Maurice Maeterlinck
Le Sel de la Vie
- 1919 -


© Maeterlinck M., 1919

Source: M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 2. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 521-555.

OCR & Spellcheck: Aerius (ae-lib.org.ua), 2004


 

 

PERSONNAGES

LE DOCTEUR

FLORIS

CAPELLE

LENA, sa femme

LE CAPITAINE VON GERSDORF

LE LIEUTENANT LAUTERBACH

UN SERGENT

La scène à Seizaete, petite ville de la frontière hollando-belge.

 

 

ACTE PREMIER

Salon transformé en bureau dans la maison de riches bourgeois de province. Tables encombrées de papiers, fauteuils, chaises, etc. Dans un coin, une grande horloge flamande. Fenêtres au fond, portes à droite et à gauche.

 

SCÈNE 1

Le capitaine, le lieutenant

Le lieutenant Lauterbach est assis à une table, prenant des notes et compulsant des papiers. Entre le capitaine von Gersdorf.

LE LIEUTENANT, se dressant brusquement pour saluer le capitaine

Capitaine!... Excusez-moi si je ne suis pas allé vous recevoir à la gare ; mais d'après votre télégramme, je ne vous attendais pas avant neuf heures-

LE CAPITAINE

En effet, je me suis ravisé, j'ai sauté dans une auto et suis venu à Gand par la route... Votre dépêche était d'un laconisme terrible : «Assassinat du lieutenant von Hutten par docteur van de Capelle. »

Je n'en crois pas mes yeux... Que s'est-il donc passé?

LE LIEUTENANT

Une bien triste chose, mon capitaine, un de ces drames qui enveniment la haine autour de nous, et qui par le dénouement fatal qui s'impose...

LE CAPITAINE

Voyons, voyons, au fait... En deux mots qu'est-ce que c'est?- [524]

LE LIEUTENANT

Le lieutenant von Hutten, comme vous savez, se trouvait logé chez votre ami le docteur Capelle. Le docteur et sa femme étaient des hôtes très corrects, un peu froids, un peu distants, comme le sont malheureusement tous les Belges qui ne veulent pas comprendre que nous leur apportons l'avenir et qu'en les incorporant à l'Empire, nous leur faisons un honneur qu'ils devraient s'efforcer...

LE CAPITAINE

Passons, passons, il ne s'agit pas de ces considérations bien connues, abrégez...

LE LIEUTENANT

Le lieutenant n'avait donc pas à se plaindre, et ne se plaignait point. Tout allait fort bien jusqu'ici ; mais vous connaissez von Hutten : excellent garçon quand il était à jeun ; mais entre nous, une véritable et redoutable brute quand il avait bu un coup de trop. Or hier soir, pour son malheur et le nôtre, il avait bu ce coup qui le rend capable de tout. Il rentre chez lui, c'est-à-dire chez le docteur. La femme de celui-ci se trouvait seule dans la salle à manger. Que s'est-il passé ? Je ne sais que ce qu'ont bien voulu me dire les Capelle. La femme prétend qu'à peine entré, iï s'est jeté sur elle et a voulu la violenter. Elle s'est débattue, a poussé des cris; le docteur, qui était au premier, est accouru, a pris le lieutenant à bras le corps pour le maîtriser. Le lieutenant est parvenu à saisir son | revolver, le docteur a tenté de s'en emparer ; un coup est parti dans | la lutte, et la balle est allée frapper von Hutten à la gorge. Le docteur a essayé d'arrêter l'hémorragie, a soigné de son mieux sa victime ; mais il n'y avait rien à faire, paraît-il, la carotide était touchée; et la mort a été, pour ainsi dire, instantanée...

LE CAPITAINE

Mauvaise affaire!... Où est le corps du lieutenant?...

LE LIEUTENANT

Dans la maison du docteur. [525]

LE CAPITAINE

Et le docteur ?...

LE LIEUTENANT

Je l'ai malheureusement fait arrêter; du reste il reconnaît les faits et ne cherche pas à discuter...

LE CAPITAINE

II n'y a rien à faire ; il faudra le fusiller ce soir...

LE LIEUTENANT

Evidemment.

LE CAPITAINE

II sait ce qui l'attend?...

LE LIEUTENANT

II s'en rend parfaitement compte.

LE CAPITAINE

Et sa femme?...

LE LIEUTENANT

Elle est naturellement atterrée et désespérée. Elle ne se fait pas d'illusions. Un moment, pour sauver son mari, elle a essayé de soutenir que c'était elle qui avait fait partir le coup ; mais il l'a priée de se taire et elle n'a pas insisté...

LE CAPITAINE

Les malheureux!... C'étaient de braves gens... Il n'y a pas de témoins ?

LE LIEUTENANT

Aucun. Quand on est accouru, tout était terminé ; et nous devons bien croire ce qu'ils nous disent...

LE CAPITAINE

Je suis convaincu qu'ils disent la vérité. Les premiers torts sont ? [526] évidemment du côté de von Hutten; et nous ne serions pas en guerre et en pays ennemi, que devant la justice civile, le docteur serait acquitté haut la main. Mais ici, c'est tout différent. Il ne saurait être question de grâce ni même de jugement. La mort d'un officier allemand entraîne immédiatement et automatiquement la mort de son meurtrier, celui-ci fût-il en état de légitime défense et eût-il toutes les excuses du monde. Il n'y a pas moyen d'étouffer l'affaire. C'est regrettable. Le docteur et sa femme sont d'excellentes gens qui méritaient presque de devenir allemands. Le docteur a du reste fait une partie de ses études en Allemagne. Je l'ai connu à léna où nous avons suivi ensemble les cours de Haeckel. Nous étions presque des amis et nous avons vidé plus d'une chope en l'honneur de la science allemande. La guerre nous avait séparés. Il me battait froid et évitait de me serrer la main. Vous connaissez la folie belge, il n'y a rien à en tirer; mais enfin, nos relations étaient courtoises et j'ai pris à cœur de lui épargner autant que possible les petits inconvénients de l'occupation. Je sentais que sans en avoir l'air, il m'en savait gré. Et maintenant, voilà !... Ah ! ce sacré von Hutten avait bien besoin de faire ce joli coup !... Et remarquez que tout retombera sur nous!... On va encore nous accuser d'être des barbares, des brutes et des monstres, de fusiller à tort et à travers... C'est d'autant plus déplorable que le docteur a une grosse situation dans le pays, il s'était fait un nom très enviable dans le monde scientifique ; et ses recherches sur les maladies de la moelle épinière, - et je m'y connais un peu, - sont des plus remarquables.. . Enfin, c'est la guerre, il n'y a rien à faire... L'avez-vous vu depuis l'arrestation?...

LE LIEUTENANT

Je l'ai encore interrogé il y a deux heures ; et sa femme est venue me demander l'autorisation de le voir.

LE CAPITAINE

Vous l'avez accordée?-

LE LIEUTENANT

Je n'ai pas cru devoir la lui refuser- [527]

LE CAPITAINE

Vous avez bien fait; il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'ils se voient, puisqu'il paraît certain qu'ils n'ont pas de complices-

Pauvre femme!... Elle est bien jeune et bien jolie; et ce malheureux von Hutten, dans son ivresse, n'avait pas mauvais goût... Comment va-t-elle supporter ce coup-là?... Elle adore son mari. C'était, - il faut bien, hélas! déjà parler au passé, - c'était un ménage modèle, malgré la différence d'âge, car il aurait pu être son père, un de ces ménages solides, tendres et purs, fondés sur l'amour, la confiance et l'admiration, comme on n'en voit plus qu'en Allemagne-

On frappe à la porte. Entre un sergent.

 

SCÈNE II

Le capitaine, le sergent

LE CAPITAINE

Qu'est-ce que c'est?...

LE SERGENT

Mon capitaine, la femme du docteur Capelle demande à parler à votre Honneur.

LE CAPITAINE

Je m'y attendais... Où est-elle?...

LE SERGENT

Dans l'antichambre, votre Honneur...

LE CAPITAINE

Elle vient implorer la grâce de son mari... Que voulez-vous, on ne peut pas refuser de l'entendre, nous lui devons bien ça- C'est inutile et ce sera pénible- Enfin!... Fais entrer-

Le sergent sort et reparaît, précédant Lena Capelle. [528]

 

SCÈNE III

Le capitaine, le lieutenant, Lena

LE CAPITAINE, se levant et faisant un pas au-devant de Lena

Madame L.Je n'ai point besoin de vous dire à quel point je compatis au malheur qui vous frappe... Le docteur Capelle, malgré tout ce qui nous séparait depuis cette regrettable guerre, depuis la rébellion de la Belgique, était toujours, pour moi, un camarade de jeunesse, presque un ami, que je continuais d'aimer beaucoup plus qu'il ne m'aimait- J'ai conscience d'avoir fait pour lui tout ce que je pouvais faire... Maintenant, après ce qui s'est passé, ma bonne volonté ne peut plus rien et son sort ne dépend plus de moi...

LÉNA

Je le sais...

LE CAPITAINE

Je vous en donne ma parole, si je voyais une issue, un moyen quelconque de le sauver, je ne me souviendrais que de mon amitié et je n'hésiterais pas... Mais le cas est trop grave et je suis impuissant-

LENA

Je sais; je ne viens pas vous demander sa grâce-

LE CAPITAINE, lui indiquant un siège et se rasseyant

En ce cas, madame, que puis-je faire pour vous être agréable ?...

LENA

Vous savez sans doute que la mère de mon mari s'est réfugiée en Hollande. Elle est là-bas, dans une petite ferme des environs du Sas-de-Gand, à cinq cents mètres de la frontière. Mon mari est son fils unique ; elle n'a que lui au monde. Quant à lui, il lui doit tout. Peu après la naissance de son fils, elle est devenue veuve ; elle était pauvre; à force de travail, elle l'a élevé, lui a permis de faire ses études, et, en un mot, en a fait ce qu'il est aujourd'hui. C'est vous dire ce que pour lui représente cette mère. Depuis quelques [529] semaines, la malheureuse femme est gravement malade. Le médecin du pays qui la soigne n'a pas sa confiance. Elle s'imagine, à tort ou à raison, qu'il ne comprend rien à son mal. Ce matin, nous avons appris qu'elle est à la dernière extrémité et elle supplie son fils de venir la voir, sinon pour la soigner ou la sauver, ce qui n'est peut-être plus possible, du moins pour le revoir avant de mourir.

Je viens donc vous demander de permettre à mon mari de lui donner cette consolation-

LE CAPITAINE

Madame, en principe, je ne m'y oppose pas, et si sa mère vient ici, j'autoriserai votre mari à la voir...

LENA

II paraît qu'elle n'est pas transportable- Ce serait sa mort immédiate et mon mari n'y consentira jamais...

LE CAPITAINE

Dans ce cas, madame, je regrette, mais que voulez-vous que j'y fasse?-

LENA

Je viens vous demander de permettre à mon mari de passer la frontière.

LE CAPITAINE

Parlez-vous sérieusement, madame?...

LENA

Très sérieusement, capitaine, comme on parle au chevet d'un mourant- Mais je n'ai pas tout dit...

LE CAPITAINE

Avant d'aller plus loin, vous me disiez que c'est ce matin que vous avez appris que la mère de votre mari est au plus mal- Vous communiquez donc librement avec elle?...

LENA

II y a des communications qu'aucune force humaine ne saurait [530] entraver et, dans des cas comme celui-ci, on trouve toujours les dévouements nécessaires-

LE CAPITAINE

Cela prouve, lieutenant, que la frontière est mal gardée. Vous y veillerez; j'y veillerai moi-même... Madame... Je vous écoute, mais votre mari est-il au courant de votre démarche?-

LENA

Oui ; c'est d'accord avec lui que je la fais.

LE CAPITAINE

Vous aviez, je crois, quelque chose à ajouter à cette demande si extraordinaire que je ne comprends pas bien comment l'idée de la faire ait pu vous venir à tous deux?...

LENA

Oui, simplement ceci : nous comprenons parfaitement qu'il vous est impossible de nous accorder cette faveur extraordinaire, comme vous le dites très justement, sans une garantie aussi extraordinaire que la faveur même- Je vous propose donc, si vous permettez à mon mari de passer la frontière, de rester ici, entre vos mains, en otage... S'il ne revient pas à l'heure que vous aurez fixée, vous me ferez fusiller à sa place. Personne ne saura qu'il y a eu substitution de coupable, car personne, en dehors du lieutenant et de vous, ne sait qui a tué le lieutenant von Hutten, et, en tout cas, devant mon aveu qui sera public, si vous le désirez, personne ne gardera le ; moindre doute ou le moindre soupçon...

LE CAPITAINE

Vous entendez, lieutenant?...

LE LIEUTENANT

Oui, mon capitaine...

LE CAPITAINE

Qu'en pensez-vous?... [531]

LE LIEUTENANT

J'attends votre décision, mon capitaine...

LE CAPITAINE

Et moi je ne m'attendais pas à ceci... Mais dites-moi, madame, votre mari accepte cette combinaison invraisemblable?...

LENA

II ne l'a pas acceptée sans peine; mais maintenant c'est fait...

LE CAPITAINE

Cela m'étonne... A sa place je ne l'aurais pas fait...

LENA

Pourquoi?-

LE CAPITAINE

Parce que c'est trop étrange pour être honnête et possible... Il ne faut pas tenter l'homme à ce point- Croyez-moi, madame, vous

êtes jeune, vous ne connaissez pas la vie et vous ne savez pas encore ce que la crainte de la mort, quand elle est là, menaçante, imminente, inévitable, peut faire faire à l'homme le meilleur et le plus courageux-

LENA

Vous ne connaissez pas mon mari comme je le connais, capitaine...

LE CAPITAINE

II est de mon devoir, madame, de dissiper avant tout une illusion dont vous seriez l'innocente victime...

LENA l Quelle illusion?... Il ne m'en reste plus...

LE CAPITAINE

Je ne doute pas de votre bonne foi à tous deux ; mais votre mari, quand il sera de l'autre côté de la frontière, - c'est très naturel et [532] très humain, - votre mari se dira peut-être, que vous sachant complètement innocente, nous n'aurons jamais le cœur de vous fusiller à sa place. - Eh bien, madame, détrompez-vous... Si par hasard, -ce qui est loin de ma pensée, -j'acceptais cet étrange marché, je devrais malgré tout, pour ma propre sûreté et pour ne pas payer très cher l'imprudence que j'aurais commise, vous livrer à l'heure dite au peloton d'exécution, et aucune puissance au monde ne i pourrait l'empêcher.

LENA

C'est bien ainsi que je l'entends et je vois que nous sommes presque d'accord-

LE CAPITAINE

Presque d'accord, c'est beaucoup dire...

LENA

Que risquez-vous et que vous importe puisque de toute façon le lieutenant sera vengé?...

LE CAPITAINE

Pour que justice soit faite et pour qu'il soit réellement vengé, il faut que le véritable coupable périsse...

LENA

Vous savez aussi bien que moi qu'il n'y a pas de coupable, qu'il n'y a ici que des victimes... Le docteur n'a fait que défendre sa vie et la mienne ; et je vous estime assez pour être convaincue qu'à sa place vous auriez fait ce qu'il a fait... Il n'a tenu qu'au hasard que je ne fisse partir le coup ; et nous sommes au fond aussi innocents, aussi irresponsables l'un que l'autre...

LE CAPITAINE

Je ne conteste pas, madame, mais c'est jouer avec la justice telle qu'elle doit s'exercer en temps de guerre ; et je ne connais pas, dans toute l'armée allemande, un seul chef, si haut placé fût-il, qui oserait prendre sur lui de consentir à ce que vous demandez- [533]

LENA

Soyez donc, dans l'armée allemande, le seul chef qui se montre capable de comprendre ce qu'un chef anglais, belge ou français comprendrait tout de suite-

LE CAPITAINE

Vous ne vous rendez pas compte de ce que je risque, si la chose s'ébruite ; et tout finit par se savoir...

LENA

Nous sommes quatre dans le secret et bientôt nous ne serons plus que trois...

LE CAPITAINE

C'est encore trop...

LENA

La première émotion passée, on n'en parlera plus, on n'y pensera plus, c'est un drame banal de la guerre, qui en soi n'a aucun intérêt, aucune importance-

LE CAPITAINE

Je vais faire venir le docteur-

II appuie sur un bouton. - Entre le sergent. - Au sergent:

Amenez le docteur Capelle.

Sort le sergent.

Vous avez donc, madame, dans la parole de votre mari, une confiance absolue et sans bornes?...

LENA

Je serais plus tranquille et plus heureuse si ma confiance était moins grande...

LE CAPITAINE

Nous verrons ce qu'il dira... - Mais le voici... . [534]

 

SCÈNE IV

Les mêmes, le docteur

Entre le docteur Capelle escorté du sergent, qui, sur un signe du capitaine, se retire en refermant la porte.

LE CAPITAINE

Bonjour, docteur!... Evitons les phrases inutiles. Je sais ce qui s'est passé. Votre femme vient de me faire une proposition assez extraordinaire. Vous avez accepté, m'assure-t-elle. Avez-vous réfléchi?

LE DOCTEUR

Au premier abord, j'ai été surpris et interloqué, comme vous. Après, à la reflexion, j'ai trouvé que c'était plus simple que je ne croyais... Il n'y a, en effet, rien à craindre pour elle puisque je suis sûr de revenir...

LE CAPITAINE

Une circonstance indépendante de votre volonté peut surgir qui vous empêche de rentrer à l'heure dite. Dans ce cas, je tiens à répéter devant vous ce que j'ai dit à madame Capelle, afin de dissiper toute illusion, l'exécution de votre femme, quelle que soit la cause du retard, aura lieu sans délai, sans remission possible, à l'heure que je fixerai...

LE DOCTEUR

C'est bien ainsi que nous l'entendons. Mais à moins que je ne tombe mort sur la route, ou que vos soldats ne m'empêchent de repasser la frontière, je n'ai rien à craindre. La maison de ma mère est à quinze cents mètres d'ici. 11 n'y a somme toute qu'un risque sérieux : c'est que je sois tué par une de vos sentinelles ou de vos patrouilles. Cela n'aura pas d'importance, pourvu que vous soyez prévenu en temps utile. Je vous demanderai donc de donner des ordres nécessaires pour qu'en cas de mort d'homme ou d'incident de frontière, dans les délais que vous voudrez bien consentir, vous soyez avisé d'urgence afin de surseoir à l'exécution... [535]

LE CAPITAINE

Ce sera facile grâce au reseau téléphonique qui nous relie à chaque poste et pour ainsi dire à chaque sentinelle. Resterait à régler votre évasion de façon qu'elle soit secrète et, en tout cas, plausible- Et puis non!- En voilà assez!... Je ne peux pas, je ne veux pas!... Je ne suis pas aussi bête que vous croyez... J'ai assez d'expérience de la vie pour savoir que tout finit par se savoir: si bien qu'en fin de compte, tout le monde s'en tirerait et je resterais, moi, la seule victime de la petite combinaison... Eh bien ! non, non et non ! C'est entendu, je ne veux pas!...

LENA

II est cependant bien facile d'arranger les choses de manière que vous n'y soyez pas mêlé...

LE CAPITAINE

Et comment, s'il vous plaît, madame ?-

LE DOCTEUR

Ma femme a raison- J'ai remarqué que ma cellule, - le violon où l'on enfermait les ivrognes, - est très mal gardée et que la serrure de la porte est en si mauvais état que je me suis amusé à en faire jouer le pêne avec mon couteau. J'aurais déjà pu m'échapper vingt fois si j'avais voulu...

LE CAPITAINE

Ça ne me regarde pas; je n'ai pas à m'occuper de l'état de la serrure de la porte du violon!... Si vous vous échappez, tant pis pour vous; c'est à vos risques et périls, je m'en lave les mains... Je ne vous dirai qu'une chose, c'est que si vous ne vous trouvez pas dans votre cellule, à l'heure voulue, votre femme sera automatiquement rendue responsable du meurtre et que rien ne pourra empêcher son exécution.

LENA

C'est bien ainsi que je l'entends. [536]

LE CAPITAINE

Vous voilà prévenus; et pour plus de sûreté, puisque vous avez l'intention de vous évader, - ce que je ne vous conseille pas, - je tiens ici votre femme, sous bonne garde, à la disposition de la justice. Il est donc entendu que l'exécution aura lieu ce soir à l'arrivée du commandant von Hutten, le frère du lieutenant que vous avez tué. Le commandant, qui se trouve en ce moment à Bruges, a été prévenu par dépêche et a repondu qu'il arriverait en auto à sept heures et qu'il tenait à commander lui-même le peloton d'exécution... Je le connais, il est violent, brutal, vindicatif et ne nous accordera pas une minute. Il faut donc que tout soit réglé avant son arrivée et qu'il n'ait pas le choix entre deux coupables, sinon il n'hésiterait pas à les faire fusiller tous deux...

LE LIEUTENANT

Mais s'il arrivait avant l'heure, mon capitaine?... Je le connais aussi, il jettera feu et flamme, il voudra voir le condamné, l'accabler d'injures, précipiter l'exécution-

LE CAPITAINE

Vous lui direz que l'instruction n'est pas terminée, que le ou les coupables sont encore au secret, qu'il y a peut-être des complices, bref qu'il n'a pas à s'inquiéter et qu'il trouvera à l'heure dite une victime devant son peloton. C'est tout ce qu'il peut exiger, et il aura satisfaction. Voyons, il est quatre heures et demie ; si vous parvenez à vous évader, - c'est une simple hypothèse, - combien de temps vous faut-il pour aller et revenir, docteur?-

LE DOCTEUR

En temps normal, une demi-heure, en ce moment peut-être un peu plus, à cause des précautions qu'il faudra prendre...

LE CAPITAINE

Mettons une heure, puis une heure avec votre mère... Si à six heures trois quarts on ne vous trouve pas dans votre cachot, le sort de votre femme sera irrévocablement fixé... En tout cas, si vous parvenez à vous échapper, - toujours l'hypothèse invraisemblable, - [537] vous me donnez votre parole d'honneur que vous reviendrez vous constituer prisonnier?-

LE DOCTEUR

Je vous la donne, mon capitaine- À six heures trois quarts je serai ici, ou bien, je serai mort...

LENA

Je donne la mienne aussi ; à six heures trois quarts, je déclarerai, devant qui vous voudrez, que c'est moi seule qui ai tué le lieutenant-

LE DOCTEUR

Permettez-moi de vous demander, une dernière fois, mon capitaine, que toutes les précautions soient prises, afin qu'en cas de malheur ma mort soit connue avant que l'innocente paie pour le coupable ; c'est le seul point qui me tourmente...

LE CAPITAINE

Elles seront prises... Faites-vous vos adieux...

LENA

C'est trop tôt, capitaine, nous nous ferons nos adieux quand il sera revenu...

Elle embrasse son mari, en silence. [538]

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

SCÈNE 1

Le capitaine, le lieutenant

LE CAPITAINE, au lieutenant qui entre

Aucun incident à la frontière?-

LE LIEUTENANT

Aucun, mon capitaine...

LE CAPITAINE

S'est-il évadé ?...

LE LIEUTENANT

Je viens de faire ouvrir la cellule ; elle est vide... La sentinelle n'a rien vu... Je l'ai violemment attrapée et fait arrêter; mais avant de donner l'alarme, je viens prendre vos ordres-

LE CAPITAINE

Pour dégager notre responsabilité, je vais ordonner une battue-Quelle heure est-il?...

LE LIEUTENANT

Six heures et demie.

LE CAPITAINE

Diable!... Le temps presse... En tout cas, nous tenons un coupable, ce qui suffit à la justice... C'est égal, ce serait dur d'avoir à fusiller cette pauvre femme victime de sa confiance et de son dévouement... Je suis curieux de savoir comment se terminera cette aventure-

On entend, sur la place, une corne d'auto. [539]

Une auto !... Pourvu que ce ne soit pas le commandant von Hutten !...

LE LIEUTENANT, d la fenêtre

Je crois bien que c'est son auto... Elle s'arrête devant l'Hôtel-de-Ville... Un officier descend... Oui, c'est lui, c'est le commandant von Hutten!-

LE CAPITAINE, également à la fenêtre

C'est bien lui... Il entre à l'Hôtel-de-Ville... Allez vite l'y rejoindre ; tâchez de l'y retenir jusqu'au moment de l'exécution... Dites-lui que vous ne savez pas où je suis, mais que j'ai promis de me trouver à l'Hôtel-de-Ville à sept heures, que je m'occupe encore de l'instruction, que j'attends les dernières révélations, enfin, amusez-le jus-qu'au dernier moment; mais surtout allez vite et qu'il ne vienne pas ici... Je compte sur vous...

LE LIEUTENANT

J'y cours, mon capitaine...

LE CAPITAINE

En passant, lancez quelques hommes à la poursuite du prisonnier évadé, mais sans donner l'alarme et faites venir ici la femmeCapelle-

LE LIEUTENANT

Bien, mon capitaine.

Il sort. [540]

 

SCÈNE II

Les mêmes, Lena

LE CAPITAINE

Regardant l'horloge.

Sept heures moins vingt-cinq... Je ne peux pas m'imaginer que le docteur commette cette lâcheté et me mette, de gaîté de cœur, dans une situation aussi pénible... Tel que je le connais, ce n'est pas possible... Pourtant, est-ce qu'on sait?- Au dernier moment tout s'effondre... La crainte de la mort et l'instinct de la vie... Quand on se dit que douze balles vous guettent par douze petits trous qui vont cracher la fin de tout- Qu'on est là, plein de force, de santé, d'avenir, de bonheur peut-être; et qu'il suffit d'une pensée, d'un petit geste, d'un seul pas qu'on fera et qu'on peut ne pas faire... Il faut beaucoup de courage, beaucoup plus qu'on ne croit- Qui de nous peut se dire qu'il l'aurait?... En attendant, les minutes s'écoulent...

On frappe à la porte.

Entrez!-

Entre le sergent, précédant madame Capelle. Sur un signe du capitaine, le sergent se retire en refermant la porte.

LE CAPITAINE

II est sept heures moins vingt, madame...

LENA

Où est-il ?...

LE CAPITAINE

II n'est pas revenu...

LENA, ne pouvant réprimer un mouvement de joie

II n'est pas revenu?- [541]

LE CAPITAINE

II est vrai qu'il n'est pas encore sept heures moins le quart-

LENA

Vous n'avez pas entendu de coup de feu?... On n'a rien signalé du côté de la frontière ?...

LE CAPITAINE

Rien, absolument rien; je l'aurais su...

LENA

II est arrivé quelque chose... S'il ne revient pas, c'est qu'il a été tué...

LE CAPITAINE

C'est impossible-Je le saurais; on n'a rien signalé-

LENA

Vous êtes sûr qu'il ne peut pas avoir été tué?...

LE CAPITAINE

C'est la seule chose dont je sois absolument certain...

LENA, montrant l'horloge

II est presque sept heures moins le quart...

LE CAPITAINE

Je le vois ; et ce qui est plus grave, le commandant von Hutten vient d'arriver et ne permettra pas de retarder l'exécution-

LENA

II ne faut pas la retarder... Mais, dites-moi, s'il revient, il n'a plus rien à craindre, la dette est payée, il ne doit plus rien à personne ?-

LE CAPITAINE

S'il revient quand il sera trop tard, la dette sera payée, il ne devra ; plus rien à personne... [542]

LENA

Vous le promettez sur l'honneur?...

LE CAPITAINE

Je vous le promets sur l'honneur, madame... Je serai du reste obligé de proclamer son innocence, sinon je serais convaincu de mensonge et de manœuvres équivoques...

LENA

Regardez l'aiguille, capitaine... Elle dépasse le quart...

LE CAPITAINE

Je fais ce que je peux, je ne crois pas encore...

LENA

Vous ne croyez pas encore quoi?...

LE CAPITAINE

Qu'il commette de sang-froid pareille lâcheté...

LENA

S'il ne revient pas c'est qu'il ne peut pas revenir-

LE CAPITAINE

Qui ou quoi pourrait l'en empêcher?...

LENA

Je n'en sais rien; on ne prévoit pas tout- mais c'est quelque chose d'effrayant et d'irrésistible...

LE CAPITAINE

En effet, il n'y a rien de plus effrayant, de plus irrésistible que la crainte de la mort...

LENA

Est-ce que je la crains?... [543]

LE CAPITAINE

Vous espérez peut-être encore...

LENA

Je n'espère plus qu'une chose, c'est qu'il ne reviendra pas...

LE CAPITAINE

En attendant, il n'est pas là... Sept heures vont sonner, le commandant va perdre patience, me chercher ici et je ne saurai plus comment m'en tirer...

LENA

II n'y a plus de temps à perdre; faites le nécessaire...

LE CAPITAINE

Les ordres sont donnés; tout est prêt... Si nous sortons d'ici, même s'il revenait au tout dernier moment, ce serait l'irréparable...

LENA

Sortons...

LE CAPITAINE

Vous ne regrettez rien?... Vous n'avez rien à lui dire, aucun désir

à exprimer?... Je suis prêt à faire tout ce qui est en mon pouvoir...

LENA

II saura que j'étais très heureuse... Plus heureuse que lui... Je regrette seulement de ne pouvoir revenir le lui dire... Mais il le comprendra quand il saura comment je suis morte-

LE CAPITAINE

Vous n'espérez donc pas le revoir ailleurs?... Vous n'attendez ; donc rien d'une autre vie?...

LENA

Je ne sais pas... Nous avons été si heureux que nous ne saurions I l'être davantage n'importe où... [544]

LE CAPITAINE

Vous pouvez être heureuse encore-

LENA

Pas s'il n'est plus...

LE CAPITAINE

Et lui, si vous mourez pour lui?...

LENA

J'espère qu'il survivra...

LE CAPITAINE

II vous aime donc moins que vous ne l'aimez?-

LENA

II a d'autres raisons de vivre...

LE CAPITAINE

II ne le prouve que trop...

LENA

A quoi bon le défendre?... Vous ne le connaîtrez jamais...

LE CAPITAINE

II me semble au contraire que nous apprenons à le connaître tel qu'il est...

LENA

Vos doutes affermissent ma confiance...

LE CAPITAINE

Je voudrais vous sauver...

LENA

II n'y a plus moyen, vous le savez comme moi...

LE CAPITAINE

Je ne sais pas... Je cherche... Je suis prêt à risquer le tout pour [545] le tout... Maintenant que je vous connais, je ne peux pas vous faire fusiller ainsi de sang-froid, à la suite d'un marché dont vous êtes la dupe innocente et crédule- Je ne peux pas, je ne peux pas... Je cherche... Il nous faut trouver quelque chose-

Sept heures sonnent.

LENA

II est sept heures.

LE CAPITAINE

Je sais, je sais... Le commandant va venir et nous perdons la tête...

J'étais fou- Tout ce que je ferai semblera louche et compromettant- J'aurai l'air d'un imbécile ou d'un complice... Voyons, voyons- Essayons de gagner du temps... Quelques minutes, c'est beaucoup...

LENA

À quoi bon ?-

LE CAPITAINE

Vous croyez donc enfin qu'il ne reviendra pas?-

LENA

II reviendra, comme il l'a dit, s'il est encore vivant-

LE CAPITAINE

Écoutez, il y a une issue... Sortez par la porte du jardin... La frondère est ouverte du côté du moulin- Vous pouvez la gagner en Ê cinq minutes, en vous coulant derrière les haies... Tant pis !... Je ne E trouve pas autre chose... Je ferai fusiller au hasard n'importe qui plutôt que vous- Je ne peux pas, je ne peux pas!-

LENA

N'importe qui?... Mais qui?... Il sera innocent-

LE CAPITAINE

Moins que vous !- N'importe qui, vous dis-je !... J'en ai assez, tant pis!- Tous les Belges d'ailleurs ne méritent qu'un coup de fusil... [546] Et puis, j'en ai un en vue, je ne le raterai pas un de ces jours, autant l'expédier tout de suite...

LENA

Je ne veux pas...

LE CAPITAINE

Vous ne voyez donc pas que c'est désespéré, que c'est le dernier mot?-Je suis à bout de force et de patience!-

LENA

Moi aussi...

LE CAPITAINE

Oui ou non?...

LENA

Non.

LE CAPITAINE

Ce n'est plus que de la folie!- Tant pis!... J'ai fait ce que j'ai pu... Je ne suis plus responsable-Je m'en lave les mains... Venez... Passez devant...

LENA, avec un sourire

Ne craignez rien, je ne chercherai pas à m'échapper-

LE CAPITAINE, allant vers la porte, puis se ravisant

Et puis non, non et non!- Ce n'est pas possible!-

LENA

Quoi?...

LE CAPITAINE

Je ne peux pas... Vous refusez de fuir?...

LENA

Je refuse... [547]

LE CAPITAINE

Bien!... Sortez ou restez, peu importe, je ferai fusiller l'autre-

LENA

Qui?...

LE CAPITAINE

C'est mon affaire... Celui que j'ai en vue... Il est innocent de ce crime, mais il en a commis ou en commettra d'autres... Je le connais à fond; son compte est bon-

LENA

J'irai crier partout qu'il est innocent et que c'est moi qui ai tué !-

LE CAPITAINE

Vous ne crierez rien du tout. Je vais vous faire renfermer dans votre cachot jusqu'à ce que l'autre soit exécuté et que votre crise soit passée...

LENA

Puisque nous en sommes là, je vais tout avouer...

LE CAPITAINE

Quoi?- Vous n'avez pas tout dit?- Il y a des complices?-

LENA

Non, mais il était entendu, entre mon mari et moi, qu'il ne reviendrait pas...

LE CAPITAINE

Et que vous vous laisseriez fusiller à sa place?...

LENA

Oui...

LE CAPITAINE

N'espérez pas que je le croie... [548]

LENA

Pourquoi?...

LE CAPITAINE

Parce que, bien qu'il manque à sa parole, je l'estime encore trop pour qu'il me paraisse possible qu'une telle pensée passe par l'esprit d'un homme qui ne serait pas le dernier des misérables!... Du reste, s'il avait eu cette pensée, vous n'auriez pas le courage de mourir pour un pareil individu!...

LENA

C'est moi qui l'ai voulu!...

LE CAPITAINE

Vous n'avez pas l'air de vous douter qu'en voulant le sauver à tout prix, vous le déshonorez autant qu'il est possible de déshonorer un homme!...

LENA

Et vous n'avez pas l'air de comprendre et vous ne comprendrez jamais que s'il a accepté ce sacrifice, c'est qu'un autre devoir l'exigeait-

LE CAPITAINE

Quel devoir?-

LENA

Vous le saurez un jour et comprendrez peut-être-

LE CAPITAINE

Je comprends tout de suite, ce n'est pas difficile!- Ma pauvre, pauvre femme!... Le devoir de sauver sa peau aux dépens de la vôtre!... Et c'est pour ça que vous voulez mourir?... C'est égal, je ne l'aurais pas cru !- Et puis, j'en ai pardessus la tête !... Je fusillerai l'un pour amuser le commandant; et quand reviendra l'autre, ; s'il revient, j'en ferai mon affaire!... Il ne perdra rien pour ] attendre... Il me dégoûte trop !- Maintenant, au plus pressé- Vous, madame, je vais d'abord vous mettre en lieu sûr, quant à... [549]

II ouvre la porte et appelle le sergent. À ce moment on entend, au dehors, de grands cris angoissés et désespérés.

LE DOCTEUR, dans la rue

Attendez! Attendez!... Arrêtez!... Arrêtez... Où est-elle?... Où sont-ils?... Lâchez-moi!... Lena! Lena! Ma Lena, me voici!- Me voici!...

LENA

C'est lui !...

LE CAPITAINE

Oui!... Restez ici... Je vais voir...

Il sort précipitamment en refermant la parte. Lena reste seule un instant, immobile, frappée de stupeur. Puis le capitaine rentre en poussant devant lui le docteur.

LE DOCTEUR, nu-tête, échevelê, les vêtements déchirés, mais ivre de joie, se jette comme un fou dans les bras de sa femme Lena! Lena!... C'est toi!... Pas trop tard!- Pas trop tard!... Il était temps!... Enfin, enfin!... Sauvé! Sauvé!... Tout va bien!- Quellejoiel Quelle joie!-J'ai eu peur!-

LE CAPITAINE

C'est bien!... Faites vite!... Il est sept heures un quart!... Nous n'avons plus à perdre une minute!... Que s'est-il passé?- Vous n'avez rien dit?-

LE DOCTEUR

Voilà!- Une malchance inouïe!... Voilà... J'avais quitté ma mère à six heures un quart... Je marchais vite afin d'être en avance, quand à cent mètres de la frontière, j'aperçois une patrouille de uhians...

LE CAPITAINE

Des uhians?... Que faisaient-ils par là?...

LE DOCTEUR

Je n'en sais rien... Ils étaient quatre... Ils se trouvaient sur le territoire hollandais- Instinctivement, j'essaie de me dissimuler dans [550] les roseaux d'un fossé... J'avais tort- J'aurais marché tranquillement, qu'ils ne m'auraient rien dit... Il m'aperçoivent, m'arrêtent, me fouillent... Je ne résiste pas, j'explique que je suis pressé, qu'on m'attend à Seizaete...

LE CAPITAINE

Vous ne leur avez pas dit?...

LE DOCTEUR

Dit quoi?...

LE CAPITAINE

Que vous vous étiez évadé ?

LE DOCTEUR

Non, non; naturellement, soyez tranquille... Mais je tâche de leur faire comprendre que je ne demande pas mieux que de rentrer... J'entends sonner la demie... Je les supplie de prendre le chemin le plus court, je leur promets tout ce qu'ils voudront... Ils ne veulent rien entendre... Ils tiennent à rentrer par le pont du canal parce qu'ils se méfient de la passerelle à cause de leurs chevaux ; c'est un détour de plus d'un quart d'heure... Je deviens fou, je proteste, je me débats; ils me bousculent, m'injurient, me maltraitent, déchirent mes vêtements, et l'un d'eux m'attache par la main à l'arçon de sa selle. Nous arrivons au pont- Le pont est tourné !... Il fallait attendre le passage de trois chalands wallons et d'un lougre hollandais!... Je ne sais pas comment je suis encore en vie!... Enfin, voilà, voilà !... J'arrive à temps !...Je suis sauvé, sauvé !... Lena, Lena! C'est moi!... Et puis c'est toi, c'est toi!... Je te retrouve encore!... Grâce à vous, capitaine, j'en suis sûr!... Vous êtes bon!- Je suis heureux de vous serrer la main !- Il y a des ennemis qui sont des bienfaiteurs!...

LE CAPITAINE, lui serrant la main avec émotion

Croyez-moi, je n'ai jamais douté... Je suis plus heureux que vous... Et votre mère ?-

LE DOCTEUR

Elle va mieux... Un peu mieux... Elle est du reste très bien soignée- [551] Elle ne me verra plus... Heureusement qu'elle ne se doute de rien...

Reprenant Lena dans ses bras.

Et maintenant c'est toi que je tiens dans mes bras!... Mais tu ne dis rien... Tu n'as pas l'air heureuse...

LENA, ne tenant plus debout

Tu oublies-

LE DOCTEUR

Quoi?...

LÉNA

Que c'est toi, maintenant...

LE DOCTEUR

Quoi?...

LÉNA

Qui va- Qu'ils vont...

Dans un sanglot.

Je ne peux pas...

LE DOCTEUR

Mais c'était entendu!... Ce n'est pas la même chose!-J'ai tué, on me tue; c'est la guerre, voilà tout... Il n'y a rien à dire-

LENA

J'étais morte- C'était fait et j'étais heureuse...

LE DOCTEUR

Tais-toi, tais-toi!... Je serais mort cent fois!- C'eût été effroyable!- Je serais fou furieux! C'est une chance inouïe!- Il s'en est fallu d'une minute !... Je suis là, tout heureux, et tu viens sans raison- Non, non, ce n'est pas juste... Tu n'es pas raisonnable-

On frappe à la porte. Entre le lieutenant Lauterbach. [552]

LE LIEUTENANT

Mon capitaine !...

Apercevant le docteur.

Il est ici!...

LE CAPITAINE

Comme vous voyez... J'en étais sûr...

LE LIEUTENANT

II était temps!... Le commandant von Hutten est en bas... Il va monter... Il est furieux... Je ne peux plus le retenir... Que faire?...

LE CAPITAINE

Rien, rien... Tout s'arrange... Tout va bien... Nous sommes prêts... Il ne se doute de rien?...

LE LIEUTENANT

II ne sait rien mais se méfie... Je ne sais pas ce qu'il soupçonne...

LE CAPITAINE

Enfin, tout finit bien... J'ai eu chaud... J'avais cru un moment... Je m'en tire à bon compte... Docteur, je suis à vous et je suis enchanté...

LE DOCTEUR

C'est vous qui commandez le peloton?...

LE CAPITAINE

Non, je n'aurai pas l'honneur- C'est le commandant von Hutten...

LE DOCTEUR

J'aime mieux ça... Ma Lena, adieu... Tout est en règle, tout va bien. C'est un rêve !... Mon testament est fait... Voici les clefs et les papiers que les uhians m'ont rendus... Le reste est dans mon secrétaire... Mon mémoire sur mes expériences se trouve, à gauche, dans a le premier tiroir du bas... D'autres les poursuivront aussi bien que [553] moi... Adieu... Je ne peux pas les faire attendre... Nous avons été trop heureux...

LENA, s'accrochant à ses vêtements

Non, non!... Floris!... Je ne peux pas!...

LE DOCTEUR

Ma Lena!... Sois digne de ce que tu as fait!...

LENA

Je ne peux pas... Je ne peux pas ainsi !... Il faut attendre, attendre et demander ta grâce !...

LE DOCTEUR

À qui?...

LENA

Je ne sais pas !... Au Pape, au roi d'Espagne, à l'Empereur... Après ce que tu as fait!... L'Empereur comprendra... Les démons comprendraient!...

LE CAPITAINE

II n'y faut pas songer...

LENA

II faudrait essayer, quand il saura la vérité...

LE CAPITAINE

Personne n'oserait...

LE DOCTEUR

C'est dur pour lui, ce que vous dites là...

LE CAPITAINE, inquiet

Moi, j'ai dit quelque chose?...

LE DOCTEUR

Soyez sans crainte... Je n'aurai pas le temps de le lui répéter...

Mais assez, ma Lena... C'est toi qui dois comprendre... J'arrivais si [554] heureux et tu vas tout détruire... Nous avons eu le meilleur du bonheur... Du moins, j'ai eu ma part; mais la tienne te reste... Je ne crois pas que l'on survive, comme on le dit... Mais je ne crois pas que l'on meure, comme d'autres le croient... Ne pleure pas, ce n'est rien-

LE CAPITAINE

Docteur, je ne peux plus...

LE DOCTEUR

Je suis à vous... Voilà, c'est fait!...

Il s'arrache aux bras de Lena qui chancelle et que le capitaine soutient.

Adieu, Lena, adieu!... Montreleur ce que sont ceux qu'ils tuent...

LE CAPITAINE, au docteur

Suivez le lieutenant...

Lui serrant la main.

Vous avez une femme admirable-

LE DOCTEUR

Je le sais... Veillez sur elle...

LE CAPITAINE

Soyez sans crainte... Je resterai ici jusqu'à ce que-

Au lieutenant.

Menez-le le plus loin possible, afin qu'elle n'entende pas...

Le docteur sort, suivi du lieutenant. Lena demeure debout, au milieu de la pièce, droite, immobile, aux écoutes. Le capitaine va fermer les fenêtres, en silence.

 


© Aerius, 2004