Villes Mortes
Contextes pour "Bruges-la-Morte" de G. Rodenbach


© Editions Labor, 1986

Source: G.Rodenbach. Bruges-la-Morte. Bruxelles: Labor, 1999. 178 p. P.: 139-161.

OCR & Spellcheck: SK, Aerius (ae-lib.org.ua), 2004


Table

1. BRUGES

        W. Wordsworth - BRUGES

        H. W. Longfellow - CARILLON

        Charles Baudelaire

        G. D. Rossetti - EN QUITTANT BRUGES

        Emile Verhaeren - UN SOIR

        Stéphane Mallarmé - REMÉMORATION D'AMIS BELGES

        Stefan Zweig - BRUGES

        Joris-Karl Huysmans

        Rainer Maria Rilke - QUAI DU ROSAIRE BRUGES

        Antonio Fogazzaro

        Emile Verhaeren - BRUGES

        Camille Lemonnier

        Marcel Wyseur - VILLE MORTE

        Henri de Régnier - LES BRUGES

        Camille Mauclair

        Marino Moretti

        Henry Miller

        Michel de Ghelderode

        Maurice Carême

        Marguerite Yourcenar

2. AUTRES LIEUX

    AIGUËS-MORTES

        Maurice Barrés

    CARTAGÈNE

        José Maria de Heredia - A UNE VILLE MORTE

    VENISE

        Octave Pirmez

        Gabriel d'Annunzio

        Maurice Barrés

        Thomas Mann

    GAND

        Franz Hellens :

    OSTENDE

        Paul Willems

 


 

 

1. Bruges

 

W. Wordsworth:

BRUGES

L'Esprit du Temps Passé - enchâssé dans l'écrin

De nobles monuments ; dans les chansons, lyrique ;

En peinture, parlant une langue héroïque;

De ferveur et de solennités empreint,

 

S'élève avec grâce jusqu'au cœur de l'âme:

De là ces formes qui glissent comme des cygnes,

De là ces mouvements qui, même parmi la foule,

A une douce bienséance confinent.

 

Comme si les rues étaient terres sacrées,

La ville, vaste temple consacré

au respect mutuel en acte et en pensée,

A l'oisiveté, à la patience pondérée,

Aux échanges sociaux sans passions discordantes ;

Paix plus haute encore que celle des déserts !

    (Memorials of a Tour on thé Continent, 1822)

    (trad. de C. Bratzlavsky) [139]

 

 

H. W. Longfellow:

CARILLON

Dans l'antique ville de Bruges

Dans l'étrange cité des Flandres

A la tombée des ombres de la nuit,

Lourdes, légères, mélodieusement mêlées,

Tantôt lourdes et tantôt légères,

Tintèrent les cloches déchaînées

du beau beffroi de la grand-place

Dans l'antique ville de Bruges.

(...)

Tout semblait assoupi dans Bruges,

Dans l'étrange cité des Flandres.

Et je pensais combien ces cloches

Rappellent les rimes éthérées du poète,

Toutes ses rimes et ses rondeaux,

Ses concetti et ses chants.

Du beffroi de son esprit

Déversés en flots inutiles

Sur les tuiles et les murs des villes !

    (The Poetical Work, 1856)

    (trad. de C. Bratzlavsky)

 

 

Charles Baudelaire:

BRUGES - Ville fantôme, ville momie, à peu près conservée. Cela sent la mort, le Moyen Age, Venise, les spectres [routiniers], les tombeaux. Une grande œuvre attribuée à Michel Ange. - Grand Béguinage. Carillons. Cependant, Bruges s'en va, elle aussi.

    (La Belgique déshabillée) (1864)

    (éd. André Guyaux) [140]

 

 

G. D. Rossetti:

EN QUITTANT BRUGES

Les clochers de la cité s'effacent

Un à un ; comme la Foi vaine du Fidèle

Laisse Dieu au Ciel et passe. Chacun semble

Un souffle, au loin. Le premier qui se dérobe

Est à peine plus lointain, plus estompé

Que le dernier. Tous ont maintenant disparu.

Dans le ciel embrumé le soleil n'a paru

Depuis que le jour s'est timidement levé.

L'air s'alourdit tandis que le vent tombe

Sur les nuages inertes. A la surface des eaux,

Les vagues frémissent sans tourbillonner.

Nulle branche ne vibre d'aucun oiseau.

L'hiver, c'est la terre possédant un espace

Et dictant sa loi aux mers déchaînées.

    (Ballads and Sonnets, 1891)

    (trad. de C. Bratzlavsky)

 

 

Emile Verhaeren :

UN SOIR

La brume est fauve et nul espoir n'a flamboyé ;

La brume en drapeaux morts pend sur la cité morte ;

Quelque chose s'en va du ciel que l'on emporte

On ne sait où, là-bas, comme un soleil noyé.

Des tours, immensément des tours, avec des glas

Pour ceux du lendemain qui s'en iront en terre,

Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire

Tragiquement, sur le troupeau des pignons bas.

    (Les Apparus dans mes chemins, 1891) [141]

 

 

Stéphane Mallarmé:

REMÉMORATION D'AMIS BELGES

A des heures et sans que tel souffle l'émeuve

Toute la vétusté presque couleur encens

Comme furtive d'elle et visible je sens

Que se dévêt pli selon pli la pierre veuve

 

Flotte ou semble par soi n'apporter une preuve

Sinon d'épandre pour baume antique le temps

Nous immémoriaux quelques-uns si contents

Sur la soudaineté de notre amitié neuve

 

O très chers rencontrés en le jamais banal

Bruges multipliant l'aube au défunt canal

Avec la promenade éparse de maint cygne

 

Quand solennellement cette cité m'apprit

Lesquels entre ses fils un autre vol désigne

A prompte irradier ainsi qu'aile l'esprit

    (Excelsior, juillet 1893)

    (éd. Y.-A. Favre)

 

 

Stefan Zweig:

BRUGES

(...)

A des palais anciens les maisons sont pareilles,

Le soir les enveloppe dans son triste crêpe,

Les rues sont vides, comme après une fête

Quand la foule des invités joyeux et bruyants

S'est perdue déjà dans la nuit silencieuse.

(...) [142]

 

Dans les niches appendues aux murailles obscures,

Là s'appuient des figures en pierre qui s'effrite

Et inanimées, par un don secret de la parole,

Doucement elles racontent les vieilles légendes,

Dans la profonde mélancolie des rues. (...)

 

La paix du soir descend sur la ville tranquille,

Sur les canaux le sang rouge du soleil coule,

Et un désir ardent, sans but, inexprimable,

Commence à leur parler des grises tours.

Profondes, merveilleuses, les vieilles cloches chantent

Les jours où leur cri de joie émouvait tout le pays,

Et où la magnificence et la vie étaient dans les rues claires

Et où le cœur du port brûlait joyeux comme un flambeau,

Les jours riches, splendides, depuis longtemps éteints,

Et telles choses qui depuis lors sont restées

Dans le lointain comme de doux rêves d'enfant.

Le dernier ave se tait... Et son chant meurt lentement

Et frémit en accords doucement sanglotants.

 

Le vent du soir traîne encore doux les derniers sons,

Et triste l'écho erre dans les rues défuntes

Qui, toutes, sont silencieuses et craintives de douleur, -

Tel un enfant aveugle qui abandonne soudain la main du guide.

Un couple de cygnes effleure l'eau calme.

Le flot léger chuchote et doucement vibre, frémissant

D'une belle femme qui jadis était Reine

Et dont la tristesse solitaire a pris le deuil des nonnes...

    (Silberne Saiten, 1901)

    (trad. de H. Guilbeaux) [143]

 

 

Joris-Karl Huysmans :

[Bruges] se prête une allure douce et avenante, oui, mais parcourez-la dans tous ses sens ; au bout d'une heure de marche, vous vous apercevrez que ses rues vous leurrent : vous êtes parti de tel point et vous y voilà revenu ; en somme, vous avez tourné avec elle; elle est bâtie en ressort de montre, en spirale, et constamment elle vous ramène là où elle peut se faire valoir, à ses musées, à ses églises ; elle est cachotière, telle qu'une dévote ; cependant, si l'on y songe, il serait inéquitable de lui reprocher sa double face, car elle subit la loi commune, les extrêmes s'avoisi-nent et toujours, là où le Seigneur est maître, Satan se glisse.(...) L'on peut dire qu'elle est à la fois mystique et démoniaque, puérile et grave. Mystique par sa réelle piété, par ses musées uniques au point de vue de l'art, par ses nombreux couvents et par son béguinage ; - démoniaque, par sa confrérie secrète de possédés; - puérile, par son goût pour les insupportables verroteries et carillons, - et grave, par l'allure même de ses canaux et de ses places, de ses beffrois et de ses rues.

Mais ce qui domine, en somme, c'est la note mystique ; et elle est comme une ville délicieuse parce qu'elle est dénuée de commerce et que, par conséquent, ses chapelles sont vivantes et que ses rues sont mortes.

    («Bruges», dans De Tout, 1902)

 

 

Rainer Maria Rilke :

QUAI DU ROSAIRE BRUGES

Les rues s'en vont d'un pas prudent ;

(ainsi, parfois, convalescents,

des hommes, marchant, se demandent:

qu'y avait-il autrefois ici?)

Celles qui s'ouvrent sur des places [144]

longtemps attendent qu'une autre rue

franchisse d'un élan l'eau claire

du soir où, plus les choses se modèrent,

plus réel deviendra ce monde inclus

de mirages plus vrais qu'aucun de ces espaces.

 

Depuis longtemps la ville est-elle évanouie?

Cependant la voici, (docile à quelle loi?)

dans l'image à rebours se réveiller, lucide,

comme si la vie était moins rare là-bas.

Les jardins renversés sont là, entiers et vrais,

et là, soudain, tournoie à la clarté rapide

des fenêtres la danse des estaminets.

 

Que reste-t-il en haut? Seul le silence:

il goûte lentement, grain après grain

- car rien ne presse, - le doux raisin

du carillon qui dans les cieux se balance.

    (Nouvelles Poésies [1905-1908])

    (trad. Maurice Betz)

 

 

Antonio Fogazzaro:

Jeanne posa, ouvert sur ses genoux, le mince petit volume qu'elle était en train de lire près de la fenêtre. Pensive, elle contempla, dans l'ovale plombé de l'eau endormie à ses pieds, le passage des nuéps printanières qui, par instants, décoloraient la villa, le jardin désert, les arbres de l'autre rive, les campagnes lointaines, à gauche le pont, à droite les rues paisibles qui se perdaient derrière le Béguinage, et les toits aigus de la grande mystique, de Bruges la Morte... Ah! si cette Intruse* dont parlait [145] le livre, si cette funèbre visiteuse errait maintenant, invisible, à travers la cité sépulcrale ! Si les rides courtes de l'eau plombée étaient les vestiges de ses pas ! Si elle touchait déjà le rivage, si elle atteignait le seuil de la villa, y apportant le don souhaité du sommeil éternel !

Cinq heures sonnèrent. Là-haut, tout là-haut, près des nuées blanches, les magiques voix de cloches innombrables chantèrent, au-dessus des maisons, des places et des rues de Bruges, la mélancolique incantation qui en perpétue le profond sommeil. Tout à coup, Jeanne sentit sur ses yeux deux mains fraîches, sur son visage une brise parfumée, sur ses cheveux une haleine, un murmure: «Encore une intruse!» et un baiser. Elle ne montra aucune surprise, leva la main pour caresser le visage qui se penchait sur elle et dit seulement:

«Bonjour, Noémi. Ah! que n'es-tu l'Intruse.»

    (Le Saint, (Trad. G. Hérelle, Paris, 1906)

    (première page du roman)

    * Pièce de théâtre (1890) de Maurice Maeterlinck

 

 

Emile Verhaeren :

BRUGES

Les bras des longs canaux que le couchant fait d'or

Serrent près du beffroi, comme autour d'un refuge,

Toute la gloire ancienne et dolente de Bruges,

La ville est fière, et douce, et grande par la mort.

 

Mais néanmoins, toujours, monte vers la lumière

Le rectiligne élan de sa beauté guerrière,

Et son bourdon réveille un trop vivant écho

 

Pour éternellement pleurer sur son tombeau.

    (Toute la Flandre, t. I., «La guirlande des dunes», Paris, 1907.) [146]

 

 

Camille Lemonnier:

Un sourire dans les larmes, c'est peut-être cela Bruges, le sourire de cette tendre, vivante, spirituelle lumière, avivée ou décolorée selon les heures, aux heures où la grande buée grise s'entr'ou-vre... Une intime et profonde musique de lumière avec quelque chose qui veut vivre et qui meurt toujours, avec des silences et des arrêts et des reprises, la lumière mystique et frileuse des confins du ciel sur un jardin d'amour et de mort. Douceur de sentir son sang lentement s'arrêter sous les prismes mourants d'un azur soyeux, lamé de frissons d'argent froid, avec des iris frileux et comme assoupis d'agonie. (...)

L'eau! Elle est en bas, en haut, dans l'air, dans la rue. Elle est la rue même, la rue liquide et qui pleure sous les gargouilles et qui sanglote au détour des ponts et qui va comme la mort avec ses moires sombres de catafalque sous les larmes chaudes des réverbères, pareils à des cierges de nuit (...)

Silence! le soir tombe et la lumière, si fine et fluide, elle-même limpide comme de l'eau, baisse, s'en va d'une petite mort d'or, d'azalées et de rosés... Une seconde encore, au miroir des eaux, cela vit, tremble, frissonne déjà d'un peu de froid qui monte.

Et c'est la buée nocturne: les pignons, les tourelles, les bretèques prennent des formes imprécises et comme en rêve. Tout se fond ; une fumée danse au bout des canaux ; le paysage se dissout...

    (La Chanson du carillon, Paris, 1911)

 

 

Marcel Wyseur :

VILLE MORTE

Le silence et le vide emplissent seuls la rue,

Tout est sommeil encor du sommeil de la nuit,

Au coin du carrefour nulle lampe ne luit

Devant l'esseulement de la Vierge ingénue. [147]

 

Sur les yeux des maisons, les hauts volets de bois

Pèsent noirs de mystère et de choses secrètes,

Et le long des vieux murs aux robes désuètes

Se sont pétrifiés les rêves d'autrefois.

 

On dirait que la ville entière est chose morte,

Et qu'à tous les jamais des mains ont clos les portes

Par où passait la joie et la peine du temps,

 

Et que la cloche d'heure au beffroi taciturne

Vient à coups lourds de bronze inexorablement

Enclouer dans l'oubli ce cadavre nocturne

    (Les Cloches de Flandre, 1918)

 

 

Henri de Régnier:

LES BRUGES

Autour du haut beffroi debout dans sa fierté,

Le travail des métiers, en leur rumeur savante,

T'emplissait autrefois, ô Bruges la Vivante,

D'un orgueil qui battait au cœur de la Cité.

 

Maints tissus y montraient leur somptuosité,

Enrichis des dessins que l'arabesque invente,

Mais rien a-t-il valu, entre tes arts qu'on vante,

Tout le printemps de fil par l'aiguille imité?

 

Trésor délicieux et floraison magique

Dont se pare aujourd'hui ta gloire nostalgique

Et ton sommeil voilé que veille un ange blanc.

Belle Morte, dont le silence vit encore,

Maille à maille et sur qui le carillon étend,

Linceul aérien, sa dentelle sonore.

    (Flamma tenax, 1928) [148]

 

 

Camille Mauclair:

Trois siècles et demi de luxe, d'art, de force retombés à l'oubli. Une cité immobile, à demi vide, au bord d'un chemin où nul ne passe plus, attendant comme une princesse égarée, dans une solitude presque semblable à celle des temps primitifs où quelques logis commençaient à se grouper à la tête d'un pont. Ainsi l'ont voulu l'eau qui se retire et le sable qui s'accumule. Venise n'a pas connu cette sorte de stupeur, d'opacité d'âme. (...)

Le silence de Bruges accueille, enveloppe, ouate l'âme qui s'y confie ; il est amical, il offre le repos et la divine paix. L'activité monstrueuse du progrès, mise au service de la pire des illusions qui aient détourné l'homme du bonheur, a presque réussi à détruire la paix, à force de la traquer avec rage, nuit et jour, de l'offenser par la lumière brutale et la discordance multiple des fracas. Une souffrance nouvelle est née dans les villes où la nuit elle-même a perdu son sens antique de délassement et de sommeil, de confiante station dans les ombres (...) Dès qu'on pénètre dans Bruges, on se sent enveloppé par le silence comme par un vêtement ample, tiède, moelleux, qui épouse les formes de l'esprit avec une souplesse subtile. Ce n'est point ce silence provincial que les citadins fuient avec effroi et qui, pour eux, sue l'ennui, la caducité, la stagnation et la mort. C'est une invite confidentielle, la confiance et le bon gîte où l'on oubliera tout souci et où l'on sera bien. (...)

Rodenbach, que j'ai aimé, a bien su dire ce charme de la vie à soi-même opposée dans la douceur magique des eaux ; il l'a dit dans ses poèmes précieusement ouvragés, cantilènes de la monotonie, symphonies du «Stilleben», construites sur quelques motifs dont personne n'avait encore cru possible de se servir tant ils semblaient extra-littéraires, et tout musicaux: faits «avec rien» et sachant pourtant sentir le tacite et l'indicible dans les losanges de plomb d'un style net et translucide comme un vitrail. (...) [149]

Dans l'après-midi, j'étais venu prendre, à l'hôpital Saint-Jean, devant les panneaux de la châsse de Memling, quelques croquis des costumes féminins dont le vieux maître a revêtu la sainte et ses compagnes : c'était pour habiller Mélisande et la reine dans Pelléas et Mélisande, que je m'occupais alors de faire représenter à Paris. Premier contact hâtif avec la cité que je devais tant aimer. Comment parer l'héroïne de Maeterlinck, princesse d'un pays imaginaire? J'avais pensé que Memling conseillerait mieux que personne, et j'ai donné en effet à Mélisande le justaucorps blanc et la longue jupe bleue d'Ursule débarquant à Cologne.

    (Le Charme de Bruges, 1929)

 

 

Marino Moretti:

Elles sortirent. Dans la rue, il n'y avait qu'elles deux. Gonflé par le vent, voici le manteau ailé, seul sur son trottoir. Il longe des maisons à façade étroite: deux fenêtres par étage, un chapiteau triangulaire sur l'une des deux. Marthe suit l'inconnue. Elle suit aussi de l'œil cette petite ruelle gothique d'aspect bizarrement instable, avec ces pignons crénelés d'allure irréguliè-re où luisent d'irréprochables fenêtres, des myriades de fenêtres. Au-dessus des fenêtres, un miroir brille: périscope à l'usage de la rue. Puis c'est encore un pont, puis des murs pâles, rongés par le temps et l'eau: clôture de jardinets bas. Dans ces jardinets, le lierre enchevêtré, la glycine inculte émergent à peine du canal... Des miroirs, encore des mirpirs! Chemin faisant, de temps en temps, elle y voit le reflet de son visage et ferme les yeux d'instinct. Elle a l'impression que la ville la pêche au filet, dans ces miroirs, avec sa peine et son secret, cette ville silencieuse et peut-être cancanière qui met des miroirs à ses fenêtres et reste à l'intérieur, limitant sa curiosité au jeu véridique et muet des reflets. Elle détourne la tête, presque chagrine. Mais voici que la béguine tourne. Une ruelle plus étroite encore et plus courte: les fenêtres y sont nues, sans miroirs. Au bout de la rue, un canal, [150] des arbres, un cygne. Le cygne accoste, se hisse sur la berge herbeuse, erre dans le vert en s'ébrouant. Un pont. La béguine se dirige vers le pont. Marthe la suit.

Marthe le connaît, ce pont. C'est le vieux pont qui mène de la prairie de la place de la Vigne au béguinage entouré d'eau. Et cette porte, surmontée d'une niche avec une Sainte Vierge (ou, peut-être la protectrice de l'Ordre?), c'est la porte de la minuscule cité de la foi. Tout le monde peut entrer. Là encore, il y a une église. Parmi les chevelures d'arbres centenaires, au-dessus des murs, une flèche émerge, ainsi que le faîte des habitations saintes. Au milieu du pont, Marthe s'approcha de la béguine et demanda, le doigt tendu:

- Béguinage?

- Begijnhof, acquiesça la béguine qui ne devait pas savoir le français; et, ramenant les ailes de sa mante, elle franchit le paisible seuil, ouvert à tous. Mais l'autre revint sur ses pas, comme si elle avait peur.

    (La Maison du Saint-Sang, 1930)

    (trad. de Juliette Bertrand)

 

 

Henry Miller:

Après trois jours et trois nuits, je ne sais encore si je rêve ou si je suis bien éveillé. Si c'est dans une ville morte que je me promène, alors j'ai un avant-goût de la vie d'outre-tombe.

Mais je ne suis pas mort, comme rien n'est d'ailleurs mort, même pas le passé. Ce que je ressens, c'est la simultanéité - • passé, présent et avenir se mêlant et se réfléchissant devant mes yeux comme des miroirs irisés. Je suis sorti du labyrinthe stérile et rectiligne de la ville américaine, échiquier du progrès et de l'ajournement. [151] J'erre dans un rêve plus réel, plus tangible que le cauchemar mugissant et climatisé que les Américains prennent pour la vie.

En me promenant dans les rues de Bruges, je pense souvent à mon pays natal. Je me demande combien de temps sa course folle va continuer. Je m'interroge sur «la fin», car cette folie doit avoir une fin, tout comme Babylone et Ninive.

(...)

Je sais que je ne suis pas mort, et que je ne rêve pas.

Les cloches, le carillon, le cri des marchands ambulants, le rire sonore des enfants flamands évoquent un monde dont je fus brutalement arraché, un monde qui me réclame toujours.

Ce monde qui fut si familier, si réel, si vivant, il me semblait l'avoir perdu depuis des siècles. Maintenant, ici, à Bruges, je me rends compte une fois de plus que rien n'est jamais perdu, pas même un soupir. Nous ne vivons pas au milieu de ruines, mais au coeur même de l'éternité.

Nous écrivons Le Livre des mutations* dans la langue indélébile de l'esprit. Nos bibles sont faites de pierre, de parchemin, de sang.

Le miracle et le mystère de Bruges, je m'en rends compte maintenant, résident dans le lien jamais rompu, la correspondance mélodieuse entre l'âme et la matière.

(...)

Le théâtre de la vie n'est ni le champ de bataille, ni l'usine, ni la place du marché, ni le musée, ni l'église. Si nous voulons un monde humain, il nous faudra apprendre la leçon que nous donne la vie et consentir. Vérité et certitude engloutissent toutes les contradictions et les anomalies de l'existence. Ce qui est sacré restera sacré ; ce qui est durable ne peut être détruit.

    Impressions of Bruges, 1953. (traduction de C. Berg) [152]

* Corpus de divination de la Chine antique.

 

 

Michel de Ghelderode:

[Bruges] est, en fait, la plus pathétique cité mémoriale du continent, dans cette lumière du septentrion qui valorise le toc même et verse une inexprimable euphorie, voire l'oubli des tristes démocraties.

Oui, Bruges possède ce don hypnotique et dispense de singulières absences. Quand on revient à soi, on est chez Memling: le panneau sent l'huile, vient d'être achevé. Il y a en Bruges quelque chose qui finit dans quelque chose qui commence: le Songe. On le flaire: il tient en odeurs et parfums; parfums de mort, odeurs de sainteté. La Mort, ce qui s'effrite et se défait en plein soleil, on la ressent, avec une puissante désolation, à Damme dans les sables, où l'on cherche les vagues et les carènes.

    (La Flandre est un songe, 1953.)

 

 

Maurice Carême:

Glissez, glissez sans heurt, mes cygnes,

Avec des lenteurs de béguines.

Ici rien ne luit, ne s'agrège.

Les quais mêmes semblent de neige.

Dans l'ombre verdâtre des ruines,

La mort montre à nu ses racines.

On entend le pas du silence

Longer une muraille blanche,

Un pas qui sourdement ricoche

Et jamais, jamais ne s'approche.

Pourtant, au loin, des cloches sonnent...

Mais il ne vient jamais personne.

    (Bruges. 1963)

   (© Fondation Maurice Carême) [153]

 

 

Marguerite Yourcenar :

Naguère encore, en retrouvant son chemin dans le lacis des venelles de Bruges, [Zenon] avait cru que cette halte à l'écart des grandes routes de l'ambition et du savoir lui procurerait quelque repos après les agitations de trente-cinq ans. Il comptait éprouver l'inquiète sécurité d'un animal rassuré par l'étroitesse et l'obscurité du gîte où il a choisi de vivre. Il s'était trompé. Cette existence immobile bouillonnait sur place; le sentiment d'une activité presque terrible grondait comme une rivière souterraine. L'angoisse qui l'étreignait était autre que celle d'un philosophe persécuté pour ses livres. Le temps, qu'il avait imaginé devoir peser entre ses mains comme un lingot de plomb, fuyait et se subdivisait comme les grains du mercure. Les heures, les jours et les mois, avaient cessé de s'accorder aux signes des horloges, et même au mouvement des astres. Il lui semblait parfois être resté toute sa vie à Bruges, et parfois y être entré de la veille. (...)

Ce Zenon qui marchait d'un pas précipité sur le pavé gras de Bruges sentait passer à travers lui, comme à travers ses vêtements usés, le vent venu du large, le flot des milliers d'êtres qui s'étaient déjà tenus sur ce point de la sphère, ou y viendraient jusqu'à cette catastrophe que nous appelons la fin du monde ; ces fantômes traversaient sans le voir le corps de cet homme qui de leur vivant n'était pas encore, ou lorsqu'ils seraient n'existerait plus. Les quidams rencontrés l'instant plus tôt dans la rue, perçus d'un coup d'oeil, puis rejetés aussitôt dans la masse informe de ce qui est passé, grossissaient incessamment cette bande de larves. Le temps, le lieu, la substance perdaient ces attributs qui sont pour nous leurs frontières; la forme n'était plus que l'écorce déchiquetée de la substance; la substance s'égouttait dans un vide qui n'était pas son contraire ; le temps et l'éternité n'étaient qu'une même chose, comme une eau noire qui coule dans une immuable nappe d'eau noire. Zenon s'abîmait dans ces visions comme un chrétien dans une. méditation sur Dieu.

    (L'Œuvre au noir, 1968.)

    (©Éditions Gallimard, Paris) [154]

 

 

 

2. Autres lieux

 

AIGUËS-MORTES

 

Maurice Barrés:

Les couchers de soleil sont prodigieux à Aiguës-Mortes. Je n'y vis jamais rien de brutal: ses feux décomposés par l'humidité de l'air prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec une grandeur et une sublimité de désolation que saint Louis, quittant ces rivages, ne dut pas retrouver égales dans les plaines de Damiette. Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date ; ce lieu, qui se présente naturellement sous son aspect d'éternité, met en un clair relief combien est furtive la grâce de Bérénice, combien fugitive chacune de mes émotions les plus chères. Aiguës-Mortes est une pierre tombale, un granit inusable qui ne laisse songer qu'à la mort perpétuelle.

Ton plaisir, ma chère Bérénice, c'est d'être enveloppée par la caresse, l'effusion et l'enseignement d'Aiguës-Mortes, de sa campagne et de la tour Constance. «C'est là seulement que je me plais», me dis-tu. Elles te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi qui les leur a confiés. Tu te mêles à Aiguës-Mortes ; tes sensations, tu les a répandues sur toutes ces pierres, sur cette lande desséchée...

    (Le Jardin de Bérénice, Paris, 1891)

 

 

CARTAGÈNE

 

José Maria de Heredia:

A UNE VILLE MORTE

Morne Ville, jadis reine des Océans !

Aujourd'hui le requin poursuit en paix les scombres

Et le nuage errant allonge seul les ombres

Sur ta rade où roulaient les galions géants. [155]

 

Depuis Drake et l'assaut des Anglais mécréants,

Tes murs désemparés croulent en noirs décombres

Et, comme un glorieux collier de perles sombres,

Des boulets de Pointis montrent les trous béants.

 

Entre le ciel qui brûle et la mer qui moutonne,

Au somnolent soleil d'un midi monotone,

Tu songes, ô Guerrière, aux vieux Conquistadors :

 

Et dans l'énervement des nuits chaudes et calmes,

Berçant ta gloire éteinte, ô Cité, tu t'endors

Sous les palmiers, au long frémissement des palmes.

(Les Trophées, 1893)

 

 

VENISE

 

Octave Pirmez:

[Venise] Lorsqu'à la nuit tombante on se promène par la ville, soit qu'on parcoure ses rues tortueuses et ses petites places, soit qu'on se glisse en gondole à l'ombre des murs vieillis, ce qui étonne, c'est le profond silence, que troublent par intervalles les bêlements des gondoliers au détour des canaux et des clapotements de l'eau au seuil des palais déserts. Mais ce n'est pas cette paix que l'on goûte aux champs; c'est le calme inquiet du mystère, la stupeur d'une cité épouvantée, dont les maisons semblent s'observer avec effroi, comme si la salle des délations n'était pas depuis longtemps fermée.

    (Jours de solitude, 1883)

 

Gabriel  d'Annunzio:

Ils se turent tous les deux, regardèrent fixement les pics aigus de la chaîne lointaine, qui flamboyait comme s'ils étaient sortis à l'instant même du feu primordial. Le spectacle de cette grandeur 156

déserte et éternelle éveillait dans leur esprit un sentiment de mystérieuses fatalités et comme une terreur confuse qu'ils ne savaient ni surmonter ni comprendre. Venise était obscurcie par cette masse de porphyres en feu; elle gisait sur les eaux, toute enveloppée dans un voile violacé d'où émergeaient les tiges de marbre édifiées par le travail des hommes pour y conserver les bronzes qui donnent le signal des prières habituelles. Mais les œuvres et les prières habituelles des hommes, mais l'antique cité lasse d'avoir trop vécu, mais les marbres disjoints et les bronzes usés, mais toutes ces choses opprimées par le fardeau des souvenirs et condamnées à périr, se faisaient humble en comparaison de la terrible Alpe embrasée qui déchirait le ciel de ses mille pointes inflexibles, cité énorme et seule, attendant peut-être un jeune peuple de Titans (...) Les cloches de San Marcor donnèrent le signal de la Salutation angélique, et leurs éclats puissants se dilatèrent en larges ondes sur la lagune encore sanglante, qu'ils laissaient au pouvoir de l'ombre et de la mort...

    (Le feu, 1900)

    (trad. de G. Hérelle)

 

Maurice Barrés :

Mais aux canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l'ornière d'un char, maîtrise toujours les gondoles. Ici, l'on ne peut-sentir que selon les poètes. Qu'ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette ville privée de son sens historique, et qui n'agit plus que par sa régression, nous enveloppe d'une atmosphère d'irrémédiable échec. Ville vaincue, convenable aux vaincus. (...)

Avec ses palais d'Orient, ses vastes décors lumineux, ses ruelles, ses places, ses trajets qui surprennent, avec ses poteaux d'amarre, ses dômes, ses mâts tendus vers les cieux, avec ses navires aux quais, Venise chante à l'Adriatique qui la baise d'un flot débile un éternel opéra. [157]

Désespoir d'une beauté qui s'en va vers la mort. Est-ce le chant d'une vieille corruptrice ou d'une vierge sacrifiée? Au matin, parfois, dans Venise, j'entendis Iphigénie, mais les rougeurs du soir ramenaient Jézabel. De tels enchantements, où l'éternelle jeunesse des nuages et de l'eau se mêle aux artifices composites des ruines, savent mettre en activité nos plus profondes réserves. (...)

En même temps qu'une magnificence écroulée, Venise me paraît ma jeunesse écoulée : ses influences sont à la racine d'un grand nombre de mes sentiments (...) Ceux qui ont besoin de se faire mal contre la vie, de se déchirer sur leurs pensées, se plaisent dans une ville où nulle beauté n'est sans tare. On y voit partout les conquêtes de la mort. (...) Que cette lente mort, - comme elle met aux yeux de la biche des larmes qui l'introduisent dans notre Panthéon intime - soit un principe de beauté, j'y consens. Un homme qui se défait, c'est tout le pathétique. Mais qui ne préférerait périr sur le coup?

    (La Mort de Venise dans Amori et dolori sacrum, 1903)

 

Thomas Mann :

L'appel du gondolier, à la fois avertissement et salut, provoquait, par une singulière convention, une réponse dans le lointain du labyrinthe silencieux. Du haut des petits jardins suspendus, des ombelles blanches et purpurines, sentant l'amande, retombaient sur les murailles délabrées. Les arabesques des embrasures de fenêtres se reflétaient dans l'eau trouble. Les degrés de marbre d'une église descendaient dans les flots; un mendiant, accroupi sur les marches, clamant sa misère, tendait son chapeau, en montrant le blanc de ses yeux comme s'il était aveugle; un marchand d'antiquités debout devant son antre, invitait le passant avec des gestes serviles à s'arrêter, [158] dans l'espoir de le duper. C'était Venise, l'insinuante courtisane, la cité qui tient de la légende et du traquenard, dont l'atmosphère croupissante a vu jadis une luxuriante efflorescence des arts qui inspira les accents berceurs d'une musique aux lascives incantations.(...)

Sur les pas du bel adolescent, Aschenbach, une après-midi, s'était enfoncé dans les dédales du centre de la cité empestée. Ne sachant plus s'orienter, étant donné que toutes les ruelles, les canaux, les passerelles et les places du labyrinthe se ressemblaient, n'étant même plus sûr de quel côté se trouvait l'hôtel, il ne pensait plus qu'à une chose: ne plus perdre de vue la silhouette ardemment suivie ; et tenu à des précautions dégradantes, rasant les murailles, se dissimulant derrière les passants, il fut longtemps avant de se rendre compte de la fatigue, de l'épuisement que sa passion et une incessante tension avaient infligés à son corps et à son esprit.

    (Mort à Venise, 1912)

    (trad. de Bertaux & Sigwalt)

 

 

GAND

 

Franz Hellens :

D'amers jours de mutisme suivaient leurs promenades hallucinées.

Georges subissait l'écrasement des ruines; une à une, les pierres disjointes tombaient sur son âme, la marquaient de blessures profondes. Comme les ombres terrées dans les bouges, sa pensée prenait l'inclinaison délabrée des toitures, dévalait rapidement vers l'affaissement total.

Il n'avait pas la force d'éluder le terrible ascendant des toits.

Pas une fois la lumière n'avait tracé sur les murs les signes réparateurs. Le cerveau du poète errait dans l'ombre. Il avait encore, à travers cette nuit piquée de cierges mortuaires, nettement, comme une image unique, la perception d'une beauté surhumaine et cruelle dont se vêtait les ruines, d'une beauté qui tuait. [159]

Mais cela le torturait, comme s'il aimait un geste de mort, comme s'il se sentait voluptueux irrésistiblement d'une effusion de sang. (...)

Les vieux quais tyranniques régnaient sur la ville. Dominés par le monde des pierres, ils régnaient cependant sur lui, le tenaient ligoté par des nœuds puissants et d'inexctricables méandres.

Les murs avaient leurs grandes ombres captives au fond des canaux. Mais de cette réclusion, comme d'une chaîne volontairement portée, les pierres ne souffraient pas. Dans l'eau, il y avait effacement des tares, les laideurs s'y noyaient en une illusion de profondeur; de sorte que l'eau, si obscure fût-elle, rendait à la ville le prix d'une farouche et défiante royauté. (...)

Ce sentiment de totale mort, jamais il ne l'avait éprouvé ailleurs, même lorsqu'en pleine nuit il s'était aventuré dans la ville endormie. Du reste, il quittait rarement les ruines. Sous les masses décuplées de la Cathédrale ou du Beffroi, les nuits claires, une religieuse peur l'avait pris. D'une poussée, droites et vaporeuses, les deux tours s'élançaient dans l'ombre; leurs galbes volontaires épousaient la nuit, elles ne tenaient plus au sol, et leurs silhouettes s'éternisaient déjà, déifiées par la puissance de l'ombre. Alors, dans le silence où montait l'adoration du sommeil, il avait ressenti un écrasement, une infirmité de toutes ses aspirations momentanées et lasses. Il s'était étonné d'entendre le carillon rompre tant de paix. Quelle contradiction sonnait dans cette radoteuse voix tombant, comme d'une bouche édentée, sans raison d'être, avec un rythme puéril et une vide résonance!...

Ici, le long des quais, c'était bien la mort. Et rien ne pouvait lui disputer ce domaine.

D'ordinaire, un onctueux brouillard enveloppait les pierres et l'eau. Cette brume avait quelque chose de maternel et de consolant. Toute chose s'en imprégnait comme d'un dictame imprimant aux murs las, aux toitures souffrantes, aux arbres nus et tordus, une béatitude, effaçant les misères, opérant des [160] miracles de beauté. Ainsi qu'un suaire éployé sur la nudité d'un corps, c'était le parachèvement céleste de l'œuvre mortelle, la spiritualisation des formes échappant aux contingences, noyées dans un bienheureux encens.

Georges s'y perdait lui-même; il sentait sa chair se dissiper dans les vapeurs qui l'enveloppaient. Comme les murs devenus diaphanes, comme l'eau purifiée, comme toutes les choses, autour de lui, qui ne tenaient plus à leurs bases et communiaient en la même subtilité, il s'identifiait au rêve qui avait surpris le sommeil des quais, il s'abandonnait aux sensations très pures d'un panthéisme vaporeux et tiède.

Peu à peu, le voile immatériel se gonflait. Les contours même disparaissaient ; il ne restait plus qu'un doute planant sur l'existence. Toute la terre s'en était allée en oubli. Et, dans ce suprême effacement de tout, se réalisait l'œuvre d'infinie pitié de la nature.

    (En Ville Morte. Les Scories, 1906)

 

 

OSTENDE

 

Paul Willems :

Ostende est un rêve. Pas une rêverie. Un songe fait en dormant. Les Miroirs d'Ostende sont les miroirs de ce rêve. Tout y échappe aux lois du monde diurne. Les personnages y poursuivent un but qui leur échappe et se trouvent dans des situations invraisemblables, étranges, comiques, angoissantes, ils sont en ruptures. Et pourtant, il me semble que... Donc Ostende a son double. Rares sont les villes qui ont un double En Belgique, il y a Anvers et Ostende. C'est tout. Le double d'Ostende est la ville mythique dont l'image, lentement, grandit en nous et remplace la ville dite réelle.

    Programme des Miroirs d'Ostende.

    Théâtre de l'Esprit Frappeur, 1978 (mise en scène d'Henri Ronse).

 


© Aerius, 2004