Maurice Maeterlinck
Le Miracle de Saint Antione
- 1903-1919 -


© Maeterlinck M., 1903-1919

Source: M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 2. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 400-448.

OCR & Spellcheck: Aerius (ae-lib.org.ua), 2004


 

INTRODUCTION

La pièce est créée au Théâtre royal du Parc, à Bruxelles, le 24 septembre 1903. La troupe de Georgette Leblanc la présente en lever de rideau, avant L'Intruse, dans le cadre du Théâtre Maeterlinck, dont elle est la cheville ouvrière. Fabrice van de Kerckhove, auquel on doit une étude très approfondie sur la pièce(1), rappelle que le Théâtre Maeterlinck a donné entre le 21 et le 27 septembre 1902 quatre pièces de l'auteur, dont Le Miracle, qui voisine avec Zoyzelle, Monna Vanna et L'Intruse. Ce fut un échec : le rire de Maeterlinck choque le public, embarrasse la critique, qui ne sait pas dans quel registre classer la pièce « merveilleux ou satire sociale » (Gazette du 24 septembre 1903). L'apparition de saint Antoine sur la scène «la tête auréolée de petites poires électriques» (Le Patriote, 25 septembre 1903) semble tourner en ridicule la dévotion naïve de la servante Virginie qui croit au miracle. En raison de son échec à Bruxelles, le Théâtre Antoine renonce à monter le Miracle à Paris.

Le contraste est frappant pour ce qui concerne l'accueil et l'interprétation de la pièce en Russie. Le Miracle est l'objet de mises en scène, notamment de la part de Meyerhold. Dès 1906, celui-ci monte la pièce au théâtre avec l'actrice Véra Komissarjevskaia, qui vient d'incarner Monna Vanna et Sœur Béatrice. Meyerhold y voit une pièce non « moins corrosive, tant sur le plan social que dans le domaine spirituel», que ne l'est Baraque de foire du poète Alexandre Blok (Gérard Abensour)(2). Le Miracle de saint Antoine donne à Meyerhold l'exemple d'une violente critique de la « bourgeoisie » et en même temps celui de la célébration des humbles. À cet égard, il est remarquable que E. Vakhtangov, élève de Stanislawski, montera Le Miracle le 15 septembre 1918, soit au début de la révolution, «comme un écho polémique de la version de Meyerhold »(3). Il reviendra trois ans plus [401] tard sur la pièce avec une vision grinçante qui renoue avec le style grotesque et subversif de Meyerhold.

La pièce est présentée au public, notamment en Pologne où Maeterlinck est l'une des grandes références du mouvement La Jeune Pologne; en Tchécoslovaquie, en Bulgarie, en Allemagne où Monna Vanna remportait un succès considérable. Le Miracle, traduit par F. von OppeIn-Bronikowski (Das Wunder des heiligen Antonius, Leipzig, 1904), est donné à Francfort le 12 mars 1904 sous la direction d'Otto Brahm, le metteur en scène naturaliste de Monna Vanna. «Maeterlinck ne serait-il pas passé dans sa troisième période - la seconde, c'était Monna Vanna», s'interroge le critique A. Kerr(4).

En France, il fallut attendre décembre 1920 pour que la pièce fut mise à l'affiche du grand Théâtre Moncey en même temps que Le Bourgmestre de Stilmonde. Les Pitoëff montent le spectacle en juin 1927.

P. G.

 

NOTES

1. Se reporter à son essai sur «Le rire de Maeterlinck» dans lequel il étudie notamment Le Miracle à la scène. Nous lui devons la plupart des informations données ici. Fabrice VAN DE KERCKHOVE, «Le rire de Maeterlinck», in Maurice Maeterlinck, Le Miracle de saint Antoine, Bruxelles, Éditions Labor/Archives du Futur, 1991, p. 70 et suiv.

2. Gérard ABENSOUR, Vsévolod Meyerhold ou l'invention de la mise en scène, Paris, Fayard, 1998.

3. Cf. à ce sujet ibid., p. 133-134.

4. Alfred KERR, «Maeterlinck und Heijmans im Deutschen Theater», in Maurice Maeterlinck und die deutschsprachige Literatur, Mindelheim, Sachon, 1985.

 


 

 

PERSONNAGES

SAINT ANTOINE

M. GUSTAVE

M. ACHILLE

LE DOCTEUR

LE CURÉ

LE COMMISSAIRE

DE POLICE

JOSEPH

DEUX AGENTS

MLLE HORTENSE

VIRGINIE

Neveux, nièces, cousins, cousines, invités, etc.

La scène de nos jours, dans une ville flamande.

 

 

ACTE PREMIER

En Flandre, dans une petite ville. Le vestibule d'une vieille et vaste maison bourgeoise. À gauche, porte cochère s'ouvrant sur la rue. Au fond, un perron de quelques marches conduisant à une grande porte vitrée qui donne accès dans la maison. À droite, une autre porte. Le long du mur, une banquette de molesquine, quelques escabeaux, un portemanteau où sont accrochés des chapeaux, un pardessus, etc. Au lever du rideau, la vieille bonne, Virginie, troussée haut, les jambes nues et chaussée de gros sabots, parmi des seaux de cuivre, des torchons, des balais et des brosses, lave à grande eau les dalles de marbre. De temps à autre, elle suspend son travail, se mouche bruyamment et, du coin de son tablier bleu, essuie une grosse larme. On sonne à la porte cochère; Virginie va ouvrir, et on aperçoit sur le seuil, nu-tête, nu-pieds, les cheveux et la barbe embroussaillés, un maigre et long vieillard vêtu d'une sorte de robe de bure boueuse, informe, sans couleur, et copieusement rapiécée.

 

SCÈNE 1

Virginie, saint Antoine

VIRGINIE, entr'mwant la porte

Qu'est-ce que c'est?... Voilà la trente-sixième fois que l'on sonne... Encore un pauvre!... Que voulez-vous?

SAINT ANTOINE

Je veux entrer.

VIRGINIE

Non, non ; vous êtes trop crotté ; restez là. Que demandez-vous?...

SAINT ANTOINE

Je demande à entrer.

VIRGINIE

Pourquoi?... [404]

SAINT ANTOINE

Pour ressusciter mademoiselle Hortense.

VIRGINIE

Pour ressusciter mademoiselle Hortense?... Qu'est-ce que c'est que cette histoire?... Qui êtes-vous?...

SAINT ANTOINE

Je suis saint Antoine.

VIRGINIE

De Padoue?...

SAINT ANTOINE

Justement.

L'auréole du saint s'allume et resplendit.

VIRGINIE

Jésus ! Marie ! c'est vrai !... Elle ouvre la porte toute grande, tombe à genoux, et, les mains jointes sur le manche de son balai, récite rapidement la Salutation angélique, après quoi elle baise dévotement le bas de la robe du saint en répétant machinale et affolée: Saint Antoine, ayez pitié de nous!... Grand saint Antoine, priez pour nous!...

SAINT ANTOINE

Et maintenant, permettez-moi d'entrer et refermez la porte.

VIRGINIE, se relevant bourrue

Voici le paillasson, essuyez vos pieds... Saint Antoine obéit gauchement. Mieux que ça, voyons, mieux que ça.

Elle referme la porte.

SAINT ANTOINE, désignant la porte à droite

Mademoiselle repose là.

VIRGINIE, stupéfaite et ravie

En effet. Comment le savez-vous?... C'est étonnant!... Elle est là, dans le grand salon... La pauvre dame !... Elle n'avait que soixante-dix-sept [405] ans... C'est bien jeune, n'est-ce pas?... Elle était très pieuse et bien méritante, vous savez... Elle a beaucoup souffert... Et puis elle était riche... Je me suis laissé dire qu'elle laissait deux millions... Deux millions, c'est beaucoup...

SAINT ANTOINE

Oui.

VIRGINIE

Ce sont ses deux neveux, monsieur Gustave, monsieur Achille et leurs enfants qui héritent de tout. Monsieur Gustave aura cette maison... Puis elle a fait des legs : au curé, à l'église, au suisse, au sacristain, aux pauvres, au vicaire, à quatorze jésuites, à tous les domestiques, selon le temps qu'ils sont restés à son service. C'est moi qui ai le plus. Je l'ai servie trente-trois ans ; je recevrai trois mille trois cents francs. C'est joli.

SAINT ANTOINE

En effet.

VIRGINIE

Elle ne me devait rien ; elle m'a toujours payé mes gages... On a beau dire... On ne trouverait pas beaucoup de maîtres qui en feraient autant, après leur mort... C'était une sainte femme... On l'enterre aujourd'hui... Tout le monde a envoyé des fleurs. Il faudrait voir le salon... Ça réjouit le cœur... Il y en a sur le lit, sur la table, les chaises, les fauteuils, le piano... Et rien que des fleurs blanches; c'est joli comme tout... On ne sait plus où ranger les couronnes... On sonne. Elle va ouvrir et revient avec deux couronnes. En voici encore deux... Examinant et soupesant les couronnes. Elles sont belles, celles-ci... Tenez-les moi pendant que j'achève mon nettoyage... Elle repasse les couronnes à saint Antoine, qui, docilement, en prend une dans chaque main. C'est cet après-midi qu'on la porte au cimetière ; il faut que tout soit propre, et je n'ai que le temps...

SAINT ANTOINE

Menez-moi près du corps. [406]

VIRGINIE

Vous mener près du corps?... Maintenant?...

SAINT ANTOINE

Oui.

VIRGINIE

Non, ce n'est pas possible. Il faut attendre un peu; ils sont encore à table.

SAINT ANTOINE

Dieu me presse ; il est temps.

VIRGINIE

Que lui voulez-vous?

SAINT ANTOINE

Je vous l'ai déjà dit, je veux lui rendre la vie.

VIRGINIE

Vous voulez lui rendre la vie?... Sérieusement, vous voulez la ressusciter?...

SAINT ANTOINE

Oui.

VIRGINIE

Mais elle est morte depuis trois jours.

SAINT ANTOINE

C'est pourquoi je désire la ressusciter.

VIRGINIE

Elle vivra comme avant?

SAINT ANTOINE

Oui. [407]

VIRGINIE

Mais alors, il n'y aura plus d'héritiers?...

SAINT ANTOINE

Naturellement.

VIRGINIE

Mais que dira monsieur Gustave?...

SAINT ANTOINE

Je n'en sais rien.

VIRGINIE

Et les trois mille trois cents francs qu'elle m'a donnés parce qu'elle était morte; elle me les reprendra?...

SAINT ANTOINE

Naturellement...

VIRGINIE

C'est embêtant, ça!...

SAINT ANTOINE

Avez-vous d'autre argent, quelques petites économies?...

VIRGINIE

Pas un sou... J'ai une sœur infirme qui mange tout ce que je gagne...

SAINT ANTOINE

Si vous craignez de perdre vos trois mille francs...

VIRGINIE

Trois mille trois cents francs...

SAINT ANTOINE

Si vous craignez de les perdre, je ne la ressusciterai pas. [408]

VIRGINIE

II n'y a pas moyen que je les garde et qu'elle vive?...

SAINT ANTOINE

Non, c'est à prendre ou à laisser... C'est à cause de vos prières que je suis descendu ; c'est à vous de choisir...

VIRGINIE, après un instant de réflexion

Ressuscitez-la tout de même... L'auréole du saint s'allume et resplendit. Qu'est-ce que vous avez?...

SAINT ANTOINE

Vous m'avez fait plaisir.

VIRGINIE

Et alors, votre chose, votre machin s'allume?...

SAINT ANTOINE

Oui, il part malgré moi...

VIRGINIE

C'est curieux... Mais ne restez donc pas si près des rideaux blancs... Ils pourraient prendre feu...

SAINT ANTOINE

II n'y a pas de danger, c'est une flamme céleste... Menez-moi près du corps.

VIRGINIE

Je vous l'ai déjà dit, attendez. Je ne peux pas les déranger ; ils sont encore à table.

SAINT ANTOINE

Qui?...

VIRGINIE

Mais les maîtres, pardi!... Et toute la famille... Ses deux neveux d'abord, monsieur Gustave, monsieur Achille, leurs femmes, leurs [409] enfants, monsieur Georges, Albéric, Alphonse et Désiré... Des cousins, des cousines, le curé, le docteur, qui encore?... Des amis, des parents qu'on n'avait jamais vus, qui viennent de très loin... Ce sont des gens très riches...

SAINT ANTOINE

Ah!...

VIRGINIE

Vous avez vu la rue?...

SAINT ANTOINE

Quelle rue?...

VIRGINIE

Mais la nôtre, pardi!... Celle de notre maison...

SAINT ANTOINE

Oui...

VIRGINIE

C'est une belle rue. Eh bien, toutes les maisons du côté gauche, excepté la première, vous savez bien, la plus petite, celle du boulanger, appartiennent à Mademoiselle. Celles du côté droit sont à monsieur Gustave. Il y en a vingt-deux. C'est de l'argent tout ça!...

SAINT ANTOINE

En effet.

VIRGINIE, désignant l'auréole

Tiens, votre chose, votre machin s'éteint...

SAINT ANTOINE, tâtant son auréole

Oui, je crois, en effet...

VIRGINIE

II ne brûle pas longtemps?... [410]

SAINT ANTOINE

C'est selon les pensées qui le nourrissent...

VIRGINIE

Oui, ils en ont des bois, des fermes, des maisons!... Monsieur Gustave, lui, a une grande fabrique d'amidon : c'est l'amidon Gustave. Vous devez le conaître. Ah ! oui ! c'est une famille excessivement bien, excessivement riche... Il y a quatre rentiers qui ne font rien du tout... Ah! c'est bien beau, tout ça!... Et des amis, des connaissances, des locataires... Eh bien ! tous sont venus pour l'enterrement: quelques-uns de très loin... L'un d'eux a voyagé, dit-on, plus de deux nuits pour arriver à temps... Je vous le montrerai, il a une belle barbe... Ils déjeunent ici. Ils sont encore à table. On ne peut pas les déranger. C'est un grand déjeuner; vingt-quatre couverts... Et j'ai vu le menu... Il y aura des huîtres, deux potages, trois entrées, un aspic de langoustes, des truites à la Schubert, vous savez ce que c'est?...

SAINT ANTOINE

Non.

VIRGINIE

Moi non plus; il paraît que c'est bon; mais ce n'est pas pour nous... On ne donnera pas de Champagne, à cause du deuil; mais tous les autres vins... Mademoiselle avait la meilleure cave de la ville... Je tâcherai de vous en avoir un bon verre, s'il en reste; vous verrez ce que c'est... Attendez, je vais voir ce qu'ils font... Elle monte le perron, écarte les rideaux et regarde par la porte vitrée. Je crois qu'ils commencent les truites, les truites à la Schubert... Tenez, voilà Joseph qui déplace l'ananas... Ils en ont encore pour deux heures... Voyons, asseyez-vous... Saint Antoine va pour s'asseoir sur la banquette. Non, non, pas sur la molesquine, vous êtes trop crotté ; mais sur cet escabeau ; il faut que j'achève mon ouvrage... Saint Antoine s'assoit sur un escabeau; Virginie se remet au travail et va prendre un seau d'eau. Attention !... Levez les jambes, je vais répandre l'eau... Non, ne restez pas là, vous me gênez, ce n'est pas encore propre... Mettez-vous là-bas, dans ce coin; appuyez l'escabeau contre le mur... Saint Antoine fait docilement ce qu'elle [411] ordonne. Là, comme ça vous ne risquez pas qu'on vous mouille les pieds... Vous n'avez pas faim?...

SAINT ANTOINE

Non, merci... Je suis assez pressé ; allez donc prévenir les maîtres...

VIRGINIE

Vous êtes pressé?... Qu'avez-vous donc à faire?

SAINT ANTOINE

Deux ou trois miracles.

VIRGINIE

On ne peut rien leur dire pendant qu'ils sont à table... Il faut attendre qu'ils aient pris leur café... Monsieur Gustave serait très mécontent... Je ne sais pas d'ailleurs comment il vous accueillera; il n'aime pas qu'on introduise des pauvres dans la maison... Vous n'avez pas l'air riche...

SAINT ANTOINE

Non, les saints ne sont pas riches.

VIRGINIE

On leur donne cependant...

SAINT ANTOINE

Oui, mais tout ce qu'on donne ne monte pas au ciel.

VIRGINIE

Pas possible?... Alors c'est les curés qui prennent ce qu'on donne?... On me l'avait bien dit; mais je ne croyais pas... Allons bon, voilà que je n'ai plus d'eau... Dites donc?...

SAINT ANTOINE

Quoi?

VIRGINIE

Voyez-vous là, à votre droite, ce robinet de cuivre?... [412]

SAINT ANTOINE

Oui.

VIRGINIE

C'est la fontaine ; il y a un seau vide à côté, voulez-vous le remplir?...

SAINT ANTOINE

Avec plaisir...

VIRGINIE

C'est que je n'arriverai jamais à nettoyer tout ça, si on ne m'aide pas... Et personne ne m'aide ; tout le monde perd la tête... Un mort, c'est une affaire !... Vous savez ce que c'est... Non?... Heureusement que ça n'arrive pas tous les jours... Je ne vous en souhaite pas autant... Monsieur ronchonnera si tout n'est pas bien propre, si tout ne reluit pas, lorsque les invités passeront par ici... C'est qu'il n'est pas commode!... Et puis, il faut encore que je fasse les cuivres... Là, tournez le robinet; c'est bien ça... Apportez-moi le seau... Vous n'avez pas froid aux pieds?... Troussez donc votre robe, vous allez vous mouiller... Prenez garde aux couronnes; posez-les sur l'escabeau... Là, c'est bien, c'est très bien. Saint Antoine lui apporte le seau. Merci, vous êtes bien gentil... Il en faut encore un... On entend un bruit de voix et de chaises remuées. Écoutez !... Qu'est-ce que c'est... Je vais voir... Elle va à la porte vitrée. Tiens, Monsieur s'est levé... Qu'y a-t-il?... Est-ce qu'ils sont fâchés?... Mais non, les autres mangent... Joseph remplit les verres de monsieur le curé... Ils finissent les truites... Monsieur sort... Mais je pourrais peut-être lui parler en passant et lui dire que vous...

SAINT ANTOINE

Oui, oui, allez-y donc, allez-y tout de suite...

VIRGINIE

C'est bien, laissez le seau, je n'en ai plus besoin... Là, prenez ce balai... Pas comme ça... Allez donc vous asseoir... Saint Antoine obéit et va s'asseoir sur les deux couronnes posées sur l'escabeau. Hé ! hé ! que faites-vous?... Vous êtes assis sur les couronnes!... [413]

SAINT ANTOINE

Je vous demande pardon... J'ai la vue un peu basse...

VIRGINIE

Imbécile!... Les voilà propres!... Et que dira monsieur Gustave quand il verra que deux couronnes... Heureusement, il n'y a pas grand mal... On peut les arranger... Asseyez-vous là; posez-les sur vos genoux, et tenez-vous bien tranquille. Surtout ne bougez plus; vous feriez encore des bêtises... Se mettant à genoux devant le saint. Je voudrais vous faire une prière...

SAINT ANTOINE

Faites donc; ne vous gênez pas...

VIRGINIE

Donnez-moi votre bénédiction, pendant que nous sommes seuls. Quand les maîtres viendront, ils me feront sortir ; je ne vous verrai plus. Donnez-moi maintenant votre bénédiction pour moi seule qui suis vieille et en ai bien besoin.

SAINT ANTOINE, se levant et la bénissant, l'auréole illuminée

Ma fille, je te bénis, parce que tu es bonne, simple d'esprit, simple de cœur, sans reproche, sans crainte et sans ruse mauvaise devant les grands mystères et fidèle à tes humbles devoirs... Va en paix, mon enfant, va prévenir le maître.

Sort Virginie. Saint Antoine se rassoit sur l'escabeau. Peu après, par la porte vitrée du fond, entre M. Gustave suivi de Virginie.

 

SCÈNE II

Virginie, saint Antoine, M. Gustave

M. GUSTAVE, d'une voix dure et irritée

Qu'est-ce que c'est?... Que voulez-vous?... Qui êtes-vous? [414]

SAINT ANTOINE, se levant humblement

Saint Antoine...

M. GUSTAVE

Vous êtes fou?

SAINT ANTOINE

De Padoue.

M. GUSTAVE

Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie? Je ne suis pas en humeur de rire. Vous avez bu? Enfin pourquoi êtes-vous ici? Que voulez-vous ?

SAINT ANTOINE

Je veux ressusciter Mademoiselle votre tante.

M. GUSTAVE

Comment?... Ressusciter ma tante!... A Virginie. Il est saoul. Pourquoi l'as-tu laissé entrer? A saint Antoine. Écoutez, mon ami, soyez raisonnable; nous n'avons pas le temps de plaisanter; on l'enterre aujourd'hui, vous repasserez demain. Tenez, voilà dix sous.

SAINT ANTOINE, doucement obstiné

II faut que je la ressuscite aujourd'hui.

M. GUSTAVE

Parfaitement, tout à l'heure, après la cérémonie. Allons, voyons, c'est par ici qu'on sort...

SAINT ANTOINE

Je ne sortirai qu'après lui avoir rendu la vie.

M. GUSTAVE, éclatant

Ah! mais j'en ai assez!... Vous commencez à m'embêter, vous savez!... Les invités attendent... Il va ouvrir la porte de la rue. Allons, voici la porte; voyons, dépêchez-vous... [415]

SAINT ANTOINE

Je ne sortirai qu'après lui avoir rendu la vie.

M. GUSTAVE

Ah ! c'est comme ça... C'est bien ; nous allons voir... // ouvre la porte vitrée et appelle : Joseph !

 

SCÈNE III

Virginie, saint Antoine, M. Gustave, Joseph

JOSEPH

Il paraît sur le perron, portant à deux mains un grand plat fumant.

Monsieur?...

M. GUSTAVE, regardant le plateau

Qu'est-ce que c'est?

JOSEPH

Les perdreaux.

M. GUSTAVE

Bien, passe le plateau à Virginie et flanque-moi ce pochard à la porte !... Et vivement!...

JOSEPH, passant le plateau à Virginie

Bien Monsieur... S'approchant du saint. Allons, mon ami ; vous avez entendu?... Ce n'est pas tout de boire, il faut décaniller... Allons, ouste!... Hors d'ici!... Filons doux, je vous prie, ou bien gare à la casse, j'ai la poigne un peu rude... Ça ne va pas?... Attends, attends, mon vieux!... Ouvre la porte, Virginie...

M. GUSTAVE

Attends, je vais l'ouvrir... [416]

II ouvre la porte de la rue.

JOSEPH

Bien, c'est bien, ça suffit; il ne sortira pas en voiture... Retroussant ses manches et crachant dans ses mains. Nous allons voir ce que nous allons voir... Il empoigne violemment saint Antoine pour, d'une poussée, le jeter dans la rue, mais ne parvient pas à l'ébranler d'une ligne. - Déconcerté: Monsieur?...

M. GUSTAVE

Eh bien, quoi?...

JOSEPH

Je ne sais ce qu'il a. Il est enraciné. On ne peut le bouger.

M. GUSTAVE

Je vais t'aider...

Tous deux essaient de déplacer le saint, qui reste inébranlable.

M. GUSTAVE, a mi-voix

Ah ! mais... c'est dangereux, prenons garde... Il a une force colossale !... Essayons de le prendre en douceur... Voyons, mon ami, vous comprenez bien qu'un jour comme celui-ci... On enterre ma tante, ma pauvre et digne tante!...

SAINT ANTOINE

Je viens la ressusciter.

M. GUSTAVE

Mais vous comprenez bien que ce n'est pas le moment... Les perdreaux refroidissent, les convives attendent; et puis nous n'avons pas envie de rire...

M. Achille, la serviette à la main, paraît sur le perron de la porte vitrée. [417]

 

SCÈNE IV

Les mêmes, M. Achille

M. ACHILLE

Qu'est-ce donc, Gustave ?... Qu'y a-t-il?... On attend les perdreaux.

M. GUSTAVE

II y a que Monsieur ne veut pas s'en aller...

M. ACHILLE

II est ivre?...

M. GUSTAVE

Naturellement.

M. ACHILLE

Flanque-le donc à la porte et que ça finisse... Nous n'allons pas, je pense, perdre un bon déjeuner pour nous occuper d'un pochard?...

M. GUSTAVE

II n'y a pas moyen...

M. ACHILLE

Comment, il n'y a pas moyen?... Ah! je voudrais bien voir!...

M. GUSTAVE

Essaie toi-même, si tu veux...

M. ACHILLE

Je ne vais pas me colleter avec un vagabond de cette espèce, mais il y a Joseph, il y a le cocher...

M. GUSTAVE

Nous avons essayé ; il n'y a rien à faire, et à moins d'en venir aux dernières violences...

D'autres convives paraissent à la porte vitrée. La plupart ont [418] encore la bouche pleine et portent leur serviette sous le bras ou autour du cou.

 

SCÈNE V

Les mêmes, un convive, un autre, un autre, un autre

UN CONVIVE

Qu'y a-t-il?...

UN AUTRE

Que fais-tu donc, Gustave?...

UN AUTRE

Que veut donc ce bonhomme?...

UN AUTRE

D'où sort-il celui-là?...

M. GUSTAVE

II ne veut pas sortir !... C'est encore Virginie qui a fait une bêtise... Elle n'en fait jamais d'autres, dès qu'elle voit un pauvre elle perd la tête... Elle est vraiment trop bête... Elle a laissé entrer cette espèce de fou qui prétend voir la tante et la ressusciter...

UN CONVIVE

II faut prévenir la police. Faites donc chercher les agents.

M. GUSTAVE

Non, non, non, pas d'agents, je ne veux pas d'agents... Surtout pas de scandale, un jour comme celui-ci!...

M. ACHILLE

Gustave?... [419]

M. GUSTAVE

Quoi?...

M. ACHILLE

As-tu remarqué qu'il y a deux ou trois dalles de fendues, à gauche, là-bas, au bout du vestibule?...

M. GUSTAVE

Oui, je sais; ce n'est rien... Je compte remplacer ce dallage par une mosaïque...

M. ACHILLE

Ce sera plus riant.

M. GUSTAVE

Et surtout plus moderne. Quant à cette porte-là, avec ses rideaux blancs, j'ai idée qu'un vitrail symbolisant la chasse, l'industrie, le progrès, avec une guirlande de fruits et de gibier...

M. ACHILLE

En effet, je vois ça.

M. GUSTAVE

Quant à mon bureau, indiquant la chambre à droite, je compte l'installer là. Et de l'autre côté celui des employés.

M. ACHILLE

Quand emménages-tu?...

M. GUSTAVE

Quelques jours après la cérémonie... Il ne serait pas convenable que dès le lendemain...

M. ACHILLE

Oui, mais en attendant, débarrassons-nous de ce particulier.

M. GUSTAVE

II est là comme chez lui!... [420]

M. ACHILLE, o saint Antoine

Voulez-vous un fauteuil?...

SAINT ANTOINE, naïf

Non, merci... Je ne suis pas fatigué...

M. ACHILLE

Laisse-moi faire; je m'en charge... S'approchant de saint Antoine. -Amicalement : Voyons, mon ami, qui êtes-vous?...

SAINT ANTOINE

Je suis saint Antoine.

M. ACHILLE

Oui, oui, c'est entendu... Aux autres. Il en tient, mais il n'est pas méchant... Apercevant le curé parmi les convives qui entourent saint Antoine et l'examinant avec une curiosité goguenarde et méfiante. Mais voici monsieur le curé qui vous a reconnu et vient vous rendre ses devoirs... Approchez, monsieur le curé, les saints, c'est votre affaire... La mienne, c'est plutôt les machines agricoles et les instruments aratoires... Voici un envoyé du ciel, le grand saint Antoine en personne, qui désire vous parler... Bas, au curé. C'est un fou... Poussons-le doucement vers la porte sans avoir l'air de rien ; une fois dehors, bonsoir...

 

SCÈNE VI

Les mêmes, le curé, les convives

LE CURÉ, paterne et onctueux

Grand saint Antoine, votre humble serviteur vous souhaite la bienvenue sur cette terre que vous daignez honorer de votre céleste présence. Que désire votre Sainteté?...

SAINT ANTOINE

Ressusciter mademoiselle Hortense. [421]

LE CURÉ

II est vrai qu'elle est morte, hélas ! la pauvre dame !... Mais un tel miracle est facile au plus grand de nos saints. La chère défunte avait pour vous une dévotion particulière... Je vais donc vous conduire auprès d'elle; que votre Sainteté daigne me suivre... Se dirigeant vers la porte de la rue et l'indiquant à saint Antoine. C'est par ici...

SAINT ANTOINE, montrant la porte à droite

Non, c'est par là...

LE CURÉ

Que votre Sainteté veuille bien m'excuser si j'ose la contredire; le corps, à cause de l'affluence des visiteurs, a été déposé dans la maison d'en face, qui, de même que celle-ci, appartient à la chère défunte...

SAINT ANTOINE, montrant la porte à droite

II est là.

LE CURÉ, de plus en plus onctueux

Que votre Sainteté, pour se convaincre du contraire, daigne me suivre un instant dans la rue ; elle verra les cierges et les tentures de deuil...

SAINT ANTOINE, imperturbable, désignant toujours la porte à droite

C'est là que j'entrerai.

UN CONVIVE

II n'est pas ordinaire!...

M. GUSTAVE

II abuse un peu...

UN CONVIVE

Ouvrons la porte et poussons-le dehors, tous ensemble.

M. GUSTAVE

Non, non, pas d'esclandre... Il pourrait se fâcher... Il est très dangereux; [422] il a une force herculéenne... Ne vous y frottez pas-Joseph et moi, qui ne sommes pas des petites filles, nous n'avons pu le déplacer de ça... C'est très curieux, il est cloué au sol...

M. ACHILLE

Mais qui donc lui a dit que le corps se trouve là?...

M. GUSTAVE

C'est encore Virginie qui aura bavardé à tort et à travers.

VIRGINIE

Moi, Monsieur?... Ah! non, si l'on peut dire... Je faisais mon ouvrage, j'ai dit oui, non, c'est tout... N'est-ce pas, saint Antoine ?... Le saint ne répond pas. Mais répondez donc quand on vous parle poliment...

SAINT ANTOINE, toujours docile

Elle ne me l'a pas dit.

VIRGINIE

Vous voyez!... C'est un saint!... Il savait tout d'avance... Il sait tout, je vous dis...

M. ACHILLE, s'approchant du saint et lui donnant de petites tapes amicales sur l'épaule

Allons, voyons, mon brave; un bon mouvement, que diable!...

LES CONVIVES

Sortira !... Sortira pas !...

M. ACHILLE

J'ai une idée !...

M. GUSTAVE

Laquelle?...

M. ACHILLE

Où est donc le docteur? [423]

UN CONVIVE

II est encore à table; il finit les truites...

M. GUSTAVE

Allez donc le chercher. On va prévenir le docteur. C'est juste, c'est un fou; c'est lui que ça regarde...

Entre le docteur, la bouche pleine et la serviette sous le menton.

 

SCÈNE VII

Les mêmes, le docteur

LE DOCTEUR

Qu'est-ce?... Un fou? Un malade? Un ivrogne? Apercevant le saint. C'est un pauvre !... Il n'y a rien à faire !... Eh bien, mon ami, ça ne va pas?... On désire quelque chose?...

SAINT ANTOINE

Je veux ressusciter mademoiselle Hortense...

LE DOCTEUR

Ah ! très bien, je comprends, vous n'êtes pas médecin. Voulez-vous me permettre de prendre votre main?... Il lui tâte le pouls. Vous ne souffrez pas?...

SAINT ANTOINE

Non.

LE DOCTEUR, lui tâtant le front et la tête

Et ici?... Vous ne ressentez rien lorsque j'appuie le doigt?

SAINT ANTOINE

Non.

LE DOCTEUR

C'est parfait. Vous n'avez jamais de vertiges?... [424]

SAINT ANTOINE

Jamais.

LE DOCTEUR

Et les antécédents?... Pas d'accidents fâcheux?... Voyons ça... Bien, très bien; respirez fortement... Plus fort, encore plus fort... C'est parfait... Et que désirez-vous, mon ami?...

SAINT ANTOINE

Je désire entrer dans cette chambre.

LE DOCTEUR

Pourquoi faire?...

SAINT ANTOINE

Pour ressusciter mademoiselle Hortense...

LE DOCTEUR

Elle n'est pas là.

SAINT ANTOINE

Elle y est, je la vois.

M. GUSTAVE

II n'en démordra pas...

M. ACHILLE

Si vous lui faisiez une piqûre?...

LE DOCTEUR

Pourquoi?...

M. ACHILLE

Pour l'endormir... Nous le déposerions ensuite dans la rue...

LE DOCTEUR

Non, non, pas de bêtises... Et puis c'est dangereux... [425]

M. ACHILLE

Tant pis pour lui, ça ne nous regarde pas. Nous ne sommes pas payés pour prendre soin des fous, des vagabonds ou des ivrognes...

LE DOCTEUR

Voulez-vous mon avis?...

M. GUSTAVE

Je vous le demande.

LE DOCTEUR

Nous avons affaire à un fou, à un maniaque un peu gâteux, parfaitement inoffensif, mais qui peut devenir dangereux si on le contrarie... Je connais ce genrelà... Nous sommes entre nous, et d'ailleurs, quelque étrange qu'elle paraisse, cette épreuve n'a rien d'irrespectueux pour la chère défunte... Dès lors, je ne vois pas pourquoi, afin d'éviter tout esclandre, et puisqu'il demande une chose si simple, nous ne lui permettrions pas d'entrer un instant dans sa chambre...

M. GUSTAVE

Jamais de la vie!... Où irions-nous, si le premier venu peut se permettre de s'introduire ainsi au sein d'une famille honorable, sous l'absurde prétexte de ressusciter une morte qui ne lui a fait aucun mal...

LE DOCTEUR

À votre aise, vous avez le choix... D'un côté, un esclandre certain ; car rien ne le fera renoncer à son idée ; de l'autre, une petite concession qui ne vous coûte rien...

M. ACHILLE

Le docteur a raison.

LE DOCTEUR

II n'y a rien à craindre, je réponds de tout. Du reste, nous serons là et nous entrerons avec lui... [426]

M. GUSTAVE

Soit, finissons-en... Surtout, qu'on ne parle à personne de cette aventure ridicule...

M. ACHILLE

Les bijoux de la tante sont rangés sur la cheminée...

M. GUSTAVE

Je sais... J'ouvrirai l'œil; car je te confierai que je n'ai pas confiance... A saint Antoine. Allons, c'est par ici, entrez. Voyons, plus vite que ça, nous n'avons pas encore déjeuné...

Tous entrent dans la pièce à droite, suivis de saint Antoine dont l'auréole s'illumine violemment. [427]

 

 

ACTE DEUXIÈME

Un salon. Au fond, sur un grand lit à rideaux, repose le corps de Mlle Hortense. Deux cierges allumés, rameau de buis, etc. À gauche, une porte. A droite, porte vitrée donnant sur le jardin.

Tous les personnages de l'acte précédent entrent par la porte à gauche, suivis de saint Antoine, à qui M. Gustave montre le lit.

 

SCÈNE 1

M Gustave, saint Antoine, Virginie, M. Achille, un convive, le docteur, une vieille dame

M. GUSTAVE

Voici le corps de la chère défunte. Vous voyez qu'elle est bien morte. Etes-vous satisfait?... Maintenant, laissez-nous. Abrégeons cette épreuve. Reconduisez monsieur par la porte du jardin...

SAINT ANTOINE

Permettez. H s'avance au milieu de la chambre et s'arrête au pied du lit. S'adressant au cadavre, d'une voix forte et grave. Lève-toi !...

M. GUSTAVE

Voyons; cela suffit... Nous ne pouvons pas tolérer plus longtemps qu'un étranger se joue ainsi de nos sentiments les plus chers et les plus respectables; et je vous prie encore, pour la dernière fois...

SAINT ANTOINE

Permettez !... H s'avance plus près du lit; et d'une voix forte et plus impérieuse. Lève-toi!...

M. GUSTAVE, perdant patience

Cette fois c'est assez!... Nous allons nous fâcher... Voyons, c'est par ici; la porte est à côté... [428]

SAINT ANTOINE

Permettez... Elle est déjà très loin... D'une voix plus profonde et plus impérieuse. Mademoiselle Hortense, reviens et lève-toi !

A la stupéfaction de tous, la morte/ait d'abord un léger mouvement, entr'ouvre ks yeux, décroise les mains, se dresse lente-ment sur son séant, rajuste son bonnet et regarde autour d'elle d'un air grincheux et mécontent. Puis elle se met à gratter tranquillement une tache de bougie qu 'elle vient de découvrir sur la manche de sa robe. Il y a un moment de silence accablant; ensuite, la première, Virginie sort du groupe ahuri, court au lit et se jette dans les bras de la ressuscitée.

VIRGINIE

Mademoiselle Hortense!... Elle vit! Regardez, elle gratte une tache de bougie!... Elle cherche ses lunettes!... Les voici! les voici!... Saint Antoine !... Saint Antoine!... 0 miracle!... Miracle!... À genoux!... À genoux!...

M. GUSTAVE

Allons, voyons, tais-toi!... Ne dis pas de bêtises, ce n'est pas le moment...

M. ACHILLE

II n'y a pas à dire, elle vit...

UN CONVIVE

Mais ce n'est pas possible!... Qu'est-ce qu'il lui a fait?...

M. GUSTAVE

Ce n'est pas sérieux; elle va retomber...

M. ACHILLE

Mais non, mais non, je vous assure... Voyez donc comme elle nous regarde...

M. GUSTAVE

Je n'y crois pas encore... Dans quel monde sommes-nous?... Il n'y a plus de lois... Docteur, qu'en pensez-vous?... [429]

LE DOCTEUR, contrarié

Ce que j'en pense?... Mais que voulez-vous que j'en pense?... Ça ne me regarde plus... Ce n'est plus mon affaire... C'est absurde et bien simple... Si elle vit, c'est qu'elle n'était pas morte... Ça arrive quelquefois... Il n'y a pas là de quoi s'étonner et crier au miracle... En tout cas, je n'en suis pas responsable...

M. GUSTAVE

Mais vous-même aviez dit...

LE DOCTEUR

J'ai dit, j'ai dit... D'abord je n'ai rien affirmé; et je vous ferai remarquer que ce n'est pas moi qui ai constaté le décès... J'avais même des doutes très sérieux que je n'ai pas voulu vous communiquer, pour ne pas vous donner un espoir fallacieux... Du reste, tout ceci ne prouve rien ; et il est fort probable qu'elle ne vivra pas longtemps...

M. ACHILLE

En attendant, il faut se rendre à l'évidence... à l'heureuse évidence...

VIRGINIE

Oui, oui ; il faut y croire !... Il n'y a pas de doute !... Je vous l'avais bien dit; c'est un saint, un grand saint!... Voyez donc comme elle vit!... Elle est fraîche comme une rosé!...

M. GUSTAVE, s'approchant du lit et embrassant la ressusdtée

Ma tante!... Ma chère tante, c'est donc vous!...

M. ACHILLE, s'approchant à son tour

Et moi, ma bonne tante, me reconnaissez-vous?... Je suis Achille, votre neveu Achille...

UNE VIEILLE DAME

Et moi, ma petite tante?... C'est votre nièce Léontine... [430]

UNE JEUNE FILLE

Et moi, ma chère marraine, me reconnaissez-vous ? Je suis votre petite Valentine à qui vous aviez donné toute votre argenterie...

M. GUSTAVE

Elle sourit...

M. ACHILLE

Mais non, elle a l'air mécontent...

M. GUSTAVE

Elle nous reconnaît tous...

M. ACHILLE, voyant que la tante ouvre la bouche et remue les lèvres

Attention!... Elle va parler!...

VIRGINIE

Seigneur!... Elle a vu Dieu!... Elle va nous révéler les délices du ciel!... A genoux! à genoux!...

M. ACHILLE

Écoutez! Écoutez!...

 

SCÈNE II

Mlle Hortense, M. Gustave, saint Antoine,

M. Achille, Virginie, le docteur, Joseph

MADEMOISELLE HORTENSE, d'une voix aigre et courroucée, tandis qu'elle regarde saint Antoine d'un air dégoûté et ennuyé

Qu'est-ce que c'est que cet individu?... Qui est-ce qui s'est permis d'introduire dans mon salon un pareil va-nu-pieds? Il a déjà crotté tous les tapis!... À la porte! À la porte!... Vous savez, Virginie, que je défends aux pauvres de... [431]

SAINT ANTOINE, levant la main d'un geste impérieux

Silence !...

La tante s'arrête subitement au milieu de sa phrase et demeure bouche bée sans pouvoir articuler un son.

M. GUSTAVE, a saint Antoine

II faut l'excuser; elle ne sait pas encore ce qu'elle vous doit-Mais nous, nous le savons... Il n'y a pas à dire, ce que vous avez fait n'est pas à la portée de tout le monde... Que ce soit le hasard, ou bien quoi?... Autre chose... Ma foi, je n'en sais rien; mais ce que je sais, en tout cas, c'est que je suis heureux et fier de vous serrer la main...

SAINT ANTOINE

Je voudrais m'en aller... J'ai affaire...

M. GUSTAVE

Ah ! mais non, par exemple !... Ça ne se passera pas comme ça... Vous ne sortirez pas d'ici les mains vides... Je ne sais pas ce que vous donnera ma tante ; ça la regarde ; je ne puis m'engager en son nom ; mais, pour ma part, je vais consulter mon beau-frère, et coïncidence ou... autre chose, nous paierons la coïncidence, sans discuter; et vous n'aurez pas à regretter ce que vous avez fait; n'est-ce pas Achille?...

M. ACHILLE

Non, certainement, vous n'aurez pas à le regretter; au contraire...

M. GUSTAVE

Nous ne sommes pas bien riches, nous avons des enfants et bien des déceptions ; mais enfin nous savons reconnaître un bienfait ; et, ne fût-ce que pour l'honneur de la famille, il importe qu'on ne puisse pas dire qu'un étranger, un inconnu, fût-il pauvre, nous ait rendu service, sans qu'une bonne récompense, proportionnée à nos ressources, qui, je le répète, sont restreintes, soit venue payer, autant qu'il est en nous, le service rendu... Oh! je sais; il est deces services que rien ne peut payer, et qui ne se paient pas... A qui le dites-vous?... Je le sais, je le sais, ne m'interrompez pas... Mais ce [432] n'est pas une raison pour qu'on ne fasse rien... voyons, que voulez-vous et qu'estimez-vous qu'on vous doive?... Vous n'allez pas nous demander des montagnes ; nous ne pourrions vous les donner ; mais tout ce qu'on peut raisonnablement faire sera fait...

M. ACHILLE

Mon beau-frère a raison ; mais, en attendant qu'on s'arrange, je propose de faire entre nous une petite collecte... Cela ne vous engage à rien, et vous permettra de parer au plus pressé...

SAINT ANTOINE

Je désire m'en aller... J'ai affaire ailleurs...

M. GUSTAVE

Affaire ailleurs!... Affaire ailleurs!... Quelles affaires pouvez-vous bien avoir?... Non, ce n'est pas possible et ce n'est pas gentil... Que dirait-on de nous si l'on apprenait que nous avons laissé partir ainsi celui qui vient de nous rendre notre chère défunte?... Si vous ne voulez rien - et je comprends votre délicatesse et je l'approuve -vous nous ferez du moins le plaisir d'accepter un petit souvenir... Oh! pas grand-chose, ne craignez rien... un étui à cigares, une épingle de cravate, une pipe en écume, j'y ferai graver votre nom, votre adresse et la date de votre naissance...

SAINT ANTOINE

Non merci... je ne puis...

M. GUSTAVE

Sérieusement?...

SAINT ANTOINE

Tout ce qu'il y a de plus sérieux...

M. ACHILLE, tirant son étui à cigares

En tout cas, vous allez nous faire le plaisir de fumer un cigare avec nous... Ça ne se refuse pas...

SAINT ANTOINE

Merci, je ne fume pas... [433]

M. GUSTAVE

II est décourageant... Enfin que voulez-vous?... Vous devez avoir un désir... Vous n'avez qu'à parler; car tout vous appartient dans cette maison que vous avez remplie de joie... Tout est à vous. On ne peut pas mieux dire... Du moins tout ce qu'on peut honnêtement donner... Mais c'est nous faire injure que de partir ainsi...

M. ACHILLE

Voyons, j'ai une idée et je crois qu'elle est bonne... Puisque Monsieur ne veut rien accepter - et tout comme mon beau-frère je comprends sa délicatesse que nous approuvons tous - car la vie ne peut se payer et ça n'a pas de prix; eh bien ! puisqu'il fait preuve d'un désintéressement qui le rend immédiatement notre égal, je me demande pourquoi il ne nous ferait pas l'honneur de se mettre à table et de finir avec nous un déjeuner qu'il a si heureusement interrompu... Qu'en dites-vous?...

Murmure assez approbateur.

M. GUSTAVE

C'est cela! Cela même!... Cela arrange tout!... Il fallait le trouver!... A saint Antoine Eh bien?... Qu'en dites-vous?... En nous serrant un peu, on vous fera une petite place, une place d'honneur... Les perdreaux seront froids, depuis le temps qu'ils attendent ; mais tant pis!... L'appétit sera bon... Allons, c'est dit, ça va?... C'est sans cérémonie, nous sommes de braves gens, pas fiers, comme vous voyez...

SAINT ANTOINE

Non, vraiment... Permettez... Je regrette, je ne puis... On m'attend...

M. GUSTAVE

Vous n'allez pas nous refuser ceci... Et d'abord qui est-ce qui vous attend?...

SAINT ANTOINE

Un autre mort... [434]

M. GUSTAVE

Un mort!... Encore un mort!... Il ne s'en ira pas... Vous n'allez pas, j'espère, nous préférer un mort!... Nous lâcher pour un mort!...

M. ACHILLE

Non, je vois ce que c'est... Vous aimeriez peut-être mieux descendre à la cuisine... Vous y seriez peut-être plus à votre aise...

M. GUSTAVE

II pourrait remonter pour prendre le café...

M. ACHILLE

Eh ! il ne dit pas non... Il aime mieux ça-Je comprends... Voyons, Virginie, laisse donc ta maîtresse qui n'a plus besoin de tes soins, accompagne Monsieur et fais-lui les honneurs de ton petit domaine... Il mangera de tout... Hé ! Hé L.Je crois que Virginie et vous, vous n'allez pas vous embêter!... S'approchant du saint et lui donnant de petites tapes amicales sur le ventre. J'ai bien deviné, pas?... Vieux cachotier, va!- Vieux farceur!- Ah! sacré vieux farceur!-

VIRGINIE, avec effarement

Monsieur?...

M. GUSTAVE

Qu'y a-t-il ?...

VIRGINIE

Je ne sais ce que c'est; mais Mademoiselle ne peut plus parler.

M. GUSTAVE

Comment, elle ne peut plus parler?-

VIRGINIE

Non, Monsieur, regardez... Elle ouvre la bouche, elle remue les lèvres, elle agite les mains; mais elle n'a plus de voix... [435]

M. GUSTAVE

Ma tante, qu'est-ce que c'est? Vous avez quelque chose à nous dire?... Elle fait signe que oui. Et vous ne pouvez pas?... Voyons, faites un effort; c'est un peu de paralysie passagère... Elle fait signe qu'elle ne peut plus parler. Qu'avez-vous?... Que désirez-vous?- A saint Antoine. Qu'est-ce à dire?

SAINT ANTOINE

Elle ne parlera plus.

M. GUSTAVE

Elle ne parleras plus?- Mais elle vient de parler... Vous l'avez entendue- Elle vous a même dit des choses désagréables-

SAINT ANTOINE

C'était un oubli de ma part; elle n'aura plus de voix.

M. GUSTAVE

Vous ne pouvez pas la lui rendre?-

SAINT ANTOINE

Non.

M. GUSTAVE

Et quand la recouvrera-t-elle, cette voix?-

SAINT ANTOINE

Jamais plus.

M. GUSTAVE

Comment?... Elle restera muette jusqu'à la fin de ses jours?...

SAINT ANTOINE

Oui.

M. GUSTAVE

Pourquoi?... [436]

SAINT ANTOINE

Elle a vu des mystères qu'elle ne peut révéler.

M. GUSTAVE

Des mystères?... Quels mystères?...

SAINT ANTOINE

Dans le monde des morts.

M. GUSTAVE

Dans le monde des morts?... Qu'est-ce que cette nouvelle plaisanterie?... Pour qui nous prenez-vous?... Ah ! mais non, mon petit, ça ne se passera pas comme ça!... Elle a parlé; nous l'avons entendue; nous avons des témoins... Vous lui avez, dans un but que je commence à entrevoir, méchamment enlevé l'usage de la parole. Vous allez le lui rendre à l'instant ou sinon...

M. ACHILLE

Ce n'était vraiment pas la peine de lui rendre la vie, pour nous la rendre en cet état...

M. GUSTAVE

Si vous ne pouviez pas nous la rendre complète, telle qu'elle était avant votre intervention maladroite et stupide, il ne fallait pas vous en mêler...

M. ACHILLE

C'est une mauvaise action.

M. GUSTAVE

Un abus de confiance.

M. ACHILLE

Un abus de confiance; c'est le mot; vous êtes inexcusable...

M. GUSTAVE

Vous espérez peut-être nous faire chanter?... [437]

M. ACHILLE

Qui vous avait prié de venir?... C'est triste à dire, mais j'aimerais mieux la voir morte que de la retrouver dans cet état!... C'est trop cruel, trop douloureux pour ceux qui l'aiment... On ne vient pas ainsi, sous prétexte de miracle, troubler la paix des gens qui ne vous ont rien fait et semer le malheur- Ah ! mais nous verrons bien qui rira le dernier!...

LE DOCTEUR

Permettez... Calmez-vous- Cet homme a mal agi, c'est incontestable ; mais nous ne pouvons pas lui en vouloir ; il est probablement irresponsable... S'approchant de saint Antoine. Laissez-moi, mon ami, examiner vos yeux... Bien, c'est ce que je savais... Je ne suis pas intervenu pendant que tout le monde le remerciait trop cordialement de la résurrection miraculeuse, pour ne pas avoir l'air de me mêler de ce qui ne me regarde pas... Je savais à quoi m'en tenir, et vous voyez comme moi qu'elle n'était pas morte... Il n'y a ici ni surnaturel ni mystère ; il y a simplement que cet individu est doué d'une puissance nerveuse assez extraordinaire, et qu'il en abuse pour se permettre des plaisanteries peut-être intéressées, et en tout cas déplacées. Il est venu au bon moment, voilà tout ; et il est fort probable que, s'il ne s'était trouvé là, vous ou moi aurions fait le miracle, puisque miracle on veut...

M. GUSTAVE

Enfin, que faut-il faire?-

LE DOCTEUR

Mais l'empêcher de nuire, et le mettre en lieu sûr, puisqu'il est dangereux.

M. GUSTAVE

C'est juste; il est temps d'en finir; d'ailleurs j'en ai assez... Appelant. Joseph ...

JOSEPH

Monsieur?... [438]

M. GUSTAVE

Cours au poste, au bout de la rue; ramène-nous deux agents... Qu'ils se munissent de menottes... Il s'agit d'un individu dangereux et capable de tout, comme il l'a bien prouvé-

JOSEPH

Bien, Monsieur...

U sort en courant.

SAINT ANTOINE

Je vous demande la permission de me retirer...

M. GUSTAVE

Oui, mon vieux, faites la bête... Il est temps... Oui, vous allez pouvoir vous retirer- Vous aurez même une belle et noble escorte, attendez...

M. ACHILLE

Oui, mon ami, vous n'allez pas vous embêter; vous allez continuer vos petites plaisanteries et exercer vos petits talents dans un milieu plus agréable et non moins distingué qu'on appelle le poste- Savez-vous ce que c'est que le «passage à tabac»?-

SAINT ANTOINE

Du tabac?... Merci, je n'en prends pas, je ne fume jamais-

M. ACHILLE

Eh bien, vous apprendrez- Maintenant, un conseil : quand vien-dront ces messieurs qui vont vous faire l'honneur de vous accompagner... Mais je crois que j'entends leurs pas harmonieux et légers... Les voici!...

Entre Joseph, précédant un brigadier et un agent de police. [439]

 

SCÈNE III

Les mêmes, le brigadier, l'agent

LE BRIGADIER, désignant saint Antoine

C'est-y là le particulier qui a commis le crime?-

M. GUSTAVE

Justement.

LE BRIGADIER, mettant la main sur saint Antoine

Vos papiers?-

SAINT ANTOINE

Quel papiers?-

LE BRIGADIER

Vous n'en avez pas?-J'en étais sûr. Votre nom?-

SAINT ANTOINE

Saint Antoine.

LE BRIGADIER

Saint quoi?... Saint Antoine?- Ce n'est pas un nom de chrétien, ça; je veux l'autre, le vrai-

SAINT ANTOINE, très doux

Je n'en ai pas d'autre-

LE BRIGADIER

Soyons poli, n'est-ce pas?- Où avez-vous volé cette robe de chambre?-

SAINT ANTOINE

Je ne l'ai pas volée, c'est la mienne...

LE BRIGADIER

Pour lors, c'est moi qui mens?... C'est bien ça, n'est-ce pas? Dites, ne vous gênez pas... [440]

SAINT ANTOINE

Je ne sais pas... je pense- Vous vous trompez peut-être.

LE BRIGADIER

Je prends note de vos insolences. D'où êtes-vous?...

SAINT ANTOINE

De Padoue...

LE BRIGADIER

Padoue?... Qu'est-ce que c'est que ça?... Où ça se trouve-t-il ?... Dans quel département?...

M. GUSTAVE

En Italie.

LE BRIGADIER

Je sais, je sais; c'est pour le lui faire dire... Ah! vous êtes italien?... Je m'en doutais... D'où venez-vous?...

SAINT ANTOINE

Du Paradis.

LE BRIGADIER

Quel Paradis?... Où est-il ce pays de malfaiteurs?-

SAINT ANTOINE

C'est le lieu où les âmes mortes dans le Seigneur montent après leur vie-

LE BRIGADIER

Ah! très bien, je comprends... Monsieur fait le malin... Monsieur se paie ma tête... Après les insolences, monsieur fait de l'esprit... Bien, votre affaire est claire; ça ne va pas traîner... Et en outre, qu'est-ce donc qu'il a fait? Qu'est-ce qu'il a volé?...

M. GUSTAVE

Qu'il ait volé, je n'ose pas encore l'affirmer; je n'ai pas eu le [441] temps de vérifier le compte ; et je n'aime pas à accuser à la légère... Il faut être juste avant tout... Mais ce qu'il a fait est plus grave.

LE BRIGADIER

J'en étais sûr.

M. GUSTAVE

Vous savez le malheur qui vient de nous frapper... Pendant que nous pleurions notre chère défunte et que nous finissions le déjeuner, il s'est glissé dans la maison sous un prétexte quelconque et dans des intentions qu'il est facile de deviner... Il a profité de la simplicité et de la crédulité de la bonne pour se faire ouvrir la chambre où reposait le corps. Il espérait évidemment profiter du désordre et de notre douleur pour pêcher en eau trouble et faire quelque bon coup. Peut-être avait-il appris par un complice que les bijoux et l'argenterie de notre tante se trouvaient étalés sur la cheminée... Malheureusement pour lui, notre tante n'était pas morte. En voyant tout à coup cet individu de mauvaise mine dans sa chambre, elle s'est réveillée, s'est mise à pousser des cris et l'a interpellé vertement et courageusement. Alors, pour se venger de sa déconvenue, et je ne sais comment - c'est le docteur qui vous l'expliquera - il lui a enlevé l'usage de la parole, et malgré nos prières, refuse de le lui rendre, dans l'espoir naturel de nous faire chanter. Remarquez que je n'accuse pas ; je constate simplement. Pour le reste, demandez au docteur.

LE DOCTEUR

Je donnerai, devant monsieur le commissaire, toutes les explications nécessaires. Si l'on veut, je ferai un rapport.

M. ACHILLE

En attendant, il n'y a pas d'erreur; c'est un malfaiteur ou un fou; peut-être l'un et l'autre; en tout cas, un individu dangereux qu'il importe de mettre en lieu sûr-

LE BRIGADIER

C'est évident. Nous allons vous débarrasser de tout ça... Rabutteau?... [442]

L'AGENT

Brigadier?...

LE BRIGADIER

Les menottes...

M. GUSTAVE

Messieurs, vous vous êtes si aimablement dérangés, qu'avant de nous quitter vous allez nous faire le plaisir de prendre avec nous un verre de quelque chose...

LE BRIGADIER

Ma foi, ce n'est pas de refus, n'est-ce pas Rabutteau?... D'autant plus qu'il n'a pas l'air commode, notre particulier...

M. GUSTAVE

Joseph, une bouteille et des verres... Sort Joseph. Nous trinquerons en même temps au rétablissement de ma tante-

LE BRIGADIER

De ce temps-là, ça ne fera pas de mal.

M. GUSTAVE

II pleut toujours?...

LE BRIGADIER

Un déluge... Je n'ai fait que traverser la rue; regardez mon caban...

L'AGENT

C'est-y de l'eau? C'est-y de la neige? On ne sait, mais c'est pire...

Joseph rentre avec un plateau et présente les verres à la ronde.

LE BRIGADIER, levant son verre

Messieurs, dames, à la vôtre!...

M. GUSTAVE, trinquant avec le brigadier

Brigadier, à la vôtre!... Tous trinquent avec les agents. Encore un?... [443]

LE BRIGADIER

Je veux bien... Faisant claquer sa langue. Il est bon !...

SAINT ANTOINE

J'ai soif... Je voudrais un verre d'eau-

LE BRIGADIER, ricanant

Un verre d'eau!... Non, mais entendez-vous cet oiseau-là?- Vous en aurez, de l'eau; attendez, mon petit, que nous soyons dehors; elle vous tombera toute rôtie dans la bouche... Allons, assez traîné- Rabutteau, les menottes; et vous, tendez les mains...

SAINT ANTOINE

Mais je n'ai-

LE BRIGADIER

Hein !... De la rouspétance et des observations?... Il ne manquait plus que ça... Ils sont tous les mêmes-

On sonne à la porte cochère.

M. GUSTAVE

On sonne !... Joseph sort pour aller ouvrir. Quelle heure est-il?... Peut-être que déjà les premiers invités-

M. ACHILLE

Pas encore- II n'est que trois heures-

Entre le commissaire de police.

 

SCÈNE IV

Les mêmes, le commissaire

M. ACHILLE

Tiens, c'est monsieur Mitrou, le commissaire de police... [444]

LE COMMISSAIRE

Mesdames, messieurs, bonjour!... J'ai appris... Apercevant saint Antoine. Mais je m'en doutais bien ; c'est saint Antoine lui-même, le grand saint Antoine de Padoue-

M. GUSTAVE

Vous le connaissez donc?...

LE COMMISSAIRE

Je ne connais que lui!... C'est la troisième fois qu'il s'échappe de l'hospice... Vous comprenez, il est un peu... Il agite le doigt devant le front. De son vivant, c'était, paraît-il, un magnétiseur prodigieux... Et à chaque escapade, il fait les mêmes coups ; il guérit les malades, redresse les bossus, exerce illégalement la médecine... Enfin, un tas de choses défendues par la loi... S'approchant et examinant plus attentivement saint Antoine. Oui, c'est lui... Ou du moins... Mais il a bien changé depuis sa dernière fugue... Enfin, si ce n'est lui, ce doit être son frère... Il y a là quelque chose qui ne me semble pas clair... Nous verrons ça au poste ; allons, je suis pressé ; allons, vite, mes enfants, au poste, au poste, au poste!-

M. GUSTAVE

Faisons-le sortir par ici, par la porte du jardin ; ce sera moins remarqué...

On ouvre la porte qui donne sur le jardin. Entre un tourbillon de pluie, de neige et de vent.

M. ACHILLE

Chien de temps!... Il pleut, il neige, il grêle-

On pousse saint Antoine vers la porte.

VIRGINIE, accourant

Mais Monsieur... Le pauvre homme... Voyez, il est nu-pieds-

M. GUSTAVE

Eh bien, quoi?... Peut-être faudrait-il qu'on lui paie un carrosse ou une châsse?... [445]

VIRGINIE

Non, je vais lui prêter mes sabots... Prenez-les, saint Antoine, j'en ai d'autres-

SAINT ANTOINE, chaussant les sabots

Merci!...

Son auréole s'illumine.

VIRGINIE

Et vous ne mettez rien sur votre tête?... Vous vous enrhumerez...

SAINT ANTOINE

Je n'ai rien-

VIRGINIE

Prenez mon petit châle... Je vais chercher mon parapluie...

Elle sort en courant.

M. ACHILLE

Vieille folle !...

M. GUSTAVE

Oui, mais en attendant, il vient un froid de loup par la porte... Allons, voyons, au poste et que cela finisse-

VIRGINIE, revenant avec un grand parapluie qu'elle offre à saint Antoine

Voici mon parapluie...

SAINT ANTOINE, montrant ses mains

Ils ont lié mes mains-

VIRGINIE

Je vous le porterai...

Sur le pas de la porte, elle ouvre le parapluie pour abriter saint

Antoine, qui sort entre les deux agents suivis du commissaire de police. L'auréole du saint resplendit sous le parapluie, et le groupe s'éloigne dans la neige du jardin. [446]

M. GUSTAVE, fermant la porte

Enfin!...

M. ACHILLE

Ouf!... Ce n'est pas trop tôt!- En voilà un raseur!-

M. GUSTAVE, s'approchant du lit

Eh bien, ma tante ?-

M. ACHILLE

Qu'est-ce qu'elle a?- Elle s'affaisse, elle retombe-

LE DOCTEUR, se précipitant

Je ne sais... Je crois bien...

M. GUSTAVE, penché sur le lit

Ma tante?... Ma tante!- Eh bien?-

LE DOCTEUR

Cette fois, c'est la fin... Je vous l'avais bien dit...

M. GUSTAVE

Mais ce n'est pas possible!...

M. ACHILLE

Mais docteur, voyez donc... Il n'y a rien à faire?...

LE DOCTEUR

Hélas! rien!-

Un silence durant lequel tous se groupent autour du lit.

M. GUSTAVE, reprenant le premier son sang-froid

Quelle journée !...

M. ACHILLE

Ecoutez la tempête!...

M. GUSTAVE

C'est égal, nous avons été un peu durs envers ce pauvre bougre-Apres tout, il ne nous a fait aucun mal...

 


© Aerius, 2004