Maurice Maeterlinck
Sœur Béatrice
- 1901 -


© Maeterlinck M., 1901

Source: M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 2. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 47-81.

OCR & Spellcheck: Aerius (ae-lib.org.ua), 2004


 

INTRODUCTION

Le motif inspira bon nombre d'interprètes, parmi lesquels Boutens en Hollande, Relier en Suisse, et, en France, Nodier et Villiers de l'Isle-Adam(1). À H. Watenpuhl, auteur d'une thèse sur les différentes versions de la légende, qui demandait à Maeterlinck quelle source il avait utilisée, ce dernier répondit s'être servi d'une vieille légende flamande, écrite probablement en 1320 par un moine anonyme, et qu'il avait trouvée à la bibliothèque de l'université de Gand. Il s'agit en effet d'un texte latin intitulé Caesarii Heisterbacensis dialogus miraculorum. Il ajoutait n'avoir eu «aucune intention spéciale en écrivant ce petit poème », il avait voulu avant tout fournir au compositeur un «libretto», «un sujet et un thème suffisamment harmonieux et fécond pour sa musique»(2).

Dans une lettre du 8 juillet 1899, Maeterlinck fait part à son traducteur allemand attitré, von OppeIn-Bronikowski, que cet «autre petit drame lyrique» [Sœur Béatrice] lui «semble infiniment meilleur que le premier» [Ariane et Barbe-Bleue].

La comparaison de la pièce de Maeterlinck avec le récit de Gottfried Relier, Die Jungfrau und die Nonne [La Vierge et la Nonne] ne manque pas d'intérêt. Le Suisse présente une Beatrix sans conflit aucun. On sait qu'il voulait apporter sa pierre à l'émancipation bien comprise de la femme et particulièrement de la religieuse pour laquelle il réclamait la libération du célibat imposé par le dogme catholique. Et dans sa conception réaliste de l'existence, G. Relier nie que le bonheur puisse être goûté exclusivement dans l'au-delà. Dans sa pièce, point de reproche quant au péché de chair de son héroïne. Point de drame, Beatrix n'a pas transgressé la loi de nature.

Maeterlinck, lui, nous entraîne dans une situation plus complexe. Très adroitement, il laisse transparaître l'âme de son personnage: tentation d'un côté, et de l'autre, remords et nostalgie de la vie [47] paisible au couvent. Il fait de sœur Béatrice, un personnage en proie à un conflit intérieur, une pécheresse accablée par le remords et prête au repentir. Sentiments totalement absents du conte enjoué de G. Relier qui s'est ingénié au contraire à sauver la pureté, voire la fidélité de sa Beatrix.

La musique fut confiée à Gabriel Fabre. Celui-ci mourut avant d'avoir achevé la partition. Alfred Wolf reprit le travail. La pièce montée en 1910 au Théâtre du Parc à Bruxelles sans l'autorisation de l'auteur valut un procès au directeur Reding. A. Pasquier précise que Maeterlinck fut si mécontent qu'il décida que la première ne pourrait avoir lieu dans la capitale belge. Le «miracle» a été créé en 1915 par les Pitoëff. Une interprétation fut donnée à l'INR belge, le 20 juillet 1961, avec un texte de Robert Guiette.

P. G.

NOTES

1 Rober Guiette a passé en revue 201 textes de diverses langues traitant le même thème. Pour ce qui concerne la comparaison de Sœur Béatrice avec le récit du Suisse G. Keller, Die Jungrau und die Nonne (1804), nous renvoyons à notre étude: Paul GORCEIX, Les Affinités allemandes dans l'ceuvre de Maurice Maeterlinck, Paris, PUF, 1975, p. 371 à 375.

2 Nous citons d'après l'essai de W. D. HALLS, «Les débuts du théâtre nouveau chez Maeterlinck», Annales de la Fondation M. Maeterlinck, tome III, 1957.

 

 

PERSONNAGES

LA VIERGE

SŒUR BÉATRICE

L'ABBESSE

SŒUR ÉGLANTINE

SŒUR CLÉMENCE

SŒUR FÉLICITÉ

SŒUR BALEINE

SŒUR RÉGINE

LE CHAPELAIN

LE PRINCE BELLIDOR

LA PETITE ALLETTE

Mendiants, pèlerins, infirmes, enfants de chœur, etc.

La scène au XJV siècle dans un couvent des environs de Louvain.

 

 

ACTE PREMIER

Un vaste corridor voûté. - Au milieu, la grande porte close du couvent. - À droite, en pan coupé, la porte de la chapelle, à laquelle on accède à l'aide de quelques marches. - Dans l'angle formé par cette porte et le mur du corridor, au fond d'une sorte de niche, se dresse, sur un piédestal à gradins praticables, une statue de la Vierge de grandeur naturelle. Elle est habillée, selon la coutume espagnole, de somptueux vêtements de velours et de brocart qui lui donnent l'apparence d'une princesse céleste. Une large ceinture orfévrie lui enserre la taille, et un diadème d'or où étincelîent des pierreries couronne la chevelure qui se répand sur les épaules de l'image. -À gauche du grand portail, on entrevoit l'intérieur de la cellule de Béatrice. Cette cellule, blanchie à la chaux, ne contient qu'un grabat, une table et une chaise. H fait nuit. Une lampe brûle devant la statue aux pieds de laquelle est prosternée sœur Béatrice.

BÉATRICE

Madame, ayez pitié de moi, je vais tomber dans le péché mortel!... Il reviendra ce soir et je suis toute seule !... Que faudra-t-il lui dire ; et que faudra-t-il faire ?... Il me regarde et ses mains tremblent et je ne sais ce qu'il désire... Lorsque je suis entrée dans cette sainte maison - il y aura quatre ans à la fin de juillet, -je n'étais qu'une enfant et je ne savais rien; et maintenant je ne sais rien encore; et je n'ose interroger l'abbesse, ni parler à personne du mal ou du bonheur qui tourmente mon cœur... On dit qu'il est permis d'aimer un homme dans le mariage... - II m'a promis qu'au sortir du couvent, un ermite qu'il connaît et qui fait des miracles nous unirait tous deux... On nous parle souvent des ruses du malin et des pièges de l'homme ; mais lui, vous le savez, il n'est pas comme les autres... Il venait le dimanche au jardin de mon père quand j'étais toute petite, et nous jouions ensemble... Je l'avais oublié, mais je m'en souvenais souvent dans mes prières ou lorsque j'étais triste... Il est prudent et sage ; et ses yeux sont plus doux que les yeux d'un enfant qui se met à genoux... - II s'est agenouillé l'autre soir sous la lampe ; l'avez-vous remarqué ? - II ressemblait à votre fils... Il sourit gravement comme s'il parlait à Dieu, alors même qu'il ne parle [50] qu'à moi qui ne peux le comprendre et ne possède rien... Voyez, je vous dis tout; je suis très malheureuse, bien que depuis trois jours je ne puisse plus pleurer... Il ajuré qu'il périrait si je le repoussais... On dit que c'est possible; et que déjeunes hommes, grands et beaux comme lui, se sont donné la mort à cause de l'amour... Un jour il m'a parlé de Paul et de Françoise... Je ne sais si c'est vrai; le monde est plein de trouble et l'on ne nous dit rien-Madame, éclairez-moi, j'ignore ce qu'il faut faire; et qui sait si ces bras que je tends en tremblant vers votre sainte image ne seront pas demain deux torches effroyables aux flammes de l'enfer!...

On entend au dehors un bruit de pas qui se rapprochent.

Écoutez... avez-vous entendu?... Il y a plusieurs chevaux... Ils s'arrêtent... Il s'approche du seuil... Il a touché la porte... On frappe. Ma mère! que faut-il faire?... Je n'irai pas si vous le défendez...

Elle se lève et court à la porte.

Bellidor?...

BELLIDOR, au dehors

Béatrice! c'est moi... ouvre vite...

BÉATRICE

Oui... oui...

Elle ouvre la grande porte. On aperçoit sur le seuil le prince Bellidor, vêtu d'une cotte de mailles et d'un long manteau bleu. A ses côtés un enfant, les bras chargés d'étoffés somptueuses et de bijoux éblouissants. Près de la porte, sous un arbre, un vieillard retient par la bride deux chevaux richement harnachés. Au fond, l'azur sombre d'un ciel étoile sous lequel s'étend la campagne éclairée par la lune.

BÉATRICE, s'avançant

Vous êtes seul? - Qui est là sous cet arbre?...

BELLIDOR

Approche, approche et ne crains rien!...

Il s'agenouille sur le seuil et baise le bas de la robe de Béatrice. [51]

Ô Béatrice! que tu es belle quand tu t'avances ainsi au-devant des étoiles qui t'attendent en tremblant sur le seuil!... Elles savent enfin qu'un grand bonheur est né ; et comme un sable d'or qu'on répand en silence sous les pieds d'une reine, elles se répandent toutes par les longs chemins bleus où nous allons marcher!... Que fais-tu? - déjà tes pas hésitent?... Tu détournes la tête?... Non, non, mes bras t'enlacent, t'enlacent à jamais en présence du ciel; tu ne t'en iras plus et c'est en t'enchaînant que l'amour te délivre !... Va, va, ne cherche plus l'ombre pâle des lampes où cet amour dormait... Il a vu la lumière qu'il n'avait vue ; et chaque rayon qui passe éclaire son triomphe, unit nos jeunes âmes et fixe nos destins!... Béatrice ! Béatrice ! Je te vois, je t'atteins, je te touche, je t'étreins, je t'embrasse pour la première fois!...

A ces mots il se dresse brusquement, saisit Béatrice à la taille, et lui donne un baiser sur la bouche.

BÉATRICE, reculant et se défendant, défaillante

Non, ne m'embrassez pas, car vous aviez promis...

BELLIDOR, redoublant ses baisers

Ah! ce n'étaient point là les promesses de l'amour!... L'amour ne peut pas dire qu'il n'adorera point et ne promet plus rien quand il a tout donné!... Il offre à chaque instant tout ce qu'il peut atteindre ; et lorsqu'il a juré d'étouffer un baiser ou de le faire attendre, il en donne cent mille pour effacer l'injure qu'il a faite à ses lèvres!...

Il l'enlace plus violemment et cherche à l'entraîner.

Viens, viens!... La nuit se hâte; déjà l'aube blanchit, et mes chevaux se cabrent... Encore un pas à faire, une marche à descendre, et la route inouïe emporte nos deux cœurs!...

Il remarque soudain que Béatrice s'affaisse dans ses bras.

Tu ne me réponds pas? -Je n'entends plus ton souffle... et tes genoux fléchissent... Viens, viens, n'attendons pas que l'aurore envieuse tende ses pièges d'or par les chemins d'azur qui mènent au bonheur... [52]

BÉATRICE, presque insensible

Non, non, je ne peux pas... Je ne peux pas encore...

BELLIDOR

Béatrice ! - Tu pâlis, et mes baisers s'éteignent au contact de tes lèvres comme des étincelles au contact de l'eau froide!... Relève ton beau front, ouvre ta douce bouche qui ne veut plus sourire... Ah! ce sont ces grands voiles qui t'étreignent la gorge et pèsent sur ton cœur. Ils sont faits pour la mort et non pas pour la vie !...

Tandis qu 'elle semble encore inconsciente, il écarte et déroule lentement le voile qui enveloppe son front. - Bientôt apparaissent les premières boucles d'or; puis, tout à coup forçant les derniers plis, comme des flammes délivrées, jaillit toute la chevelure qui inonde le visage de Béatrice qui se réveille.

BELLIDOR, ébloui

Oh!...

BÉATRICE, doucement, comme si elle sortait d'un songe

Qu'as-tu fait, Bellidor? - Qu'est-ce que mes mains touchent; qu'est-ce que ces douces choses qui caressent mon front?...

BELLIDOR, enivré et embrassant éperdument la chevelure éparse

Voilà! Voilà! ce sont tes flammes qui t'éveillent; c'est ta propre beauté qui t'inonde, et tes propres rayons qui t'étreignent!... Ah! tu ne savais plus et je ne savais pas que tu étais si belle !... je croyais t'avoir vue et je croyais t'aimer!... Il n'y a qu'un instant tu étais la plus belle dans mes songes d'enfant; maintenant, te voici la plus belle des plus belles dans mes yeux qui s'éveillent, dans mes mains qui te touchent, dans mon cœur qui te trouve!... Attends, attends, il faut que tout entière tu sois pareille à ton visage ; il faut que tout entière tu sois libre; il faut que tout entière tu sois reine!...

D'un geste prompt il lui enlève son manteau; de sorte qu'elle apparaît en longue robe de laine blanche. Ensuite, il fait signe à l'enfant qui attendait près de la porte, et qui s'avance avec des vêtements précieux, une ceinture d'or et des colliers de perles, tandis que Béatrice est tombée à genoux aux pieds de la statue, et sanglote, le visage caché dans les plis du manteau et du voile. [53]

BÉATRICE

Non... Non... Je ne veux pas!...

Rampant sur les genoux aux pieds de la statue.

Ma mère, vous voyez !... je ne peux plus lutter si vous ne m'aidez pas... Je ne peux plus prier si vous m'abandonnez!...

BELLIDOR, accourant et enveloppant

Béatrice des vêtements précieux qu'il a pris aux bras de l'enfant Béatrice!... Il est temps!... Voici les vêtements de ta vie qui commence!... Ce n'est pas une esclave que j'enlève au Seigneur, c'est une souveraine que je rends au bonheur!...

BÉATRICE, toujours agenouillée et s'accrochant aux barreaux de la grille qui entoure le piédestal

Madame, écoutez-moi ; je ne sais plus prier, je ne puis plus parler... Je n'ai que mes sanglots ; et je ne savais pas que je l'aimais ainsi; et je ne savais pas que je vous aimais tant!... Ecoutez, regardez!... Je ne suis qu'un enfant qui ne peut rien prévoir... On m'a dit si souvent que vous accordez tout, que vous êtes très bonne, que vous avez pitié !...

BELLIDOR, s'efforçant de la relever et de l'arracher doucement à la grille

Oui, oui, elle a pitié ; elle est reine d'un ciel que l'amour a créé...

Ouvre tes douées mains que le fer a glacées... Regarde son visage ; il n'est pas irrité ; il pardonne, il rayonne... Ses yeux ont rencontré la prière de tes yeux et tes larmes éclairent l'amour de son sourire... Est-ce lui qui t'implore; est-ce toi qui pardonnes?... Mes regards vous confondent et je crois voir deux sœurs dont les mains se bénissent dans la gloire de l'amour!...

BÉATRICE, levant la tête et regardant la Vierge

Oui, l'on m'a dit souvent que je lui ressemblais...

BELLIDOR

Regarde ses cheveux à travers tes cheveux quand mes mains en [54] divisent le voile qui tressaille... Ce sont les mêmes rayons de la même lumière et des mêmes délices!...

Tandis qu'il parle encore, trois heures sonnent à l'horloge du couvent.

BÉATRICE, se redressant soudain

Ecoute!...

BELLIDOR

Trois heures!...

BÉATRICE

C'est l'heure des matines que j'aurais dû sonner!...

BELLIDOR

Viens, viens ; l'aube s'avance, les fenêtres bleuissent...

BÉATRICE

Oui, voilà les fenêtres que j'ouvrais avant l'aube, afin que la lumière et l'air frais du matin et le chant des oiseaux saluassent mes sœurs au sortir du sommeil... Voilà la corde de la cloche qui sonnait leur réveil et la fin de la nuit... Voici la porte de l'église dont mes mains n'iront plus pousser les lourds battants qui accueillaient l'aurore; et les cierges de l'autel qu'une autre allumera... Voici l'aiguière d'or, la corbeille aux aumônes, les vêtements des pauvres... Ils viendront tout à l'heure, m'appeler par mon nom, et ne verront personne...

BELLIDOR

Viens, la lumière augmente; tes sœurs vont s'éveiller... il me semble que des pas retentissent...

BÉATRICE

Elles viennent mes sœurs ; mes sœurs qui m'aimaient tant et me croyaient si sainte!... Elles trouveront ici tout ce qui restera de l'humble Béatrice... son voile et son manteau qui traînent sur les dalles... [55]

Relevant soudain le manteau et le voile et les déposant sur la grille aux pieds de la statue.

Mais non, je ne veux pas qu'une d'elles s'imagine que j'aie foulé aux pieds la robe d'innocence qu'elles m'avaient donnée... Ma mère, vous leur direz si je reviens un jour...

Pliant et rangeant avec soin les vêtements sur la grille.

Il ne faut pas qu'un grain de poussière les ternisse... Ma mère, je vous les donne et vous les garderez... Je remets en vos mains tout ce que je possède; tout ce que j'ai reçu durant ces quatre années... Voici mon chapelet avec sa croix d'argent, voici ma discipline, et les trois lourdes clefs que portait ma ceinture... C'est celle du jardin, celle de la grande porte et celle de l'église... Je ne reverrai plus le jardin qui verdit ; je ne reverrai plus les nappes de l'autel qui tremblaient sous nos mains comme un ruisseau de lait dans l'odeur de l'encens... Est-il écrit là-haut qu'on ne pardonne point; que l'amour soit maudit; qu'on ne puisse expier?... Dites-moi! dites-moi!... Je ne suis pas perdue si vous ne voulez point!... Je ne demande pas une chose impossible !... Un seul signe suffit; un signe si petit que personne ne verra... Si l'ombre de la lampe qui dort sur votre front se déplace d'une ligne, je ne m'en irai pas!... Je ne m'en irai pas!... Regardez-moi, ma mère, je regarde, je regarde, et j'attends! et j'attends!...

Elle regarde longuement le visage de la Vierge; tout demeure immobile.

BELUDOR, l'enlaçant et lui donnant un baiser passionné sur la bouche

Viens!...

BÉATRICE, lui rendant pour la première fois son baiser

Oui!...

Ils sortent étroitement enlacés. - Le jour monte; la porte demeure ouverte sur la campagne qui s'éclaire. Bientôt, on entend le galop des chevaux qui s'éloignent. Le rideau tombe; et peu après, la cloche du couvent retentit dans l'aurore, sonnant matines à toute volée. [56]

 

 

ACTE DEUXIÈME

Même décor. La grande porte du couvent est refermée; et toutes les fenêtres du corridor sont ouvertes aux premiers rayons du soleil. Durant l'ouverture, on entend les derniers tintements de la cloche qui sonne matines. À peine le rideau est-il levé, que l'on voit la statue de la Vierge s'animer, comme au sortir d'un long sommeil divin, descendre lentement les gradins du piédestal, s'approcher de la grille, et revêtir par-dessus sa robe et sa chevelure resplendissante, le manteau et le voile abandonnés par Béatrice. - Ensuite, elle se tourne vers la droite en étendant la main et, par la porte de la chapelle qui s'ouvre sous son geste, on aperçoit les cierges de l'autel, qui magiquement s'allument un à un. - Après quoi, elle ravive la lumière de la lampe, et, ayant pris devant le piédestal, la corbeille qui contient les vêtements qu'on doit distribuer aux pauvres, elle s'avance en chantant vers la porte du couvent.

LA VIERGE, chantant

A toute âme qui pleure,

À tout péché qui passe,

J'ouvre au sein des étoiles

Mes mains pleines de grâces.

 

Il n 'est péché qui vive

Quand l'amour a prié;

II n'est âme qui meure

Quand l'amour a pleuré...

 

Et si l'amour s'égare

Aux sentiers dïci-bas,

Ses larmes me retrouvent

Et ne s'égarent pas...

Durant les dernières paroles de ce chant, une main timide a frappé à Sa porte du couvent. La Vierge ouvre les deux battants, et l'on voit sur le seuil, une petite fille, nupieds, extrêmement misérable et déguenillée. Elle se cache à demi derrière le chambranle [57] de chêne, n'avançant que la tête et regardant la Vierge avec étonnement.

LA VIERGE

Bonjour Ailette. - Pourquoi te caches-tu ?

ALLETTE, s'approchant en faisant un signe de croix effrayé et extasié

Sœur Béatrice, vous êtes plus belle qu'elle!...

LA VIERGE

C'est le jour du Seigneur et je suis bien heureuse...

ALLETTE

Pourquoi avez-vous mis de la lumière sur votre robe ?

LA VIERGE

II y en a partout quand le soleil se lève...

ALLETTE

Pourquoi avez-vous mis des étoiles en vos yeux?

LA VIERGE

II y en a souvent au fond des yeux qui prient...

ALLETTE

Pourquoi avez-vous mis des rayons en vos mains?

LA VIERGE

II y en a toujours aux mains qui font l'aumône...

ALLETTE

Je suis venue toute seule...

LA VIERGE

Où sont nos frères pauvres?

ALLETTE

Ils n'osent pas venir à cause du scandale. [58]

LA VIERGE

Quel scandale?

ALLETTE

Ils ont vu Béatrice sur le cheval du Prince.

LA VIERGE

Ne suis-je point pareille à l'humble Béatrice?

ALLETTE

Ils disent qu'ils l'ont vue et qu'elle leur a parlé...

LA VIERGE

Mais Dieu ne l'a pas vue, et n'a rien entendu... Elle prend l'enfant dans ses bras et lui donne un baiser sur le front. Oh ! ma petite Allette !... c'est toi seule, aujourd'hui, que je puis embrasser... L'innocence a senti la présence de Dieu, mais ne se trouble point... Regardant Allette dans les yeux. Que l'âme humaine est pure quand on la voit ainsi!... Les anges sont plus beaux, mais ils n'ont point de larmes... Va, va, ma pauvre enfant, j'entends couler les tiennes au fond de l'avenir et tu sauras leur nombre... Déposant Allette sur le seuil. Où sont nos frères pauvres?... Va leur dire que l'amour est plein d'impatience, va leur dire qu'ils se hâtent...

ALLETTE, tournant la tête et regardant au dehors

Ils viennent, sœur Béatrice.

En effet les pauvres, vieillards, infirmes, malades, femmes portant des petits enfants, etc. se sont timidement avancés, et croyant reconnaître Béatrice, craintifs, hésitants, étonnés, se rapprochent du seuil, s'arrêtent devant la porte, regardent et attendent.

LA VIERGE, se penchant sur la corbeille qui contient les vêtements

Qu'attendez-vous, mes frères, et qu'est-il arrivé? Hâtez-vous, hâtez-vous : déjà le soleil monte ; c'est l'heure de la prière et mes sœurs vont passer ; la porte sera close et l'aumône ajournée... Venez tous, il est temps, hâtez-vous, venez tous... [59]

UN VIEUX PAUVRE, s'avançant

Ma sœur, nous avons vu deux fantômes cette nuit...

LA VIERGE, lui donnant un manteau qui s'éclaire à mesure qu'elle le tire de la corbeille

II ne faut plus songer aux fantômes de la nuit.

UN INFIRME, s'avançant à son tour, en se traînant sur ses béquilles

Ma sœur, nous avons eu de mauvaises pensées.

LA VIERGE, tirant de la corbeille un autre vêtement qui semble se couvrir de pierreries

Mon frère, ouvrez les yeux, c'est l'heure du pardon...

UNE PAUVRE FEMME

Ma sœur, il me faudrait un linceul pour ma mère...

UNE AUTRE

Ma sœur, je vous demande pour notre dernier-né...

Les pauvres se pressent enfouie, avides, gémissants, les bras tendus, autour de la Vierge qui, penchée sur la corbeille, en retire à pleines mains des vêtements d'où jaillissent des rayons, des voiles qui étincellent, des linges qui s'illuminent. À mesure qu'elle y puise, la corbeille déborde plus abondamment d'étoffés de plus en plus précieuses, de plus en plus resplendissantes, et, comme enivrée de son propre miracle, tandis qu 'elle leur distribue ses trésors, qu 'elle comble les mains, qu 'elle couvre les épaules, qu'elle enveloppe les enfants de tissus éclatants, la Vierge dit:

LA VIERGE

Venez tous!... Venez tous!... Voici le linceul pâle et les langes qui rient!... C'est la vie et la mort, et c'est encore la vie !... Venez tous, venez tous, c'est l'heure de l'amour et l'amour sans bornes ! Venez tous, aidez-vous, pardonnez vos offenses et mêlez dans la vie vos bonheurs et vos larmes!... Venez tous, aimez-vous, priez pour ceux qui tombent!... Venez tous, prenez tout, le Seigneur ne voit point le mal qu'on fait sans haine... Venez tous, pardonnez, il n'est point de péché que le pardon n'atteigne!... [60]

Maintenant les pauvres stupéfaits, égarés, sont couverts de vêtements splendides. Quelques-uns s'enfuient dans la campagne, en agitant des étoffes ruisselantes de pierreries et en poussant des hurlements de joie. D'autres, sanglotant de reconnaissance, entourent la sainte Vierge et cherchent à lui baiser les mains.

Mais la plupart, silencieux et comme frappés d'une terreur divine, se sont agenouillés sur les marches du perron et murmurent des prières. Alors un coup de cloche retentit; la corbeille est subitement vide et la Vierge, écartant doucement les pauvres qui la pressent, referme sur eux les battants de la porte.

LA VIERGE, en refermant la porte

Allez en paix, mes frères, c'est l'heure de la prière...

On entend encore à travers la porte refermée le murmure de la prière des pauvres qui se transforme peu à peu en un chant indistinct de reconnaissance et d'extase. Un deuxième, puis un troisième coup de cloche retentissent, et, venant de l'extrémité gauche du corridor, Us religieuses, l'abbesse en tête, s'avancent sous les voûtes pour se rendre à la chapelle.

L'ABBESSE, s'arrêtant devant la Vierge qui, la tête inclinée et les mains croisées sur la poitrine, attend près de la porte refermée

Sœur Béatrice, en ce mois de soleil, matines sont sonnées l'avantquart de trois heures. Vous jeûnerez trois jours et prierez trois nuits aux pieds de la statue de la Vierge qui fut mère.

LA VIERGE, s'inclinant avec un signe d'assentiment très humble

Dieu soit loué, ma mère...

L'abbesse reprenant sa marche arrive près du piédestal que lui masquait le mur sur lequel s'appuie la voûte de la porte. Elle va pour s'agenouiller quand, levant les yeux, elle s'arrête, pousse un cri, laisse tomber le livre et la crosse qu 'elle portait, fait un geste d'indicible surprise et d'horreur.

L'ABBESSE

Elle n'y est plus!...

Inquiètes, puis affolées, les religieuses accourent, environnent l'abbesse, se pressent autour du piédestal; et le premier moment de stupéfaction passé, tour à tour indignées, épouvantées, sanglotantes, [61] debout, agenouillées, prosternées ou chancelantes, parlent, crient, gémissent toutes ensemble.

LES RELIGIEUSES

Elle n'y est plus! La Vierge a disparu!... on a volé l'image! Les impies, les impies ! Notre mère, notre mère ! sacrilège ! sacrilège !

Ma mère qu'allons-nous faire? Le cloître est profané! Sacrilège!

Sacrilège ! La maison va tomber ! Sacrilège ! Sacrilège !

L'ABBESSE, appelant

Sœur Béatrice !...

La Vierge s'avance et s'arrête près de l'abbesse, devant le piédestal. Elle regarde fixement l'endroit où se trouvait son image, et comme fermés au monde extérieur, son visage et ses yeux immobiles rayonnent d'une sorte de silence et d'espérance impassibles.

L'ABBESSE

Sœur Béatrice, vous en aviez la garde. Vous aviez à veiller jour et nuit sur la gloire de celle qui fit de ce couvent le trésor de ses grâces et la demeure de ses prédilections. Je comprends votre trouble et partage votre effroi. Pourtant ne craignez rien ; la volonté divine a parfois des desseins qui confondent notre zèle et notre vigilance; parlez, répondez-moi, vous devez avoir vu et vous devez savoir... La Vierge ne répond pas. Mais parlez! répondez!... Qu'avez-vous? Ceci me semble étrange, et je crois par moments que votre visage s'illumine...

Et qu'est-ce que ces vêtements qui ne ressemblent plus à ceux que nous portons?... Mes yeux me trompent-ils? On dirait, à vous voir, que vous n'êtes plus la même!... Que cachez-vous sous votre mante qui resplendit ainsi à travers votre bure ? Tâtant le manteau de la Vierge.

Et qu'est-ce que cette bure dont les plis transparents accompagnent mes mains de rayons de lumière ? Elle entr'ouvre le manteau, et apercevant la ceinture mjevrie. Miséricorde ! Qu'est ceci !

Elle enlève complètement le manteau, puis dans le même mouvement de stupéfaction indignée, arrache le voile qui couvre la chevelure de la Vierge; et celle-d, toujours immobile et comme insensible, apparaît soudain vêtue de la même façon et exactement pareille à sa propre statue qui occupait le piédestal durant le premier acte. H y a, à ce spectacle, chez l'abbesse et parmi les nonnes qui se pressent tout autour, une minute de stupeur silencieuse [62] et douloureusement incrédule, puis, l'abbesse, se ressaisissant la première, et se couvrant la face dans un geste d'horreur et de malédiction désespérée s'écrie:

L'ABBESSE

Seigneur Dieu !

LES NONNES

Notre Dame !... La Vierge !... Elle a dépouillé la statue ! Sœur Béatrice! Elle ne nous répond pas! Les Démons! les Démons! Les murs vont se venger ! Folie ! Folie ! Folie ! Horreur ! Horreur ! Horreur ! N'attendons pas la foudre ! Sacrilège ! Sacrilège !

Mouvement de recul, d'épouvanté et de fuite parmi les nonnes.

Mais l'abbesse élevant le geste et la voix, les retient.

L'ABBESSE

Mes filles, écoutez... Ne fuyez pas, mes filles!... Attendons notre sort ; ne nous séparons pas et que toutes nos mains, que toutes nos prières entourent le sacrilège et tentent d'apaiser la colère qui s'avance !...

SŒUR CLÉMENCE

Ma mère, je vous en prie, n'attendons pas ainsi...

SŒUR FÉLICITÉ

Allons chercher le prêtre.

L'ABBESSE

Oui, vous avez raison... Allez-y sœur Clémence et sœur Félicité... Sœur Clémence et sœur Félicité se dirigent vers la chapelle. Allez vite, allez vite, il saura mieux que nous ce qu'il convient de faire, pour arrêter enfin, s'il en est temps encore, le triomphe du maudit et le glaive de l'Archange... Mes sœurs, mes pauvres sœurs! l'horreur n'a plus de nom et nos yeux ont sondé les abîmes de l'enfer.

SŒUR GISÈLE, s'approchant de la Vierge

Profanatrice !... [63]

SŒUR BALBINE, s'approchant à son tour

Sacrilège!...

SŒUR RÉGINE, hors d'elle

Démon! démon! démon!...

SŒUR ÉGLANTINE, d'une voix attristée et très douce

Sœur Béatrice, qu'as-tu fait?...

Au son de cette voix, la Vierge tourne la tête, regarde sœur Eglantine et lui sourit divinement.

SŒUR BALBINE, a sœur Églantine

Elle vous regarde...

SŒUR GISÈLE

Elle semble s'éveiller...

SŒUR ÉGLANTINE

Sœur Béatrice, tu ne savais peut-être pas...

L'ABBESSE

Sœur Églantine, je vous défends de lui parler...

A ce moment, le prêtre, revêtu des ornements sacerdotaux, et suivi des deux religieuses et des enfants de chœur affolés, paraît sur le seuil de la chapelle.

LE PRÊTRE

Mes sœurs, priez pour elle!...

L'ABBESSE, se jetant à genoux

Mon père, vous savez!...

LE PRÊTRE, d'une voix dure

Sœur Béatrice !...

La Vierge demeure immobile.

LE PRÊTRE, d'une voix violente

Sœur Béatrice!... [64]

La Vierge demeure immobile.

LE PRÊTRE, d'une voix terrible

Sœur Béatrice ! pour la troisième fois, au nom du Dieu vivant, dont la colère frémit autour de ces murailles, je t'appelle par ton nom...

L'ABBESSE

Elle n'entend pas...

SŒUR RÉGINE

Elle ne veut pas entendre!...

SŒUR BALBINE, affolée

Malheur! Malheur sur nous!...

SŒUR GISÈLE

Mon père! intercédez! ayez pitié de nous!...

LE PRÊTRE

II n'y a plus de doute; et je reconnais là le ténébreux orgueil du Prince des Ténèbres et du Père de l'Orgueil. Se tournant vers l'abbesse. Ma sœur, je vous la livre ; il ne faut pas que l'indulgence humaine usurpe les prérogatives de l'Amour infini... Allez, allez, mes sœurs, entraînez la coupable au pied des saints autels, arrachez un à un, en présence de Celui devant qui se prosternent les Anges, arrachez un à un les vêtements et les joyaux du sacrilège ; dénouez vos ceintures, tordez vos disciplines, empruntez aux piliers du portail les pesantes lanières des prévarications et les faisceaux de verges des grandes pénitences. Allez, allez, mes sœurs, que vos bras soient cruels et vos mains sans pitié ! c'est la miséricorde qui les arme, et c'est l'Amour qui les bénit!...

Les religieuses entraînent la Vierge qui marche au milieu d'elles indifférente, impassible et docile. Toutes, à l'exception de sœur Églantine, ont déjà dénoué la double corde à nœuds qui leur ceignait les reins. Elles pénètrent dans la chapelle dont les portes se referment; et le prêtre resté seul se prosterne devant le piédestal abandonné. Un assez long silence. - Soudain, on entend filtrer à travers les portes de l'église un chant d'une indicible [65] douceur. C'est le cantique sacré de la Vierge, l'Ave Maria Stella, qu'entonnent, semble-t-il, de lointaines voix d'anges. Peu à peu le chant se précise, se rapproche, s'amplifie et s'universalise, comme si une invisible foule, de plus en plus nombreuse, y prenait une part de plus en plus ardente, de plus en plus céleste.

En même temps s'y mêlent dans la chapelle, un bruit de chaises renversées, de candélabres qui tombent, de stalles bousculées, et des exclamations de voix humaines affolées. Enfin les deux battants sont violemment repoussés et la nef apparaît tout inondée de flammes et d'étranges splendeurs qui ondulent, s'épanouissent, s'entrecroisent, infiniment plus éclatantes que celles du soleil dont les rayons éclairent le corridor. Alors, parmi des Alléluias et des Hosannas délirants qui font explosion de toutes parts, bouleversées, hagardes, transfigurées, ivres de joie et d'épouvanté surnaturelles, brandissant d'éblouissantes gerbes, surchargées de fleurs miraculeuses qui multiplient l'extase, enveloppées des pieds à la tête de vivantes guirlandes qui entravent leur marche, aveuglées sous la pluie de pétales qui ruisselle des voûtes, les religieuses encombrent en tumulte les portes trop étroites, descendent en chancelant les degrés étouffés sous les prodigieuses jonchées et tout en effeuillant à chacun de leurs pas leur fardeau qui renaît dans leurs mains, entourent k vieux prêtre maintenant redressé; pendant que celles qui les suivent s'avancent à leur tour dans la houle de fleurs animées qui déferle sans cesse le long des marches du portail.

LES RELIGIEUSES

Toutes ensemble et de toutes parts, tandis qu'elles sortent de la chapelle, qu'elles envahissent le corridor, qu'elles chantent et qu'elles s'embrassent au milieu du déluge de fleurs.

Miracle ! Miracle ! Miracle ! Oh ! mon père ! mon père ! Hosanna ! Hosanna! Hosanna! Mon père je n'y vois plus! Hosanna! Hosanna! Le Seigneur nous entoure ! Le ciel s'est entr'ouvert! Les anges nous accablent et les fleurs nous poursuivent! Hosanna! Hosanna ! Sœur Béatrice est sainte ! Sonnez, sonnez les cloches à déchirer le bronze! Sœur Béatrice est sainte! Sœur Béatrice est sainte!...

SŒUR RÉGINE

Quand j'ai voulu toucher ses vêtements sacrés... [66]

SŒUR ÉGLANTINE, toute couverte de fleurs plus lumineuses que les autres

Les flammes ont surgi, les rayons ont parlé !

SŒUR CLÉMENCE

Les anges de l'autel se sont tournés vers nous !

SŒUR GISÈLE

Les saints joignaient les mains en se penchant vers elle!...

SŒUR ÉGLANTINE

Les statues des piliers se mettaient à genoux!...

SŒUR FÉLICITÉ

Les Archanges chantaient en déployant leurs ailes!...

SŒUR CLÉMENCE

Toutes les fleurs du ciel jaillissaient de nos mains!...

SŒUR FÉLICITÉ

Nos bras qui la frappaient l'inondaient de lumière!...

SŒUR GISÈLE, faisant onduler de lourdes guirlandes de rosés

Des rosés qui vivaient écartaient les liens...

SŒUR BALBINE, brandissant d'énormes gerbes de lys

Des lys miraculeux éclataient dans les verges!...

SŒUR FÉLICITÉ, secouant des palmes lumineuses

De longues palmes d'or enflammaient les lanières!...

L'ABBESSE, s'agenouillant aux pieds du prêtre

Mon père, j'ai péché; sœur Béatrice est sainte!...

LE PRÊTRE, s'agenouillant à son tour

Mes filles, j'ai péché ; les desseins du Seigneur ne sont point pénétrables!...

A ce moment on frappe à la porte d'entrée du couvent, et la Vierge, redevenue humaine et humblement revêtue du manteau [67] et du voile de Béatrice, paraît sur le seuil de la chapelle. Elle en descend les marches, les yeux baissés et les mains jointes, passe parmi ses sœurs agenouillées et sur les fleurs qui se redressent; et, reprenant, comme si rien ne s'était passé, les fonctions de sa charge se dirige vers la porte d'entrée qu'elle ouvre toute grande.

Entrent trois pèlerins, pauvres, vieux, harassés, devant lesquels elle s'incline profondément: et, prenant non loin d'elle sur un trépied de bronze, un linge blanc et une aiguière d'or, elle verse en silence l'eau sur leurs mains poudreuses. [68]

 

 

ACTE TROISIÈME

Même décor. La statue de la Vierge se dresse sur le piédestal comme au premier acte. Le voile, le manteau et le trousseau de clefs de sœur Béatrice sont accrochés à la grille, la porte de la chapelle est ouverte et les cierges de l'autel sont allumés, la lampe brûle devant la statue, et la corbeille des pauvres déborde de vêtements : en un mot, tout se retrouve exactement dans le même état qu 'au moment de la fuite de la nonne avec le prince Bellidor, excepté que la porte d'entrée du couvent est fermée. C'est le petit jour, en hiver, matines finissent de sonner, bien que personne ne les sonne, et l'on voit, sous le porche de la chapelle, la corde de la cloche monter et descendre dans le vide. Ensuite, la cloche s'étant tue, un silence, au milieu duquel trois coups lents et espacés sont frappés à la porte du couvent. Au troisième coup, celle-ci roule d'elle-même et silencieusement sur ses gonds, les deux battants s'ouvrent tout grands sur la campagne blanche, déserte et désolée, et parmi les tourbillons de neige qui fouettent le seuil, s'avance, hagarde, exténuée, méconnaissable, celle qui fut autrefois sœur Béatrice. Elle est couverte de haillons, ses cheveux déjà gris sont épars sur sa face douloureusement amaigrie et livide. Ses yeux meurtris n 'ont plus que le regard immobile et trop vaste de ceux qui vont mourir et n 'espèrent plus rien. Devant la porte ouverte, elle attend un instant, puis ne voyant personne, tâtonnante, chancelante, s'appuyant aux battants, elle s'approche, plonge les yeux dans le corridor avec l'inquiétude d'un animal longtemps pourchassé. Mais le corridor est désert, elle/ait encore quelques pas craintifs, et, apercevant l'image de la Vierge, pousse un cri où se mêle on ne sait quel las et vain espoir de délivrance, se précipite, s'agenouille et s'affaisse aux pieds de la statue.

BÉATRICE

Ma mère, me voici... Ne me repoussez pas, je n'ai plus rien au monde... J'espérais vous revoir, et je reviens trop tard, mes yeux vont se fermer, je ne vois plus votre sourire, mes mains me semblent mortes quand je les tends vers vous, je ne sais plus prier, je ne peux plus parler, et puisqu'il faut tout dire, j'ai versé tant de larmes que depuis bien longtemps, j'ai perdu le courage de pleurer... Je suis la pauvre Béatrice... Pardonnez-moi si je vous dis un nom qu'il ne faudrait jamais redire... Vous ne reconnaîtriez pas [69] votre fille... Voyez dans quel état l'ont mise l'amour et le péché et tout ce que les hommes appellent le bonheur... Voilà plus de vingt ans que je vous ai quittée ; et si Dieu n'aime point que les hommes soient heureux, il ne m'en voudra pas, car je n'ai pas été heureuse... Aujourd'hui, je reviens, je ne demande rien, l'heure est passée et je n'ai plus la force de recevoir... Je viens mourir ici, dans cette sainte maison, si mes sœurs me permettent de tomber où je tombe... Elles savent sans doute ; et là-bas, dans la ville, le scandale de ma vie fût si grand qu'elles auront appris... Mais elles savent peu de chose et vous qui savez tout vous ne saurez jamais le mal qu'on m'a fait faire ni ce que j'ai souffert... Je veux leur dire à toutes les tourments de l'amour... Regardant autour d'elle. Mais pourquoi suis-je seule? La demeure est déserte comme si mes péchés y avaient fait le vide... Qui donc a pris ma place au pied des saints autels et qui garde le seuil que mes pas ont souillé ?

La lampe est allumée, je vois briller les cierges, matines sont sonnées, voici que le jour monte et personne ne paraît... Apercevant le manteau et le voile accrochés à la grille. Qu'est-ce ceci ? Elle se relève un peu, s'approche sur les genoux et tâte les vêtements. Déjà mes pauvres mains sont si près de la mort qu'elles ne savent plus si elles touchent les choses dans cette vie ou dans l'autre... N'est-ce pas le manteau que j'avais laissé hier... Il y a vingt-cinq ans ?... Prenant le manteau et le revêtant machinalement. Il a la même forme mais il semble bien long... Il était à ma taille lorsque je marchais droite et que j'étais heureuse... Prenant le voile. Et voici le grand voile qui couvrira ma mort... Madame, pardonnez-moi, si c'est un sacrilège... J'ai froid et je suis nue, mes pauvres vêtements ne cachaient plus un corps qui ne sait plus où se cacher... N'est-ce pas vous, ma mère, qui me gardiez ceux-ci et qui me les rendez pour qu'à l'heure redoutable, les flammes sans pitié qui m'attendent peut-être hésitent un instant et me soient moins cruelles?...

On entend un bruit de pas qui se rapprochent, et de portes qui s'ouvrent.

Mais qu'est-ce que j'entends?... Trois coups de cloche retentissent annonçant, comme au deuxième acte, l'arrivée des nonnes dans le corridor. Ma mère ! La porte s'ouvre, et mes sœurs vont venir !... Je ne pourrai jamais !... Ayez pitié de moi, les murailles m'écrasent, la lumière me suffoque et ma honte est écrite sur les dalles qui se dressent... Ah!... [70]

Elle tombe évanouie aux pieds de la statue. Les religieuses précédées de l'abbesse s'avancent sous les voûtes, de la même façon qu'à l'acte précédent, pour se rendre à la chapelle. Plusieurs d'entre elles sont extrêmement vieilles; et l'abbesse marche péniblement et toute courbée en s'appuyant sur sa crosse. A peine sont-elles entrées, qu 'elles aperçoivent Béatrice étendue sans mouvement en travers du corridor, et effrayées, inquiètes, désolées, accourent et s'empressent autour d'elle.

L'ABBESSE, l'apercevant la première

Sœur Béatrice est morte!...

SŒUR CLÉMENCE

Le ciel nous l'a donnée, le Seigneur nous l'a prise!...

SŒUR FÉLICITÉ

Sa couronne était prête, les anges l'attendaient...

SŒUR ÉGLANTINE, soulevant et soutenant la tête de Béatrice qu'eik embrasse avec une sorte de crainte religieuse

Non, non; elle n'est pas morte; elle frissonne, elle respire...

L'ABBESSE

Voyez comme elle est pâle, comme elle est décharnée...

SŒUR CLÉMENCE

On dirait que la nuit l'a vieillie de dix ans...

SŒUR FÉLICITÉ

Elle doit avoir souffert et lutté jusqu'à l'aube...

SŒUR CLÉMENCE

Elle était toute seule, contre l'armée des anges qui voulaient l'entraîner...

SŒUR ÉGLANTINE

Oui ; déjà hier au soir elle était bien souffrante... Elle tremblait, elle pleurait, elle qui depuis le jour du miracle des fleurs nourrissait dans ses yeux le sourire du miracle... Elle ne voulait pas que je prisse sa place, et j'attends, disait-elle, le retour de ma sainte... [71]

SŒUR BALBINE

Quel retour?... quelle sainte?

L'ABBESSE, levant les yeux par hasard et apercevant l'image de la Vierge rétablie sur le piédestal

Mais voilà! la voilà!... La Vierge est revenue!...

Les nonnes lèvent la tête, regardent, et, à l'exception de sœur

Églantine qui continue de soutenir dans ses bras le corps de Béatrice évanouie, toutes se retournent, poussent des cris d'extase et se jettent à genoux autour du piédestal.

LES NONNES

La Vierge est revenue ! - Notre Dame ! Notre Dame ! - Notre mère est sauvée ! - Elle a tous ses joyaux ! - Sa couronne est plus belle ! - Ses yeux sont plus profonds ! - Ses regards sont plus doux... Elle nous revient du Ciel ! - Elle nous l'a ramenée ! - Oui, oui, c'est sur les ailes de ses saintes prières...

SŒUR ÉGLANTINE

Venez donc ! Venez donc ! Je n'entends plus son cœur...

Les religieuses se retournent et s'empressent de nouveau autour de Béatrice.

SŒUR CLÉMENCE, s'agenouillant près d'elle

Sœur Béatrice, sœur Béatrice, n'abandonne pas tes sœurs au jour du grand miracle...

SŒUR FÉLICITÉ

La Vierge te sourit et ses lèvres t'appellent...

SŒUR ÉGLANTINE

Hélas! elle n'entend pas... Elle semble souffrir et sa face se creuse...

SŒUR CLÉMENCE

Portons-la sur son lit, là-bas, dans sa cellule. [72]

SŒUR ÉGLANTINE

Non, laissons-la plutôt près de celle qui l'aime et l'entoure de miracles...

Des religieuses entrent dans la cellule et en sortent avec des étoffes et des linges sur lesquels on étend Béatrice aux pieds de la statue,

SŒUR CLÉMENCE

Elle respire avec peine. - Entr'ouvrons son manteau et desserrons son voile... Elle fait ce qu'elle dit et les religieuses aperçoivent les haillons qui couvrent Béatrice.

SŒUR FÉLICITÉ

Ma mère, avez-vous vu ses haillons qui ruissellent?...

SŒUR BALBINE

Elle est toute transie de la neige qui fond...

SŒUR CLÉMENCE

Ses cheveux ont blanchi sans que nous le sachions.

SŒUR FÉLICITÉ

Ses pieds nus sont couverts de l'argile des routes...

L'ABBESSE

Mes filles, taisons-nous ; nous vivons près du ciel, et les mains qui la touchent resteront lumineuses...

SŒUR ÉGLANTINE

Sa poitrine se soulève et ses yeux vont s'ouvrir...

En effet, Béatrice ouvre les yeux, redresse un peu la tête et regarde autour d'elle.

BÉATRICE, comme sortant d'un songe, et encore égarée, d'une voix très lointaine

Quand mes enfants moururent... Pourquoi souriez-vous? Ils moururent de misère... [73]

L'ABBESSE

Nous ne sourions pas, mais nous sommes heureuses de vous voir revenir à la vie-

BÉATRICE

De me voir revenir à la vie... Jetant autour d'elle un regard plus conscient. Oui, oui, je me rappelle, je suis venue ici du fond de ma détresse-Né me regardez pas avec tant d'inquiétude, je ne vous serai plus un sujet de scandale, et vous ferez de moi tout ce que vous voudrez... Personne ne le saura si vous craignez qu'on parle et je ne dirai rien... Je suis soumise à tout, car ils ont tout brisé dans mon corps, dans mon âme... Je sais bien, je sais bien, qu'on ne peut pas attendre que je meure en ce lieu, au pied de cette image, si près de la chapelle, de tout ce qui est pur, de tout ce qui est saint... et vous êtes très bonnes d'avoir pris patience et de ne m'avoir pas repoussée tout de suite... Mais si vous le pouvez et si Dieu le permet ne me rejetez pas trop loin de la maison... Il ne faut pas que l'on me soigne, il ne faut pas que l'on me plaigne, car je suis bien malade mais je ne souffre plus... Pourquoi m'avoir couchée sur ce beau linge blanc? Hélas! le linge blanc ne m'est plus qu'un reproche et la paille souillée est tout ce qui convient au péché qui succombe... Mais vous me regardez et ne me dites rien ? Vous n'avez pas l'air irrité... Je vois des larmes dans vos yeux... je crois que vous ne m'avez pas encore reconnue...

L'ABBESSE, lui baisant les mains

Mais si, mais si, nous vous reconnaissons, vous êtes notre sainte...

BÉATRICE, retirant vivement ses mains avec une sorte d'effroi

Ne baisez pas ces mains qui ont fait tant de mal!...

SŒUR CLÉMENCE, lui baisant les pieds

Vous êtes l'âme élue qui nous revient du ciel...

BÉATRICE

Ne baisez pas ces pieds qui couraient au péché !... [74]

SŒUR ÉGLANTINE, la baisant au front

Mais baisons ce front pur, couronné de miracles...

BÉATRICE, se cachant le front dans les mains

Mais que voulez-vous faire et qu'est-il arrivé ? On ne pardonnait pas lorsque j'étais heureuse... Ne touchez pas ce front qu'habitait la luxure... Oh ! qui donc êtes-vous, vous qui l'avez touché?-Je ne sais pas si mes yeux las me trompent, mais s'ils y voient encore, vous êtes sœur Églantine...

SŒUR ÉGLANTINE

Mais oui, mais oui, je suis sœur Églantine que vous avez aimée...

BÉATRICE

C'est à vous que j'ai dit, il y a vingt-cinq ans, que j'étais malheureuse.

SŒUR ÉGLANTINE

II y a vingt-cinq ans que Dieu vous a choisie entre toutes nos sœurs.

BÉATRICE

Vous me dites cela sans la moindre amertume-Je ne comprends pas bien ce qui m'arrive- Je suis faible et malade. Je ne me rends pas compte et tous les mots m'étonnent. Je ne m'attendais pas-Mais je crois que vous vous trompez- Je suis- faites un signe de croix et voilez-vous la face... Je suis sœur Béatrice...

L'ABBESSE

Mais oui, nous le savons, vous êtes sœur Béatrice, vous êtes notre sœur, la plus pure d'entre nous, l'agneau miraculeux, la flamme immaculée, la filleule des anges-

BÉATRICE

Ah ! c'est bien vous ma mère?... Je ne vous avais pas reconnue... Vous étiez toute droite et vous voilà penchée... J'étais penchée aussi et me voilà tombée... Je vous reconnais toutes, et voilà sœur Clémence... Et sœur Félicité. [75]

SŒUR FÉLICITÉ, souriant

Oui, sœur Félicité qui sortit la première de la chapelle en fleurs.. .

BÉATRICE

Vous n'avez pas souffert, vous ne semblez pas tristes... J'étais la moins âgée, et je suis la plus vieille-

L'ABBESSE

C'est que l'amour divin est un fardeau terrible...

BÉATRICE

Non; c'est l'amour de l'homme qui est le grand fardeau... Vous me pardonnez, vous aussi?-

L'ABBESSE, s'agenouillant aux pieds de Béatrice

Ma fille, si quelqu'un a besoin de pardon, c'est celle qui peut enfin se jeter à vos pieds-

BÉATRICE

Mais vous ne savez pas ce que j'ai fait?-

L'ABBESSE

Vous n'avez fait que des miracles, et vous avez été, depuis le jour des fleurs, la lumière de nos âmes, l'encens de nos prières, la porte des prodiges, la source de la grâce...

BÉATRICE

Je suis partie un soir, il y a vingt-cinq ans, avec le prince Bellidor...

L'ABBESSE

De qui nous parlez-vous, ma fille ?

BÉATRICE

De moi, de moi vous dis-je!... Vous ne voulez pas me comprendre?-Je suis partie un soir, il y a vingt-cinq ans... Puis au bout de trois mois, il ne m'a plus aimée... J'ai perdu la pudeur, j'ai perdu la raison, j'ai perdu l'espérance- Tous les hommes, tour à tour, [76] ont profané ce corps infidèle à son Dieu- Je suis tombée si bas que les anges du ciel malgré leurs grandes ailes n'auraient pu remonter... J'ai commis tant de crimes que j'ai souillé parfois jusqu'au péché lui-même...

L'ABBESSE, lui mettant doucement la main sur la bouche

Ne parlez plus ma fille, c'est l'ombre qui vous tente, c'est la douleur qui monte et vous fait délirer...

SŒUR CLÉMENCE

Le miracle l'épuisé...

SŒUR FÉLICITÉ

La grâce la terrasse...

SŒUR ÉGLANTINE

L'air céleste l'accable...

BÉATRICE, se débattant, repoussant la main de l'abbesse et se dressant à demi sur sa couche

Mais non, mais non, vous dis-je- ce n'est pas le délire, c'est ce qui est réel ; ce n'est pas l'air céleste, mais c'est l'air de la terre et c'est la vérité !... Ah ! vous êtes trop douées et trop inébranlables et vous ne savez rien!... J'aime mieux qu'on m'outrage, j'aime mieux qu'on m'accable et qu'on apprenne enfin!... Oui, vous vivez ici, vous dites vos prières, vous faites pénitence, vous croyez expier... Mais c'est moi, voyez-vous, moi et toutes mes sœurs qui demeurent au dehors et n'ont point de repos, qui allons jusqu'au bout des grandes pénitences...

L'ABBESSE

Prions, prions, mes sœurs, c'est la dernière épreuve...

SŒUR ÉGLANTINE

C'est le démon qu'irrite le triomphe des anges...

BÉATRICE

Oui, oui, c'est le démon, c'est le démon qui règne !... Voyez-vous ces mains-là?- Elles n'ont plus forme humaine... Elles ne peuvent [77] plus s'ouvrir... Il a fallu les vendre après l'âme et le corps... on les achète aussi quand il ne reste rien.

L'ABBESSE, essuyant la sueur qui inonde le front de Béatrice

Que les anges du ciel qui veillent sur ta couche daignent étendre leurs ailes sur ton front qui ruisselle...

BÉATRICE

Ah! les anges du ciel! Où sont-ils? que font-ils?... Ne vous l'ai-je pas dit? Je n'ai plus mes enfants... Les trois plus beaux moururent quand je ne fus plus belle... J'ai tué le dernier, un soir que j'étais folle et qu'il criait de faim... Et le soleil luisait, les étoiles revenaient, la justice dormait et les plus méchants seuls étaient heureux et fiers...

L'ABBESSE

C'est autour des grands Saints que la lutte est terrible...

SŒUR ÉGLANTINE

C'est aux portes du ciel que la flamme infernale brise les grands élans de ses vaines fureurs...

BÉATRICE, retombant épuisée

Je ne peux plus... J'étrangle... Faites ce que vous voudrez, il fallait vous le dire...

SŒUR ÉGLANTINE

Les archanges l'emportent...

SŒUR FÉLICITÉ

Les célestes phalanges ont ramené la paix...

L'ABBESSE

Le mauvais rêve a fui... Ma pauvre et sainte sœur, souriez à présent en songeant aux blasphèmes que vous n'avez pas dits, mais qu'une voix funeste qui trompait votre bouche exhalait dans la rage des dernier. [78]

BÉATRICE

C'était ma voix...

L'ABBESSE

Ma bonne et sainte sœur, rassurez votre cœur, n'ayez pas de regrets... Ce n'était pas la voix que nous connaissons toutes, la chère et douce voix interprète des anges et salut des malades, qui durant tant d'années réveilla nos prières.

SŒUR ÉGLANTINE

Ne craignez rien, ma sœur, on ne perd pas ainsi, dans les derniers combats, la palme et les couronnes d'une vie d'innocence, de prière et d'amour...

BÉATRICE

II n'y a pas une heure, depuis l'heure malheureuse, il n'y a pas une heure dans toute cette vie, qui n'ait été marquée par le péché mortel.

L'ABBESSE

Ma fille, priez Dieu, vous êtes la plus sainte, mais l'ennemi vous tente, des scrupules vous égarent... Comment auriez-vous fait tous ces péchés affreux?... Voilà près de trente ans que vous êtes ici, la très humble servante de l'autel et du seuil ; mes yeux vous ont suivie dans toutes vos prières, dans toutes vos actions, j'en réponds devant Dieu comme je réponds des miennes... Plût au Ciel que les miennes fussent pareilles aux vôtres !... Ce n'est pas sous ces voûtes, c'est là-bas, au dehors, dans un monde égaré que le péché triomphe... Ce monde, grâce à Dieu, vous l'ignorez encore, et vous n'avez jamais quitté l'ombre du sanctuaire.

BÉATRICE

Je n'ai jamais quitté?... Ma mère, je ne sais plus et voilà trop longtemps... Je suis près de la mort, mais il faudrait me dire la vérité... Est-ce moi que l'on trompe, ou bien pardonne-t-on sans vouloir me l'apprendre ? [79]

L'ABBESSE

On ne pardonne point, on ne trompe personne ...

BÉATRICE

Ma mère, je suis ici, je ne crois pas rêver... Regardez cette main que mes ongles déchirent... Voyez, le sang paraît, il coule, il est réel... Je n'ai plus d'autres preuves... Maintenant, dites-moi, si vous avez pitié... Nous sommes devant Dieu, on est tout près de Dieu quand on est près d'un mort... Si vous ne voulez pas, je ne dirai plus rien, mais si vous le pouvez, dites-moi, par pitié, qu'a-t-on dit, qu'a-t-on fait, quand il y a vingt-cinq ans, on trouva un matin la porte grande ouverte, le corridor désert, l'autel abandonné, le manteau et le voile- Je ne peux plus, ma mère-

L'ABBESSE

Ma fille, je comprends, ce souvenir vous trouble et vous accable encore... Il y a vingt-cinq ans eut lieu le grand miracle où Dieu vous désigna... La Vierge nous quitta pour remonter au ciel, mais avant de partir elle vous revêtit de sa robe sacrée, de ses saints ornements, elle vous couronna de sa couronne d'or, nous apprenant ainsi dans sa bonté sans bornes que durant son absence vous prendriez sa place...

BÉATRICE

Qui donc a pris ma place?...

L'ABBESSE

Personne ne l'a prise, puisque vous étiez là-

BÉATRICE

J'étais là parmi vous?... J'étais là, tous les jours?-Je marchais, je parlais, et vos mains m'ont touchée ?...

L'ABBESSE

Comme ma main vous touche à cette heure, mon enfant-

BÉATRICE

Ma mère, je ne sais plus... Je crois que je n'ai plus la force de comprendre... Je ne demande rien, je me soumets encore... Je sens [80] qu'on est très bon, que la mort est très douce- Est-ce vous qui savez que l'âme est malheureuse?... On ne pardonnait pas quand je vivais ici... Je me suis dit souvent, quand j'étais malheureuse, que si Dieu savait tout il ne punirait pas... Mais vous êtes heureuse et vous avez appris... Autrefois tous les hommes ignoraient la détresse, autrefois tous les hommes maudissaient ceux qui tombent- maintenant tout pardonne et tout semble savoir... On dirait qu'un des anges a dit la vérité... Ma mère et vous aussi sœur Églantine, donnez-moi votre main... Vous ne m'en voulez pas? Dites à toutes mes sœurs... Que faudrait-il leur dire?... Mes yeux ne s'ouvrent plus et mes lèvres se figent... Je vais dormir enfin... J'ai vécu dans un monde où je ne savais pas ce que voulaient la haine et la méchanceté ; et je meurs dans un autre où je ne comprends pas où veulent en venir la bonté et l'amour-

Elle retombe épuisée sur sa couche. - Un silence.

SŒUR ÉGLANTINE

Elle dort-

L'ABBESSE, s'agenouillant

Prions, prions, mes sœurs, jusqu'à l'heure du triomphe...

Les religieuses tombent à genoux autour du lit de Béatrice.

 


© Aerius, 2004