Maurice Maeterlinck
Les visions typhoïdes
- 1888 -


© Paul Gorceix, 1999.

M.Maeterlinck. Oevres I. Le Réveil de l'âme: Poésie et essais. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 119-126.

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Je déclare ici, désavouer d'avance, tout ce qui dans ces joies d'agonies, réellement éprouvées d'ailleurs, serait, à cause de ma seule ignorance, contraire aux enseignements de l'Église, dont je me glorifie suprêmement d'être le fils très humble et très soumis.

Nous voyons maintenant

en énigme dans un miroir.

SAINT PAUL, Cor. XIII, 12.

 

I. VISION DE L'ÉNIGME

Je sais que les images s'élèvent de l'enfer, car elles sont la souillure de la pensée et du rêve, venus de Dieu, absolus. Je sais avec sainte Thérèse, que seules elles sont connues du démon qui ne pénètre pas ailleurs et ne voit qu'en elles le secret de nos songes ; et c'est pourquoi je voudrais parler au-dessus des images dans la solitude essentielle du Verbe, aussi déserte que la lune. Je désire le Verbe, nu comme l'âme après la mort, pour dire l'Énigme dénuée de substance et de lumière dans sa splendeur intérieure. Lorsque je l'entrevois, elle ne se localise nulle part, ni à droite, ni [120] surtout à gauche, comme le rêve ordinaire dans ma vie antérieure. Elle est partout sans ténèbres et sans lumière sensibles, et moi je suis en elle, seul avec le verbe mental qui arrête son reflet sans bornes dans mon âme mais ne veut pas aller au-delà. Elle apporte alors le commencement des joies de la mort, sans analogies, et le silence même ne peut les exprimer. Je me réjouis en elles, sans les percevoir par aucun sens connu, et je sens que je m'approche continuellement de Dieu, de sorte que mon âme est semblable à une loupe, dont la lentille en s'éloignant graduellement d'une furieuse pensée, la grossirait épouvantablement sous elle ; jusqu'à ce que j'arrive à l'obscurité d'une terreur que l'on ne peut concevoir ailleurs. Mais ces choses ne veulent pas être dites ici, parce qu'elles sont réelles autre part, d'où nous ne pouvons les déplacer actuellement. Il faudrait pour les dire réellement, que nos paroles, semblables déjà à celles de Dieu, fussent des œuvres sur un globe différent ; ce qui arrive inévitablement, mais ne peut pas se voir de ce côté extérieur de la mort. L'énigme reste donc sans images où je suis ; et ne se voit qu'en linéaments analogues à un verdissement consolateur dans le miroir de la mort noire. En ce moment, l'âme, que l'on peut en l'abaissant jusqu'à notre provisoire langage pour nous rappeler ces choses oubliées depuis la naissance, imager en une irradiation spirituelle, et verdâtre aussi, sur le point d'effuser entre les dents, au haut d'une joie affreuse, comme la vessie natatoire effuse cruellement de la bouche du poisson brusquement élevé des sous-marins abymes, l'âme va s'entrevoir dans la mort, et le reste en elle. Mais voilà que les sens inutiles confluent dans l'horreur, et les embryonnaires linéaments dans la lumière extérieure. Et toujours, l'inévitable confluence, agite les bonnes ténèbres où végétait l'éclosion du secret absolu, et seules les accessoires obscurités s'éclairent autour du centre redevenu clos et nocturne comme un astre noir. L'inconnu se couvre immédiatement de visions moyennes entre la vie et la mort, semblables à d'indéfinissables éruptions animales ou végétales au fond de nuits paludéennes. Elles seules d'ailleurs peuvent descendre dans le verbe actuel, car il n'est pas possible de parler de la joie antérieure. [191]

Cadit asina, et est qui sublevet eam,

périt anima et nemo est qui reputet.

SAINT BERNARD, De consideratione,

L.IV, ch. 6, § 20.

 

II

Une nuit, je crois cependant avoir dépassé un peu cette première confluence d'horreur où mon âme s'était noyée tant de fois. Je refusais vainement depuis l'apparition de la lune sur ma fenêtre de vivre au milieu des œuvres de mes yeux ; je ne pouvais plus les fermer intérieurement; et néanmoins j'étais déjà sous l'orage de l'agonie où mes jours s'éclairaient de la lumière grossissante de l'épouvante, tandis que les premiers seuls jouaient comme des enfants dans le rayon bleu de la miséricorde. Je savais qu'une limite de ténèbres que je ne voyais pas allait disparaître et malgré cela je nageais encore inutilement dans l'alcool des anciennes tentations. J'essayais de mettre mes mains sur mes yeux pour les fermer enfin au-dehors. Mais je voyais au travers ; elles ajoutaient même l'affectation de leurs ouvrages d'autrefois à toutes les œuvres virtuelles qui effluaient sans intermittences de mes paupières révulsées, en une hâte inconcevable. En outre les bulles de mes yeux s'élevant entre mes doigts semblaient se gonfler insupportablement en une verte ébullition, comme si elles eussent craint de mourir sans rien savoir; de sorte que je croyais être au milieu du mouvement qui les agitait seules perpétuellement, en prévoyant toujours autre chose. Alors j'essayais de prier pour me reposer un peu; mais j'éprouvais que ma langue trempait déjà dans le silence, et néanmoins je ne sortais pas encore de moi-même et je m'y renvoyais sans interruption malgré des efforts qu'il vaut mieux ne pas dire ; et des sanglots de lumière crevaient vainement à la surface de ma bouche ouverte dans la nuit sans évasion. En ce moment je ne craignais déjà plus le Dieu que j'avais créé à chaque jour de ma vie oubliée, mais l'autre derrière mon idée ; et mes yeux voulaient absolument le voir avant de s'écouler à jamais ; pendant que mon âme n'essayait même plus de se le figurer en l'attendant. J'avais l'effroi de mourir sans rien voir, comme ceux qui seront jugés sévèrement. Il est impossible d'exhausser cette angoisse jusqu'à vous, et je ne [122] veux plus en parler dorénavant. Pourtant des pitiés espérées voilaient un peu mon épouvante, analogues à des seins qui eussent épanché du lait sur un miroir de terreur. Ce qui allait arriver en un clin d'œil ne peut être rêvé ailleurs, et je n'osais plus remuer une image dans mon âme, de peur de traverser distraitement ce que j'ignorais, mais l'agonie est plus longue que la vie, et mon attention lasse regarda au-dehors dans l'instant où j'étais penché sur l'intérieur sans horizons. Je fis un grand mouvement pour fermer mes yeux. Immédiatement mon âme presque nue déjà reprit ses vêtements inutiles et je m'aperçus au milieu des tentations oubliées, dans une joie qui ne me sera peut-être jamais pardonnée. Ma défaillance enflamma les bleuissements de leurs alcools en s'imaginant extérieurement dans le clair de lune qui descendait toujours de ma fenêtre, avec une illumination de larves et de tiges occultes, qui semblait le commencement de l'immersion première dans l'éblouissement à côté duquel je venais de passer au moment de sortir.

 

Ic en hebbe buiten niet te doene.

Je n'ai rien à faire au-dehors.

Jan VAN RUYSBROECK.

Le Livre des XII béguines.

III

0 Seigneur imploré et clément ! vous qui connaissez l'inutile solitude du cœur où ne sont plus les étoiles de votre unique Gloire; vous qui savez qu'en ces internes ténèbres s'étendent seules, hélas, les irréelles végétations de la terre, dont les fruits sont obscurs et ne mûrissent jamais; ô mon Dieu faites donc que les feuilles de la nuit s'évanouissent aux flammes de votre amour; faites éclore au-dessus de leurs ombres les seules palmes réelles et les rigides lys, et les éblouissantes rosés des voluptés absolues, laissez-les jaillir et rejaillir aux clartés de mes prières, comme au milieu d'un clair de lune inconnu; arrosez-les de votre Gloire, emmenez-moi au-dessus de l'étonnement de l'épouvante et de l'amour dans les grands froids [123] des immuables joies; élevez mes lèvres au-dessus de mes désirs et mes mains au-dessus de mes rêves ; apaisez enfin mes yeux clos au-dessus de mes songes et ma bouche entrouverte au-dessus du silence; accablez-moi des eaux noires de vos saintes terreurs; baignez mon front du sang de la douleur, afin que je puisse éternellement l'essuyer aux linges bleus de vos divines pitiés; et versez sur mon cœur le sel vert des souffrances pour étancher ma soif aux sources de l'amour; arrachez-moi aux espérances extérieures en enflammant leurs herbes, leurs ombres et leurs fruits aux flammes essentielles de l'autre espoir sans erreurs, éteignez mes prières qui ne s'élèvent pas jusqu'à vous et séchez les pleurs qui ne tombent pas sur les cimes de mon âme; écoutez-moi de l'autre côté de l'ignorance, délivrez-moi du mal de mes désirs au-dessous de mes yeux ; et du mal de mes joies au-dessous de mon cœur; éprouvez-moi jusqu'à l'aube attendue dans mes nuits pour m'abreuver alors au-delà de l'ivresse, me consoler enfin au-delà des consolations et me réjouir au-delà de la joie, mais surtout, Seigneur, ayez pitié de moi car voici que je complais encore, aussi bien que les autres en tout ce qui n'est pas !

 

Mourrai-je tant de fois sans sortir de la vie !

J. RACINE.

IV

II faut

[Le manuscrit s'interrompt.}]

Un âne tombe et il y a quelqu'un pour le relever

Une âme périt et personne ne s'en inquiète.

SAINT BERNARD. De considérations

IV., ch. 7, § 20.

 

TENTATIONS

Ah vraiment j'ai trop provisoirement mal au cœur, et je ne veux plus vivre au milieu des œuvres de mes yeux, je vous trompe mon Dieu ! et cependant l'âme est plus voisine de l'homme que sa chair. [124]

 

TENTATIONS

Je ne veux plus vivre au milieu des œuvres de mes yeux, et cependant je ne puis pas les fermer intérieurement.

 

Per fidem ambulamus non per speciem.

II Cor. V, 7.

MATINÉE DU JUGEMENT

Je suis dans la chair occulte du globe de l'épreuve sous la lune plus pâle encore depuis tant de siècles soufferts. Seuls actuellement, les végétaux cachent l'incarnation de la terre avec d'inouïs jaillissements sur l'infusion des sols et des gélatineux océans qui sentent le sang et la viande dans l'espace continuel où les arborescences accablées de membres sont déjà analogues aux ossements, les fleurs aux yeux éteints, les crânes aux fruits morts, et les feuilles et les tiges aux viscères et aux cartilages des hommes disparus. Et tandis que les étoiles obstruées des rêves des saints, et que la lune gonflée de charnures, éjaculent des herbes dans le sommeil de Dieu, le soleil sature de songes et de péchés éteint définitivement leurs éruptions dans l'alcool épuisé des luxurieux désirs.

Je vois que l'aveuglement provisoire du temps n'a pas cessé même pour les morts. J'ai dans mon corps épars, une seconde fois l'épouvante de Dieu; et cependant j'ai déjà comparu, mais je suis toujours convalescent, car j'ai été trop malade de mon corps, bienheureux ceux qui n'en sont pas morts éternellement! Je suis à l'intérieur et je n'ai plus rien à faire au-dehors! la mort a ôté de mes yeux ces deux mains qu'elle tient sur les yeux des vivants, et j'ai eu l'affreuse angoisse du nouveau-né en voyant autour de moi l'univers éternel de mes pensées et de mes actions. Néanmoins je ne vois pas encore absolument et je ne suis pas encore partout. Il faut attendre la guérison et l'union du midi ; mais la justice immine et déjà les ténèbres l'attendent dans un silence essentiel. Les yeux émergent à la surface du monde pour la suprême vision. Je vis dans une horreur qui ne peut pas continuer! vos anges vont s'enfuir, Seigneur on ne sait où ! vos saints même préféreront mourir, et vous épuiserez l'enfer ce midi ! (Une cloche de l'hôpital sonne le repas des malades.) Où sont mes yeux d'autrefois ? Je suis immédiatement au-dessus de l'admiration et cependant je vois l'univers [125] à travers des loupes absolues. Je puis les diriger comme une illumination sur la face même de Dieu ; le soleil se trouble quand je le regarde, maintenant nous voyons tous ainsi.

Je n'ai pas encore regardé autour de moi.

Ô l'universelle chair! ouverture immense des tombeaux! flavescentes incarnations de la mer ! émersion sanglante des continents ! sulfureuses éruptions d'ossements sur les villes ! ébullitions des cartilages houleux sur les eaux ! éclosions torrentielles de muscles ! effilochage violet des artères ! pêches bleues des seins noyés, dans le filet des veines ! efflorescence des muqueuses ! glauques effluences d'entrailles entre l'argent des chevelures! étangs de graisses blanches où cligne une végétation de paupières anciennes ! transfigurations des îles ! rosaires ondulations des montagnes ! marécages d'yeux nus multipliant la lune! déluges de prunelles! effusions noires de l'Afrique ! jets verts des races antédiluviennes ! dégorgements des végétaux! émissions osseuses des glaces polaires! lacustres vomissements des mammouths en des océans virides de peuples! ascensions sous-marines de géants originels! explosions poissonneuses des golfes ! lymphatiques confluences des astres ! éjaculations flaves et bleuissantes des cadavres sucés par la lune à travers les rouges spirales des évolutions de la chair pour la restitution des membres et l'éternelle moisson de l'universel ossuaire !

La terre s'agite dans un rayon d'épouvanté. Dieu lui a mis comme autrefois à Saturne, le signe du Jugement, l'anneau vert des fiançailles de l'enfer, où sont éternisées les images des péchés commis depuis l'origine. J'y vois les miens, jusqu'à ceux qui étaient virtuels en mon cœur autour de la luxure intérieure, pendant qu'aux pôles de l'anneau c'est la déflagration inconcevable des crimes de Caïn et de Judas. Je mets mes mains sur mes yeux, mais je vois au travers, leurs œuvres d'autrefois. Je ne puis plus fermer mes yeux! seuls les enfants s'éveillent en riant sur les larveuses ondulations et jouent dans le rayon bleu de la miséricorde éternelle. Mais les femmes! les glauques spirales des mauvaises vierges, et la zone pourpre des adultères autour de l'équateur! où sont les pauvres secrets de vos corps pour lesquels nous avons tous péché dans nos cœurs ; vos seins aussi aigus que vos coudes, et vos hanches aussi douces que vos voix, dans ce lenticulaire épanouissement d'épouvantés! D'étemelles noces s'accomplissent maintenant dans une vision cannibale, les premiers naissent des derniers selon les [126] organes génitaux renversés de la mort, les membres des ancêtres jaillissent des corps de leurs enfants, des chairs anciennes sont disputées par des peuples de cadavres; tous ont en leurs membres d'abominables lésions, les mâchoires de leurs descendances dans leurs crânes, des moissons sur leurs poitrines, des racines dans leurs entrailles, des mains de femmes dans leurs yeux, des doigts d'enfants dans leurs bouches, et l'humanité se soude et se fige en un globe.

 

Ce texte a été écrit par Maurice Maeterlinck vers 1886 sur les pages d'un cahier d'écolier. Le manuscrit se trouve aux Archives et Musée de la Littérature à Bruxelles ; Raymond Pouilliart l'a publié pour la première fois dans La Fenêtre ardente (n° 2, 1974, p. 75-93). Y figure, à côté du fac-similé du manuscrit, sa transcription accompagnée de l'exégèse de R. Pouilliart.

Stefan GroB a publié la version de ce texte dans l'anthologie Introduction à une psychologie des songes et autres écrits 1886-1896 (Bruxelles, Labor, «Archives du Futur», 1985).


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