la tienne... Ne brise pas toutes mes forces dont j'aurai besoin tout à l'heure... J'ai fait le sacrifice de ma vie, mais non pas de vos deux existences; c'est redoubler ma mort, et tripler mon supplice; et le courage que j'ai rassemblé ne me suffira plus si je vous vois tomber à mes côtés- [514]

BELLA, se jetant en sanglotant dans les bras de son père

Mon père!-

LE BOURGMESTRE

J'attendais ces larmes, ma Bella ; elles me prouvent que la raison revient et que la mauvaise volonté va céder...

BELLA

Je ne peux pas, je ne peux pas, je ne pourrai jamais!...

LE BOURGMESTRE

II le faut cependant, le temps presse et tu rends plus cruelles que la mort les dernières minutes de ma vie...

BELLA

On n'a pas tout tenté... Il te reste la fuite-

LE BOURGMESTRE

La fuite?... Quelle fuite?... Par où, pour aller où?- La maison est gardée...

BELLA

Ceux qui la gardent obéissent à Otto... Il n'a qu'à leur donner un ordre.

LE BOURGMESTRE

Otto répond de moi ; si je fuis, il prend ma place au pied du mur...

BELLA

II peut fuir avec toi...

LE BOURGMESTRE

Pour être repris tous deux à deux cents pas d'ici?... Ce serait le même drame et ce serait moins propre. Et si je parvenais à m'échapper, trop d'autres payeraient pour moi... De toutes les chances de salut, c'est évidemment la seule à ne tenter à aucun prix... Non, je suis acculé, je suis marqué, c'est fait et tenez-moi pour mort... Je [515] suis arrivé à la fin de mes jours ; ceux qui valent qu'on les vive sont passés. Je ne meurs pas trop tôt, je n'attendais plus rien... Au lieu d'une mort lente, inutile, douloureuse, effrayante, dans un lit, on m'offre une fin prompte, honorable, sans pensées, sans souffrances et qui sauve peut-être la moitié d'une ville- II faudrait être fou pour hésiter ou regretter le lit... Moi aussi, j'ai eu peur de la mort-

Si l'on m'avait dit, dans le temps, qu'un soir j'aurais à l'affronter, comme je l'affronte ici, je n'aurais plus osé vivre- Maintenant, c'est à peine si j'y pense... Il faut que je m'applique, que je m'efforce et que je me recueille, pour me rendre compte qu'en somme c'est assez grave et assez imprévu- De loin, on dirait une montagne d'horreurs qui bouche l'horizon- À mesure qu'on approche, tout s'affaisse, s'aplanit et de près ce n'est rien...

BELLA

Eh bien, si ce n'est rien, laisse-nous mourir avec toi-

LE BOURGMESTRE

Pour moi ce n'est rien, puisque je touchais à ma fin ; et n'est rien surtout parce que c'est nécessaire... Mais pour vous deux c'est tout, puisque c'est inutile et que la vie commence...

BELLA

La vie commence... Ah! elle sera jolie, la vie qui commence aujourd'hui-

LE BOURGMESTRE

Elle sera ce que tu la feras... Même après les pires catastrophes, elle est toujours ce qu'on la fait... Mais en voilà assez... J'ai prié, supplié, raisonné... Les minutes se précipitent, et je perds les dernières à lutter contre toi, au lieu de te serrer tendrement dans mes bras... Oui ou non, veux-tu faire ce que je te demande?... J'en appelle à Otto, son silence me prouve qu'il comprend... Il voit déjà les choses telles que je les vois et telles qu'il faut les voir... Un jour tu nous remercieras de ne pas t'avoir écoutée aujourd'hui... Mais il faut en finir, il faut agir et prendre certaines précautions pour te î défendre contre toi-même et les folies des dernières minutes... Je I v?,is t'enfermer dans cette pièce qui n'a pas d'autre issue que cette [516] porte... J'en donnerai la clef à Otto, qui te délivrera quand tout sera fini...

BELLA

M'enfermer ici, pendant que?... Je ne veux pas, je ne veux pas-

LE BOURGMESTRE

Tu ne vas pas nous obliger, Otto et moi, à te faire violence, à t'écarter de force, à nous débattre contre toi?... Ce serait effroyable !... Tu ne me vois donc pas?... Tu ne te rends pas compte que j'épuise ici toutes mes forces, les dernières, et que je meurs dix fois pour une, par ta faute?... Mais regarde-moi donc!... Je ne tiens plus debout, je n'en peux plus, c'est trop, as-tu compris enfin?...

BELLA, tombant en sanglotant dans les bras de son père

Je n'en peux plus non plus... Fais ce que tu voudras... Je promets tout ce que tu demandes...

LE BOURGMESTRE

Enfin je te retrouve et je te reconnais... Laisse-moi t'embrasser longuement, sans angoisse... Vous vivrez donc tous deux... Il me semble qu'on me fait grâce- Mais n'oubliez jamais que c'est à un mourant que vous avez fait cette promesse... Mais je veux davantage... Je ne te demande pas d'oublier, ma Bella, cela ne dépend pas de toi... Ni de pardonner à Otto... Il n'y a rien à pardonner... Je te demande simplement de ne pas l'écarter de tes bras. Est-ce promis aussi?...

BELLA, faiblement

Oui...

LE BOURGMESTRE

Viens l'embrasser, Otto-

BELLA, tressaillant

Non, non- Pas maintenant... [517]

LE BOURGMESTRE

II est plus malheureux que nous... Il porte le grand poids de la terrible épreuve; et je ne crois pas qu'à sa place j'aurais la force de porter ce poids-là... Il faut avoir pitié... Tu rapprendras peu à peu à l'aimer comme tu l'aimais avant ce jour... Et puis, bientôt sans doute, tu seras mère- II ne faut pas que l'enfant qui va naître devienne la dernière et la plus pitoyable victime de ce drame... Je sais que dans les premiers temps, la vie sera bien triste et bien difficile- Attends patiemment- Ecoute humblement ce qu'elle dit... Elle a toujours raison... Elle est pleine d'indulgence et de bonne volonté et elle oublie très vite ce qu'il faut oublier-

Sept heures sonnent.

Sept heures!... On frappe à la porte... Il est temps- On vient nous chercher, Otto... Embrassons-nous une dernière fois, Bella- Viens dans mes bras, Floris- Tu es déjà un homme... Je te confie ta sœur, nous nous sommes aimés... Viens, Otto, il ne faut pas qu'ils attendent-

II se dirige vers la porte.

BELLA, s'accrochant à ses vêtements

Non! non!... Pas encore!... Je ne peux pas!-Je veux aller...

LE BOURGMESTRE, se dégageant

Pas un mot!... Pas un cri- Je ne pourrais plus supporter- Floris soutiens ta sœur...

Il repousse Bella et sort avec Otto en refermant la porte à clef.

Un silence. Bella est étendue sur le parquet, à demi soutenue par Fions. Elle sanglote.

FLORIS, la caressant tendrement

Ne pleure pas, petite sœur, on aura sa revanche, on aura sa revanche... On aura sa revanche. [518]

BELLA

Elle se redresse, regarde autour d'elle et tout à coup se lève et court à la porte.

Non, non, je ne veux pas!...

FLORIS, la rattrapant

Que fais-tu?... Que veux-tu?-

BELLA

Je veux, je veux crier, pleurer, me jeter à ses pieds, me tuer devant lui- On ne sait pas... On n'a pas tout tenté!-

Elle secoue la porte.

Ils l'ont fermée à clef!-

Elle court aux fenêtres, en ouvre une, mesure du regard la hauteur, et instinctivement recule. Fions, qui l'a suivie, la prend à bras-le-corps et la repousse dans l'appartement.

FLORIS

Tu vois, c'est trop haut-

BELLA

Elle retourne à la porte qu 'elle secoue violemment.

On ne peut pas !- On ne peut pas !... Et cependant si j'étais là!... On ne sait pas jusqu'au dernier moment... Il le faut... Il le faut!...

Un feu de salve. Elle recule terrifiée.

C'est fait, c'est fait, c'est fait!... Ils l'ont tué !... Ce qu'il y avait de meilleur en ce monde!... Je ne le verrai plus, je ne le verrai plus!...

Elle va, chancelante, soutenue par Floris, tomber dans un fauteuil où elle reste écrasée, les yeux fixes, sans pleurer. Floris l'enlace joue contre joue, et la berce machinalement en répétant:

Petite sœur... Petite sœur... - Un silence. - La porte s'ouvre, et sur le seuil, paraissent le commandant et Otto.

LE COMMANDANT, cérémonieux

Madame, j'ai fait à monsieur votre père l'honneur de commander moi-même le peloton d'exécution. Il m'a suffi que votre mari [519] prouvât jusqu'au bout son respect de la discipline. Je vous le rends, vous n'avez plus rien à lui reprocher. Tout s'est très bien passé, de façon très correcte et très satisfaisante... Monsieur votre père est mort en héros. Et maintenant lieutenant Hilmer, allez embrasser votre femme...

BELLA, bondissant

Allez-vous-en!... Allez-vous-en tous deux!...

OTTO

Quoi, moi aussi Bella?... Mais tu n'as pas compris...

BELLA

J'ai tout compris, j'ai trop compris, c'est vous qui ne comprendrez jamais rien!...

OTTO, s'approchant

Mais Bella !...

BELLA, reculant

Ne me touche pas!... Va-t'en!... Ne me touche pas!... C'est fini, c'est fini... pour toujours!...

FLORIS, trépignant

Elle a raison! Elle a raison! Elle a raison!... Embrasse-moi!... Je t'embrasse, je t'embrasse!... Nous sommes deux, nous sommes deux!...

LE COMMANDANT, d Otto

Laissez-les... J'ai besoin de vous... On attaque paraît-il du côté d'Oost-Capelle... Vous avez fait votre devoir... On n'y comprend rien... Ils sont tous plus ou moins fous dans ce pays...

 


Aerius, 2004