Maurice Maeterlinck
Les Aveugles
(1890)


M.Maeterlinck, ayants-droit, 1890
Paul Gorceix (introduction), 1999.
M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 1. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 282-328.
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INTRODUCTION

La pièce fut donnée le 11 décembre 1891 au Théâtre Moderne. C'est à Paul Fort et à Lugné-Poe qu'elle doit d'avoir été créée. L'accueil fut très favorable. Lugné-Poe jouait le rôle du Premier aveugle-né. Octave Mirbeau apprécie la pièce: Les Aveugles [...] ont encore fortifié mon enthousiasme pour ce jeune poète qui est véritablement le poète de ce temps. Tandis que Charles Van Lerberghe, à qui la pièce avait été dédiée, confiait à Emile Lecomte : C'est la pièce de Maeterlinck qui eut et aura toujours le moins de succès au théâtre. C'est une pièce écrite pour moi et pour quelques-uns très rares, qui pensaient comme moi. (Juillet 1904.)

Il est certain que la pièce pose un problème d'interprétation. Pour Camille Mauclair, dans L'Estafette du 21 novembre 1891, les aveugles symbolisent notre désarroi lorsque la Foi a disparu, l'enfant, seul clairvoyant, serait la lueur qui demeure dans l'homme contemporain. Iwan Gilkin met l'accent sur la manière dont le dramaturge a rendu la terreur obsédante de la mort qui atteint ici son point culminant. Fernand Desonay tient Les Aveugles pour le drame le plus caractéristique du théâtre de Maeterlinck [...] et aussi le plus injouable (Europe, 1962). Roger Bodart compare le drame à la pièce de Beckett En attendant Godot. Les aveugles comme les clochards, des hommes égarés, mais qui continuent à marcher... Pour Bodart, la pièce de Maeterlinck serait un drame de la déréliction comme celle de Beckett*.

Traduites dans les grandes langues européennes, en anglais et en italien notamment, les pièces L'Intruse et Les Aveugles furent traduites en russe par le symboliste Annenski en 1908. Claude de Grève précise que la pièce Les Aveugles connaît un regain de succès depuis 1980. Représentée à Paris, au Théâtre Présent, dans une mise en scène de Freddy Rojas; elle fut, en 1984, l'objet de diverses [283] représentations en France, par la Deuxième Compagnie des Montagnes scabreuses, dans une mise en scène d'André Riquier*.

P. G. NOTES

* Roger BODART, Maurice Maeterlinck, Paris, Seghers/Poètes d'aujourd'hui, n 87, 1962.
** Cf. Claude DE GRÈVE, m Lettres françaises de Belgique, Dictionnaire des œuvres, III, Paris/Louvain-La-Neuve, Duculot, 1989.


Á Charles Van Lerberghe

PERSONNAGES

LE PRÊTRE TROIS
AVEUGLES-NÉS
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
LE CINQUIÈME AVEUGLE
LE SIXIÈME AVEUGLE
TROIS VIEILLES
AVEUGLES EN PRIÈRE
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
UNE JEUNE AVEUGLE
UNE AVEUGLE FOLLE

 

ACTE UNIQUE

Une très ancienne forêt septentrionale, d'aspect étemel sous un ciel profondément étoile. -Au milieu, et vers le fond de la nuit, est assis un très vieux prêtre enveloppé d'un large manteau noir. Le buste et la tête, légèrement renversés et mortellement immobiles, s'appuient contre le tronc d'un chêne énorme et caverneux. La face est d'une immuable lividité de cire où s'entr'ouvrent les lèvres violettes. Les yeux muets et fixes ne regardent plus du côté visible de l'éternité et semblent ensanglantés sous un grand nombre de douleurs immémoriales et de larmes. Les cheveux, d'une blancheur très grave, retombent en mèches roides et rares, sur le visage plus éclairé et plus las que tout ce qui l'entoure dans le silence attentif de la môme forêt. Les mains amaigries sont rigidement jointes sur les cuisses. -A droite, six vieillards aveugles sont assis sur des pierres, des souches et des feuilles mortes. -À gauche, et séparées d'eux par un arbre déraciné et des quartiers de roc, six femmes, également aveugles, sont assises en face des vieillards. Trois d'entre elles prient et se lamentent d'une voix sourde et sans interruption. Une autre est très vieille. La cinquième, en une attitude de muette démence, porte, sur les genoux, un petit enfant endormi. La sixième est d'une jeu-nesse éclatante et sa chevelure inonde tout son être. Elles ont, ainsi que les vieillards, d'amples vêtements, sombres et uniformes. La plupart attendent, les coudes sur les genoux et le visage entre les mains; et tous semblent avoir perdu l'habitude du geste inutile et ne détournent plus la tête aux rumeurs étouffées et inquiètes de l'île. De grands arbres funéraires, des ifs, des saules pleureurs, des cyprès, les couvrent de leurs ombres fidèles. Une touffe de longs asphodèles maladifs fleurit, non loin du prêtre, dans la nuit. H fait extraordinairement sombre, malgré le clair de lune qui, ça et là, s'efforce d'écarter un moment les ténèbres des feuillages.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II ne revient pas encore ?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Vous m'avez éveillé ! [286]

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Je dormais aussi.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II ne revient pas encore?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'entends rien venir.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II est temps de rentrer à l'hospice.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II faudrait savoir où nous sommes.

DEUXIEME AVEUGLE-NÉ

II fait froid depuis son départ.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Quelqu'un sait-il où nous sommes?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous avons marché très longtemps; nous devons être très loin de l'hospice.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Ah ! les femmes sont en face de nous ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous sommes assises en face de vous

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Attendez, je viens près de vous. Il se lève et tâtonne. -Où êtes-vous ? -Parlez! que j'entende où vous êtes!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Ici ; nous sommes assises sur des pierres. [287]

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II s'avance et se heurte contre le tronc d'arbre et les quartiers de roc.

Il y a quelque chose entre nous...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II vaut mieux rester à sa place !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Où êtes-vous assises ? -Voulez-vous venir près de nous ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous n'osons pas nous lever !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Pourquoi nous a-t-il séparés?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

J'entends prier du côté des femmes.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Oui ; ce sont les trois vieilles qui prient.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Ce n'est pas le moment de prier !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Vous prierez tout à l'heure, au dortoir !

Les trois vieilles continuent leurs prières.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Je voudrais savoir à côté de qui je suis assis !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je crois que je suis près de vous.

Ils tâtonnent autour d'eux. [288]

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous ne pouvons pas nous toucher!

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Cependant, nous ne sommes pas loin l'un de l'autre. H tâtonne autour de lui et heurte de son bâton le cinquième aveugle qui gémit sourdement. Celui qui n'entend pas est à côté de nous !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'entends pas tout le monde; nous étions six tout à l'heure.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je commence à me rendre compte. Interrogeons aussi les femmes ; il faut savoir à quoi s'en tenir. J'entends toujours prier les trois vieilles ; est-ce qu'elles sont ensemble ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Elles sont assises à côté de moi, sur un rocher.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je suis assis sur des feuilles mortes !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Et la belle aveugle, où est-elle?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Elle est près de celles qui prient.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Où est la folle et son enfant?

LA JEUNE AVEUGLE

II dort; ne l'éveillez pas!

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Oh ! comme vous êtes loin de nous ! Je vous croyais en face de moi! [289]

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous savons, à peu près, tout ce qu'il faut savoir; causons un peu, en attendant le retour du prêtre.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

II nous a dit de l'attendre en silence.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous ne sommes pas dans une église.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Vous ne savez pas où nous sommes.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

J'ai peur quand je ne parle pas.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Savez-vous où est allé le prêtre?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II me semble qu'il nous abandonne trop longtemps.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II devient trop vieux. Il paraît que lui-même n'y voit plus depuis quelque temps. Il ne veut pas l'avouer, de peur qu'un autre ne vienne prendre sa place parmi nous ; mais je soupçonne qu'il n'y voit presque plus. Il nous faudrait un autre guide ; il ne nous écoute plus, et nous sommes trop nombreux. Il n'y a que les trois religieuses et lui qui voient dans la maison ; et ils sont tous plus vieux que nous! - Je suis sûr qu'il nous a égarés et qu'il cherche le chemin. Où est-il allé? -II n'a pas le droit de nous laisser ici...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

II est allé très loin; je crois qu'il a parlé sérieusement aux femmes. [290]

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II ne parle plus qu'aux femmes? -Est-ce que nous n'existons plus ? -II faudra bien s'en plaindre à la fin !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

A qui vous plaindrez-vous?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne sais pas encore ; nous verrons ; nous verrons. -Mais où donc est-il allé ? -Je le demande aux femmes.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

II était fatigué d'avoir marché si longtemps. Je crois qu'il s'est assis un moment au milieu de nous. Il est très triste et très faible depuis quelques jours. Il a peur depuis que le médecin est mort. Il est seul. Il ne parle presque plus. Je ne sais ce qui est arrivé. Il voulait absolument sortir aujourd'hui. Il disait qu'il voulait voir l'île, une dernière fois, sous le soleil, avant l'hiver. Il paraît que l'hiver sera très long et très froid et que les glaces viennent déjà du Nord. Il était très inquiet ; on dit que les grands orages de ces jours passés ont gonflé le fleuve et que toutes les digues sont ébranlées. Il disait aussi que la mer l'effrayait; il paraît qu'elle s'agite sans raison, et que les falaises de l'Ile ne sont plus assez hautes. Il voulait voir ; mais il ne nous a pas dit ce qu'il a vu. - Maintenant, je crois qu'il est allé chercher du pain et de l'eau pour la folle. Il a dit qu'il lui faudrait aller très loin... Il faut attendre.

LA JEUNE AVEUGLE

II m'a pris les mains en partant; et ses mains tremblaient comme s'il avait eu peur.

Puis il m'a embrassée...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Oh! oh! [291]

LA JEUNE AVEUGLE

Je lui ai demandé ce qui était arrivé. Il m'a dit qu'il ne savait pas. Il m'a dit que le règne des vieillards allait finir, peut-être...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Que voulait-il dire en disant cela?

LA JEUNE AVEUGLE

Je ne l'ai pas compris. Il m'a dit qu'il allait du côté du grand phare.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Y a-t-il un phare ?

LA JEUNE AVEUGLE

Oui, au nord de l'île. Je crois que nous n'en sommes pas éloignés. Il disait qu'il voyait la clarté du fanal jusqu'ici, dans les feuilles. Il ne m'a jamais semblé plus triste qu'aujourd'hui, et je crois qu'il pleurait depuis quelques jours. Je ne sais pas pourquoi je pleurais aussi sans le voir. Je ne l'ai pas entendu s'en aller. Je ne l'ai plus interrogé. J'entendais qu'il fermait les yeux et qu'il voulait se taire...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II ne nous a rien dit de tout cela !

LA JEUNE AVEUGLE

Vous ne l'écoutez pas quand il parle !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Vous murmurez tous quand il parle !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II nous a dit simplement Bonne nuit en s'en allant.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II faut qu'il soit bien tard. [292]

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II a dit deux ou trois fois Bonne nuit en s'en allant, comme s'il allait dormir. J'entendais qu'il me regardait en disant Bonne nuit ; bonne nuit. - La voix change quand on regarde quelqu'un fixement.

LE CINQUIÈME AVEUGLE

Ayez pitié de ceux qui ne voient pas !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Qui est-ce qui parle ainsi sans raison?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je crois que c'est celui qui n'entend pas.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Taisez-vous ! -ce n'est plus le moment de mendier !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Où allait-il chercher du pain et de l'eau?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

II est allé du côté de la mer.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

On ne va pas ainsi vers la mer à son âge !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Sommes-nous près de la mer?

LA VIEILLE AVEUGLE

Oui; taisez-vous un instant; vous l'entendez.

Murmure d'une mer voisine et très calme contre les falaises.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'entends que les trois vieilles qui prient. [293]

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Écoutez bien, vous l'entendez à travers leurs prières.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Oui; j'entends quelque chose qui n'est pas loin de nous.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Elle était endormie ; on dirait qu'elle s'éveille.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II a eu tort de nous mener ici; je n'aime pas à entendre ce bruit.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Vous savez bien que l'île n'est pas grande, et qu'on l'entend dès qu'on sort de l'enclos de l'hospice.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je ne l'ai jamais écoutée.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II me semble qu'elle est à côté de nous aujourd'hui ; je n'aime pas à l'entendre de près.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Moi non plus; d'ailleurs, nous ne demandons pas à sortir de l'hospice.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous ne sommes jamais venus jusqu'ici ; il était inutile de nous mener si loin.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

II faisait très beau ce matin ; il a voulu nous faire jouir des derniers jours de soleil avant de nous enfermer tout l'hiver dans l'hospice.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Mais j'aime mieux rester dans l'hospice! [294]

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

II disait aussi qu'il nous fallait connaître un peu la petite Ile où nous sommes. Lui-même ne l'a jamais entièrement parcourue; il y a une montagne où personne n'a monté, des vallées où l'on n'aime pas à descendre et des grottes où nul n'a pénétré jusqu'ici. Il disait enfin qu'il ne fallait pas toujours attendre le soleil sous les voûtes du dortoir; il voulait nous mener jusqu'au bord de la mer. Il y est allé seul.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

II a raison ; il faut songer à vivre.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Mais il n'y a rien à voir au-dehors !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Sommes-nous au soleil maintenant?

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je ne crois pas; il me semble qu'il est très tard.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Quelle heure est-il?

LES AUTRES AVEUGLES

Je ne sais pas. -Personne ne le sait.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Est-ce qu'il fait clair encore ? Au sixième aveugle. - Où êtes-vous ? - Voyons ; vous qui voyez un peu, voyons !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je crois qu'il fait très noir ; quand il fait du soleil, je vois une ligne bleue sous mes paupières ; j'en ai vu une, il y a bien longtemps ; mais à présent, je n'aperçois plus rien.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Moi, je sais qu'il est tard quand j'ai faim, et j'ai faim. [295]

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Mais regardez le ciel; vous y verrez peut-être quelque chose!

Tous lèvent la tête vers le ciel, à l'exception des trois aveugles-nés qui continuent de regarder la terre.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je ne sais si nous sommes sous le ciel.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

La voix résonne comme si nous étions dans une grotte.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je crois plutôt qu'elle résonne ainsi parce que c'est le soir.

LA JEUNE AVEUGLE

II me semble que je sens le clair de lune sur mes mains.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je crois qu'il y a des étoiles ; je les entends.

LA JEUNE AVEUGLE

Moi aussi.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je n'entends aucun bruit.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'entends que le bruit de nos souffles!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je crois que les femmes ont raison.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je n'ai jamais entendu les étoiles.

LES DEUX AUTRES AVEUGLES-NÉS

Nous non plus.

Un vol d'oiseaux nocturnes s'abat subitement dans les feuillages. [296]

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Ecoutez ! écoutez ! -Qu'y a-t-il au-dessus de nous ? - Entendez-vous?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Quelque chose a passé entre le ciel et nous !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne connais pas la nature de ce bruit. -Je voudrais rentrer à l'hospice.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II nous faudrait savoir où nous sommes !

LE SIXIÈME AVEUGLE

J'ai essayé de me lever; il n'y a que des épines autour de moi; je n'ose plus étendre les mains.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II faudrait savoir où nous sommes !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous ne pouvons pas le savoir!

LE SIXIÈME AVEUGLE

II faut que nous soyons très loin de la maison ; je ne comprends plus aucun bruit.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Depuis longtemps, je sens l'odeur des feuilles mortes !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Quelqu'un a-t-il vu l'île autrefois et peut-il nous dire où nous sommes ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous étions tous aveugles en arrivant ici. [297]

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Nous n'avons jamais vu.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Ne nous inquiétons pas inutilement; il reviendra bientôt; attendons encore ; mais à l'avenir, nous ne sortirons plus avec lui.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous ne pouvons pas sortir seuls !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Nous ne sortirons plus, j'aime mieux ne pas sortir.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous n'avions pas envie de sortir, personne ne l'avait demandé.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

C'était jour de fête dans l'île; nous sortons toujours aux grandes fêtes.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II est venu me frapper sur l'épaule pendant que je dormais encore, en me disant: Levez-vous, levez-vous, il est temps, le soleil est très haut ! -Était-ce vrai ? Je ne m'en suis pas aperçu. Je n'ai jamais vu le soleil.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Moi, j'ai vu le soleil lorsque j'étais très jeune.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Moi aussi; il y a des années; lorsque j'étais enfant; mais je ne m'en souviens presque plus.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Pourquoi veut-il que nous sortions chaque fois que le soleil se montre? Qui est-ce qui s'en aperçoit? Je ne sais jamais si je me promène à midi ou à minuit. [298]

LE SIXIÈME AVEUGLE

J'aime mieux sortir à midi ; je soupçonne alors de grandes clartés ; et mes yeux font de grands efforts pour s'ouvrir.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Je préfère rester au réfectoire, près du bon feu de houille; il y avait un grand feu ce matin...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II pouvait nous mener au soleil dans la cour; on est à l'abri des murailles ; on ne peut pas sortir, il n'y a rien à craindre quand la porte est fermée ; -je la ferme toujours. -Pourquoi me touchez-vous le coude gauche?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne vous ai pas touché ; je ne peux pas vous atteindre.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je vous dis que quelqu'un m'a touché le coude !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Ce n'est pas un de nous.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Mon Dieu ! mon Dieu ! dites-nous donc où nous sommes !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Nous ne pouvons pas attendre éternellement!

Une horloge très lointaine sonne douze coups très lents.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Oh ! comme nous sommes loin de l'hospice !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

II est minuit!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II est midi ! -Quelqu'un le sait-il ? -Parlez ! [299]

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je ne sais pas ; mais je crois que nous sommes à l'ombre.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne m'y reconnais plus; nous avons dormi trop longtemps!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

J'ai faim !

LES AUTRES AVEUGLES

Nous avons faim et soif!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Y a-t-il longtemps que nous sommes ici ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

II me semble que je suis ici depuis des siècles !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je commence à comprendre où nous sommes...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II faudrait aller du côté où minuit est sonné...

Tous les oiseaux nocturnes exultent subitement dans les ténèbres.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Entendez-vous ? -Entendez-vous ?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous ne sommes pas seuls ici?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II y a longtemps que je me doute de quelque chose ; on nous écoute. -Est-il revenu?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne sais pas ce que c'est; c'est au-dessus de nous. [300]

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Les autres n'ont-ils rien entendu? -Vous vous taisez toujours!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous écoutons encore.

LA JEUNE AVEUGLE

J'entends des ailes autour de moi !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Mon Dieu ! mon Dieu ! dites-nous donc où nous sommes !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je commence à comprendre où nous sommes... L'hospice est de l'autre côté du grand fleuve; nous avons passé le vieux pont. Il nous a conduits au nord de l'île. Nous ne sommes pas loin du fleuve, et peut-être l'entendrions-nous si nous écoutions un moment... Il faudrait aller jusqu'au bord de l'eau s'il ne revenait pas... Il y passe, jour et nuit, de grands navires et les matelots nous apercevrons sur les rives. Il se peut que nous soyons dans la forêt qui entoure le phare; mais je n'en connais pas l'issue... Quelqu'un veut-il me suivre?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Restons assis ! -Attendons, attendons ; -on ne connaît pas la direction du grand fleuve, et il y a des marais tout autour de l'hospice; attendons, attendons... Il reviendra; il faut qu'il revienne !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Quelqu'un sait-il par où nous sommes venus? Il nous l'a expliqué en marchant.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je n'y ai pas fait attention.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Quelqu'un l'a-t-il écouté? [301]

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II faut l'écouter à l'avenir.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Quelqu'un de nous est-il né dans l'Ile?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Vous savez bien que nous venons d'ailleurs.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous venons de l'autre côté de la mer.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

J'ai cru mourir pendant la traversée.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Moi aussi; - nous sommes venus ensemble.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous sommes tous les trois de la même paroisse.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

On dit qu'on peut la voir d'ici, par un temps clair; -vers le Nord. - Elle n'a pas de clocher.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous avons abordé par hasard.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je viens d'un autre côté...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

D'où venez-vous?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je n'ose plus y songer... Je ne m'en souviens presque plus [302 quand j'en parle... Il y a trop longtemps... Il y faisait plus froid qu'ici...

LA JEUNE AVEUGLE

Moi, je viens de très loin...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

D'où venez-vous donc?

LA JEUNE AVEUGLE

Je ne saurais le dire. Comment voulez-vous que je vous l'explique ? -C'est trop loin d'ici ; c'est au-delà des mers. Je viens d'un grand pays... Je ne pourrais le montrer que par signes; mais nous n'y voyons plus... J'ai erré trop longtemps... Mais j'ai vu le soleil et l'eau et le feu, des montagnes, des visages et d'étranges fleurs... Il n'y en a pas de pareilles dans cette île ; il y fait trop sombre et trop froid... Je n'en ai plus reconnu le parfum depuis que je n'y vois plus... Mais j'ai vu mes parents et mes sœurs... J'étais trop jeune alors pour savoir où j'étais... Je jouais encore au bord de la mer... Mais comme je me souviens d'avoir vu!... Un jour, je regardais la neige du haut d'une montagne... Je commençais à distinguer ceux qui seront malheureux...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Que voulez-vous dire?

LA JEUNE AVEUGLE

Je les distingue encore à leur voix par moments... J'ai des souvenirs qui sont plus clairs quand je n'y pense pas...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Moi, je n'ai pas de souvenirs...

Un vol de grands oiseaux migrateurs passe avec des clameurs au-dessus des feuillages. [303]

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Quelque chose passe encore sous le ciel!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Pourquoi êtes-vous venue ici ?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

A qui demandez-vous cela?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

À notre jeune sœur.

LA JEUNE AVEUGLE

On m'avait dit qu'il pouvait me guérir. Il m'a dit que je verrai un jour; alors je pourrai quitter l'Ile...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Nous voudrions tous quitter l'île !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous resterons toujours ici !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II est trop vieux ; il n'aura pas le temps de nous guérir !

LA JEUNE AVEUGLE

Mes paupières sont fermées, mais je sens que mes yeux sont en vie...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Les miennes sont ouvertes.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je dors les yeux ouverts. [304]

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Ne parlons pas de nos yeux !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II n'y a pas longtemps que vous êtes ici ?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

J'ai entendu un soir, pendant la prière, du côté des femmes, une voix que je ne connaissais pas; et j'entendais à votre voix que vous étiez très jeune... J'aurais voulu vous voir, à vous entendre...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne m'en suis pas aperçu.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II ne nous avertit jamais !

LE SIXIÈME AVEUGLE

On dit que vous êtes belle comme une femme qui vient de très loin!

LA JEUNE AVEUGLE

Je ne me suis jamais vue.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous ne nous sommes jamais vus les uns les autres. Nous nous interrogeons et nous nous répondons ; nous vivons ensemble, nous sommes toujours ensemble, mais nous ne savons pas ce que nous sommes !... Nous avons beau nous toucher des deux mains; les yeux en savent plus que les mains...

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je vois parfois vos ombres quand vous êtes au soleil.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous n'avons jamais vu la maison où nous vivons; nous avons beau tâter les murs et les fenêtres; nous ne savons pas où nous vivons!... [305]

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

On dit que c'est un vieux château très sombre et très misérable, on n'y voit jamais de lumière, si ce n'est dans la tour où se trouve la chambre du prêtre.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II ne faut pas de lumière à ceux qui ne voient pas.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Quand je garde le troupeau, aux environs de l'hospice, les brebis rentrent d'elles-mêmes, en apercevant, le soir, cette lumière de la tour... -Elles ne m'ont jamais égaré.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Voilà des années et des années que nous sommes ensemble, et nous ne nous sommes jamais aperçus ! On dirait que nous sommes toujours seuls!... Il faut voir pour aimer...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je rêve parfois que je vois...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Moi, je ne vois que quand je rêve...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne rêve, d'ordinaire, qu'à minuit.

Une rafale ébranle la forêt et les feuilles tombent en masses sombres.

LE CINQUIÈME AVEUGLE

Qui est-ce qui m'a touché les mains?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Quelque chose tombe autour de nous!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Cela vient d'en haut; je ne sais ce que c'est... [306]

LE CINQUIÈME AVEUGLE

Qui est-ce qui m'a touché les mains? -Je m'étais endormi; laissez-moi dormir!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Personne n'a touché vos mains.

LE CINQUIÈME AVEUGLE

Qui est-ce qui m'a pris les mains? Répondez à haute voix, j'ai l'oreille un peu dure...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous ne le savons pas nous-mêmes.

LE CINQUIÈME AVEUGLE

Est-on venu nous avertir?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II est inutile de répondre ; il n'entend rien.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II faut avouer que les sourds sont bien malheureux !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je suis las d'être assis !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je suis las d'être ici !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II me semble que nous sommes si loin les uns des autres... Essayons de nous rapprocher un peu; -il commence à faire froid...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'ose pas me lever ! Il vaut mieux rester à sa place.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

On ne sait pas ce qu'il peut y avoir entre nous. [307]

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je crois que mes deux mains sont en sang; j'ai voulu me mettre debout.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

J'entends que vous vous penchez vers moi.

L'aveugle folle se frotte violemment les yeux en gémissant et en se tournant obstinément vers le prêtre immobile.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

J'entends encore un autre bruit...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je crois que c'est notre pauvre sœur qui se frotte les yeux.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Elle ne fait jamais autre chose ; je l'entends toutes les nuits.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Elle est folle ; elle ne dit jamais rien.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Elle ne parle plus depuis qu'elle a eu son enfant... Elle semble toujours avoir peur...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Vous n'avez donc pas peur ici?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Qui donc?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Vous autres tous!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Oui, oui, nous avons peur! [308]

LA JEUNE AVEUGLE

Nous avons peur depuis longtemps !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Pourquoi demandez-vous cela?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je ne sais pas pourquoi je le demande!... Il me semble que j'entends pleurer tout à coup parmi nous!...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II ne faut pas avoir peur; je crois que c'est la folle...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

II y a encore autre chose... Je suis sûr qu'il y a encore autre chose... Ce n'est pas de cela seul que j'ai peur...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Elle pleure toujours lorsqu'elle va allaiter son enfant.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II n'y a qu'elle qui pleure ainsi !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

On dit qu'elle y voit encore par moments...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

On n'entend pas pleurer les autres...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

II faut voir pour pleurer...

LA JEUNE AVEUGLE

Je sens une odeur de fleurs autour de nous...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne sens que l'odeur de la terre ! [309]

LA JEUNE AVEUGLE

II y a des fleurs, il y a des fleurs autour de nous !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je ne sens que l'odeur de la terre !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

J'ai senti des fleurs dans le vent...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Je ne sens que l'odeur de la terre !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je crois qu'elles ont raison.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Où sont-elles? -J'irai les cueillir.

LA JEUNE AVEUGLE

À votre droite, levez-vous.

Le sixième aveugle se lève lentement et s'avance à tâtons, en se heurtant aux buissons et aux arbres, vers les asphodèles qu'il renverse et écrase sur son passage.

LA JEUNE AVEUGLE

J'entends que vous brisez des tiges vertes ! Arrêtez-vous ! arrêtez-vous!

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Ne vous occupez pas des fleurs, mais songez au retour !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je n'ose plus revenir sur mes pas !

LA JEUNE AVEUGLE

II ne faut pas revenir ! -Attendez. -Elle se lève. -Oh ! comme la terre est froide ! Il va geler. -Elle s'avance sans hésitation vers les étranges et pâles asphodèles, mais elle est arrêtée par l'arbre renversé et les quartiers de roc, [310] aux environs des fleurs. -Elles sont ici ! -Je ne puis les atteindre ; elles sont de votre côté.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je crois que je les cueille.

Il cueille, à tâtons, les fleurs épargnées, et les lui offre; les oiseaux nocturnes s'envolent.

LA JEUNE AVEUGLE

II me semble que j'ai vu ces fleurs autrefois... Je ne sais plus leur nom... Mais comme elles sont malades, et comme leur tige est molle ! Je ne les reconnais presque pas... Je crois que c'est la fleur des morts...

Elle tresse des asphodèles dans sa chevelure.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

J'entends le bruit de vos cheveux.

LA JEUNE AVEUGLE

Ce sont les fleurs...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous ne vous verrons pas...

LA JEUNE AVEUGLE

Je ne me verrai pas non plus... J'ai froid.

En ce moment, le vent s'élève dans la forêt et la mer mugit, tout à coup et violemment, contre des falaises très voisines.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II tonne !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je crois que c'est une tempête qui s'élève.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je crois que c'est la mer. [311]

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

La mer? -Est-ce que c'est la mer? -Mais elle est à deux pas de nous ! -Elle est à côté de nous ! Je l'entends tout autour de moi 1 -Il faut que ce soit autre chose !

LA JEUNE AVEUGLE

J'entends le bruit des vagues à mes pieds.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je crois que c'est le vent dans les feuilles mortes.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je crois que les femmes ont raison.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Elle va venir ici !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

D'où vient le vent?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II vient du côté de la mer.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

II vient toujours du côté de la mer; elle nous entoure de tous côtés. Il ne peut pas venir d'autre part...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Ne songeons plus à la mer!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Mais il faut y songer puisqu'elle va nous atteindre !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Vous ne savez pas si c'est elle... [312]

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

J'entends ses vagues comme si j'allais y tremper les deux mains! Nous ne pouvons pas rester ici ! Elles sont peut-être autour de nous !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Où voulez-vous aller?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

N'importe où ! n'importe où ! Je ne veux plus entendre le bruit de ces eaux ! Allons-nous-en ! Allons-nous-en !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II me semble que j'entends encore autre chose. -Écoutez!

On entend un bruit de pas précipités et lointains dans les feuilles martes.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Quelque chose s'approche !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II vient ! Il vient ! Il revient !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II vient à petits pas, comme un petit enfant...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Ne lui faisons pas de reproches aujourd'hui !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je crois que ce n'est pas le pas d'un homme !

Un grand chien entre dans la forêt et passe devant les aveugles.

-Silence.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Qui est-là? -Qui êtes-vous? -Ayez pitié de nous, nous attendons depuis si longtemps !... Le chien s'arrête et vient poser les pattes de devant sur les genoux de l'aveugle. Ah ! ah ! qu'avez-vous mis sur mes genoux? Qu'est-ce que c'est?... Est-ce une bête? -Je crois que [313] c'est un chien!... Oh! oh! c'est le chien! c'est le chien de l'hospice ! Viens ici ! viens ici ! Il vient nous délivrer ! Viens ici ! viens ici!

LES AUTRES AVEUGLES

Viens ici ! viens ici !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II vient nous délivrer ! Il a suivi nos traces jusqu'ici. Il me lèche les mains comme s'il me retrouvait après des siècles !

LES AUTRES AVEUGLES

Viens ici ! viens ici !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

II précède peut-être quelqu'un?...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Non, non, il est seul. -Je n'entends rien venir. Il ne nous faut pas d'autre guide ; il n'y en a pas de meilleur. Il nous conduira partout où nous voulons aller; il nous obéira...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je n'ose pas le suivre.

LA JEUNE AVEUGLE

Moi non plus.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Pourquoi pas ? Il y voit mieux que nous.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

N'écoutons pas les femmes !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Quelque chose est changé dans le ciel ; je respire librement ; l'air est pur maintenant... [314]

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

C'est le vent de la mer qui passe autour de nous.

LE SIXIÈME AVEUGLE

II me semble qu'il va faire clair; je crois que le soleil se lève...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je crois qu'il va faire froid...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Nous allons retrouver notre route. Il m'entraîne !... Il m'entraîne. Il est ivre de joie! -Je ne peux plus le retenir!... Suivez-moi! suivez-moi! Nous retournons à la maison!...

Il se lève, entraîné par le chien qui le mène vers le prêtre immobile, et s'arrête.

LES AUTRES AVEUGLES

Où êtes-vous? Où êtes-vous? -Où allez-vous? -Prenez garde!

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Attendez ! attendez ! Ne me suivez pas encore ;je reviendrai... Il s'arrête. -Qu'y a-t-il ? -Ah ! ah ! J'ai touché quelque chose de très froid !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Que dites-vous? On n'entend presque plus votre voix.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

J'ai touché!... Je crois que je touche un visage!

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Que dites-vous? -On ne vous comprend presque plus. Qu'avez-vous? -Où êtes-vous? -Êtes-vous déjà si loin de nous?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Oh ! oh 1 oh ! -Je ne sais pas encore ce que c'est... -II y a un mort au milieu de nous ! [315]

LES AUTRES AVEUGLES

Un mort au milieu de nous? -Où êtes-vous? où êtes-vous?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II y a un mort parmi nous, vous dis-je! Oh! oh! j'ai touché le visage d'un mort ! -Vous êtes assis à côté d'un mort ! Il faut que l'un de nous soit mort subitement ! Mais parlez donc, enfin, que je sache ceux qui vivent! Où êtes-vous? -Répondez! répondez tous ensemble !

Les aveugles répondent successivement, à l'exception de l'aveugle folk et de l'aveugle sourd; les trois vieilles ont cessé leurs prières.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne distingue plus vos voix!... Vous parlez tous de même!... Elles tremblent toutes !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II y en a deux qui n'ont pas répondu... Où sont-ils?

Il touche de son bâton le cinquième aveugle.

LE CINQUIÈME AVEUGLE

Oh ! oh ! J'étais endormi ; laissez-moi dormir !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Ce n'est pas lui. -Est-ce la folle ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Elle est assise à côté de moi; je l'entends vivre.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je crois... Je crois que c'est le prêtre! -II est debout! Venez! venez ! venez !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II est debout?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II n'est pas mort, alors ! [316]

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Où est-il?

LE SIXIÈME AVEUGLE

Allons voir!...

Ils se lèvent tous, à l'exception de la folle et du cinquième aveugle, et s'avancent, à tâtons, vers le mort.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Est-il ici ? - Est-ce lui ?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Oui ! oui ! je le reconnais !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Mon Dieu ! mon Dieu ! Qu'allons-nous devenir !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Mon père ! mon père ! -Est-ce vous ? Mon père, qu'est-il donc arrivé? -Qu'avez-vous? -Répondez-nous! - Nous sommes tous autour de vous...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Apportez de l'eau; il vit peut-être encore...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Essayons... Il pourra peut-être nous reconduire à l'hospice.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

C'est inutile ; je n'entends plus son cœur. -II est froid...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II est mort sans rien dire.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II aurait dû nous prévenir. [317]

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Oh ! comme il était vieux !... C'est la première fois que je touche son visage...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ, tâtant le cadavre

II est plus grand que nous!...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Ses yeux sont grands ouverts; il est mort les mains jointes...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II est mort ainsi sans raison...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

II n'est pas debout, il est assis sur une pierre...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Mon Dieu! mon Dieu! Je ne savais pas tout cela!... Tout cela!... Il était malade depuis si longtemps... Il a dû souffrir aujourd'hui!... -Il ne se plaignait pas... Il ne se plaignait qu'en nous serrant les mains... On ne comprend pas toujours... On ne comprend jamais !... Allons prier autour de lui ; mettez-vous à genoux...

Les femmes s'agenouillent en gémissant.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je n'ose pas me mettre à genoux...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

On ne sait pas sur quoi l'on s'agenouille...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Était-il malade?... Il ne nous l'a pas dit...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

J'ai entendu qu'il parlait à voix basse en s'en allant... Je crois qu'il parlait à notre jeune sœur; qu'a-t-il dit? [318]

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Elle ne veut pas répondre.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Vous ne voulez plus nous répondre ? -Où donc êtes-vous ? -Parlez!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Vous l'avez trop fait souffrir; vous l'avez fait mourir... Vous ne vouliez plus avancer ; vous vouliez vous asseoir sur les pierres de la route, pour manger; vous avez murmuré tout le jour... Je l'entendais soupirer... Il a perdu courage...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Était-il malade? Le saviez-vous?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous ne savions rien... Nous ne l'avons jamais vu... Quand donc avons-nous su quelque chose sous nos pauvres yeux morts?... Il ne se plaignait pas... Maintenant c'est trop tard... J'en ai vu mourir trois... mais jamais ainsi!... Maintenant c'est à notre tour...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Ce n'est pas moi qui l'ai fait souffrir. -Je n'ai rien dit...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Moi non plus; nous l'avons suivi sans rien dire...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II est mort en allant chercher de l'eau pour la folle...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Qu'allons-nous faire? Où irons-nous?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Où est le chien ? [319]

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Ici; il ne veut pas s'éloigner du mort.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Entraînez-le ! Écartez-le ! écartez-le.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

II ne veut pas quitter le mort !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous ne pouvons pas attendre à côté d'un mort!... Nous ne pouvons pas mourir ici dans les ténèbres !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Restons ensemble; ne nous écartons pas les uns des autres; tenons-nous par la main; asseyons-nous tous sur cette pierre... Où sont les autres... Venez ici! venez! venez!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Où êtes-vous?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Ici ; je suis ici. Sommes-nous tous réunis ? -Venez plus près de moi. -Où sont vos mains ? -II fait très froid.

LA JEUNE AVEUGLE

Oh ! comme vos mains sont froides !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Que faites-vous?

LA JEUNE AVEUGLE

Je mettais les mains sur mes yeux; je croyais que j'allais y voir tout à coup...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Qui est-ce qui pleure ainsi? [320]

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

C'est la folle qui sanglote.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Elle ne sait pas la vérité ?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je crois que nous allons mourir ici...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Quelqu'un viendra peut-être...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je pense que les religieuses sortiront de l'hospice...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Elles ne sortent pas le soir.

LA JEUNE AVEUGLE

Elles ne sortent jamais.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je pense que les hommes du grand phare nous apercevront...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Ils ne descendent pas de leur tour.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Ils nous verront peut-être...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Ils regardent toujours du côté de la mer.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II fait froid !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Écoutez les feuilles mortes ; je crois qu'il gèle. [321]

LA JEUNE AVEUGLE

Oh ! comme la terre est dure !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

J'entends, à ma gauche, un bruit que je ne comprends pas...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

C'est la mer qui gémit contre les rochers.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Je croyais que c'étaient les femmes.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

J'entends les glaçons se briser sous les vagues...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Qui est-ce qui grelotte ainsi? Il nous fait trembler tous sur la pierre !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je ne puis plus ouvrir les mains.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

J'entends encore un bruit que je ne comprends pas...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Qui est-ce qui grelotte ainsi parmi nous ? Il fait trembler la pierre !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je crois que c'est une femme.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je crois que c'est la folle qui grelotte le plus fort.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

On n'entend pas son enfant.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je crois qu'il tète encore. [322]

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

II est le seul qui puisse voir où nous sommes !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

J'entends le vent du Nord.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je crois qu'il n'y a plus d'étoiles ; il va neiger.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Si l'un de nous s'endort, il faut qu'on le réveille.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

J'ai sommeil cependant!

Une rafale fait tourbillonner les feuilles mortes.

LA JEUNE AVEUGLE

Entendez-vous les feuilles mortes? -Je crois que quelqu'un vient vers nous...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

C'est le vent ; écoutez !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

II ne viendra plus personne !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Les grands froids vont venir...

LA JEUNE AVEUGLE

J'entends marcher dans le lointain.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je n'entends que les feuilles mortes !

LA JEUNE AVEUGLE

J'entends marcher très loin de nous ! [323]

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'entends que le vent du Nord !

LA JEUNE AVEUGLE

Je vous dis que quelqu'un vient vers nous !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

J'entends un bruit de pas très lents...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je crois que les femmes ont raison !

Il commence à neiger à gros flocons.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Oh! oh! qu'est-ce qui tombe de si froid sur mes mains?

SIXIÈME AVEUGLE

II neige !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Serrons-nous les uns contre les autres !

LA JEUNE AVEUGLE

Écoutez-donc le bruit des pas !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Pour Dieu, faites silence un instant!

LA JEUNE AVEUGLE

Ils se rapprochent ! ils se rapprochent ! Écoutez-donc 1

Ici l'enfant de l'aveugle folle se met à vagir subitement dans les ténèbres.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

L'enfant pleure ? [324]

LA JEUNE AVEUGLE

II voit! il voit! Il faut qu'il voie quelque chose puisqu'il pleure. Elle saisit l'enfant dans ses bras et s'avance dans la direction d'où semble venir le bruit des pas; les autres femmes la suivent anxieusement et l'entourent. Je vais à sa rencontre 1

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Prenez garde !

LA JEUNE AVEUGLE

Oh ! comme il pleure ! -Qu'y a-t-il ? - Ne pleure pas. -N'aie pas peur ; il n'y a rien à craindre, nous sommes ici ; nous sommes autour de toi. -Que vois-tu ? -Ne crains rien. -Ne pleure pas ainsi ! Que vois-tu? - Dis, que vois-tu?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Le bruit des pas se rapproche par ici ; écoutez donc ! écoutez donc!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

J'entends le frôlement d'une robe contre les feuilles mortes.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Est-ce une femme?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Est-ce que c'est un bruit de pas?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

C'est peut-être la mer dans les feuilles mortes?

LA JEUNE AVEUGLE

Non, non, ce sont des pas ! ce sont des pas ! ce sont des pas !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous allons le savoir ; écoutez donc les feuilles mortes ! [325]

LA JEUNE AVEUGLE

Je les entends, je les entends presque à côté de nous ! écoutez 1 écoutez ! -Que vois-tu ? Que vois-tu ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

De quel côté regarde-t-il?

LA JEUNE AVEUGLE

II suit toujours le bruit des pas ! -Regardez ! regardez ! Quand je le tourne il se retourne pour voir... Il voit! il voit! il voit! -II faut qu'il voie quelque chose d'étrange!...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE, s'avançant

Élevez-le au-dessus de nous, afin qu'il puisse voir.

LA JEUNE AVEUGLE

Écartez-vous! écartez-vous! Elle élève l'enfant au-dessus du groupe d'aveugles. -Les pas se sont arrêtés parmi nous!...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Ils sont ici! Ils sont au milieu de nous!...

LA JEUNE AVEUGLE

Qui êtes-vous?

Silence.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Ayez pitié de nous!

Silence. -L'enfant pleure plus désespérément.